CHAPITRE VI
Différences et ressemblances enlrela monarchie de ï83o et la monarchie de i8i4'
Le principe de la nouvelle monarchie fait donc qu'entre la monarchie de 18 14 et celle de i85o la différence est immense; il fait que de l'une à l'autre , comme je l'ai déjà dit plusieurs fois , il y a toute la différence de l'illusion à la réalité.
Cependant il reste des ressemblances et de très-nombreuses. Elles sont dans la forme; car Vè8t~ûne monarchie que nous avions » c'est encore une monarchie que nous avons ,
(54) el une monarchie ressemble à une monarchie.
Il y a des gens qui sont étonnés de trouver que beaucoup de choses sont encore comme elles étaient. 11 n'y a rien de changé à leurs yeux, parce que nous avons encore un roi qu'il ne faut pas, dit-on , attaquer; des uû"nistres qu'on peut , par exemple , attaquer comme on veut et tant qu'on veut ; des journaux qui les abreuvent d'injures ; deux chambres , l'une pacifique , l'autre véhémente; des opposans , des ministériels , des doctrines d'opposition et de gouvernement qui ne sont pas d'hier, des calculs de majorité et de minorité, un budget enfin Une différence
restait, elle vient de s'évanouir, car les Tuileries sont ouvertes le jour, éclairées le soir comme jadis; il y a là un roi comme autrefois! Etait-ce la peine de faire une révolution pour retrouver et revoir tant de choses?
11 y a des hommes qui, pour croire à une révolution, auraient besoin de ne plus voir les mêmes édifices; quelques-uns, de ne plus rencontrer vivans les mêmes hommes ; d'autres , et c'est le plus grand nombre, de se trouver en
place. Ceux qui ont plus que d'autres la sensibilité des yeux, du ressentiment ou de l'intérêt , peuvent juger en effet qu'il n'y a pas aujourd'hui assez de choses nouvelles; mais les hommes sensés et droits savent et reconnaîtront que tout ce qui pçuvait être changé l'a été , que tout ce qui doit l'être avec le temps le sera. Le gouvernement a changé ce qui se voit le plus , le drapeau ; il a changé ce qui se voiç le rnoins et ce qui agit le plus, le principe. Il s'est couvert des trois couleurs, et i\ afpndé \%^ trône sur le principe de la volonté nationale. Mais il fallait conserver la monarchie avec ses formes d'ailleurs assez nobles et assez douces; il fallait accepter la société avec son état actuel , son degré de lumières et de civilisation. Toute révolution ne doit pas renouveler en* tièrement l'aspect de la société. La révolution de 1789 était ce qu'on appelle aujourd'hui une révolution sociale. Il fallait alors tout métamorphoser, tout rendre méconnaissable ; il fallait qu'on ne vît plus des nobles, des roturiers, des présidens à mortier, des abbés de cour, des moines, des couvcns, des parlemens factieux et exilés, des états divisés en trois ordres , des
assemblées de notables, des intcndans, des fermiers-généraux, une bastille, des lettres de cachet, le secret et tous les supplices que je n'ose pas nonmier ; il fallait que , jusqu'au matériel, tout disparût; il fallait qu'à des costumes éclatans , à des habits de soie et d'or, succédassent de simples costumes de drap noir, qu'à des airs évaporés succédassent des airs graves et sérieux; il fallait que Versailles fût abandonné pour les Tuileries ; il fallait (puisque ainsi l'a permis la Providence dans ses impénétrables décrets ) que d'épou- Tantables catastrophes , la guerre civile , la guerre étrangère , trente ans de combats eussent moissonné la génération de 89, et que ceux qui rentraient après dix années ne trouvassent plus amis , parens , vissent une génération toute nouvelle , rencontrassent des hommes devenus des vieillards , des cnfans devenus des hommes, un cadet de l'école de Brienne devenu le maître du monde !.. Oh ! sans doute , il y avait là de quoi surprendre les yeux, le cœur et l'esprit, il y avait de quoi faire avouer qu'une révolution avait labouré la vieille France! Mais heureusement nous
(57 ) n'avions rien de pareil à attendre et à souhaiter aujourd'hui!
