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CHAPITRE VIII

Conduite à l'égard de l'Europe, — Belgique. —Pologne, — Italie.

Notre révolution faisait naître, à l'égard des puissances , une question toute semblable à celle qu'elle faisait naître à l'égard des partis. De quelle manière voulait-on se conduire? Si au lieu de la loi on employait la violence au dedans, c'était la guerre qu'il fallait employer au dehors. Violente comme en 92 et 90 , la révolution de i83oétaitaccueillie par la guerre civile et la guerre étrangère ; douce et légale comme il convenait en iS5q , elle avait le repos intérieur et la paix extérieure.

La question était donc parfaitement iden-

tique au dedans et au dehors. Aussi a-t-clle donné lieu aux mêmes erreurs. Les hommes qui ont cru l'idée d'une révolution essentiellement liée aux idées de violence et de mesures exceplionnelles , l'ont crue liée aussi aux idées de guerre et de conquêtes. Ici encore ils se trompaient : mais heureusement le gouvernement n'a pas voulu se tromper avec eux. La paix a été conservée au dehors coranie-la légali t^é^aiijdedans.

Il n'est point de sujet sur lequel on ait fait plus de déclamations que sur celui-là. La France, dit-on , a été déshonorée , ses intérêts trahis , ses alliés sacrifiés , la cause de la révolution perdue!... Ce ne sont pas les républicains , les bonapartistes seuls auxquels onenteud dire de })areilles choses ; ce sont les partisans de Henri Y , les gens qui sont venus avec l'étranger, qui vécurent quinze ans de son appui, c'est-à-diie les gens les moins autorisés à montrer de l'orgueil national. 11 est aisé de remuer les cœurs , de fausser les esprits en parlant des malheureux Polonais, des malheureux Italiens, des u^jalheurcux Belges livrés à la sainte-alliance : mais que

( 9^ ) les gens à qui les déclamations plaisent moins que les faits , examinent et jugent; et ils verront ce qu'il y a de réel dans cet amas immense de déclamations , obstinément répétées après avoir été mille fois repoussées à la tribune et dans les journaux.

Les puissances ne voulaient pas la guerre. Elles ne nous aimaient pas , sans doute : car en vérité, il faut le dire , nous n'avons pas débuté avec elles de manière à nous faire aimer. Le langage de nos journaux , de notre tribune , n'était pas de nature à nous les concilier. Mais elles ont commencé à nous estimer et à nous rendre justice quand elles ont vu la vie des quatre ministres sauvée , quand elles ont vu un gouvernement courageux, appuyé de l'élite dos chambres, du dévouement de la garde nationale , sauver l'ordre social ; alors elles ont estimé le pays et conçu la possibilité de voir la révolution tourner à bien quelque part.

Les puissances ne demandaient pas mieux au reste;une fataleexpéricncclcur avaitprouvé que la révolution, quand elle a son siège en France , n'est pas facile à étouffer; elles savaient

t 94 ) ^î*en lui faisant la guerre en 1792 elles n'ont fait que la rendre pins violente ; que, victorieuses en 1814, elles n'ont pas pu la détruire, et qu'il a même fallu la consacrer dans la Charte. Persuadées de l'impossibilité de l'étouffer, elles ont souhaité qu'elle pût devenir régulière , humaine et sociable ; et heureusement nous les en avons convaincues. C'était tout ce qu'il fallait faire et tout ce qu'elles désiraient : car l'Angleterre, avec le souci de sa dette , avec le désir d'achever la réforme , avec les besoins de son commerce etl'éfeuduecle ses conquêtes maritimes, qui ne sont guère susceptibles de s'agiandir, ne pouvait vouloir la guerre: car la Prusse, l'Autriche, la coufédération germanique , qui ont dû à un retour inespéré de fortune en i8i3 et i8i4 une étendue de possessions auxquelles elles n'auraient jamais osé prétendre , qui ont de plus des souverains, des ministres éprouvés par le malheur, l'âge et les fatigues, ne pouvaient courir volontiers la carrière des armes : caria Russie enfin, bien que la plus mal disposée, la Russie était bien épuisée , bien travaillée d'agitations sinistres, surtout elle

(95 ) était bien loin, et il était difficile de l'entraîner encore une fois à six cents lieues de ses frontières.

Ces dispositions pacifiques, on les a niées ; et c'est naturel de la paît de gens qui croient qu'en ce moment il se trame coirtre nous une coalition générale , inconnue du gouvernement français et de tous ses agens. Mais tout ce qu'on peut faire c'est de citer les faits ; or les puissances qui, pour en finir avec nous , ont détruit le royaume des Pays- Bas et ont causé à Guillaume tous les déplaisirs •qu'on sait, n'avaient certainement pas envie de nous faire la guerre. Les gens qui ne sont pas saisis de cela, nous ne savons rien à leur dire.

