‹ La Môme PicrateChapitre 9 sur 22 · LA SALLE DE GARDE · texte numérisé non relu

LA SALLE DE GARDE

Jules Le Goëllo perle un entrechat. Pan!

Sur l'immense table où Picrate et Tortille ont déjà jeté leurs ombrelles, et Yves de Kerkrist son monte-carlo, Henry Maugis pose son bord-plat, et déclare :

— J'ai un défaut, monsieur l'interne : je suis chauve comme un gland (d'ailleurs énorme). Excusez la nudité du gland en considération de . son énormité même.

— J'ai aussi un défaut, monsieur le journaliste, répond Le Goëllo, j'adore mettre les gens à leur aise; et, pour que vous y soyez tout de suite, je vais vous fixer sur l'état des lieux.

-— Merci, mais une seule fois par jour, au saut du lit.

— Excellente habitude. La première porte à gauche en sortant. Et ces dames pourront être

tranquilles : il y a un verrou; il y aussi des torche-députés : un rapport artistique (non coupé) du blocard Massé, un autre du youpin Mirman... celui-ci est coupé.

— Quels sales papiers ! Y a-t-il aussi un miroir? interroge Picrate.

— Dans un instant, il y en aura un. Michaux .f Surgit un petit esclave glabre, qui s'incline

jusqu'au plancher :

— Monsieur l'interne désire ?

— Verres, absinthe, vermouth, xérès, madère, anisette, sirops, tes jambes ! Coin est-il là ? Coin î

Survient un grand esclave rasé qui se plie en deux :

— Monsieur l'interne a appelé Coin?

— Ah! te voilà, Coin? Aide Michaux. Mesdames et messieurs, Coin s'authentifie notre cuisinier, Michaux s'atteste notre valet de chambre. Bonnes gueules, comme vous voyez. Mais, quand, d'aventure, ils sont méchants, je leur colle la camisole de force. C'est-il vrai, Michaux ? Et toi, Coin ?

— Voui , monsieur l'interne. (Courbettes.)

— Allons! c'est servi. Y a du bon. Larbins, je vous octroie une cigarette. Vous, mesdames,

choisissez parmi les flacons. Vous aussi, orgueil du journalisme français.

— J'ai pas la pépie, fait Henry-le-Chauve.

— Connu : Lauban m'a renseigné. C'est pourquoi, monsieur notre ami Maugis, je tiens à vous rationner moi-même : la bouteille d'absinthe est pour nous deux. Partageons, et, si elle ne suffit pas, il y en a d'autres. Michaux, Coin, vous allez dévisser la glace du lavabo de M. Janécarfc, et vous la clouerez dans les goguenots.

— En n'importe quel endroit, monsieur l'interne ?

— Pas sur la cuvette autant que possible, recommande Maugis, ce qui fait pouffer Picrate et son amie.

— Tu vas t'engouer, Pompadour. Zan ! attrape le baiser que je te devais. Et... et quoi ? Ah! Et vous, madame, votre nom ?

r— Tortille.

— Madame Tortille, tu vas t'engouer, itou. Ehbien,^tf/^?Monsieurnotreami,cetteabsinthe?

— Elle ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, assure le bord-plat.

— Tant mieux, je vais vous demander un service.

— Complet, si vous le désirez : douze couverts, la cuiller à potage et la pince à sucre, dégoise Maugis avec le geste de quelqu'un qui offre un bouquet, ou une purge.

— C'est pas assez. Il y a au moins sept minutes que l'on se fréquente, et il urge que tu me permettes de vous nommer Maugis tout court. A moins que tu ne préfères : Henry. Ça vous rappellerait ta famille.

— Baptise-moi Onan, si tu veux : ça me rappellera mon histoire sainte.

— Voyons, Le Goëlloî et cet état des lieux sur lequel vous deviez nous fixer ? réclame Picrate.

— Je te fixe, Pompadour. (T'es belle et tu sens bon î) La pièce dans laquelle nous sommes assis, buvant, devisant et nous envisageant à travers la fumée légère de nos cigarettes (tu ne fumes pas, Salomé ? toi non plus, Torpille ?)...

— D'abord, c'est pas Torpille ; c'est Tortillé.

— Tu ne fumes pas, Tortille?... Cette pièce est la salle de garde de Villébreu.

— T'en es bien certain ? tu te trompes pas ? dit Maugis.

— Elle se localise au premier étage d'un pa-

villon dévolu aux internes et qui, conséquemment, vous appartient de haut en bas. Les fenêtres closes, vous y pouvez perpétrer les multiples crimes autorisés par le code civil.

— Et ouvertes? interroge Picrate.

— Non, vaut mieux pas, Pompadour. « Gloses » est symbolique. Du reste, notre pavillon (c'est celui de gauche) fait face à un autre pavillon...

— Oui est celui de droite, achève Henry-le- Ghauve.

— Tu Tas dit, bouffi. Or, dans ce second pavillon, résident, en outre du portier et de sa légitime, quelques employés de l'asile, le caissier, des comptables et le chefinfïrmier. Basses humanités. Raison de plus pour leur prohiber la moindre immixtion dans nos jeux. De leurs croisées, ils peuvent, si les nôtres sont béantes, nous observer. Fermons donc. Il est bon de fermer aussi par déférence envers le grand manitou de cette patrie, M. le directeur Robelin, lequel habite avec sa famille (dont trois longues perches hypernubiles) le vaste corps de bâtiment qui relie les deux pavillons.

