ILLUSIONS PERDUES
Bouleversé par l'aveu d'Angélique, Dolissalde espérait cependant que tout n'était pas dit entre eux. Malgré cet aveu, il doutait encore de la réalité de son malheur. Angélique, de son côté, comprenait que si Dolissalde l'interrogeait, elle n'aurait pas le droit de ne lui point répondre. Mais, si proches des événements qui rendaient indispensable un entretien précis et décisif, ils ne se sentaient, ni l'un ni l'autre, assez libres de cœur et d'esprit pour y apporter, lui, la modération, elle, le sang-froid qui pouvaient seuls l'empêcher de dégénérer en une scène de récriminations et de reproches. Aussi, sans s'être concertés, l'avaient-ils ajourné en se séparant assez brusquement, au moment où Dolissalde venait d'accorder aux prières de Mlle de Saint- Marsans la vie du marquis.
Angélique, accompagnée de Charlotte, était rentrée chez elle tandis que Dolissalde, trouvant dans les devoirs
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patriotiques dont il avait spontanément assumé la responsabilitéy un prétexte pour contenir l'éclat de sa douleur, montait à cheval, entraînant à sa suite les officiers et les soldats auxquels il devait sa facile victoire, et, ne laissant au château que les quelques hommes nécessaires à la garde des prisonniers, se transportait aux avant-postes français. Il voulait s'assurer par lui-même que les Espagnols avaient repassé laBidassoa, et que, dans les rangs de l'armée républicaine, maintenant ralliée et réconfortée, chacun se tenait prêt à les repousser s'ils tentaient un retour offensif.
Cette rapide excursion accomplie, par une soirée tiède et claire, fut pour Dolissalde un soulagement. Quand il eut parcouru la ligne des avant-postes et constaté que le camp français établi entre Béhobie et Urrugne était à l'abri d'un coup de main, il expédia un officier à Saint-Jean de Luz pour tranquilliser les habitants de cette ville, et, congédiant son escorte dont il n'avait plus besoin, il revint seul vers le château de Saint-Marsans où il comptait passer la nuit. L'air parfumé du soir, le silence des lieux qu'il traversait, la certitude et le légitime orgueil d'avoir rendu un grand service à son pays en contraignant les Espagnols à reculer, c'en était assez pour ramener l'apaisement en son âme, après les violentes secousses qu'elle avait subies. L'apaisement y descendit en effet. Il pensait à Angélique sans colère ni ressentiment.
Plus il y pensait, et plus il était contraint de s'avouer qu'elle ne méritait pas ses reproches. Si cruel que fût pour lui le doute où le jetait la question de savoir si, en déclarant qu'elle aimait M. de Rosnière, elle avait <Jit la vérité, il reconnaissait que, cette déclaration fût-
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elle sincère, il ne pouvait s'en offenser. Depuis qu'il connaissait Angélique et lui avait voué une tendresse toujours plus ardente, elle s'était incessamment refusée à lui répondre ainsi, qu'il l'eût voulu. Tout en lui laissant l'espérance de l'aimer un jour, elle s'était tenue sur la réserve, lui confessant loyalement qu'elle ne l'aimait pas encore. Il se rappelait ses moindres propos sur ce sujet dont tant de fois ils s'étaient entretenus, et n'en pouvait invoquer un seul d'où il fût équitable de tirer un grief contre elle. Si donc, maintenant, elle aimait cet émigré, elle usait de son droit, ne s'étant jamais engagée à aimer Dolissalde ou à ne pas aimer un autre que lui.
Mais quoique ces objections qu'il se faisait à luimême justifiassent Angélique, il n'en restait pas moins malheureux d'avoir acquis la preuve qu'elle appartenait maintenant au marquis de Rosnière. Si vive était sa peine, qu'il ne parvenait pas à s'y résigner et qu'en dépit des paroles désespérantes qu'Angélique avait prononcées, il se raccrochait encore à l'espoir qu'en lui tenant le langage qu'il considérait comme sa condamnation, elle avait menti. Il était bien fragile, cet espoir. Mais il ne voulait pas le sacrifier sans avoir entendu de nouveau l'arrêt cruel, dont le souvenir déchirait son cœur. Et comme, quelque disposé que soit à s'immoler, pour ce qu'il chérit, un homme ûer et généreux, son immolation ne s'accomplit pas sans résistance et sans luttes, il se révoltait à la pensée qu'il n'avait plus qu'à courber la tête, et qu'à céder Angélique au rival qui la lui disputait.
Ce rival, après tout, ne pouvait-il s'en débarrasser et le faire disparaître? Quand le marquis aurait cessé de vivre, lui-même ne retrouverait-il pas Angélique?
Une tentation insidieuse s'emparait de lui. Il rêvait de reprendre sa parole, de se montrer inexorable et d'envoyer Rosnière à la mort, quoiqu'il lui eût promis la vie. Mais, alors, tout ce qu'il portait en soi de chevaleresque et de loyal, se soulevait. A la seule idée de manquer à sa parole, un remords montait en sa conscience troublée. Non, il s'était engagé à sauver M. de Rosnière ; il devait le sauver. Agir autrement, ce serait encourir la haine de cette adorable Angélique à l'amour de laquelle il s'obstinait à ne pas renoncer, et le mépris de Mlle de Saint-Marsans. Déjà coupable envers Charlotte, il redoutait de lui paraître plus coupable encore, si, après lui avoir accordé la grâce du marquis, après avoir accueilli le témoignage de sa gratitude, il reprenait sa promesse et revenait sur ce qu'il avait fait à sa sollicitation. N'était-ce pas assez de l'avoir dépouillée jadis quand il ne la connaissait pas encore? Il s'attendrissait à présent, en songeant que de même qu'il pouvait par la restitution de ses biens réparer le mal qu'il lui avait fait , de même aussi il pouvait conquérir son estime, en arrachant le marquis au trépas. Cette estime, pourquoi y tenait-il? Il n'aurait pu le dire; il n'en savait rien; mais il tressaillait en se rappelant de quel ton pénétré, dépouillé de toute colère, Mlle de Saint-Marsans tout à l'heure l'avait supplié d'abord, en lui révélant son nom, et remercié ensuite. Il semblait à Dolissalde qu'à ce moment, elle ne se rappelait plus les crimes que, en sa qualité de noble et de royaliste, elle lui reprochait, et où elle puisait sans doute tant de motifs de le haïr. Il se disait que bientôt, s'il le voulait, elle ne le haïrait plus, et il lui était doux de se le dire. Ainsi, les plus beaux sentiments que puisse concevoir l'âme humaine emplissaient la sienne.