Dans un pays où le sol avait été divisé entre mille mains, où les charges de la société avaient été également réparties entre tous , où régnait l'égalité du code civil , où régnait l'humanité des modernes lois pénales, où régnait la Charte avec deux Chambres, avec un budget annuel, où il n'y avait plus d'autre distinction que celle d'électeur, de député, de pair, où il y avait une seule calamité , un roi ayant juré la Charte , et sans s'en douter, sans le croire, portant en lui la pensée du parjure , dans un tel pays qu'y avait-il à faire? une seule chose, comme je l'ai dit mille fois , supprimer le roi et garder la monarchie.
Mais , pour que cette révolution purement politique et de gouvernement fût complète et entière en son genre, il était nécessaire de changer plus que le roi; il était nécessaire de changer la dynastie , de passer d'une branche à l'autre, de repousser Henri V, qui était légitime, pour le duc d'Orléans qui ne l'était pas , et qui ne pouvait chercher sa légitimité qu'auprès de la nation.
( 5S ) Cette révçlution qui , je le répète , était pure-, ment politique, comportait aussi d'autreschangemens; c'était d'abolir d'an coup une (ouïe de i^sîrTcïTons qne , sans une révolution , on n'aurait pu abolir que par le temps, par mille tours et détours. Ainsi on a sur-le-champ ef- I face l'article i4} donné l'initiative aux Cham- I bres, réduit l'âge de la dépulation de quarante / à trente ans , celui de l'électorat de trente à vingt-cinq ; on a réduit le cens d'éligibilité de 1000 francs à 5oo, celui de l'électorat de 3oo à 200 fr. ; on a donné aux provinces des institutions département aies et muijîcT» pales ; on a institué les gardes nationales ; on a complété la Charte, aussi vite qu'on a pu, à perte d'haleine, trop vite peut-être. Pour nous résumer, en un mot, on a dispensé en une seule fois ce qu'il aurait fallu des années pour obtenir, et on a surtout appelé au^ouv^ernement une plus grande partie de la nation.
Mais juillet n'a changé ni la société française, ni lg.g. étcrnçl.l^s. lois, de lu politique. De la Cm de juillet, époque où régnait Charles X, au commencement d'août, époque où a régné Louis-Philippe , la France n'a pas été
métamorphosée en une contrée nouvelle; elle n'est devenue ni plus ni raoins nombreuse, riche, éclairée, étendue; pas un paysan n'a appris à lire dans cet intervalle. Juillet n'a pas changé la situation géographique de la France, au milieu d'états rivaux et militaires; juillet n'a pas aboli ses antécédens historiques, ses goûts, son luxe, sa civilisation raffinée ; juillet n'a pas fait que, ne pouvant être gouvernée en république il y a six mois, elle puisse l'être aujourd'hui ; juillet n'a pas fait qu'en admettant la monarchie, on puisse en changer, le système, y ajouter ou y supprimer un pouvoir, armer l'un, désarmer l'autre sans danger.
Ç.'est dans cette monarchie , forcément conservée , que se trouvent les ressemblances extérieures dont on veut faire un reproche au gouvernement. Cette monarchie, nous l'avons voulue , nous la voulons encore , non par un goût d'esclave pour un état où l'on dépend d'un homme , mais par intelligence d'un système admirable où , sous la dépendance apparente d'un homme, on
ne dépend que de la loi ; par intelligence d'un système où tout est prévu , réglé , et auprès duquel la république n'est qu'une ébauche incomplète et insuffisante , très en arrière de la civilisation et de l'art de gouverner les peuples.
