CHAPITRE V
OU, BRUSQUEMENT GÈNE PAR L'OMBRE QUI AURAIT GÊNÉ LE GOËLLO, L AUTEUR CESSE DE VOIR SES PERSONNAGES ET N'ENTEND GUERE QUE LE PUERIL RONRON D'UNE RONDE ANCIENNE.
La pendule tinte une fois. Une demie? Non, c'est une heure : celle où Yves de Kerkrist va être récompensé de la vertu qui lui fit supporter sans murmure le caprice pèlerin de la môme, à présent un peu lasse et très désillusionnée. Mais toujours joueuse. Pour ça !
— Oh ! pour ça, c'est sur que tu as été rudement mignon, Aussi, comme c'a été convenu, je vais toute te la raconter, la première nuit de Joris et moi.
— Sans aucune omission, veux-tu?
— Pardi, cocoî Sans ça, ça serait du truqué.
Il était un' bergère, Et roa ron ron, petit patapon !
Picrate s'approche de la lampe et en diminue la clarté :
— Au fond, si je chante, ce n'est pas que je me sente autrement contente, explique-t-elle. Ce serait plutôt que je fais comme les gosses qui ont la trouille et qui ne veulent pas que ça soit dit.
— Avec moi? avec ton bout d'homme, avoir la trouille! Mais, ma jolie môme adorée, tu es folle !
— C'est pas toi, voyons! s'agit pas de toi. Toi, tu es n'importe où : à Panama, à Madagascar, à Chaillot. Et moi, je suis seule avec Joris, je sais ce qui m'attend de près, j'ai la frousse, je tiens pas à ce qu'il s'en douterait trop, je chante :
Il était un' bergère Qui gardait ses moutons.
Yves chauvit de la tête.
— Très bien.
— Joris me prie de me mettre à mon aise. C'est compris; je retire mes trottinettes. (Ce disant, Picrate se déchausse.) Lui aussi retire les siennes. (Docile, Kerkrist ôte ses souliers.) Je
défais mon chapeau, j'enlève ma robe qu'était encore bonne, et ça fait la rue Michel : je me colle au pieu. « Eh bien, et ton pantalon? » que me dit Joris. J'y réponds qu'on verra ça tout à l'heure. « En l'espérant, je biffe le mien, » qu'il me dit. Je l'avertis sérieusement que s'il fait ça, piouitt! je me barre! et il n'insiste pas.
— Alors, il faut que je garde aussi ma culotte? interroge Yves. Gomme la bergère gardait ses moutons?
— Pardi î ou bien ce serait du truqué. Et, pour qu'on soit quitte, je te préviens que si tu chiques, eh bien, moi, kif-kif mon ami.
— Ah ! non, pas de ça î Je préférerais remettre mes bottines.
— Préserve-t'en bien, vu que j'ai pas dit à Joris de se rechausser, exhale Picrate. Seulement, j'y ai dit de souffler la camoufle et, quoique la nuit était noire, de fermer les rideaux. Tu parles, si ça se voit que ça l'embête î II obéit tout de même, et il me rejoint dans le pieu. Mon trac augmente, tu penses. C'était le quart d'heure, et, pour avoir l'air brave, je rapplique à la bergère et je lui fais faire un fromage :
Et ron ron ron, petit patapon !
Elle fit un fromage
Du lait de ses moutons.
Yves, déférent, la lampe éteinte, a procédé à l'occlusion rigoureuse de la fenêtre, et s'est étendu, tout du long, le long de l'aimée. Là sans hasarder une seule secousse, le moindre geste, il attend. Ça ne peut pas durer ainsi (les positions franches sont les meilleures) et par un besoin absolu, la môme va donner un ordre, un signal.
Son chat qui la regarde
Il a bien de la chance, le chat, car, s'il la regarde, il la voit. Oh ! être un de ces animaux distingués (et distinguants) dont les « prunelles mystiques » reçoivent les images des objets, même parmi les plus denses ténèbres!
Son chat qui la regarde Avec un œil fripon.
Évidemment, fripon ! et, si l'ombre n'aveuglait pas l'œil de Kerkrist, cet œil aussi serait fripon. Du moins, et c'est très heureux, l'ombre n'oblitère pas lous les sens. N'y tenant plus, le doux amant prélude à un acte de pantomime.