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se liguaient pour lui conseiller le sacrifice et là Clémence.
Peut-être encore les risques qu'il allait affronter, dès sa rentrée à Paris, exerçaient-ils sur lui une influence salutaire? S'il devait succomber, ne valait-il pas mieux laisser, dans la mémoire d'Angélique et de iMlle de Saint-Marsans, le souvenir de sa générosité, que celui de sa rigueur? L'imminence incessante de la mort qui caractérise les époques tragiques, a le plus souvent pour effet d'inspirer, aux êtres qui pensent, un profond détachement des choses de la vie. Quand on croit qu'on va périr, il est aisé de ne plus tenir à ce qui constitue notre raison de vivre. On se désintéresse des choses, et, par ce désintéressement, on se prépare à mourir sans regrets. Ainsi l'âme de Dolissalde s'allégeait des liens qui l'attachaient à la terre, des espérances d'avenir, qu'à la faveur de sa jeunesse et de son amour, il avait conçues. Il disparaîtrait sans rien regretter si seulement il savait que sa mort ferait verser quelques larmes à Charlotte et à Angélique. Mais, s'il les voulait, ces larmes, ne devait-il pas les mériter? Dès ce moment, sa résolution fut prise et son sacrifice accompli. Il ne renonçait pas à plaider encore une fois sa cause auprès d'Angélique. Mais, qu'il gagnât son procès ou qu'il le perdît, M. de Rosnière serait sauvé. . II était plus de minuit, quand Dolissalde rentra au château.
— Es-tu satisfait de ta tournée, citoyen représentant? lui demanda Haristéguy qui avait veillé en attendant son retour. L'ennemi n'est-il plus à craindre?
— L'ennemi a regagné son territoire. Nos troupes veillent, et s'il osait revenir sur le nôtre, il trouverait à qui parler. Nous pouvons dormir en toute tranquillité*
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— Avant de dormir, ne veux-tu pas prendre quelque nourriture? Je t'ai fait préparer un repas.
— Je n'ai ni faim ni soif, répondit Dolissalde. Cependant, sur l'instance d'Haristéguy, il se mit à
table. Mais il ne toucha que du bout des lèvres aux mets que lui présentait le régisseur. Quand il eut fini; ce repas, durant lequel il avait garddle silence, il manifesta l'intention d'aller se reposer jusqu'au matin. Ilappelait le sommeil. Dans la détresse de son cœur, il en attendait un soulagement et l'oubli momentané dé ce qui le torturait. Haristéguy prit un flambeau pour le conduire à son appartement. Ensemble, ils montèrent au premier étage. A l'improviste, comme ils parcouraient les corridors, une porte s'ouvrit, et Angélique parut au seuil de sa chambre.
— Veuillez m'accorder un moment d'entretien, Dolissalde, dit-elle.
— Vous ne vous êtes donc pas couchée ! s'écria-t-il surpris de la voir.
— J'avais hâte de vous parler et je vous ai attendu. Laissez-nous, Haristéguy.
Le régisseur s'éloigna. Dolissalde, dont l'émotion renaissait, entra chez Angélique. Elle ferma la porte, et ils furent seuls.
— Je ne vous retiendrai pas longtemps, reprit-elle. Mais une courte explication était nécessaire entre oous. J'ai pensé que vous me sauriez gré de ne pas l'ajourner à demain^ .
. — Je vous en sais gré, car je ne la désire pas moins que vous.
Très pâle, il tremblait, déchiré par le doute, un doute fait d'espoir et de crainte.
— J'ai été cruelle pour vous, tout à l'heure, conti-.
nua Angélique. Il faut me pardonner et m'aider à panser la blessure que j'ai faite à votre cœur.
— La panser f Comment le pourriez-vous, puisque vous ne m'aimez pas, puisque vous en aimez un autre?
— Hélas I soupira-t-elle, sais-je seulement si je l'aime?
— Que voulez-vous dire? fît-il d'un accent où se révélaient ses perplexités.
— Je vous dois la vérité. Lorsque, dans mon ardeur à obtenir la grâce de ce malheureux, j'ai laissé échapper l'aveu qui vous a désespéré, j'étais sincère. Cet aveu, je ne l'avais pas prémédité. Il s'est échappé de ma bouche, malgré moi, dans l'emportement d'une conviction que je supposais inébranlable. Mais depuis, ma |raison est entrée en lutte avec la sensation foudroyante que j'avais subie. Elle s'efforce de me démontrer que cette sensation se dissipera^ et que je cesserai d'aimer celui que je crois aimer aujourd'hui. Je me demande, en vain, si l'avenir qu'il m'offre présente les mêmes conditions de sécurité que celui que vous m'offrez. Dominée depuis quelques heures par cet homme dont la brusque arrivée dans cette maison, la séduction conquérante, la brutale et soudaine passion ont déchaîné en moi des sentiments que je n'avais jamais éprouvés, je ne puis m'empècher de le comparer à vous, et dans cette comparaison, vous le dépassez de si haut en désintéressement et en générosité, qu'il me semble maintenant que je n'ai plus à trembler pour sa vie, qu'en vous sacrifiant à lui, je vais commettre une iniquité, fouler aux pieds un bonheur certain pour choisir un bonheur douteux. Ahi Dolissalde, venez à mon aide, guidez-moi, tirez-moi de mon angoisse, conseillez-moi.
LA M0N6AUTIER. 123
— Vous ne pouvez prendre conseil que de vousmême, Angélique, fit Dolissalde avec douceur; mon opinion ne saurait être désintéressée, et, par conséquent, elle vous serait suspecte.
— Eh î ce n'est pas là ce qu'il faudrait me répondre, pour me rendre à moi-même*
— Que puis-je donc, alors que vous m'avez dit que vous aimez ce gentilhomme et qu'il vous aime également?
— Mais puisque, ensuite, j'ai confessé n'en rien savoir! Écoutez Dolissalde; je vous ai demandé la grâce de M. de Rosnière; vous l'avez accordée à mes prières, à celles de Charlotte. Il est donc juste que je reconnaisse votre magnanimité et que vous en soyez récompensé. Puisque je suis disposée à obéir, sachez vouloir; vous m'avez suppliée d'être votre femme. Exigez maintenant. Je vous épouserai, cet homme aura disparu, son souvenir disparaîtra de même...
Elle parlait en toute sincérité, prête à un sacrifice dont son trouble et son désarroi moral ne lui permettaient pas de mesurer l'étendue. Mais Dolissalde fut plus clairvoyant qu'elle ne l'était. Il l'avait écoutée, très calme, rasséréné peu à peu, malgré sa douleur, comprenant bien que l'abnégation dont elle lui donnait l'éclatant témoignage, ne résultait que du désir de ne pas le livrer au désespoir, et qu'à ce désir seul elle s'immolait. Vivement, il l'interrompit.