— Fenestré, bien entendu, lui aussi, le vaste

corps des trois hyperdumentnubiles,tiqueMaugis.

— Epouvantablement fenestré.

— Et puis ?

— Pour des motifs similaires, il sera prudent que ces dames n'aillent pas rodailler au dehors. Elles n'y trouveraient, du reste, que de précaires et minimes déduits. Derrière l'habitation du directeur, se succèdent, alternant avec des cours archi-quelconques, d'autres bâtiments occupés par de la larbinaille, ou destinés à des usages variés, mais nullement récréatifs pour de jolies filles : la pharmacie, la bibliothèque, une buanderie, des entrepôts, l'amphithéâtre. Tout cela constitue une première enclave. Seconde enclave, à droite : les quartiers des femmes.

— Les malades, quoi, explique Picrate, les folles !

— Tu l'as deviné, Salomé. Et, derrière ces quartiers, un jardin, puis la maison du médecin en chef des femmes, l'illustre Gonan. Même disposition du côté gauche : quartiers des aliénés mâles, jardin, puis maison du médecin en chef des hommes, l'illustre Deswatines. Une muraille de trois mètres vingt englobe les susmentionnées enclaves. Et, ouf! (Plusieurs entrechats.)

— Alors, on va pouvoir regarder les bibelots? J'en bave d'envie, avoue Tortille en clignant les yeux vers l'insolite plafond de la salle de garde, ensuite vers les murs hétéroclitement adornés.

— Ça, on a bien le temps, s'oppose Picrate. Le Goëllo, faudrait d'abord nous dire où on va se débarrasser de notre poussière, et où je vais fourrer mon chapeau-Colette.

— Et moi, mon cheval, prie Maugis.

L'interne assène sur la table un imprévu coup

de poing qui prouve que les verres sont faits d'une substance sonore et fragile :

— Ah! nom de Zeus! C'est vrai, vous êtes venus en voiture. J'y pensais plus. Et il est à toi, Henry, le cheval?

— A (et au) mois.

— Le cocher?

— Au (et à) moi.

— Très bien. On va essayer de les loger ici.

— Dans l'asile?

— Dans l'asile.

— T'as pas peur!

— Mets ton bord-plat. Debout, Tortille et Pompadourî En avant, satyre armoricain! (Entrechats, naturellement.) Suivez-moi, vous tous !

Les mômes obtempèrent en sautillant et virevoltant. Ollé! Elles claquent des mains et des pieds. Henry-le-Chauve montre plus de calme. Yves, lui, s'endormait déjà.

Un petit vestibule circulaire surlequel donnent la cuisine, les W.-C, et où accède l'escalier en colimaçon . Ollé ! yah ! Et voici une galerie percée, à l'orient, de trois fenêtres, et, à l'occident, de six portes. Chacune de ces dernières s'étiquete d'une bande de papier blanc, chamarré d'une signature noire. A voix haute, Picrate syllabe : « J. Le Goëllo, — Georges Galx, — François Boisfendu, — Janécart, — Raoul Pannette, — Lapausse ».

— La première porle, spécifie Jules. Ouvre, Saiomé-Picrate, c'est là que ton Louis XV te pompadourizera. Tu entends, Patrocle? c'est ta chambre, c'est ton chez toi. Il y a une clef pour fermera la même sert pour ouvrir. A la tête du lit blanchoie un bouton. Un coup pour Michaux, le valet de chambre ; deux coups pour Coin, le cuisinier.

— Et combien pour la môme ? demande Maugis, avide de s'instruire.

Mais déjà Picrate et Kerkrist s'engouffrent

dans leur room. La clef tourne, pour fermer. Disparus!

— La seconde porte, indique l'interne. Ouvre, Tortille, tu es chez Maugis. Tu as compris, Henry?

— J'ai compris, vieux. Maintenant, si qu'on irait s'occuper de mon canasson?

— Non mais vous n'allez pas me laisser toute seule, implore gentiment la petite. Et puis, je voulais vous avertir qu'il faut pas m'appeler tout le temps Tortille. C'est bon une fois par ci par là, mais mon vrai nom, c'est ni plus ni moins que Gilberte.

— Giltille, pardon, Torberte, assure Le Goëllo, je te rapporterai ton chauve avant un quart d'heure. D'ailleurs, si tu t'embêtes dans ta chambre, tu n'as qu'à rappliquer à la salle de garde, voir les bibelots qui t'aguichaient.

Et, ayant dit, l'homme en tablier blanc et calotte noire agrippe le bras de l'homme au bord-plat. A belle erre, ils dégoulinent l'escalier, traversent des cours sans nombre et pénètrent dans le verger, bien tenu, ma foi, ratissé de neuf; et pas un seul fruit qui dépasse.

— Attends-moi ici, lui crie Goëllo.

— En mangeant des poires ?

— Non, il n'y a que toi.

Obéissant, Maugis se cale sur un siège de mousse. L'interne se dirige (en courant) vers l'habitacle deDeswatines, dont il ressort presque aussitôt, toujours en courant.

— Ça y est ! L'illustre va envoyer son cocher prévenir le tien que c'est céans que l'on remise. Ad libïlamy ton collignon logera à la salle de garde, ou chez le médecin en chef. (Quelques entrechats, pour n'en pas perdre l'habitude.) Pan, pan, pan! Qu'en dis-tu?