Mais voici que la voix de Picrate, jusque-là plutôt humble et poltronne, voici que cette voix devient décisive et comminatoire :
Si tu y mets la patte, Tu auras du bâton.
— Diantre ! marmotte Kerkrist. (Et il réfléchit amèrement :) C'est égal, il aurait peut-être mieux valu me comporter comme tous les soirs. Le trantran céleste a du bon, et je ne sache pas que les anges aspirent à changer de paradis. Mais, voilà, je ne suis qu'un homme, et quel homme! J'ai voulu des particularités, le fin du fin. 0 être complexe et dépravé, ô Satyre ! pour parler comme le lyrique le Goëllo...
Tu auras du bâton.
Craintif, Yves a retiré sa patte. Immobile, il poursuit son aparté :
— Bon Le Goëllo î il ne se doute pas que, pour combattre (jusqu'ici, il ne se manifeste pas très animé, le combat), je n'ai pas revêtu les armes illustres'd'Achille, mais celles d'un vague Joris. Et s'il entrait ici en ce moment et que je lui dévoilasse la perverse curiosité dont s'aiguillonne tout mon bizarre individu, je suis
presque persuadé qu'il battrait un entrechat d'indignation.
Erreur complète. Un médecin de fous, même lyrique, ne s'indigne pas pour si peu. Au contraire, il a toutes raisons de supposer que, la nuit venue, Patrocle s'en allait rôder en dehors des camps et que, dextre dans les batailles, ce sous-verge d'Achille se montrait subtil en d'autres déduits. Dès lors, si l'interne de Villébreu, en effet survenu, avait reçu la confidence d'Yves, c'est à peine s'ilauraitprisla peine de diagnostiquer : « Cas de psychose », — et il n'aurait certainement pas pris celle (non de psychose, mais de peine) de s'asseoir un seul instant. Oui, il se serait tout de suite retiré, ne fut-ce que pour ce motif que l'ombre de la chambre-salon s'accuse' insondable, tellement insondable qu'il est impossible de distinguer si c'est vraiment Yves, ou bien Joris, qui gît sur le lit. Quant aux ingénus couplets que détaille un à un Picrate, ils manquent pour lui d'imprévu. Encore adolescent (si vous vous imaginez qu'à Saint-Nicolas-du-Pelem on ne connaît pas la musique !) il savait déjà tout ce que le chat de la bergère est susceptible de perpétrer :
Il n'y mit pas la patte, Et ron ron ron, petit patapon
Toujours immobile, raide comme la justice, Yves répète à soi-même qu'il est singulièrement dépravé. Il essaie de se monter la moelle : « Picrate est sublime. Elle s'emploie, en ce moment, à me procurer un plaisir intense, et, pour lui témoigner la ferveur de ma gratitude, je lui achèterai, dès demain, la collection complète de Y Univers où vaticine ce nigaud emphatique, d'Azambuja, adjuvé de penseurs abscons comme la lune. A moins que je ne lui offre une boucle de ceinture, ou un paravent japonais, ou un renard de cou pour cet hiver. » Allons donc! Battage î En réalité, le doux amant éprouve un fâcheux malaise. Il se sent penaud. Son gilet et sa jaquette le suffoquent ; son faux col lui rabote l'occiput. Volontiers, il dirait : « Ma môme, tenons-nous-en là et livrons-nous à nos jeux habituels. Nous nous plaisons à des sports plus amples. » Et pourtant, il espère quelque chose de très rare (un bolide?), quelque chose de très stimulant (une fessée d'orties ?). Il voudrait... Il ne sait pas quoi. Fiévreux, il compte ses doigts en les posant un à un sur son nez : un, deux,
trois, quatre, cinq. Et cinq, ça fait dix. Exprès, pas exprès, (qui connaît le fond des gorges humaines ?) il tousse. Était-ce ce convulsif et bruyant mouvement de larynx (qui connaît le fond des cœurs ?) qu'attendait Picrate ?
Elle sursaute. Sa voix mue de nouveau, se voile de tendresse, s'enroue d'alanguissement ; elle expire :
Il n'y mit pas la patte, II y mit le menton.
Silence.
Ensuite :
— Eh bien ? réclame la môme.
Un froufrou.
— Aïe ! mes reins, mes pauvres reins ! murmure presque indistinctement Yves. Aïe! ma pauvre nuque !
Et ron ron ron, petit patapon.