C'est ce système, dont la promesse était dans la monarchie de 18145 dont l'accomplissement est dans celle de i83o, que nous avons dû garder après juillet, et qui amène aujourd'hui des ressemblances dont on veut faire un sujet d'épigrammes ; c'est ce système qui fait qu'on entend parler encore de roi, de ministres, de chambres, de majorité, de minorité , de prérogative royale , de responsabilité ministérielle; qui fait que, d'une part, on entend parler d'un ministère opiniâtre qui perd l'état, et de l'autre d'une opposition aveugle qui voudrait l'entraîner dans les abîmes : reproches fort anciens dans les gouvcrnemensdélibérans,queBolingbr()ke,\\a]pole, Chatam, Pitt, Fox, Shéridan, Canning, AVellington ont répétés les uns contre les autres; reproches qui ont une valeur réelle dans un pays marchant vers une révolution , car il est
(6i ) vrai alors que le ministère ou l'opposition , l'un ou l'autre, marcbent à la ruine de l'état; qui n'en ont qu'une très-relative quand l'abîme des révolutions est franchi , car il n'est plus vrai alors que le ministère ou l'opposition puissent tout perdre , et la question ne consiste plus heureusement que dans une administration plus ou moins bien entendue.
On nous dira encore toutes ces choses, mais peu à peu , à mesure que nous nous éloignerons de l'abîme auprès duquel nous avons passé , nous pourrons nous en alarmer moins et y attacher une moindre importance. Mais ces ressemblances extérieures entre ce qui était et ce qui est ne devront pas nous empêcher de reconnaître les immenses différences de la monarchie de 18 14 à celle de i83o.
Sous Charles X vous n'aviez jamais vu reconnaître le pouvoir de la majorité; vous n'aviez jamais vu des ministres lui demander de prononcer ses volontés, ses systèmes , ses intentions. Vous entendiez toujours parler de l'autorité supérieure que le roi tenait de la ioDgue suite de ses aïeux; vous entendiez
des plaintes et des menaces perpétuelles contre la presse, la déclaration répétée tous les ans qu'on ne pouvait pas gouverner avec elle ; qu'il fallait qu'elle ou le pays succombassent , c'est-à-dire que l'esprit humain reculât ou que la société pérît ; vous entendiez sans cesse déplorer le mouvement des esprits , la division des propriétés, et presque les progrès de l'industrie; vous avez même entendu, une fois , un ministre, qui avait assis son pouvoir sur la Bourse, se plaindre presque de la hausse qui faisait sa gloire , et l'appeler une fièvre * ; sans cesse un pouvoir triste et qui sentait l'avenir lui échapper, déplorait la marche de l'esprit humain , et se résumait dans cette phrase fameuse, le mal fait plus de mal que le bien ne fait de bien. Aussi cherchait-il son appui dans une force qui ne se déplace pas , la religion catholique; et tous les ans , à la discussion du budget, vous parlant des vertus, des bienfaits
* Tout le monde se rnppellc la phrase fameuse tle M. de Yillcle, dans laquelle il parlait de ceiiQjièi're à la hausse qui avait saisi les fonds publics dans toute l'Eurojie.
(63) et des douleurs du clergé , il regrettait, en lui apportant de nouveaux tributs, que l'état des finances ne permît pas de lui en dispenser de ) plus magnifiques.