Les choses étant ainsi , restait à savoir si , nous, nous voudrions la paix. C'était la vraie, l'unique question. Eh bien! une fois éclairés sur la possibilité de l'obtenir honorable , nous ne devions pas hésiter. Les raisons de cette opinion nous semblent précises et frappantes.

D'abord, si nous souhaitions que notre révolution ne fût pas une série de révolutions nouvelles , qu'elle fût au contraire la dernière ,

( 9(i) qu'elle fût la fin de cette longue lutte commencée en 1789; si nous ne voulions pas que des réactions engendrassent de nouvelles et interminables réactions , que le sang coulât encore , que les haines s'enflammassent de nouveau pour un temps incalculable ; si nous voulions, les uns et les autres, garder notre tête , il fallait préférer la paix à la guerre. Non pas que je veuille dire que, lorsque la guerre est déclarée, les écliafauds sont un moyen utile et nécessaire de défense ; que, ce moyen, il faut l'avoir tout juêt pour faire face à l'ennemi. INon , sans doute ; je désavoue une pareille doctrine. Mais je soutiens qu'à l'approche du danger les passions s'exaltent , les têtes tournent; que les partis, s'accusant réciproquement de trahison , s'envoient à la mort, en croyant faire au pays une justice qui lui est due. Assurément , on trouve les Polonais bien généreux , et l'on a raison; cependant ils ont assassiné à Varsovie: et si nous avions eu les Autrichiens à trente lieues de Paris , ce que la guerre peut amener sans que le pays soit perdu , Dieu sait ce que les gens qui couraient après la voiture de

(9-) .AIM. Pcricr et Sébastiani en septembre dernier auraient fait d'eux et de nous , apôtres de la paix et de la modération !

L'idée d'une révululion légale était donc liée à l'idée d'une révolution pacifique. 11 fallait l'une pour avoir l'autre.

Fallait-il la guerre pour l'extension de la liberté? pas davantage. La paix était aussi néccssaire^à la cause de la liberté qu'à la cause de la modération. D'abord, si nous avions été vaincus (et cela peut arriver à tout le monde, surtout à ceux qui se battent seuls contre tous), il n'était plus question de liberté pour longtemps. Vainqueurs , je ne crois pas qu'elle fût en meilleur état dans le monde . Ici encore il n'y a qu'à observer les faits. En 1792 nous visitâmes le monde entier pour la cause de la liberté. A la fin de la guerre, la Hollande, la Belgique , la Suisse , l'Italie , l'Espagne avaient été ravagées, et elles n'avaient pas la liberté; et nous, qui avions dû la leur apporter, ne l'avions pas nous-mêmes. Nous avions un héros à notre tête , mais c'était tout. Je sais bien que cette première lutte était néccs-

^ »aire ; mnis par cela seul que cette luUe a eu lieu, elle n'est plus nécessaire une se-

J concle fois. Les puissances n'ont plus besoin qu'on leur fasse admettre la liberté à coups de canon. La liberté a besoin maintenant de paixj parce qu'elle est un progrès d'esprit, et que pour les progrès d'esprit il faut la paix. Elle a besoin surtout de se recommander par de bons exemples. Celui de la France bien gouvernée, tranquille , sage , beureuse enfin de sa révolution > est le plus puissant de tous. La liberté enfin a besoin, non d'une puissance qui la propage à main armée, procédé qui la fait fuir, mais d'une haute influence qui la protège, en Allemagne, en Piémont , à Rome , et empécbe la forma- tion d'un concert contre elle. Grâce à cette influence que la France est là pour exercer , la liberté n'étant plusproscritc, il suûit qu'on la laisse aller; elle fera son chemin toute seule , beaucoup mieux que dans les bagages et à la suite de nos armées.

Reste à savoir si la paix convenait à la grandeur de la France , et si elle n'exigeait pas au

(99) contraire de grands sacrifices de sa part , et, entre tous, le plus grand, celui d'admettie les déploiabk's traités de i^8 i,5.

Je l'ai déjà dit : cestraités sont uiimallicur;, ils ne sont pas une honte. C'est l'atlitude d'un cabinet, ce ne sont pas les traités auxquels il est obligé de se référer, qui constituent sa dignité. Quant à l'inconvénient matériel de ces traités , il est fort grand. II faut à la France des frontières meilleures. Si un Jour elle est piovoquée à prendre les armes, elle devra en appeler à la victoire des traités signés dans sa défaite; mais avec trente-deux millions de population et ses immenses ressources, avec la puissante cohésion de son empire, elle peut attendre , et , en attendant, se faire suffisamment respecter et écouter.