— Ne persistez pas à me convaincre que je dois vous prendre au mot, dit-il, -déjà résigné. Si j'étais assez imprévoyant pour vous écouter, vous ne tarderiez pas à être malheureuse, à regretter celui que vous aimez et à m'en vouloir de vous avoir séparé de lui. Ne protestez pas; vous l'aimez, vous ne m'aimez pas; et ^
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peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi. Depuis que vous avez quitté Paris, je me suis dit souvent que je n'avais pas le droit de vous entraîner dans les aventures que je vais courir. Aussi, lorsque je suis venu, n'était-ce pas pour vous demander la réponse que vous m'aviez promise, il y a qjuelques semaines.
— Pourquoi donc, alors?
— Pour vous exposer les motifs qui me commandaient de ne pas vous la demander encore. Je voulais, en vous disant adieu, vous déclarer que, tenu de songer au salut de la patrie avant de m'occuper de mon bonheur, je vous laissais libre d'assurer le vôtre, sans moi, en dehors de moi, comme bon vous semblerait.
. -T- Vous renonciez à me faire partager votre amour! s'écria Angélique.
— Je ne me serais révervé que le droit, si je survivais aux événements qui vont se dérouler et si .vous étiez libre encore, de .revenir plaider ma cause. Oui, tel était le but de ma visite ici, l'unique but.
— Vous valez mieux que moi, murmura Angélique.
— Ce que j'attendais, ce que j'espérais, reprit Dolissalde, je n'ai plus à vous le dire. Que j'aie rêvé ou non de vous trouver enfin convaincue de mon inextinguible tendresse, de vous entendre me répondre qu'elle avait touché votre cœur, que vous ne vouliez pas de mon renoncement, que vous seriez ma femme si je vivais, que vous nje pleureriez si je périssais, peu importe, puisque ce rêve, dont la réalisation m'eût ouvert le ciel, ne pçut se réaliser.
— Il se réaliserait si vous vouliez; voyez, je ne résiste pas.
. Ce fut sans conviction qu'elle poussa ce cri, comme malgré soi, inquiète, anxieuse, redoutant d'être écoutée,
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car si , tout à l'heure , elle aspirait à égaler Dolissalde en générosité, maintenant, elle cédait au naturel égoïsme qiii est au fond de nous et se réjouissait en constatant qu'il refusait son sacrifice. Et, sans doute, il devina ce qu'elle pensait, car il répondit :
— Je ne pourrais conserver un peu d'espoir que si vous n'aimiez pas cet homme» Mais, puisque vous l'aimez...
Son geste compléta sa phrase et affirma le caractère définitif de son renoncement. Cette fois, Angélique ne s'attarda pas à protester. Elle l'acceptait, ce renoncement, car l'évidence de son amour pour Rosnière l'écrasait, et son. cœur en était si complètement envahi qu'il n'y restait plus assez de place pour qu'un autre sentiment pût y fleurir et y vivre.
— C'est un grand malheur que vous m'ayez connue, dit-elle. Me pardonnerez-vous jamais?
- — Puis-jem'en prendre à vous si je fus impuissant •à me faire aimer et si un autre a été plus heureux? Mais d'où tire-t-il donc son charme, ce misérable aristocrate? demaada Dolissalde en un mouvement décolère dont il ne fut pas le maître. Est-ce parce qu'il a trahi sa patrie que vous l'avez préféré?
Ce cri rejetait Angélique dans l'angoisse.
— Oh ! Dolissalde, pourquoi pçirler ainsi de lui ? Oubliez-vous que vous avez promis de le sauver?
— Rassurez-vous, fit-il amèrement, j'ai promis, je tiendrai.
— Je ne serai tranquille que lorsqu'il sera loin d'ici. Comment allez-vous vous y prendre pour le faire fuir?
— Je n'en sais rien encore; mais demain, il sera libre.
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— Demain 1 Pourquoi demain? Pourquoi pas cette nuit?
— Parce que les soldats qui le gardent, si j'essayais de l'arracher de leurs mains, alors que je le leur ai confié, me dénonceraient. Je suis contraint de ruser pour ne pas me perdre et perdre avec moi les habitants de cette maison. Au lever dujour,leprisonnier partira pour Saint-Jean de Luz. Quand il y sera rendu, il me sera plus facile d'assurer son évasion. J'ai dans cette ville des amis sûrs. Ils me seconderont.
La perspective des dangers qui menaçaient encore le marquis de Rosnière terrifiait Angélique. Mais elle avait foi dans la parole de Dolissalde.
— Ce que vous ferez sera bien fait, dit-elle. Je voub bénis pour votre désintéressement. Je vous en serai reconnaissante jusqu'à mon dernier jour. Permettez que je vous adresse encore une prière. Je voudrais avertir le prisonnier de vos intentions, dissiper l'angoisse à laquelle il doit être livré, alors qu'il croit toucher à sa dernière heure.
— Comme vous l'aimez! reprit Dolissalde. Vous voulez l'avertir. Comment vous y prendrez^vous? Il est gardé à vue.
— Laissez-moi faire. Feignez seulement d'être étranger à ma démarche. Je suis sûre d'arriver jusqu'à lui, si vous ne m'en empêchez.
— Faites, faites. Agissez à votre guise. Je ferme les yeux; j'ignorerai tout. Elle répondit par des remerciements et s'élançait déjà pour sortir, quand une question de Dolissalde la retint. — Un mot encore. Que ferez-vous quand il aura recouvré sa liberté? Quels sont vos projets d'avenir?
— Vous m'en demandez trop, répondit Angélique.
LA M0N6AUTIER. 127
M'aime-t-il seulement assez pour me vouloir à ses côtés? Consentira-t-il à ce que je partage sa vie errante? Je ne sais qu'une chose, c'est que lorsqu'il sera sauvé, je partirai.
— Pourquoi partir si vous ne pouvez le suivre?
— Ai-je le droit de rester dans votre maison, maintenant que je ne suis plus rien pour vous?
— Voilà certes un beau scrupule. Mais il n'a pas déraison d'être, Angélique. Cette maison a cesséde m' appartenir depuis que Mlle de Saint-Marsans y est revenue. Mon testament sera fait demain en faveur de la citoyenne Charlotte Béral. C'est d'elle et non de moi que vous recevez ici l'hospitalité. Rien ne s'oppose donc à ce que vous restiez.