— Ce que j'en dis, ô être saugrenu et charmant, ô individu tapageur, réjouissant, et qui, après tout, ne retardes que de trois quarts de siècle, ô tumultueusement absurde jeune-france échappé de Murger sans flonflons de Leoncavallo ni de Puccini, je dis que je te gobe, exclame Henry-le-Chauve en invitant, du geste, l'interne à se reposer sur l'humidité du siège moussu.'

— Tu as quelque chose de spécial à me communiquer? présume confusément Jules.

— Oui... Tu as z'yeuté Yves?

. — Il est frais !

— Il est frit?

— Ah înon. Tout de même pas. Mais déprime, exprimé, vidé. Sa môme...

— ... le momifie.

— Vlàle mot. Mais, de là à être foutu, diantre I il y a loin.

— Au moins quinze jours.

— Tais-toi donc ! Peu ou prou, nous avons tous traversé des crises analogues. Qui n'a pas eu sa petite pieuvre chérie, son adorée pompe aspirante et foulante ? T'en es pas claqué pour ça ? moi non plus. D'ailleurs, je vais mettre en observation le satyre nommé Patrocle de Kerkrist, et je le traiterai selon ses poumons et ses lombes.

— Tu ne crois pas que, tandis qu'il en est temps, le mieux serait de l'opérer de son doux cancer, de sa tumeur rose?

— Une ablation, ou plutôt une avulsion ? Non. Yves idolâtre Picrate, et, à mon avis, nous devons, autant que possible, épargner la douleur aux hommes. A une époque où sévit le prurigo secandi, jepenche, moi, pourlesremèdesanodins, Nous n'en emploierons de tragiques que si nous y sommes obligés. Alors, bédame, dans ce cas, couic ! Deleatur*

— La mômotomie, précise froidement Henry.

— Rasibus.

— Je compte sur toi.

— Serrons-nous la pince. (Et ils se la serrent.) Si on se carapatait? (Et on se carre, à pattes.) Quelle heure as-tu?

Le magnifique oignon de l'homme au bordplat marque onze heures vingt-neuf. Bien. A onze trente-deux, la grande grille bâille et, sous les yeux sextuplement dardés des hypernubiles demoiselles Robelin, le cheval (noir),Ogier (pas trop rouge) et le landau (bleu) entrent authentiquement dans l'asile. A trente-trois, Garnier referme la grille avec une méthodique placidité. A trente-quatre, Maurice Lauban saute affectueusement au garrot de son bovoïde confrère, à l'instant même où celui-ci, escorté par le Breton de Saint-Nicolas du Pelem, s'enfourne dans le pavillon des internes.

— Ho?

— Ha ?

— B'jour, vieux Maugisî Chance de se voir! C'est pas tous les lundis que l'on se rencontre.

— B'jour, jeune toréador! Tention à mes fanons, sinon je beugle. Ha !

— Ho! toujours un petit rien grinchu?

— Je te demande pas si t'en as un œii. Mais, pour te faire plaisir, je vas te demander d'où tu tombes.

— Je reviens de me balader à Choisy-le-Roy, avec Boisfendu.

— Il est là, Boisfendu ? interroge Jules.

— Il y est, répond une voix dans le vestibule. Jules nomme :

— François Boisfendu, interne (femmes) ; Henry Maugis, littérateur.

— (Homme), précise Henry en tendant la dextre à François.

Et, sans compliments inutiles, on gagne la salle de garde où Tortille est en train de tripoter des appendices (en caoutchouc durci) démesurément cyrano-de-bergiroquois.

— Ça, ma petite Gilberte, j'en étais certain! s'écrie Le Goëllo, ça t'appâte, les longs nez. C'est pas pour des prunes que tu es femme. Mais prends garde de contracter une appendicite, je t'avertis que c'est dangereux. Tiens, je te ramène ton sigisbée et, en sus, Maurice Lauban, savoureux poète, et Boisfendu, sapidemorticole, lequel s'empressera, si ça te chante — et ça te chante

— de te faire faire le tour de notre musée. C'est un cicérone accompli. Moi, trop prolixe, et Lauban trop dans la lune. Hardi, François î Le barnum débute :

— D'abord, le plafond.

— Tout de même, s'avise gentiment Tortille, ça ne serait qu'honnête de prévenir Picrate et Yves.

Approbation de Jules qui s'élance dans le corridor :

— Je cours les chercher.

Bruit de coups de poing contre une porte. Silence. Bruit de coups de pied contre la porte. Exclamations à l'intérieur, protestations confusément diverses. Jules Le Goëllo revient, sa calotte sur les sourcils (signe particulier de mécontentement).

— Eh bien? lui souffle Maugis.

— Eh bien, parbleu! ce qu'il fallait craindre. Et tous deux s'entre-regardent avec une

affliction profonde et comique.

Midi moins le quart. On croque le marmot. Midi moins douze. La mastication du marmot continue.

— Sais-tu, François, si Janécart rentre déjeu-

— Non. 11 est avec Galx, à Bicêtre. Peutêtre même y dîneront-ils.

— Et les potards"?

— Les voilà, les potards.

En effet, se rue dans la salle la couple d'internes en pharmacie : Raoul Pannette, type de sous-lieutenant alsacien, un peu épais, blondin, rougeaud, rougissant, et Lapausse, oreillu, velu, jaune brun, une fausse-couche humaine qui ressemblerait à la fois à un hareng saur, à un macaque et à un chéiroptère.

Salutations strictes.