En tous cas, il euf'ele souverainement maladroit de déchirer aujourd'hui les traites de 181 5. A le faire, il faut tacher d'avoir des alliés, et il est évident que l'Europe pourra un jour nous en offrir qui auront le même intérêt que nous. Mais aujourd'hui nous n'en aurions eu aucun: car tout le monde étant prévenu contre nous , tout le monde nous suppo-

( ïoo ) sant piélsà bouleverser l'Europe, nous aurait fait une.giiora'e d'extermination. IXous aurions soutenu deux guerres à la fois , une guer>c de prineipes et une guerre de territoire. C'est en vérité bien assez d'une.

Au contraire , quand de longues années se seront écoulées , que nous ne serons pas plus une nouveauté pour l'Europe que le gouvernement anglais, par exemple; que nous ne ferons plus naître une question de principes , si la paix, qui ne peut pas être éternelle icibas, est rompue, eh bien! nous distinguerons nos amis de nos ennemis , nous mar- <dierons avec les uns contre les autres , nous courrons celte carrière des armes qui ne nous a pas sî mal réussi autrefois , et qui nous réussira mieux encore quand nous ne serons pas seuls contre tous.

C'était donc la chose la plus sage que d'admettre aujourd'hui les traités de i8i5 , et , par conséquent , de ne pas ronq:)re la paix pour cette cause.

Quant à la prospérité de la France , je n'ai pas besoin de dire 5i là paix Jui était nécessaire ; car on ne s'engage pas dans une guerre

générale sans six et huit campnp;ncs , snns^"/^ dépenser un milliard, sans égori;er un mil- \0 ^ lion d'hommes : et eVst assurément là une "^x triste circonstance pour la prospérité d'un pays.

Ainsi dans l'intérêt de notre révolution , dans l'intérêt de sa conclusion douce ci lé- ''

gale , dans l'intérêt de la liberté générale , î dans l'intérêt de notre grandeur, dans l'intérêt de notre prospérité matérielle, nous de- | vions vouloir la paix. Je ne connais , pour / mon compte , aucun raisonnement solide à opposer à ceux qui précèdent.

J'ajouterai qu'en 1790 l'assemblée constituante déclara aussi qu'elle voulait la paix , et qu'elle ne ferait |M)int ('e guerre de conquêtes ; qu'en 181 5 Aapoléon offrit de négocier; et que ni la ficre assemblée, ni le glorieux capilaine', ne crurent manquer de dignité en cherchant la paix. Le gouvernement de Louis - Philippe n'en a donc pas manqué en la recherchant lui-même.

Les puissances voulant la paix par do trè.>'bonnes raisons , la France par de très-bonnes raisons aussi , il y avait beaucoup de chances

de la conserver. 11 s'ai;it de savoir si , dans le détail des arrangemens survenus , la France a sacrifié elle-même et ses alliés.

Le retentissement de la liberté a été profond et universel. Les Belges, les Polonais, les Italiens, se sont émus et ont pris les armes.

L'insurrection belge était une révolution dans le sein même de la sainte alliance , c'està-dire de l'un des états placés sous sa garde ; elle touchait à l'un des intérêts les plus prcssans des puissances, puisque le royaume des Pays-Bas était leur principal établissement militaire ; elle touchait par le Luxembourg aux intérêts territoriaux de la confédération germanique, elle excitait les plus vives jalousies en Angleterre et en Prusse, elle blessait les intérêts de voisinage les plus vif-i, les plus su^sceptibles.

L'insurrection polonaise réveillait toutes les mauvaises dispositions du cabinet russe, et devenait pour lui un intérêt immense ; car la Russie tient à la Pologne comme à la plus jirécieuse de ses possessions. Elle devait rentrer dans les déserts si elle eut succombé dans cette lutte.

L'insurrection italienne éveillait en Autriche les mêmes sentimens que l'insurrection polonaise en Russie. Elle faisait naître de plus une question effrayante , une question religieuse.

Comment ont été résolues toutes ces questions? Il fallait ou tirer le fer, et couper le nœud gordien avec l'épée d'Alexandre , ou accepter un congrès , c'est-à-dire tacher de s'entendre. A celui-ci, les souverains n'avaient aucun goût de se rendre , car il fallait consommer la ruine de la sainte alliance; ils y ont dépêché leurs ministres. Ce congrès s'est appelé conférence. Nous y avons envoyé l'homme le plus habile de l'Europe , et dont l'heureuse influence est devenue aujourd'hui une chose notoire.