— Ah! je ne me trompais pas, quand j'affîrmais à Charlotte que vous ne voudriez pas vous approprier son patrimoine, s'écria Angélique. Je vous avais bien jugé, Dolissalde. Mais connaît-elle vos intentions?
— Elle les connaîtra bientôt. Angélique était confondue par la conduite de Dolissalde. Mais c'est en vain qu'elle cherchait des mots pour exprimer son admiration. — Allez, allez, dit-il à bout de forces. Hâtez- vous de porter à votre amant la bonne nouvelle que vous brûlez de lui apprendre. Possesseur de votre cœur, assuré de recouvrer la liberté, il n'aura plus rien à souhaiter.
Il regagnait la porte, se dérobant aux effusions d'Angélique, comme si cette scène qui venait de consommer son infortune eût trop duré. Angélique le regarda s'éloigner, anxieuse, éperdue, l'âme de nouveau livrée au doute le plus affreux. Elle se demandait si, en ne retenant pas cet homme qui se révélait à elle si grand, si maître de soi, elle ne sacrifiait pas à des chimères
la réalité du bonheur. Cette sensation, pendant quelques minutes, s'exerça sur elle avec tant de puissance qu'il lui sembla que s'il ne s'était enfui si vite, elle serait tombée dans ses bras. Mais il s'éloignait; il eut bientôt disparu, et alors elle sentit renaître sur ses lèvre» la saveur du baiser qui l'avait jetée dans l'ivresse, et l'image du séducteur, revenant devant ses yeux, la reprit tout entière. Elle ne songeait plus qu'à voler vers lui, quoiqu'elle le connût à peine, quoiqu'il n'eût rien fait ni rien dit qui donnât à l'amour dont il se prétendait animé le caractère de ce qui dure.
SUITES d'un coup DE FOUDRE.
' Quelques instants après avoir quitté Dolissalde, Angélique, couverte d'une mante, une lanterne à la main, descendait à l'office. Comme il lui fallait un prétexte pour s'entretenir avec M.de Rosnière, elle s'était donné celui de lui apporter de quoi se nourrir. Dans l'ofOce, elle prit un pain, une bouteille de vin, des restesr du souper, mit le tout dans un panier, et, ce panier à sob bras, elle sortit du château. Du ciel étoile tombait sur la terrasse déserte et sur les massifs du parc une lumière argentée. Les espaces qu'elle éclairait, en découpant sur les lointain^ horizons les contours des montagnes, les lignes des maisons disséminées à travers les champs, les silhouettes des arlDres, ces espaces striés de rayons et d'ombres étaient livrés au silence, et ce calme imposant adoucit pour Angélique le souvenir
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des tragiques événements qui s'étaient déroulés en cesmômes lieux durant le jour. ' j
Du haut du perron où elle stationnait hésitante, elle aperçut, à l'autre extrémité de la terrasse, le hangar sous lequel le prisonnier attendait son supplice. L'ehscurité qui régnait sous ce hangar ne permettait pas' d'en voir l'intérieur. Mais, à quelques pas en avant* au centre d'un étroit terrain nu, leâ soldats, pour se^ protéger contre la fraîcheur de la nuit, avaient allumé^. un feu qui maintenant ne jetait plus de flamnies et: formait un amas de braises incandescentes. Autour de; ce bivouac, ils se tenaient assis, au nombre d'une demi-:douzaine, immobiles, endormis sans doute, chacun: d'eux ne représentant dans sa posture" de repos et saiia* le manteau qui l'enveloppait qu'une masse inforitie. ■
Résolument, Angélique se dirigea de ce côté, s'attendant à voir quelqu'un de ces fantômes accroupis sa lever à son approche. Mais elle dépassa le groupe qu'ils formaient sans qu'ils eussent remué. Surprise, elle allait pénétrer sous le hangar, quand un homme en sortit et vint droit à elle. Elle l'eut vite reconnu. C'était Rosnière.
— Quoi ! c'est ainsi qu'ils vous gardent ! lui dit-elle à voix basse.
— Oui, piètres soldats, fit-il dédaigneusement. Au lieu de veiller, ils se sont endormis. Il n'a tenu qu'à moi de me rendre libre. Je pouvais m'enfuir.
— Que ne l'avez-vous fait ?
— Je ne voulais pas partir sans vous revoir. Je vous attendais. J'étais sûr que vous viendriez. Et j'ai bien fait de vous attendre, puisque vous voilà.
Sans permettre qu'elle lui répondît, il l'entraînait. Elle ne songeait pas à lui résister. Docile, le.compre-
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nant avant qu'il eût de nouveau parlé, elle s'assit à côté de lui, sur un banc qui se trouvait là et où, d'un signe, il l'attirait. Elle se déchargea de son panier et le lui montra en disant ;
— Voici de quoi réparer vos forces, et aussi de quoi justifier ma présence auprès de vous si vos gardiens m'interrogeaient. Mais^en réalité, ce n'est paspourvous apporter ces quelques provisions que je suis ici. Il souriait, et, d'un mouvement câlin, posant sa tête alourdie sur l'épaule d'Angélique, il passa le bras autour de sa taille. Elle se dégagea de l'étreinte avec vivacité, quoique sans colère. — De grâce, supplia* t-elle, ne songez qu'à écouter les importantes communications que j'ai à vous faire de la part de Dolissalde. Il a dû, devant ses soldats, vous tenir un dur langage, et vous signifier que vous seriez fusillé au lever du jour. Mais cette menace ne sera pas exécutée.
— Pourquoi m'inflige-t-il sa bonté? demanda le marquis avec hauteur. Entre ce meurtrier de mon roi et un gentilhomme émigré, il ne peut y avoir que haine et représailles. Me faire grâce, lui, c'est m'infiulter.
-^ Vous le jugez mal, protesta Angélique. Il est trop loyal, trop humain, trop généreux pour mettre à mort un ennemi désarmé.
— Louis XYI, quand votre Dolissalde le condamna, n'était-il pas désarmé, vaincu, sans défense? Pourquoi tant de rigueur contre le prince, et tant de bienveillance pour le sujet?
— Et qu'importe I s'il vous empêche de périr, ne lui devez-vous pas au moins quelque gratitude?
— De la gratitude, à lui, allons donc t Je n'en dois qu'à vous. Et, railleur, une irritation dans la voix, le
LA MQN6ÂUTIER. 131
marquis ajouta : — Oseriez-vous avouer de quel prix vous avez payé sa clémence?
— Elle ne m'a rien coûté, s'écria Angélique révoltée. Dolissalde est meilleur que vous. Il m'a suffî de faire appel à sa justice, à sa pitié.