— Alors, additionne et soustrait Jules, six plus un plus quatre, moins deux. Michaux! neuf couverts. Coin! Où est-il, Coin?

— Il est là, monsieur l'interne, fait le cuisinier arqué comme une tranche de pastèque.

— J'ai failli t'attendre. Dis donc, tu supplémenteras l'ordinaire d'une quarantaine d'ceufs durs et d'une omelette aux confitures.

— De combien d'ceufs?

— De quarante.

— Ce qui fera quatre-vingts, verbalise Lapausse d'un ton de flic.

— Et mes deux bottes, quatre-vingt-deux,

entre tes deux fesses, quatre-vingt-quatre. Et si, des fois, ça te mettait en retard, tu préviendrais le marquis de Khouyevairth.

Le chéiroptère-macaque-hareng-saur ne craint pas le retard, car il affecte de rigoler. En revanche, Maugis tique en échangeant avec Le Goëllo (dont la calotte s'ensourcille de plus en plus) des regards d'une affliction comiquement augmentante. Midi moins quatre, et les amants de la rue N... ne donnent pas (simple façon de parler) signe de vie.

— Ah ! nom de Zeus de nom de Zeus ! (midi moins trois). Je ne puis pourtant pas rappliquer chez eux : je... je les escarbouillerais î (Midi moins deux.) Faire un domino, pour tuer le temps? (xMidi moins une.) Michaux! Où est-il cet imbécile, ce crétin, cet animal indécrottable, de Michaux?

(Parbleu, il est là, incurvé comme une pastèque entière.)

Midi !

Et ce phénomène se produit : Yves et sa môme se silhouettent tout à coup dans le chambranle de la porte.

— Ouf! soupire le Breton de Saint-Nicolas,

soulagé. Messieurs, j'ai l'avantage de vous offrir Mademoiselle Picrate, danseuse, et M. de Kerkrist, rentier.

— Soyez les bienvenus, articule François Boisfendu avec une courtoise inclination de corps.

Pannette et Lapausse n'ouvrent pas la bouche, mais répètent l'inclination. La danseuse exhibe des dents blanches. Le rentier bafouille quelque chose d'aimable, pâteusement.

— Tu peux y aller, Michaux! Les crevettes, les piments, les radis, les saucissons, l'andouille, tes jambes!

On s'attable. Pompadour à droite, Patrocle à gauche bornent Jules Le Goëllo. En face, François Boisfendu est calé gracieusement par Tortille et solidement par Henry Maugis, lequel, de son autre côté, coudoie le peu sympathique Lapausse. Le second potard s'est localisé près du flanc vacant de Gilberte. Par un petit geste vieilamical, Picrate a adjugé sa dextre au bienheureux Maurice Lauban. Pas un mot. C'est le mutisme des hors-d'œuvre. Michaux, étonnamment stylé, passe les raviers, emplit les verres.

— Il a été chez la duchesse d'Uzès et chez

Boni de Castellane, explique soudain le chéiroptère-macaque-hareng-saur.

— ■ Et vous à Montauban, lâche en un sursaut Henry-le-Chauve.

— Vous avez deviné ça ?

— Au premier son. L'habitude de la musique. Mon métier veut que je distingue un saxophone d'une crécelle, et une harpe d'un cri de porc.

— C'est vrai, intervient Pannette (et il rougit), vous êtes, monsieur Maugis, un de nos plus distingués critiques musicaux.

— Distingué est le mot. Vous avez mis dans le noir : Ah î chaleur, ce que je suis distingué ! Le Brummel du Cirque d'Eté, le Sagan de chez Colonne, et toute musique me fait roter qui n'est point de Vincent Dandy.

— N'empêche, rougit davantage le sous-lieutenant alsacien, que je lis avec un rude intérêt vos articles à Y Écho.

— Celui d'après-demain surtout.

— Vieil Henry, s'immisce Jules, l'ami Pannette, quoique potard, a beaucoup de goût en musique ; il compéte en violon, il compète en flûte...

— Honneur au compétomane!

Les raviers sont vides. Michaux circule avec les œufs durs.

— Comment, tu n'en prends pas, Salomé ? Et Picrate, exquise :

— Ça m' constipe.

— Tu n'en prends pas non plus, Patrocle? ça te constipe aussi"?

Flou (flou d'amour), Yves bredouille :

— Je n'ai pas remarqué. Seulement (et il se penche afin de contempler la bien-aimée), c'est pour faire comme ma chérie.

— Ta chérie! Larbin, fous-lui-en donc six!

— Mais, Le Goèllo, jamais je n'avalerai une demi-douzaine d'œufs durs.

— Je voudrais bien voir ça !

Pompadour approuve :

— Parfaitement, Le Goëllo. Faut le pousser à ce qu'il bouffe ferme. Tant plus on mange, tant plus...

— ... ça démange, murmure Maugis (A part:) A quoi bon la suralimentation, si ce qui vient par le tambour s'en va parla flûte?

Du reste, Yvetot escamote ses six œufs.

— La suite! commande Jules.

— Rognons au marsala, annonce Michaux.

— Et à la graisse, ajoute Boisfendu. Ah î sapristi! Coin n'oubliera donc jamais l'axonge !

Tortille, qui n'a pas soufflé un seul mot depuis les crevettes inaugurales, juge pressant de proclamer que le Breton de Saint-Nicolas a un physique de mousquetaire.