Nous devions nous appu)'er sur.qiiclqu'4jn : c'était naturellement l'Angleterre. Elle avait eu son juillet, mais sous forme parlementaire, comme cela se passe chez elle. Les ^vhigs étaient au pouvoir. Elle travaillait à la réforme ; elle voulait la paix ; elle était dans

toutes nos idées. Nous l'avons eue pour amie et médiatrice. A cela , certains politiques font une objection : La Russie, disent -ils, est plus naturellement notre alliée que l'Angletcnc ; les territoires étant plus éloignés , les intérêts ne sont pas contraires ; et , par exemple, ajoute-t-on , la Russie nous aurait laissés prendre la Belgique , l'Angleterre jamais. Ces belles considérations sont malheureusement tout-à-fait hors de propos. Si nous avions voulu faire une guerre de conquête, assurément ce n'eût pas été avec l'Angleterre que nous aurions eu le plus d'analogie d'intérêts. Mais il s'agissait de résoudre des difficultés de principes, d'introduire la révolution dans le conseil des puissances, de régler son état dans le monde , surtout de lui sacrifier un royaume, et en vérité , pour une pareille œuvre, l'Angleterre valait mieux que la Russie, à moins toutefois qu'on ne voulut faire dix campagnes.

Nous nous sommes donc appuyés sur l'Angleterre, et nous avons bien fait. Reste à voir comment, de moitié avec elle, nous avons réglé toutes choses.

( io5 ) Parlons d'abord de la Belgique.

Belgique.

Gulllaiimc avait été expulsé des Pays-Bas. Le droit de souveraineté avait été tranché par la force. La Prusse, ou la Confédération germanique , pouvaient seules rétablir la question par leurs armes , et faire renaître le droit de souveraineté de Guillaume. A cela nous avons répondu que , si on entrait en Belgique, nous y entrions. Nous n'avions pas alors quarante mille hommes sur ce point; et c'est, il nous semble , la preuve que nous savons n'avoir pas peur. Nous n'avons pas été toujours aussi absolus , il est vrai : c'est que nous sommes gens de bon sens ; c'est que, dans aucun cas, nous n'avons eu depuis un pareil intérêt ; c'est que nous ne devions risquer la guerre générale que pour les Belges. Pour tout ce qui est compris entre le Rhin , les Alpes et les Pyrénées , nous devons nous montrer inflexibles. Nous devons défendre toute cette portion du continent comme la France elle-même.

Par cette déclaration , que nous ne soulïririons aucune intervention eu Belgique , nous

l'avons forcément détachée de la Hollande. Les puissances ont cédé : nne révolution a été consacrée par elles , un gouvernement issu d'une insurrection a été reconnu. La révolution beke a eu son état avoué dans le monde.

Il s'agissait de savoir quelle condition on lui ferait. On l'a faite neutre. Cette neutralité fait sourire de grands politiques. Tant pis pour leur intelligence. La neutralité sera ou ne sera pas respectée. Si elle l'est , la Belgique est à l'abri de toute attaque , elle jouit de l'inviolabilité , et elle nous couvre , au lieu de nous menacer , comme elle faisait il y a un an et demi , quand existait le royaume des Pays-Bas. Si la neutralité n'est jias respectée, la Belgique nous a pour alliés obligés, et nous avons droit d'occuper militairement la Meuse. Elle est respectée dans un cas, nous sommes obligés de la soutenir dans l'autre , et nous étendons notre frontière jusqu'à la sienne. De pareilles considérations nous portent à croire qu'on aimera mieux respecter sa neutralité. Peu importe , au surplus, à la France : c'est aux puissances ù choisir.

H fallait dunnner des frontières à la Belgique.

( «"7 ■) On a obtenu pour elle celles de 1 790, mais avec des avantages qu'elle n'avait pas. Elle échani^e une portion du Limbourg contre des enclaves que la Hollande possédait; elle a perdu une petite portion du Luxembourg, mais elle a, de plus qu'en 1 79O5 la province de Liège, Philippeville et Marienbouig. Elle a la liberté de l'Escaut ; elle a la libre navigation des fleuves et canaux de la Hollande. Elle peut en ouvrir de nouveaux sur le territoire de cette nation. Elle a Anvers au lieu de ]\Liëstriclit , c'est-à-dire , du commerce au lieu de moyens de guerre- Elle supporte un tiers de la dette néerlandaise, en représentation de la dette austro-belge antérieure à 1789, de la dette francobelge, comprenant le temps de la réunion à la France, en représentation enfin de la part qu'elle devait prendre dans la dette contractée depuis 181 5 parle royaume des Pays-Bas. Ces trois parts n'égalent pas sans doute le tiers ,qu'e!le supporte , mais les avantages commerciaux qu'on lui a cédés préentent une surabondante compensation.

