CHAPITRE V
Nalui'e de la nouvelle laonarohie. — Du principe de la luajoriié.
Après avoir expliqué et motivé ce qu'on a fait eu juillet; après avoir prouvé que la monarchie qui en est sortie , aj\ant l'assentiment universel , devait se passer de la formalité démagogique de la sanction populaire , il faut expliquer la nature et le principe de cette monarchie nouvelle.
Nous avons dit qu'en juillet toutes les questions s'étaient résumées en une seule, question décisive et fondamentale : lu roj'auté se
rendrait-elle, ou^ on ^ devant la majorité, et liîT^HoîTincrait-elle un ministère de son choix?
Tout était là ci effet, [.a royauté légitime avait résisté à toutes les améliorations proposées en 182'-, 1828 et 1829; elle avait refusé les Ipis miiniciptde et départementale , et elle aurait refusé bien plus fortement encore les lois qui auraient orp:anisé la garde nationale, supprimé le double vote , donné enfin tous les complémens de la Charte. Elle avait dissous le ministère qui était disposé à accorder successivement ces choses, pour prendre un ministère extrême, opiniâtre, fanatique de la prérogative , et qui était l'expression vivante de ses refus. Cela fait , exécuté le 8 août, en présence d'une majorité prononcée pour tout ce qu'on refusait, naissait la question qui les contenait toutes : le roi devait-il c^der à la majorité, ou la majorité au roi?
(^lajles X S-Ç fondaiit„aiirJi2 -di^it .divjjo , Charles X pensant de bonne foi que nos droits n'étaient qu'un démembrement des siens ; que la Chartf de i8i/| n'était qu'une concession qu'on pouvait retirer au pays , s'il en abusait; que tous les progrès opérés depuis trente
( 45 ) ans pouvaient bien conduire jusqu'à faire au pays l'honneur de l'entendre , mais nullement celui de se rendre à ses avis, et moins encore de considérer son vœu exprimé dans les chambres comme \œu obligatoire pour la royauté; Charles X ne pouvait pas céder. Il a signé les ordonnances. Le cœur contrit, l'esprit fermé, il s'esFîmiïiolé à cette doctrine qui a déjà perdu deux dynasties.
Il fallait un nouveau roi qui ne regardât pas notre Charte comme octroyée par lui , l'intervention nationale dans le gouvernement c^omm^e^une concession qu'il avait le droit^e retirer; mais qui se considérât comme partie liée jau contrat, ne pouvant le modifier qu'avec la volonté de t£utes les parties , c'est-à-dire des deux chambres ; qui, par conséquent, se crût obligé de recourir à la majorité de ces chambres pour en avoir toutes choses, les lois organiques comme les lois annuelles de l'impôt , du contingent militaire , etc. , et obligé, pour obtenir tout cela, de traiter avec cette majorité par l'intermédiaire d'un ministère pris dans son sein.
Il fallait un nouveau roj.qui admit le grand
(46) prindpe de Ja.déférencaau vœiide la majorité des Chambres. Ce roi, c'est Louis-Philippe; cl ce principe ^^^ il l'a admis, et irrévocablement fond^j le jour où, dans le Palais-Bourbon, tête nue, la main levée, entouré de sa famille, des pairs, des députés, des chefs de l'armée, de tous les Français enfin qu'il était possible de faire assister à ce contrat auguste , il a açciepié la couronne aux conditions de la Charte. Ce jour-là le principe de la majorité a été iirévocablement établi. Pour ce principe , il valait la peine, nous le répétons encore, de faire une révolution, de renverser un trône, d'élever un trône nouveau.
On traduit tous les jours la pensée que nous exprimons ici en disant que le gouvernement actuel repose sur la souveraineté populaire. Le fait est vrai , mais mal exprimé. La souveraineté poj)ulaire rappelle dans le gouvernement l'intervention des masses, qui n'y ont jamais paru que pour le boulcj v( rser, le rendre anarchiquc, violent et sanguinaire. La souyeraiiieté de la majorité rappelle au contraire un fait vrai , naturel , légitime ; c'est que la nation , consultée non en masse,
(47 ) ce qui est impossible , mais consultée successi\;ement dans la personne des électeurs , des députés , des pairs , qui tous en représentent l'élite, la nation répond et exprime un vœu qui est le vœu public , auquel le roi peut , s'il le suspecte, résister quelque temps en prononçant la dissolution , mais auquel il doit finir par céder si la dissolution amène la même majorité.
C'est là le vrai principeenvertu duquel le pays se gouverne hii-mêni£ suivant des lois stables et régulières , et qui établit entre le gouvernement représentatif sous CbariesX, et le gouvernement représentatif sous Louis- Philippe, la différence de l'illusion à la réalité.