— Sait-il que je vous aime?
— Je le lui ai appris, et c'est parce qu'il le sait, et me croît sensible à votre amour, qu'il s'est laissé toucher par mes supplications, par mes pleurs, sans rien exiger.
Le marquis était ébranlé*
— Jurez-moi qu'il n'est pas votre amant, dit-il, et je vous croirai.
— Je le jure, affirma-t-elle, je jure aussi qu'il ne tenait qu'à moi de l'épouser. Son respect égale sa sollicitude. Il n'a jamais douté de moi, lui. Il me tient pour une honnête femme, digne de devenir la compagne d'un honnête homme.
— Que ne l'épousez-vous, alors ? demanda Rosnière, dont l'émotion grandissait.
Elle courba la tête et murmura :
• — Peut-être l'eussé-je épousé, si je ne vous avais connu. Je ne peux plus maintenant. Oh! ce n'est pas que je suis sûre de vous aimer, reprit-elle, comme pour atténuer la signification de son aveu. Tout a été surprise dans ce que j'ai ressenti quand vous avez paru devant moi, et quand, sincère ou simulée, votre passion m'a brutalement enveloppée. L'amour va-t-il naître des sensations que vous avez déchaînées dans mon cœur? Je l'ignore. Mais le doute, le trouble auxquels je suis livrée, ne me permettent plus de devenir la femme de Dolissalde.
Elle n'avait pas encore achevé, que déjà, de nouveau,
tZ2 LA MONGAUTIER.
le marquis l'étreignait, lacouvrait de caresses brûlantes en répétant :
. — Je vous aime, je vous aime. Violemment, elle -le repoussa. Mais il suppliait : — Ayez foi dans mes serments, Angélique, et, si mon existence aventureuse ne vous fait pas peur, fuyons. Nous nous réfugierons loin, bien loin, quelque part où nous pourrons nous aimer en liberté et être heureux. '
De plus en plus troublée et séduite, elle eut cependant la force de résister. Fuir avec lui, disparaître, c'était» faire injure à Dolissalde, en- paraissant mettre en doute la sincérité de ses promesses.
— N'exigez pas que je vous suive. Je dois préparer à mon départ l'homme généreux qui vous sauve. Lorsque vous serez en sûreté, si vos intentions sont toujours les mêmes, alors, appelez-moi.
. Il comprenait que ce qu'elle proposait valait mieux que ce qu'il avait proposé lui-même, une fuite immédiate où elle eût été exposée à d'incessants dangers.
— Oui, il est plus sage d'ajourner notre réunion, ditil. L'ajourner, c'est^ la rendre plus sûre. Mais si vous alliez changer d*avis... Elle le regarda, et, malgré la nuit, à la clarté des étoiles, il lut dans ses yeux un si formel engagement, qu'il ne douta plus d'elle, et qu'il reprit : — Je crois en vous et je vous attendrai.
Ils restèrent un moment enlacés, sans se rien dire, enivrés par leur tendresse réciproque et débordante, par le charme infini du silence solennel qui régnait autour d'eux. Ce silence, Angélique fut la première à le rompre :
— Ce n'est cependant pas pour vous entendre me parler de votre amour, que j'étais venue vous trouver, dit-elle en soupirant.
LA M0N6ÂUTIER. f33
— Regrettez- VOUS de m'avoir entendu? demandat-il, un sourire à la bouche.
— Je ne regrette rien. Mais je ne dois pas oublier le motif qui m'a conduite ici. Je voulais vous avertir du projet de Dolissalde afin que vous soyez prêt à en seconder l'exécution.
Il lui coupa la parole.
— Inutile de continuer, Angélique. Quoique, maintenant, je n'aie plus de haine contre cet homme, je ne peux consentir à recevoir de lui un service. Il est l'ennemi des princes que je sers, il combat la cause sacrée dont j'ai embrassé la défense. Il m'est interdit d'accepter ses bienfaits.
— Vous préférez périr!
— Ai-je donc besoin de lui pour assurer ma fuite? Voyez, poursuivit Rosnière, en désignant les soldats immobiles autour du bivouac qui s'éteignait, mes gardiens dorment toujours. Rien ne s'oppose à mon départ. Dans une heure j'aurai repassé la frontière.
— A moins que vous ne soyez arrêté en chemin.
— Dieu me protégera, répondit-il.
Elle n'osa le retenir, dominée par la crainte que Dolissalde, en dépit de ses efforts, fût impuissant à le sauver. Après tout, puisque la route était libre, ne convenait-il pas d'en profiter sans attendre? Les circonstances seraient-elles aussi favorables le lendemain?
— Partez donc, soupira-t-elle, partez sans tarder. Elle l'embrassa une dernière fois, et, dans ce suprême
adieu, elle comprit que leurs âmes se liaient indissolublement. Quand il s'arracha de ses bras, et que, ayant passé sans bruit derrière le groupe des soldats, il disparut dans la nuit, elle eut le cœur déchiré. Toute frémissante d'une indicible angoisse, elle demeura immo-
bile tant qu'elle entendît les pas du fugitif sur le sable des avenues. Puis, ce bruit, s'affaiblit et bientôt cessa. Alors, elle revint à pas lents vers le château. Avant d'y rentrer, elle écouta de nouveau. Tout était retombé dans le silence. Elle respira, rassurée, mais toute tremblante encore à la suite de tant de poignantes émotions. Elle se retrouva dans sa chambre; elle avait perdu jusqu'à la faculté de penser et de se souvenir. Elle eut tout juste assez de force 'pour se dévêtir et se jeter sur son lit, où €n quelques minutes le sommeil l'eut saisie.
Lorsqu'elle se réveilla, il faisait grand jour; à la pendule, huit heures sonnaient. Les yeux à peine ouverts, elle se souvint des événements de la nuit, de son entretien avec DoHssalde, de la fuite de Rosnière, de la terreur qui s^était emparée d'elle au moment où il s'enfonçait dans l'obscurité du parc.
— Comment ai-je pu dormir, alors que je tremblais pour lui, se demanda-^elle, et dormir si longtemps? Est:il sauvé du moins?
Qe nouveau renaissaient ses perplexités et ses •craintes, encore qu'elle fût disposée par son long sommeil, par le calme qui régnait autour d'elle, à se rassurer. Des questions se dressaient, se succédaient. Qu'avaient fait les soldats en s'apercevant de la disparition de leur prisonnier? Dolissalde en était-il averti? Quels ordres avait-il donnés? Quelle résolution allait-il prendre? Elle s'interrogeait, immobile et pensive dans son lit, sous les lourds et amples rideaux, le regard perdu dans leurs plis, comme si c'eût été de là que sortaient les images qui ravivaient ses émotions de la veille.