La^Iollande perd le Luxembourg qui lui avait été donné en échange des principautés

( ^o8) liérédilairi'S de Dietz, Dillcinbourg, Hadamar, Sicgcn. Kllc voit lui échapper l'immense monopole de l'Escaut; enfin on lui ravit cette Belgique qui , en i8i5, avait été une consolation du cap de Bonne-Espérance et de tant de colonies perdues. A-t-on été bien injuste, bien dur envers les Belges, bien partial pour Guillaume ?

Il fallait un gouvernement à la Belgique. Quant à la république et au duc dcLeuclilembcrg, nous ne devions pas permettre qu'on s'y arrêtât. 11 faut en convenir franchement. Dans un état fait, arrangé de nos mains, nous ne pouvions pas souffrir que la république, ■que la dynastie impériale , que nous n'avions pas voulues chez nous , s'établissent à côté de 'nous, pour recueillir , exciter, revomir nos mécontcns. Nous ne pouvions pas donner le duc de INemours: car ce n'était pas la réunion pour nous , c'était autant que la réunion pour les puissances, c'était, par conséquent, la guerre pour un simple intérêt de famille. Lcopold nous convenait seul, non parce qu'il était Anglais, car on est toujours, et tout de suite , du pays sur lequel on est appelé à ré-

( »<59 ) gncr; mais parce qu'avec l'air anglais , il devait être un bon , un vrai Belge. Il l'a prouvé. Tant pis pour ceux qui ne savent pas voir la sagesse d'une pareille combinaison, llassurer l'Europe et ne pas nous donner un ennemi , c'était tout ce qu'on pouvait faire.

Ainsi, en récapitulant ce que la Belgique et nous avons gagné, nous dirons que la Belgique a gagné

D'être détachée de la Hollande;

Reconnue ;

Constituée mieux qu'on 1790;

Pourvue de roules, de communications, d'avantages coujmcrciaux ;

Rendue ncuhe ; ce qui veut dire, garantie de la guerre, ou secourue forcément par la France, l'un ou l'autre infailliblement;

Pourvue d'un roi qui la chérit déjà , et qui est la seule personnne devenue populaire dans ce pays depuis un an et demi;

Appelée enfin à un bel avenir.

Nous dirons que la France a gagne

D'abord tout ce qu'a gngné son alliée;

Ensuite la destruction (!u royaume des Pays-Bas, qui élait une redoutable hostilité

( >io) contre elle, une vaste tcle de pont , comme on a dit;

Le remplacement de ce royaume par un état neutre qui la couvre , ou bien devient un allié utile, et lui permet de s'étendre jusqu'à la Meuse ;

La destruction de places qui lui étaient inutiles, puisqu'elle possède déjà deux ranj^s de places sur celte frontière, et qui ne pouvaient être bonnes qu'à d'autres qu'à elle; par suite, un mouvement rétrograde, pour le S3'stème anti-français, de Mons et Tournay jusqu'i\ Maëstricbt;

Iinlin la consécration d'une révolution.

Il nous semble que de tels résultats, sans guerre, sont une des plus grandes nouveautés de la diplomatie ; que le cabinet qui a su les obtenir n'a manqué ni de force ni d'babileté, et que les puissances qui les ont accordés n'étaient pas conjurées contre la France, résolues à sa perte. Leur noble modération était un retour dû à la noble modération de la Fnmce.

Pologne.

Passons à la Pologne. C'est ici un lamcn-

table sujet. Qui n'aimerait ces nobles et héroïques Polonais , dont l'iiistolre a autant )■( mue l'iuiaj^^inalion de notre jeunesse que l'histoire de Home et d'Athènes? Tout Tindigne usage que des médians ont voulu faire de leurs infortunes pour troubler le monde, ne diminuera jamais l'intérêt qu'ils inspirent à toutes les âmes généreuses ethonnêtes. Mais que pouvait donc faire la France? Il y a des gens qui , afin de lui trouver des torts , voudraient lui donner des montagnes à soulever, pour lui reprocher ensuite de ne l'avoir pas pu. C'étaient plus que des montagnes qu'on lui donnait à soulever ici, c'étaient les airs à traverser avec des canons et des armées. Examinons ce triste sujet.