— Et un moral donc î fait le mousquetaire en comblant jusqu'au bord son assiette de rognons et de liquide gras.

— Margarinas ante Porthos, admire Henryle-Chauve avec un vague haut-le-cœur.

N'empêche que Kerkrist est condamné à déglutir une assiettée toute semblable. Heureusement, pour se gargariser, voici un mets léger, presque inconsistant : des haricots rouges au lard.

— La première fois que j'ai ingurgité des haricots de cette sorte, c'est à Nantes, révèle Maurice Lauban.

— Et tu as failli en crever? fait Maugis.

— Je t'en fiche î Ils étaient épatants.

— C'est tout ce que tu sais de Nantes?

— A peu près.

— Eh bien, moi, je vais te tuyauter sur cette ville, du moins sur son conseil municipal. Tu

peux pas rêver des bélîtres, des schnocks, des cuistres pareils. Figure-toi qu'au lieu de s'occuper des ordures de leur commune, de leurs égouts, de leurs urinoirs, de tout ce pour quoi ils sont créés, ils fourrent leur groin de punais dans notre littérature française, et ils arrêtent (pas les anarchos, pas les galvaudeux, ils s'en gardent bien), ils arrêtent : « ça, c'est un livre dangereux, ça, c'est une pièce immorale. » Comme si ça devait leur rendre leurs sardines î Bégueulerie de vieilles cafardes anglaises : ladies de Nantes î

— Tu ne blagues pas?

— Non, môssieu î II y a là-bas, notamment, un sieur de Frémont et un sire de Busenel, que ie te recommande pour quand tu publieras ton prochain bouquin. Pour peu qu'il raconte quelque chose de moins ascétique que la conversion de saint Augustin ou celle du 3 1/2, tu es sûr de ton affaire. « Par arrêté du conseil municipal de la ville de Nantes, l'immonde volume obscène du nommé Maurice Lauban, pornographe dangereux, etc., etc.. »

— Signé : MM. de Frémont et de Busenel?

— Et autres. Mais ces deux là, je le réitère,

sont les plus acharnement abrutis. Ah ! il est fré, mont busenelî Dommage que j'aie pas besoin, je dirais à Michaux : « Passe-moi le busenel; je frémont pipi. »

Lauban se tord, les femmes se roulent, Pannette, cramoisi, se boyaute, toute la tablée se gondole.

— Attends, vieil Henry, on va régler ça, décrète Le Goèllo. Michaux! Eh bien, Michaux?

— Monsieur l'interne ?

— Qu'est-ce que le thomas?

— C'est le vase de nuit.

— Et le busenel?

— Je... (suppliante courbette)... Excusez-moi, monsieur l'interne : je n'ai pas entendu parler.

— Le busenel. . . Tâche de te rappeler, animal. . . c'est le synonyme du thomas. C'est...?

— Le pot de chambre.

— Très bien. Tu en informeras Coin. La suite?

— Un gigot, monsieur l'interne.

— Aboule-le. Et à présent, mes chers collègues, je propose, afin de commémorer la visite de notre ami Henry Maugis, l'inscription, dans notre lexique, du substantif masculin : busenel.

Aux voix! (Toutes les mains se lèvent.) La contreépreuve?

— Elle serait superflue, puisqu'il y a unanimité, estime Pannette, en rougissant, bien entendu.

— Parfait. A compter d'aujourd'hui, les internes présents et à venir de Villébreu nommeront busenel le récipient urinaire. Orphée, qu'est-ce que tu fiches?

— Je briffe, mâchouille Maurice Lauban.

— Tant pis! lève-toi, et empoigne le lexique.

Le poète se met debout, s'approche d'un petit bahut, l'entre-bàille et agrippe un répertoire alphabétique, relié de rouge éclatant.

— Une plume, de l'encre. Inscris ! (Monsieur Orphée inscrit.) Voyons! voyez!

Et, un à un, chaque convive voit (ces bougres de poètes, quelles superbes écritures !) :

« Busenel : pot de chambre. »

Maugis remercie. Ensuite, curieux de nature, il feuillette un instant le registre à reliure sang de bœuf. « Bèhèmoih : amour, » lit-il à demi-voix. « Croustille : infirmière. Éléphant : étudiant bénévole qui consent à monter des gardes pour les internes. Illustre : médecin en chef. Mail-

loche : directeur d'asile ou d'hôpital. Schamyl : caleçon : Xingu : macchabée. » Lentement, il referme le lexique.

— Et l'origine de ces mots? interroge-t-il.

— Sans doute la même que celle du busenel, répond Boisfendu. Je crois, pourtant, que béhémoth...

— ... Est une, à peine altérée, agglutination de belle motte, coupe Henry-le-Chauve.

Éclat de rire de Pompadour. De constater sa môme joyeuse, Yves, d'ailleurs gorgé de nourriture solide et de robuste vin bleu, s'anime et s'égaie.

— Non, dit Boisfendu, béhémoth est un animal énorme et mystérieux dont parle Job, et que certains scoliastes regardent comme le symbole du démon et du mal.

— C'est donc ça, votre opinion de l'amour? s'indigne Picrate. Oh î

Et Kerkrist en écho •

— Oh î oh !

— Mon Dieu, madame, sourit François, mon Dieu, monsieur, ici, on n'a guère d'opinion sur le béhémoth. On le fait, sans plus.

— Ah! s'épanouit Pompadour.