Soudain, elle perçut un bruit. Des pas faisaient plier et crier le plancher de sa chambre. Elle étendit le bras, écarta la tenture et se souleva, pressée de savoir si
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quelqu'un était entré et (jui. Elle vit Charlotte qui s'approchait d'elle, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas la réveiller si elle dormait encore. Elle la salua d'un sourire en disant :
— Cessez de vous contraindre, ma chérie; je ne dor& pas.
— Dites que vous ne dormez plus, Angélique.
Depuis que j'ai quitté ma chambre, je suis entrée à deux reprises dans la vôtre. Votre repos était si profond que je n'ai osé le troubler. Quoique j'eusse une importante nouvelle à vous donner, j'ai préféré attendre.
— Quelle nouvelle?
— Le marquis de Rosnière a disparu.
-^ Il s'est évadé! s'écria Angélique, en feignant rétonnement, car elle hésitait à avouer, même à Char^ lotte, qu'elle était la complice du fugitif.
— On le croit. J'ai été réveillée dans la nuit par lea cris des soldats qui donnaient l'alerte. J'ai entendu le citoyen Dolissalde leur adresser de violents reproches pour leur négligence, leur intimer l'ordre de se jeter sur les traces de M. de Rosnière, les menacer des peine& les plus rigoureuses s'ils ne leretrouvaientpas. Il estbien surprenant que vous n'ayez rien entendu. Il est vrai que ce tapage n'a pas duré. Les soldats partis, tout est redevenu silencieux jusqu'au matin.
— Et depuis, n'avez-vous pas revu Dolissalde?
— Je l'ai revu, il m'a mandée; il désirait s'entretenir avec moi.
— Vous a-t-il paru irrité?
— Il peste contre M. de Rosnière, contre les soldats qui n'ont pas su le garder. Mais on dirait que sa colère n'est qu'en surface. Et même, j'ai cru comprendre qu'il préférait savoir le marquis loin d'ici.
— Il ne peut que s'en réjouir, puisqu'il nous avait promis de le sauver. Dolissalde est le plus noble des hommes.
— C'est vrai. Par sa conduite généreuse envers M. de Rosniôre, envers moi, il m'a obligée à me repentir de l'opinion que d'abord j'avais conçue de lui, et de reconnaître que vous aviez raison quand vous le défendiez contre moi. Savez-vous qu'il entend me remettre en possession de mes biens?
. — Ne vous l'avais-je pas. annoncé? fit joyeusement Angélique. Il m'a fait part de ses intentions hier seulement. Mais depuis longtemps, je les pressentais. .
— Il me les a communiquées lui-même ce matin, avec quelle simplicité, quelle bonne grâce, quelle «atisfaction d'accomplir un acte de justice, de me tirer de ma détresse ! Ce qu'il a fait, rien ne l'obligeait à le faire; nul autre à sa place ne l'eût fait. Aussi ma reconnaissance ^era-t-elle éternelle t Quel dommage que vous n'ayez pu répondre à son amour, Angélique! L'épouser, c'eût été vous préparer du bonheur. Quelle femme ne serait heureuse avec un homme tel que lui?
Une conviction si sincère et si forte passait dans ce langage, qu'Angélique en fut stupéfaite. Charlotte aimait-elle Dolissalde? Venait-elle de trahir son secret? C'est ce que maintenant Angélique voulait savoir.
— Il n'y a de bonheur pour une femme qu'avec i'homme qu'elle aime, répondit-elle, et quelle que soit mon estime pour Dolissalde, je ne l'aime pas.
— Il en est bien malheureux.
— Je le sais, hélas! et je forme des vœux pour qu'il •soit aimé par quelque belle jeune fille, bonne, tendre, digne de lui. S'il la rencontrait, celle-là, il serait bientôt consolé. L'amour ne guérit-il pas les blessures qu'il
fait? Oui, affirma Angélique, avec un entrain provocateur et voulu, je souhaite que le cœur de Dolissalde se détourne de moi pour aller à qui pourra le comprendre et lui répondre, à une pure jeune fille .comme yous.
— Pourquoi parler de moi ? s'écria Charlotte. 11 ne saurait être question de moi.
— En diriez-vous autant si Dolissalde était né aux mômes hauteurs sociales que vous ? La manière dont il répare ses torts n'eût-elle pu vous disposer à lui manifester, en lui consacrant votre vie, cette reconnaissance dont vous parlez et qui, disiez-vous, sera éternelle ?
Charlotte entendit ses propos sans en être offensée. Il semblait même qu'il y eût de la tristesse et des regrets dans la réponse qu'elle y fit :
— Ce n'est pas parce que je suis issue d'une famille ooble et que lui sort du peuple qu'il me serait impossible de l'épouser, déclara- t^elle. Le roi a le droit d'anoblir le plus humble de ses sujets, et sans doute, à la prière de Mlle de Saint-Marsans, ne refuserait-il pas d'élever au même rang qu'elle l'homme qu'elle aurait choisi. Mais entre celui dont nous parlons et les royalistes fidèles, il y a des forfaits, des actes publics malfaisants qu'un acte privé, quelque honorable qu'il soit, ne saurait faire oublier. C'est un fossé sanglant, large et profond, que rien ne saurait combler.
— Pas même l'amour? demanda Angélique d'un air de doute.
Charlotte leva sur elle ses yeux où s6 révélait une incertitude. Puis elle dit :
— Je n'aime pas, et c'est vous qu'on aime.
Angélique renonça à la pousser plus loin. Mais, elle
en avait assez entendu pour comprendre que dans le cœur de Charlotte un combat s'engageait entre ce qu'elle considérait comme un devoir et la séduction exercée sur elle par des procédés aussi généreux qu'ils étaient inattendus. Cette découverte réjouissait Angélique, la délivrait des remords dont elle ne parvenait pas à se défendre depuis qu'elle avait sacrifié Dolissalde. Peut-être y avait-il là pour lui un remède efficace pour sa blessure, la possibilité d'un dédommagement qu'elle lui souhaitait avec ardeur.
Charlotte s'étant éloignée, Angélique fit sa toilette et quitta sa chambre. Elle avait hâte maintenant de revoir Dolissalde. Elle voulait lui confier d'abord ce qu'elle venait de découvrir, lui parler ensuite de Rosnière, et se convaincre que, malgré les ordres qu'il avait donnés pour qu'on poursuivît le fugitif, il ne désirait pas son arrestation. Elle le trouva dans une salle du rez-de-chaussée, conférant avec Haristéguy et au moment de partir. Devant le perron attendait, prêt à être monté, le cheval sur lequel il était arrivé la veille, de Saint-Jean de Luz, où il avait laissé sa voiture pour courir sus aux Espagnols.