Pour la Pologne nous ne pouvions pas invoquer le droit de non-intervention. La Pologne est devenue propriété de la Russie, par le droit qui a fondé tous les états , la conquête. Elle n'en avait pas été affranchie par le droit qui affranchit tous les états sujets, par la résistance , et la résistance prolongée. La réussie aurait bravé pour la Pologne , tout , même une guerre faite par iS\apoléon avec six cent

mille homme. C était pour elle une question de vie ou de mort. Perdre la Pologne, e'eiit été pour elle rétrograder de quatre règnes.

Nous mêler aetivement de eette question, c'était donc la guerre; la guerre pour un peuple ami , mais étranger; la guerre à six cents lieues, distance qui faisait que la tête de Napoléon s'ébranlait toujours en y regardant, qui le décidait en 1807 à conclure à Tilsitt, plus tôt, moins bien qu'il n'aurait voulu, qui lui faisait en 1812 refuser de reconnaître la Pologne, parce qu'il disait, lui Napoléon , qu'on ne pouvait pas guerroyer sûrement à six cents lieues de soi , la Prusse et l'Autriche étant derrière. C'était la guerre sans résultats probables ; car nous aurions trouve la Pologne morte avant notre arrivée , morte de la main des Autrichiens , des Prussiens et des Russes. C'était la guerre : et pourquoi? pour rien , si ce n'était pour faite une grande Pologne. Une grande Pologne ! que Kaunilz et Frédéric n'ont pas crue porsible , eux les premiers inlércssés , que la conviMition et Napoléon n'avalent pas faite ! l'.n vérité , on croit rêver quand on songe que de pareilles

choses ont été sérieusement proposées de notre temps.

A défaut de la guerre , des secours à travers la Baltique et l'Allemagne étaient une puérilité qui ne mérite pas d'être discutée. La reconnaissance ne donnait pas un soldat de plus à la Pologne , ne pouvait pas ajouter à son courage qui était au comble , et brouillait inutilement la France avec l'Europe. Elle l'exposait à une fausse démarche en lui faisant reconnaître un néant. Elle lui interdisait , en reconnaissant la Pologne insurgée , d'intercéder pour la Pologne vaincue, et de la couvrir des traités.

Ce que la France a dû et a pu, c'est d'offrir sa médiation, c'est-à-dire de faire des démarches, que l'Angleterre, tout aussi généreuse que d'autres, n'a pas voulu imiter, parce qu'elle n'aime pas les choses inutiles. La Pologne est donc restée comme une grande douleur pour nous, et ne pouvait être autre chose. C'est un noble et impuissant effort de cœurs généreux , dans lesquels notre heureuse délivrance avait réveillé l'amour , l'espoir , la passion de l'indépendance, etaux'

(H4) quels nous avons eu le regret de ne pouvoir tendre la main. Nous sommes sauvés, et ils ont péri! JPour nous c'est la douleur de celui qui du rivage voit des malheureux disparaître sous les flots. Mais peut-il , doit-il se précipiter, avec femme, enfans , perdre lui et tout ce qui lui est cher, sans sauver ceux qu'il voit en péril ?

Tout ce que nous entendons chaque jour là dessus ne prouve, chez ceux qui le disent, ni plus de sympathie ni plus de zèle pour les Polonais que le gouvernement n'en éprouve. C'est tout simplement emploi fait des malheurs des autres, pour attaquer, calomnier, déconsidérer ungouvernement qu'on déteste.

Et pourquoi , grand Dieu ! le déteste-t-on ? A qui a-t-il fait ou voulu faire du tort.^ 11 est né malgré lui, à l'improviste, pour sauver la France qui se perdait.

Italie.

On n'a pas moins dit sur l'Italie que sur la Pologne. C'étaient encore là des infortunes à exploitei", du sang à faire couler aux yeux des

( "5 ) lecteurs de journaux , de brochures ou de discours; et du sang ù imputer au nouveau gouvernement français!

Pour l'Italie ou pouvait invoquer la nonintervention , qu'on ne pouvait pas invoquer pour la Pologne, et qu'on avait pu invoquer pour la Belgique. Pourquoi ne l'a-t-on pas fait? Par une raison toute simple.

Il fallait s'expliquer sur ce principe. Il fallait ou l'appliquer au monde entier, et alors prendre les armes pour la moindre peuplade, depuis les Alpes jusqu'à l'Oural; ou ne l'appliquer qu'à certains états, à ceux dont les intérêts étaient communs avec les nôtres. Alors il ne devait s'étendre qu'aux étuts compris dans notre rayon de défense , c'est-à-dire la Belgique , la Suisse , le Piémont.