Et Yves Patrocle :

— Ah! ahî

— Monsieur Boisfendu, vous avez, tout en disant que vous n'en avez pas, une opinion chouette de l'amour. Très, très chouette. La plus chouette! insiste Gilberte Tortille.

Après quoi, elle découvre immédiatement que François ressemble, comme Jules Le Goëllo, à un mousquetaire.

— Tu sais, les trois mousquetaires étaient quatre, lui souffle Maugis. Peut-être qu'avec ces deux-là (il désigne Pannette et Lapausse) tu auras ton compte.

Mais non. Après s'être tournée vers le souslieutenant alsacien, qui s'empourpre comme une crête de coq excité, Gilberte grimace drôlement (et négativement) des yeux. Elle se penche vers le chéiroptère-macaque-hareng-saur, qui, si jaune et brun, trouve le moyen de jaune-brunir encore, et, cette fois, la grimace exprime presque de l'horreur. Décidément non.

— Ouille ! s'écrie Le Goëllo, quelle double pilule ! Faudra pourtant l'avaler, mes pauvres potards! Hé Michaux! Vite, amène-nous l'omelette. Faudra pourtant l'avaler, mon pauvre Patrocle !

— Pas toute, peut-être ? tremble Kerkrist.

— Non, je vous aiderai, le rassure Lauban ; j'adore ça.

Les mômes ne le détestent pas (ça). Les pharmaciens non plus (ça fera passer la pilule). Et Boisfendu ? Il y a longtemps qu'il fume. Et Maugis9 II y a longtemps qu'il boit, exclusivement.

— Le dessert — brie, roquefort, raisin, pommes, miel, macarons, tes jambes ! — Et, surtout, qu'on ne pose pas pour le café !

Yves balbutie qu'au Brésil, sur le plateau de Mato-Grosso, on filtre le café avec des chaussettes :

— Quand elles sont neuves, ça va bien. Quand elles ont servi...

— ... ça fait du jus de botte, promulgue Maugis.

Les potards s'en vont. Kerkrist offre de révéler comment on infuse, au bord du lac Titicaca, le fruit divin du ca...

— ... ca-caféier, bégaie Henry.

— Merci ça doit être dégoûtant, s'oppose Tortille. Il vaut mieux que M. François nous exhibe son... (elle ne trouve pas le mot)... son...

— C'est plutôt ça qui serait dégoûtant, objecte Picrate.

Mais l'exhibiteur désigné a compris ce que désire Tortille, et, résolu à la satisfaire sans aucun nouveau retard, il s'érige.

— Chiche ! exclame Pompadour, avec un geste à la Salomé !

— D'abord, le plafond, montre Boisfendu. Une ombrelle japonaise et quelques lanternes vénitiennes, rien de spécial. Une énorme punaise en zinc découpé et rougi, provenant d'un marchand de poudre insecticide.

— Par vol? s'enquiert Maugis.

— Nocturne, répond Le Goëllo. La punaise est un animal essentiellement nyctalope, c'est à-dire: à l'œil, la nuit. Continue, François.

— Une enseigne (parlante) d'une accoucheuse qui tire un enfant d'un chou. Un crocodile. Sachez, qu'il est célèbre : il a couché au poste.

— Pourquoi ? interroge Picrate.

— Si on te le demande, réplique Maugis, tu diras que tu n'en sau... rien î

— Tournons-nous vers le panneau occidental. Dans le coin droit, un cochon grandeur nature. Il nous fut décerné comme premier prix, voilà douze ou treize ans, au veglione des Qiiat'z'Arts où nous figurâmes, barbouillés d'ocre, en

vêtements iroquois, plutôt légers, et armés des appendices que Gilberte Tortille maniait innocemment, tout à l'heure.

— Il y a donc douze ou treize ans que vous seriez ici ? s'étonne Pompadour.

— Non, le stage d'interne ne dure que trentesix mois. Quand je dis « nous », c'est aussi bien de nos successeurs que de nos prédécesseurs que je parle. Nous, individuellement, nous passons; notre salle de garde demeure.

— Et ne se rend pas, cambronnise Maugis. Sur quoi, il éructe un peu de Lucrèce... vital

lampada... Yves caresse un peu Picrate qui pelote un peu le cochon. Le Goëllo réclame un peu de liqueurs, ensuite les journaux. Il se verse un plein verre à bordeaux de chartreuse verte, bourre un brûle-gueule, l'incendie et fait sauter la bande du Journal Amusant.

— Dans le coin gauche, désigne Boisfendu, vous remarquez un grand dais de nacarat, dont * nous parlerons plus tard.

— Le dais de la conversation, risque Henryle-Chauve.

— Il sert, dit sentencieusement l'orateur, il sert de couronnement à nos orgies.

Les mômes dressent la tête. Kerkrist luit des yeux :

— Gomment ça?

— Pas très compliqué : on dispose sous le dais quelques matelas, puis, entre les matelas, et le dais, quelques gonzesses.

— Deux lettres, en somme : le d et le q, résume Maugis. Et les gonses ? Pendant ce temps-là, ils prennent le t ?

— Tu verras ça demain, mon gros, annonce Lauban.

— Demain, probable que je serai plus ici, mou sécot.

— Tant pis pour toi. Ceux qui auront vu te le raconteront !