En voyant entrer Angélique, Haristéguy se retira. Dolissalde, qui était assis, se leva, et venant à elle, il lui dit d'un ton de reproche :
— C'est vous qui avez fait fuir votre amant, n'est-ce pas? Je vous avais promis qu'il aurait la vie sauve; mais vous n'avez pas eu foi dans ma promesse. Je ne méritais pas cette injure.
Quoique déconcertée par cet accueil, Angélique ne tarda pas à se ressaisir et protesta avec véhémence :
— Vous m'accusez à tort, Dolissalde. Je n'ai pas douté de vous. Quand M. de Rosnière, que vous appelez
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bien à tort mon amant, m'a fait connaître qu'il voulait s*enfuir, je me suis efforcée de le détourner de ce dessein. Je lui en ai montré le danger. Je me suis faite caution de la sincérité de vos engagements. Mais il a refusé de m'entendre. Il ne voulait pas vous êtrerede* vable de son salut. J'ai été impuissante à le retenir. Allez-vous nous châtier, moi de mon impuissance, lui de son orgueil, en vous acharnant à le poursuivre?
— Le poursuivre ! Je n'y songe guère. J'ai dû lancer sur ses traces les soldats qui l'ont laissé s'évader. Mais je ne tiens pas à ce qu'ils le reprennent, malgré le mal qu'il m'a fait. Qu'il s'échappe, que je n'entende plus parler de lui. Seulement, s'il se laissait arrêter de nouveau, ne comptez pas sur moi pour le sauver. Je n'y pourrais rien. D'ailleurs, je pars, vous le voyez.
— Vous nous quittez ?
— Je serais déjà loin d'ici, si je n'avais attendu votre réveil pour vous faire mes adieux.
— Pourquoi partir si vite? N'est-ce que pour séjourner quelques heures à Saint-Marsans que vous aurez fait un si long voyage ?
— Le devoir et l'honneur me rappellent à Paris. En me séparant de mes amis, à la veille de complications redoutables, j'ai juré d'être auprès d'eux quand elles éclateraient; et comme l'état de la capitale, la rivalité croissante de la Convention et delà Commune me font craindre qu'elles n'éclatent d'un instant à l'autre, je dois me remettre en route sans tarder. Et puis, qu'estce qui me retient ici? Ma présence ne peut que vous être importune, et la vôtre ne m'est plus qu'une torture, depuis que j'ai perdu l'espérance de vous avoir à moi.
Elle ne savait que lui répondre, car ce qu'il disait, elle se le disait elle-même.
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— Vous voyez bien qu'il vaut mieux que je disparaisse, ajouta-t-il. Je vous fais mes adieux, Angélique. Puisse celui que vous m'avez préféré embellir votre vie et se dévouer à vous tout autant que je m'y fusse dévoué si vous m'aviez choisi!
. Sa voix se fondit dans un accent d'infinie tendresse et d'amer chagrin.
— Je gémis de vous savoir malheureux par ma faute, murmura Angélique. Mais votre douleur s'apaisera... Vous m'oublierez; vous vous consolerez.
— Jamais, jamais! affirma-t-il. Heureusement que là-bas, loin de vous, dans ce Paris où je retourne, des dangers vont se dresser sur ma .tête. Il me sera doux de m'y livrer; il m'est déjà doux de penser que j'y trouverai la mort.
Angélique, éperdue, se jeta sur lui, suppliante et tout en larmes.
— Il ne faut pas mourir, il faut vivre.
~ — Vivre ! A quoi bon ?
— Voulez-vous donc me léguer le remords de vous avoir tué? De grâce, vivez; vivez pour moi, vivez pour «Charlotte.
En entendant ce nom dans la bouche d'Angélique, Dolissalde ne put réprimer son étonnement.
— Mlle de Saint-Marsans? demanda-t-il. Supposezvous donc qu'elle me pleurerait?
— • Elle vous pleurerait, et plus longtemps que vous ne pensez. Vos bienfaits ont excité sa gratitude. Elle -a conçu pour vous d'affectueux sentiments. Nous sommes deux maintenant à vous admirer. Mais si dans mon cœur il n'y a qu'admiration pour votre grandeur d'âme, peut-être y a-t-il quelque chose de plus dans le sien.
— Je ne vous comprends pas, objecta Dolissalde, çn proie au plus grand trouble.
— Interrogez-la, dit Angélique; obtenez d'elle qu'elle ^ous parle en toute sincérité comme elle m'a parlé, et alors vous serez convaincu que vous auriez tort de persister à vouloir mourir. Il est bon de mourir quand on ji'a plus rien à espérer dans ce monde; mais quand on peut encore connaître les joies d'un amour ardent et partagé...
Dolissalde, impétueusement, l'interrompit :
— Assez ! Assez ! s'écria-t-il. Je ne dois pas, je ne veux pas vous comprendre ni vous suivre dans la route où vous essayez de m'entraîner, parce que vous croyez que j'y trouverai l'oubli.
— Mes paroles vous irritent, fit avec tristesse Angélique. Est-ce un crime de vous vouloir heureux?
. Dolissalde laissa tomber sur elle un regard où parut un reste de ressentiment et lui dit avec dureté :
— Vous avez perdu le droit de vous occuper de mon bonheur.
Sans rien ajouter, il allait vers la porte. Angélique le suivit silencieuse, n'osant insister, mais ne regrettant rien de ce qu'elle lui avait dit. Elle était convaincue ^u'il n'en perdrait pas le souvenir, et que tôt ou tard ce souvenir le ramènerait vers Charlotte, comme vers la seule consolatrice qui put lui donner secours et appui.
Sur le perron, les habitants du château l'attendaient pour le saluer à son départ. Mlle de Saint-Marsans, Mme Dominique, Manette et Haristéguy se trouvaient là. Il prit congé de chacun d'eux avec bienveillance, feignant de ne pas voir leur émotion, dissimulant la sienne, évitant tout ce qui aurait pu l'attendrir et se
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dérôbatii aux remerciements que Charlotte ne cessait de lui prodiguer.
— A bientôt ! fit-il soudain.
Et coupant court à ces adieux qui n'étaient paisibles qu'en apparence, il s'approcha de son cheval qu'un domestique tenait en main. Souriant une dernière fois à ses amis, il allait se mettre en selle quand une excla** mation d'Haristéguy l'arrêta. Il regarda. Un cavalier, portant l'uniforme des dragons de la République, surgissait de l'une des avenues du parc. Il traversait la terrasse en se dirigeant vers les gens qu'il voyait groupés autour de Dolissalde.