L'Angleterre en avait agi ainsi en proclamant le principe de la non-intervention. En le professant pour tous les états , elle ne l'avait défendu , les armes à la main, que dans les états de son alliance. Elle a laissé les Français entrer en Espagne ; mais elle a pris les armes pour le Portugal. De tels exemples valent bien la peined'être pris en considération,

( >>6) quand ils ont pour eux le bon sens et le nom de M. Canning.

Si la France eût fait autrement, outre qu'elle prenait envers tous les peuples le fol engagement que nous venons de dire , elle acceptait la guerre contre l'Autriche, c'est-à-dire contre l'Europe, pour deux provinces italiennes ; elle faisait pour ces provinces ce qu'elle n'avait pas voulu faire pour se donner la Belgique ; elle changeait, pour les intérêts des autres , un système de paix^qu'elle n'avait pas changé pour ses propres intérêts ; en se compromettant, elle jouait la liberté du monde pour la liberté de quelques cités italiennes. Ou les raisons qu'elle avait eues de renoncer au Rhin étaient insuffisantes , ou, si elles étaient suffisantes , elles devaient lui interdire de marcher aux Alpes , bien entendu , la Suisse et le Piémont restant intacts.

Engager l'Autriche à se retirer, lui interdire de séjourner dans ces provinces, engager Rome à adoucir, à améliorer leur sort, était tout ce qu'on pouvait: sinon, on entreprenait une croisade universelle. La France avait tout risqué pour la Rclgique , clic aurait tout ris-

( >'7 ) que pour le Piciuont ; elle ne le devait pas, elle ne le pouvait pas pour Modène et Bologuc. Une autre question s'élevait d'ailleurs, question effrayante, celle de la papauté. L'insurrection réussissant, la papauté était obligée de s'enfuir et de prendre la route de Vienne , car nous n'étions pas là pour lui faire prendre celle de Savone ou de Paris. Or, nous le demandons , on sait ce que la papauté a fait à Paris ! Qu'eût-clle fait établie à Vienne ? Figurez-vous le pape à Vienne, tenant dans ses mains les consciences dévotes du midi et de l'ouest de la France! C'était la guerre religieuse , jointe à la guerre territoriale et politique. C'étaient trois questions à la fois.

Telle est la manière dont la France s'est conduite à l'égard des peuples qui avaient, comme elle, embrassé la cause de la liberté. Elle a tout hasardé, même la guerre pour le peuple qui était dans la limite de ses intérêts ; elle a employé son intervention pour les autres. On prétend que, grâce à son égoïsme » à sa faiblesse, la cause de la révolution a été

( ii8 ) compromise. Prenons encore et toujours les résultats. Comparons l'Europe de 1829 à celle de i85i.

A la première époque, le système de la sainte alliance dominait partout ;

La France y était soumise par la dynastie du droit divin et par l'émigration ;

La Belgique par la domination de la Hollande ;

L'Angleterre par l'administration du général de la sainte alliance, qui refusait la réforme ;

Le Piémont , le royaunie de Naples , l'Espagne et le Portugal l'avaient subi par suite de l'occupation autrichienne en 1821 , de l'invasion française en 1825, de l'usurpation de Don Miguel en 1827 ;

La confédération germanique y était entrée par le congrès de Carlsbad et la commission extraordinaire de Mayence ;

Les autres pays, moins la Suisse, étaient des monarchies absolues.

Aujourd'hui le système libéral est établi dans une partie de l'Europe ; et il reste , du grand mouvement de juillet:

Le gouvernement de la France ;

La monarchie belge , résultat de la destruction du royaume des Pays-Bas, obtenue de la sainte alliance ;

Le ministère wliig, en Angleterre, et l'entreprise de la réforme ;

Le développement démocratique de la constitution suisse ;

L'introduction ou l'extension du régime représentatif dans la plupart des états de l'Allemagne, dont les quatre monarchies secondaires, la Bavière , le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, vivent sous cette forme de gouvernement ;

Une marche plus libérale dans les états potificaux, en Piémont , à INaples.

Que Ton compare ce qui serait arrivé dans le cas où , touché du sort des Polonais et des Italiens à la façon de certaines gens , le gouvernement aurait fait la guerre. La Pologne ne serait plus; les Russes couvriraient l'Allemagne,les Prussiens et les Autrichiens le llhin ; les constitutions allemandes seraient reployées ; l'Italie serait ensanglantée , et assurément ne serait point libre, les Français fussent-ils

sur l'Adige. En Angleterre , le duc de Wellington serait à la tête du cabinet; il ne serait plus question de la réforme. En France régnerait la liberté qui règne dans les grands dangers ; on sait laquelle. Et le sort définitif du monde et de la liberté serait remis au sort des batailles, c'est-à-dire au génie d'un homme. Lequel? on n'en sait rien.