— Le panneau, poursuit l'exhibiteur, est presque uniquement décoré de plaques et d'écussons dérobés au cours de pérégrinations ténébreuses ; près du panonceau de l'huissier galamment nommé Dreyfus (pas de politique!) voici les rectangles en marbre blanc et les ellipses en cuivre, portant des noms de médecins, de vétérinaires, voire de banquiers (Samuel Pozzi, A. Nux de Schwal, Rothschild frères), enfin triangles, losanges et décagones de tôle

émaillée, assurant la guérison des hémorroïdes en vingt-quatre heures et des syphilis par le traitement végéto-dépuratif : rien du mercure.

— Traitement facile à suivre, mêmeen voyage... de noce, dit Maugis. Continue, tu m'intéresses.

— J'arrive au panneau sud, et je déblaie. Quatre dessins, gauches mais obscènes, par votre serviteur. Une villanelle (encadrée) de Maurice Lauban.

— Le cadre est joli. Toutes mes félicitations pour icelui, ricane Henry-le-Chauve en secouant la dextre du poète. T'es en progrès, comme encadreur.

— Une pipe oubliée céans parle représentant de la Villette. Le distique qui la cartouche est de Maurice, déjà nommé :

De Clovis Hugues, ci, voyez une bouffarde Qu'il laissa clans sa tasse à café, par mégarde.

— Hé, hé ! t'es de plus en plus en progrès, jeune porte-lyre, ricane de nouveau le gros à Tortille.

— Une chemise nuptiale (pas de détails à

vous donner en ce moment. Inutile de supplier!

A deux heures, je dois être dans les quartiers)..

Des instruments de torture erotique et indienne.

(Pas de détails. Inutile! A deux heures...) Trois

gouaches d'Auguste Boulard. trois merveilles...

— Oui c'est donc, ces trois pauvres fillettes, ces « gobettes », comme dit mon amie Claudine"?

— Une épileptique, une persécutée et une mégalomane, spécifie Boisfendu. C'est le barde Fernand Mazade qui nous les a apportées. Il nous a également donné ce buste de notre bon vieux maître, le grand aliéniste Bail.

— Il a un petit trou, le buste, s'avise Picrate.

— Nécessairement, émet Henry-le-Chauve : le trou de Bail.

— Que ce soit le mot de la fin ! prononce l'exhibiteur. Les autres panneaux (nord et est) sont surtout occupés, l'un par des fenêtres, l'autre par la cheminée. Je m'esquive.

Remerciements et shake-hands.

— A ce soir.

Boisfendu s'éclipse. Le Goëllo emplit de chartreuse verte, pour la quatrième fois, son verre à bordeaux, bourre derechef son brùlegueule et fait sauter — comme on débouche une bouteille de Champagne — une autre bande de journal. Kerkrist ramasse cette bande, extrait un crayon de son gousset et dessine une silhouette (de femme), chapeau-Colette sur la tête, poing

gauche à la hanche et jambe droite en l'air. Deux heures sonnent. Maurice Lauban saisit, lui aussi, un crayon et aligne des chiffres (ses comptes de ménage, probablement). Henry Maugis se concède moult petits verres d'eau-de-vie et obtient l'autorisation de se retirer dans son room, avec Tortille. La môme Picrate les accompagne jusqu'à leur porte, en toupillant.

— Amusez-vous bien, souhaite-t-elle. A la revoyure !

Réapparue dans la salle de garde, elle a, un instant, l'intention de solliciter pour soi et son bout d'homme une faveur pareille à celle impétrée par le couple qu'elle a tournoyamment escorté. Mais Jules, qui la sent venir, lève soudain vers elle des yeuxinopinémentsupplieurs, « O Pompadour, » essaient de signifier ces yeux, « vois dans quel état navrant tu as déjà foutu Louis XV. Aie donc un peu pitié de ce frêle érotopathe ! Grâce pour cette pauvre loque amoureuse ! Amen ». Et Pompadour (qui se méprend naturellement sur le sens des implorantes œillades de Jules) se trouble un rien, s'humecte les lèvres et clind'œille : « Amen. » Pour la première fois, elle constate que le Breton de Saint-Nicolas-du-

Pelem est pourvu d'un visage agréable et elle s'émerveille que, grand bougre aux épaules de débardeur et aux gesticulations véhémentes, il dispose, à l'occasion, d'un regard si langoureusement attendri. Elle se reconnaît moins pressée de s'isoler en la compagnie — bien usuelle — de son gosse, et elle s'assied négligemment sur la table, un talon appuyé au dossier de la chaise où s'acagnarde Le Goëllo.

— Très bien, approuve celui-ci. Goûte donc le curaçao blanc, ou le kirsch. Je te conseille également la crème de noix.

— Vous ne devineriez pas, Jules, j'ai envie de vous tutoyer, moi aussi.

— Ce ne serait que poli, répond-il en dégustant quelques grosses gouttes de curaçao.

Nerveuse, elle lui enlève brusquement sa calotte et, coiffée de cet épicéphale :

— Ça te flatte, tu sais, ce petit tortillon de velours noir. (Elle va se camper devant la vaste glace qui miroite — c'est sa seule raison d'être — au-dessus de la cheminée en portor, entre deux appliques en simili-bronze.) Et à moi, dis? Ça me va plutôt très bien, s'pas? J'ai l'air de Séverin.

— Ou d'un autre.

— De Félicia Mallet dans Y Enfant prodigue, insinue Maurice Lauban, et ça ne nous rajeunit pas.

— Ou de Cora Laparcerie dans la Cavalière. — • Et ça ne nous maigrit pas.