Jamais en effet les Bourbons de la branche aînée n'avaient en réalité subi la majorité. Dans les premières années de la restauration ils profitèrent de ce que les majorités étaient \iolentes dans un sens ou dans un autre, de ce qu'elles donnèrent tantôt des furieux de i8i5, tantôt des honimcs qui réveillaient les souvenirs de la révolution , 1 1, se servant des terreurs du pays, ap[)clant alternativement une passion contre une autr*', tantôt ils
( 48 ) firent usage de la dissolution , tantôt de certaines combinaisons électorales , et obtinrent ainsi des majorités dans leur sens. Quand un peu plus de calme régna , à partir de 1821, ils ^employèrent la fraude. Quand ils n'eurent plus la ressource d'une passion opposée à une \ autre passion ou celle des fraudes électorales , et que 1827 et 1S29 leur présentèrent coup sur coup la vraie majorité du pays , majorité sage , prudente, mais ferme et résolue, il ne leur resta plus qu'un moyen, celui qu'ils ont employé ; ils remontèrent à la source des pouvoirs, et comme ils se prétendaient cette source même , ils y puisèrent suivant eux une force vraie, légitime , suivant nous une force fausse, despotique ; ils commirent suivant eux une acte légitime du pouvoir constituant, suivant nous un coup d'état.
Mais jamais ils ne voulurent subir celte ma-^. jorité , et ils se soni^etés dans un abîme pour lui échapper. Le gouvernement actuel au contraire a-t-il rien fait de pareil? fondé su^lej)jH}çjjpj3jljÇ^ Iji.jLXiaJQjité . a-t-il cessé un instant de le pratiquer franchement et pleinement? l'avcz-vous vu une seule fois chercher
(49) à contrarier la majorité, à i'éluder, à la violenter, pour lui faire subir un ministère qu'elle ne voulait pas?... Le premier ministère a été composé de douze ou quinze personnes. Dans ces jours trop courts, hélas! de concorde et d'union, tout le monde y était et pouvait y être, depuis M. Dupont jusqu'à M. de Broglie, depuis M. LaffiUe jusqu'à M. Périer. Ce ministère a paru trop peu ensemble , trop peu assorti à une chambre qui, en octobre, venait de recevoir l'adjonction d'une centaine de membres nouveaux. On a créé le ministère Laffitte. Le ministère Laffitte a paru , non pas repoussé, mais simplement délaissé par la majorité, et aussitôt on lui a substitué le ministère Périer.Une chambre nouvelle a été convoquée, la première depuis le nouveau régime! Comment a-t-on agi avec elle ? a-t on tenté le moindre effort pour lui faire supporter le ministère actuel , s'il lui était désogréablePTout le monde s'en souvient ; le ministère est venu en personne invoquer son jugement, et spectacle tout nouveau! il est venu lui demander luimême quels ministres et quel système, quels hommes et quelles choses elle voulait ! Ou a
insisté auprès d'elle , et elle n'a entendu un langage , je dirai presque impérieux , que pour lui demander de déclarer ses volontés , et ses préférences ! Et, quand à la majorité de quatre-vingt-six voix elle s'est prononcée , on a marché, on a agi; et tous les jours on marche , on se renforce , on grandit , appuyé sur cette détermination.
Voilà le vrai gouvernement représentatif , fondé sur l'intérêt et le vœu du pays , en un mot le gouvernement du pays par le pays.
A tout cela on fera une objection. On dira que la majorité des chambres n'est la représentation du pays qu'autant qu'une loi électorale, prévenant toute fraude et sufTisamment étendue , appelle à l'exercice des droits électoraux tous les citoyens dignes de voter. — Je répondrai que , dans le système actuel, la fraude est reconnue impossible; que la réduction de l'àgc à vingt - cinq ans , du cens à 200 fr. , a satisfait tous les esprits raisonnables , excepté les partisans dusulYrage universel ; que ces chiffres ont été fixés par l'opposition elle - même en i83o. J'ajouterai enfin une raison plus forte que ces raisons de
détail, une raison fondamentale , c'est qu'une combinaison électorale , même restreinte', donne toujours la vraie majorité, quand l'opinion est fortement et généralement prononcée. En 1827, aucune loi ne nous garantissait contre la fraude des préfets , la presse seule nous gardait; le double vote existait; l'âge était fixé à trente ans , le cens à 5oo fr. , et nous avons obtenu cette majorité sage , courageuse , admirable, devant laquelle a disparu la branche aînée. Il est donc vrai que les différences de détail entre un système électoral et un autre, n'influent en rien sur le résultat, et que bientôt l'opinion du pays triomphe, pourvu seulement qu'on assemble des électeurs , qu'on leur demande des députés, et qu'on obéisse à la majorité qu'ils ont donnée. Oui , quelle que soit la combinaison électorale , la majorité est la bonne souveraine. Les bourgs pourris, en Angleterre, viennent de fournir une majorité contre les bourgs pourris.
Il n'y a qu'une espèce de gens qui peuvent se plaindre de ce principe de gouvernement, le trouver insuffisant ; ce sont les minorités , et encore les minorités seulement, qui ne
(5a) sont jamais appelées à devenir des majorités; car, pour les autres , qu'elles éclairent le pays, si elles ont raison , qu'elles sachent le convaincre , l'entraîner, l'amener à elles , elles deviendront majorités à leur tour, et elles seront maîtresses en leur temps; mais qu'elles emploient la bonne voie , celle d'éclairer et de convaincre. Ce principe, le seul vrai , le seul efficace , qui n'était pas sous Charles X , qui est sous Louis- Philippe, qui triomphe sous son règne, ce principe destine le gouvernement à tous, il n'en fait un monopole pour personne, il le réserve à quiconque saura faire la conquête des intelligences.