Tel était l'esprit de l'administration. La famille qui régnait alors était l'expression viyante de cet esprit d'aveuglement. Certes, les cœurs n'étaient pas mauvais dans cette famille qui n'a pas voulu vivre avec nous ! il n'y a que les hommes qui ont goût à outrager le malheur qui oseront le dire ainsi ; mais les cœurs étaient serrés et tristes. Un vieillard passant de la messe à la chasse -, son fils s'occupant de revues et d'uniformes , sans vue de grandeur, uniquement pour s'assurer une armée dévouée , car on ne disait pas alors : L'armée est nombreuse, belle, aguerrie, on disait: Elle est fidèle ; un enfant livré à un émigré et à des évêques sans lumières ; une princesse qui aurait pu avoir la majesté du malheur, et qui n'en avait que l'aigreur; une autre princesse, dissipée et fanatique comme une Italienne : telle était cette famille , étrange copie des Stuarts , famille infortunée qu'on voyait à peine, qui s'enfermait dans un nuage de
(64) préjuges et d'obscurité, et qu'on apercevait emportée quelquefois par huit chevaux qui semblaient la dérober aux yeux de la France. Y a-t-il rien de pareil aujourd'hui? Le pouvoir, au milieu des tourmentes dont il a été assailli, exposé à des partis furieux qu'un trône renversé avait mis en goût de destructions, le pouvoir s'est défendu; mais au milieu des difficultés et des douleurs du présent, qu'il ne dissimulait pas, il s'est toujours distingué par une foi immense et noblement exprimée dans l'avenir. Assailli par la presse avec plus de violence que Charles X, il n'a jamais dit qu'on ne pourrait gouverner avec elle, il ne l'a jamais ni accusée ni menacée ; il a gouverné sans elle , malgré elle , se fiant sur le bon sens public ; il n'a jamais montré ni peur ni regret des grands effets de la civilisation; il ne s'est jamais plaint ni de la division des propriétés , ni de l'égalité qui en résultait dans les mœurs; il a toujours invoqué , espéré la prospérité publique , qui déjà l'en récompense en commençant à renaître. En toutes choses , il a considéré le mal comme un inconvénient du bien , mais moiû-
dre, mille fois moindre que le bien. Il a toujours bien parlé, bien espéré. N'outrageant point le clergé et ne le flattant point, suffisant honorablement à tous ses besoins ,il n'est venu ni lui demander ni lui payer des prières contre la marche du siècle. Il a surtout entretenu les chambres d'instruction primaire , et, sans vouloir donner le gouvernement au peuple , il a voulu le rendre digne un jour d'y participer davantage. Toujours , en un mot , il a montré , avec quelque tristesse du présent, une grande confiance dans l'avenir.
La noble et simple famille , chargée de représenter ce gouvernement à nos yeux , le représente comme il mérite de l'être. On n'a rien à en dire à la France , car la France tout entière l'a vue douce, polie, ouverte, élégante et noble. Toute la France a vu , dans les rues, au milieu de la garde nationale , à table, ce prince grave, simple, éclairé , spirituel , éloquent , connaissant hommes et choses , surprenant les envoyés de toutes les villes par sa connaissance des
( 66 ) intérêts généraux du pays , comme des intérêts particuliers de la moindre localité. Tout le monde a vu et respecté cette reine si douce et si digne , ces nombreux enfans élevés avec nous , vivant au milieu de nos soldats , épris des armes et respectant cependant la politique profonde qui enchaînait leur jeune courage ; tout le monde a vu cette royale famille , dans les lieux publics, dans les promenades , chez elle , dans son intérieur, sans garde , sans précautions, accessible , ouverte , et toujours majestueuse dans sa noble simplicité.
Ce sont là d'immenses et suffisantes différences! Ce qui e.^t resté, c'est la royauté que nous avions, mais c'est une royauté éclairée, confiante ; marchant avec autant d'ardeur que nous vers cet avenir qui , loin de la perdre comme il a perdu l'antre , doit la consolider, en lui donnant la prospérité publique po«r— appui. Cette royauté est aux Tuileries, comme l'ancienne royauté ; elle y est pour prouver que les Tuileries étaient à nous, et que nous avons pu les lui donner. Elle y est , mais tout
(67) le inonde peut y entrer et l'y voir^ et au dessus flottent , etfloiteronl perpétuellement, les belles couleurs de la France régénérée, pour marquer à tous les yeux l'immense différence entre la royauté de i83o et celle de 1814.