— 0 ma chérie, s'extasie Yves, tu es inouïe. Tout te sied. Tout s'harmonise à ta grâce.

Comme indifférente à ce compliment, Picrate recommence à toupiller. Elle s'arrête près du cochon grandeur nature.

— Jules, y a pas de danger?

— De quoi?

— Qu'il casse. (Et elle fait mine de grimper sur le cochon.) Hein?

— S'il casse, il le verra bien. Toi aussi.

— Bath! (Elle enfourche le pachycherme.) Hue, dia ! Poilant !

Kerkrist bée de joie. Le Goëllo éprouve le besoin de se dégourdir les jambes, et, en avant les entrechats! Lauban sourit une seconde, puis, la tête penchée, la main sur les yeux, il s'absorbe dans ses pensées (poésie? comptes de ménage?). Michaux, toujours glabre (sa barbe n'a guère eu le temps de pousser depuis ce matin), maigie,

grave, immobile, profilé au seuil de la cuisine, ressemble à un rasoir ébréché.

Un dernier hue, un ultime dia, et Pompadour descend de cochon. A pas menus, elle va et vient dans la salle. Elle halte, comme par hasard, devant les objets, les outils indiens (panneau sud). Elle hésite, finalement se décide, raidit un index :

— Est-ce qu'on peut toucher?

— ■ C'est pas moi qui t'en empêcherai, répond Jules.

— Alors, qui? Mon gosse? Y a pas de pet.

Le fait est que le gosse ne souffle aucune objection. Picrate aveint un à un les outils et les examine avec une réelle, et même réaliste, application d'esprit. Un peu pâlie, elle plisse, par intervalles, les narines. Maurice, qui n'a plus la main sur les yeux, croit voir que ceux de la môme se cernent (bah! c'est un imaginatif). Un silence étrange : on n'entend qu'un bruit puéril de succion, c'est le Breton de Saint-Nicolas, qui tête son brûle-gueule.

— Dis donc, Le Goèllo, flûte subitement Pompadour. Mais!... (elle se crispe et s'ébroue) mais!...

— Mais quoi ? attend l'interrogé.

— Mais... ça doit faire mal, ces machines-là!

— C't'évident, puisque (comme l'a énoncé tantôt Boisfendu) ce sont des instruments de torture.

La môme n'insiste pas. Lauban révèle qu'il est trois heures et qu'il ne serait pas fâché d'aller s'ébattre au grand air.

— Vous plairait-il de m'accompagnera offret-il à Yves.

— Excellente idée, applaudit Jules. Sors avec Orphée, ô Patrocleî Un peu de footing te donnera du montant.

— C'est que ma môme..., glousse Kerkrist en se grattant l'occiput.

— Ta môme va te rapporter ta badine et ton galurin, notifie nettement Picrate.

Sur ce, elle co'urt dans la galerie, chercher le stick et le doule. Yves demande à mi-voix :

— Ainsi, Le Goëllo, tu estimes que je puis laisser ma chérie, qu'elle ne risque rien ici, sans moi? Ce n'est pas pour elle que je dis ça : elle est incapable de me tromper. Et ce n'est pas pour toi non plus : j'ai en toi une confiance souveraine. Mais les autres?

— Tais-toi, prononce Jules. Jamais, dans une salle de garde, un interne, si salaud soit-il, n'a pris la femme d'un ami, à moins, parbleu! que cet ami n'en ait octroyé licence. Pompadour est, céans, au moins aussi en sûreté que chez elle.

— Au moins ! appuie Maurice. Sous ce rapport, mon cher Yves, vous pouvez être tout à fait tranquille.

— Merci, ânonne Patrocle de Kerkrist en se dressant.

Et voici Picrate avec le monte-carlo et la canne à pomme d'argent.

Baiser, long et ardent côté du gosse, quelconque — et c'est assez curieux — côté de la môme. Le rentier et le poète s'ébranlent.

— Bonne promenade.' leur souhaite allègrement Pompadour.

Ils disparaissent. Le son de leurs pas dans l'escalier. Ensuite, plus rien.

« Or, Adam et Eve s'aperçurent qu'ils étaient nus, » dit la Bible, Picrate et Le Goëllo sont vêtus . Mais ils s'aperçoivent qu'ils sont seuls.

— Un trait de curaçao blanc, la môme?

— La peau !

— Un domino?

— Encore moins.

— Ah ! je sais quoi! s'illumine Jules.

— Moi aussi, s'embrase Pompadour.

— Je crois pas.

— Si, si ! je sais, mon Goëllo : tu vas me conduire dans une chambre.

— Peut-être même dans plusieurs.

— Oh ! (Bouche boudeuse.) Zut!

— Dame! ça dépendra, fait-il simplement. Nous verrons. Pour commencer veux-tu que je te mette en cravate?

— En... ? s'ébaudit-elle ingénument. Tu...

— Jambe de-ci, jambe de-là , autour de mon cou. (Il la soulève et, comme on se pare d'un cachenez, la boute à califourchon sur ses omoplates.) Tu ne dois pas être beaucoup plus mal que sur le cochon.

— Sans compter, insinue-t-elle avec une espièglerie perfide, qu'aujourd'hui mon bout d'homme serait jamais assez d'attaque pour me soupeser comme ça.

— Parlons pas de lui, Salomé ; je te gronderais : tu le crèves.

— Hue, dia ! lance-l-elle.

Il se met en marche :

— Tiens-toi bien, là-haut ! (Un entrechat.) Pan!

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