Au contraire, les whigs sont restés au pouvoir en Angleterre , la liberté se propage en Allemagne , elle s'insinue en Italie , et règne , s'honore , se couvre d'estime chez nous. Cela vaut bien mieux , assurément.

Maintenant , qu'on nous dise si le cabinet qui a fait tout cela n'est rien dans le monde? On objectera que ce n'est pas lui qui l'a fait, que c'est la révolution de juillet. A cela je répondrai que c'est la révolution de juillet qui l'a fait , mais que c'est lui qui l'a maintenu. Croit-on que l'on eût écouté la Saxe, que l'on eût adouci le sort de la Romagne , modifié le régime du Piémont, souffert les événemens de la Suisse, et surtout laissé périr le royaume des Pays - Bas , sans la France? non, sans doute. Une note ou un

( >2l ) mouvement de troupes en aurait fini. L'Angleterre aurait désapprouvé, mais elle aurait laissé faire. Le cabinet français a donc , lui seul dans le conseil des puissances, fait un parti , un parti respecté , écouté. Et si on veut comparer, qu'on nous dise à quelle époque un cabinet avait fait des choses aussi difficiles que celle de détruire un royaume sans la guerre ! à quelle époque un cabinet avait poussé son action jusqu'à faire changer la constitution intérieure des états , jusqu'à s'interposer entre des provinces soulevées et un gouvernement î C'est là ce qu'il a fait en Italie et en Pologne ; non pas avec insolence, mais avec le courage et la fermeté de la raison.

Il a été écouté parce qu'on connaissait à la fois sa loyauté et sa fermeté. Il a donc noblement et dignement soutenu sa cause , mais sans guerre. Cela fait peine à beaucoup de gens ; nous le savons bien. La liberté n'a pas coûté ses frais ordinaires, frais de sang et de désordre ; ses ennemis en sont fâchés , car ils savent que ce sont ces frais qui la ruinent. Mais le gouvernement a bien fait de persister

dans sa marche ; il a montré qu'il ne craignait pas de tirer lepée en Belgique; il s'est tenu prêt à paraître avec /foo mille hommes sur les champs de bataille témoins de notre ancienne gloire. Notre jeune monarchie a pour roi un piince qui a déjà combattu pour la liberté; elle a à la tête de ses conseils un homme dont l'inébranlable fermeté est connue , et à côté de lui , pour diriger les négociations , la guerre et la marine , des généraux qui ont vécu trente ans sous les feux de l'Europe. La crainte n'entrait pas dans ces âmes , pas plus que dans celles qui disent la France humiliée. La paix n'a pas été demandée, elle a été maintenue. Et qu'il nous soit permis de le dire en Unissant : nous n'admettons pas les accusations des bonapartistes et de certains patriotes, fondées sur des exemples empruntés à la révolution et à l'empire ; exemples mal choisis , mal compris , mal cités. Cependant nous comprenons ces accusations de leur bouche , car les uns et les autres s'appuient sur des souvenirs imposans, souvenirs qui ne sont pas à eux plus qu'à nous , mais dont ils parent leurs systèmes. Mais nous ne pouvons les comprendre du parti

de la reslaiiration : de celui-là , nous ne connaissons aucun gouvernement, quel qu'il fût, qui pût subir un reproche. La monarchie de i85o, qui à elle seule a su contrebalancer l'influence de toute l'Europe , recevrait les reproches de ce parti , qui , appelant Waterloo sa victoire, est revenu à la suite des étrangers, a reçu la France de leurs mains, fort rapetissée , mais suffisante pour lui ; qui , une fois établi, n'a pas cessé de communiquer avec eux quand il avait peur, et !eur adressait des notes secrètes; qui ne voulait pas la guerre d'Espagne, mais qui l'a faite pour ne pas déplaire à Alexandre, et, de peur de rencontrer les Russes sur le Rhin , est allé avec cent mille Français écraser, au delà des Pyrénées, quelques pauvres Espagnols désorganisés et trahis ; qui , après cette grande victoire, s'est noblement paré de cordons espagnols et russes ; qui, pour obtenir de l'Angleterre l'autorisation d'aller à Alger, lui a promis de n'y pas rester; qui, obligé de donner un milliard aux étrangers , n'a pas même employé le deuxième restant à réparer nos places, à garnir nos arsenaux , à préparer le retour de notre

grandeur; le gouvernement de i85o recevrait les reproches d'un tel parti! non ; il ne le peut pas. Le gouvernement de i85o a été digne et habile; mais il n'aurait rien été de tout cela qu'il lui serait impossible d'accepter un reproche du parti le plus dépourvu de gloire qui fut jamais.

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