— D'où viens-tu ? lui demanda ce dernier.
— Je viens de Saint-Jean de Luz. Je cherche le citoyen Dolissalde, membre de la Convention nationale.
— Il est devant toi. Que lui veux-tu?
— Lui remettre ce message de la part de son collègue, le citoyen Cavaignac, représentant du peuple, en mission à l'armée d'Espagne.
Dolissalde prit le pli que le dragon lui présentait et l'ouvrit. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et ceux d'Angélique avec une expression d'ardente curiosité. Mais sur le visage impassible de Dolissalde, elle ne surprit aucun mouvement qui lui permît de deviner s'il était mécontent ou satisfait des nouvelles qui lui étaient communiquées. Sa lecture terminée, il repliait la lettre, et s'adressant au cavalier :
— Retourne vers celui qui t'envoie, ordonna-t-il, et préviens-le que je te suis à Saint-Jean de Luz, où j'aurai le plaisir de le voir. Va, mon brave.
Le dragon tourna bride et rapidement s'éloigna. Alors, Angélique, s'approchant de Dolissalde, l'anxiété sur la figure, lui dit :
— N'est-ce pas de M. de Rosnîère que vaus entretient cette lettre?
Déconcerté par la question, il hésitait à répondre.
— Oh 1 ne niez pas, Dolissalde. C'est du marquis qu'il s'agit, j'en suis sûre, mon cœur m'en avertit. Que vous apprend cette lettre ? Je veux la lire. Peut-être vous annonce-t-elle l'arrestation de ce malheureux?
Ces prières instantes ne permettaient pas à Dolissalde de mentir. A quoi bon, d'ailleurs, puisque son mensonge eût été bientôt découvert? Cette considération le décida à confesser la vérité. Il tendit la lettre à Angélique en lui disant :
— Lisez, puisque vous le voulez.
Elle défaillait en prenant ce fatal papier qu'elle pressentait déjà révélateur de quelque catastrophe. Charlotte et Haristéguy la soutinrent, pendant que, d'une voix brisée, elle lisait ce qui suit ;
€ Citoyen mon collègue, en arrivant cette nuit de Perpignan où m'avaient appelé les devoirs de mon mandat, j'ai appris les événements survenus en mon absence, le coup de main tenté par les Espagnols contre notre frontière, et le zèle que, te trouvant ici par hasard et te substituant à moi, tu as déployé pour les contraindre à se repentir de leur audace. Quand j'aurai la bonne fortune de te rencontrer, je t'offrirai mes remerciements. En attendant, j'ai adressé à la Convention un rapport pour lui faire connaître ta belle vaillance et ton succès.
« Tu apprendras avec satisfaction que nous avons mis la main sur le ci-devant marquis de Rosnière, cet émigré au service de l'Espagne que tu avais arrêté au château de Saint-Marsans, et qui s'en était évadé grâce
iU LA MONGÏAUTIER:
â la criminelle négligence de ses gardiens. L'un d'elix Ta reconnu au moment où, appréhendé, errant aux portes de Saint-Jean de Luz, après une furieuse résistance, on le conduisait à la municipalité pour y être interrogé. Je savais donc qui il était quand il a comparu devabt moi, et il n'a pu me cacher longtemps son nom. D'ailleurs, Teussé-je ignoré, que la lutte qu'il venait de soutenir et dont son uniforme en lambeaux attestait la violence, sa colère, le sang dont il était couvert me l'eussent désigné comme un suspect. Il m'a avoué s'être égaré en cherchant à gagner la frontière. Ton patriotisme peut donc se rassurer. Ce grand coupable subira le châtiment qu'il a mérité.
« Toutefois j'ai renoncé à user moi-même contre lui de la rigueur des lois. Il prétendait, en effet, avoir des révélations à faire sur les menées des émigrés, et ne vouloir les faire qu'au Comité de salut public. J'ai donc décidé de l'envoyer à Paris, où le Comité décidera de son sort. Il est parti sous bonne escorte au lever du jour.
« Salut et fraternité.
« Cavaignac. »
— Il est perdu î observa Haristéguy.
Angélique, à ces mots, se précipita sur Dolissalde,
et se cramponnant, affolée, à son bras :
— Allez-vous le laisser périr ?
Dolissalde se taisait, et son mutisme équivalait à un aveu d'impuissance. Charlotte intervint, plus calme qu'Angélique, sinon moins émue.
— Oh ! monsieur, venez-nous en aide pour empêcher qu'il meure.
— Il n'est rien que je ne sois prêt à faire pour vous
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exaucer, mademoiselle, répondit-il, subjugué par la supplication de Charlotte. Mais que puis-je, mainte* tenant qu'on le conduit à Paris? Le Comité de salut public ne lâche jamais sa proie.
— Je pars avec vous, Dolissalde, reprit fougueusement Angélique. A nous deux, nous l'arracherons au trépas. Insensible aux efforts que déployaient pour l'apaiser Charlotte, Manette et Mme Dominique, elle ne se contenait plus, éclatait en sanglots, répétant : — Qu'on me laisse partir!
Sa douleur faisait mal à voir. Dolissalde en fut remué jusqu'aux entrailles. Il oubliait sa propre infortune au spectacle de celle dont les éclats achevaient cependant de meurtrir son cœur.
— Faites appel à votre raison, Angélique, pria-t-il dans un élan de pitié ; dominez votre désespoir. Aller à Paris, ce serait vous perdre sans profit pour M. de Rosnière. Votre présence même entraverait les démarches auxquelles je vais me livrer pour vous le rendre.
— S'il doit mourir, je veux le revoir, déclara-t-elle. Alors Dolissalde se tourna vers Charlotte :
— Obtenez qu'elle ne parte pas, mademoiselle, dit-il. Retenez-la ici. Je vous jure à toutes deux de vous ramener cet homme, dussé-je périr pour le sauver.
A cette minute où son désintéressement s'affirmait avec tant d'éloquence, Charlotte sentit se dissiper toutes les préventions qu'elle avait nourries contre lui. Elle le trouvait si noble, si grand, si beau, qu'elle ne résistait plus à l'attrait qu'il exerçait sur elle. Elle lui pardonnait ses erreurs et ses fautes, et ce fut comme vaincue qu'elle murmura, si bas que lui seul l'entendit : - — Sauvez-le, mais sauvez-vous aussi. Gardez-vous
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pour. ceux qui vous aiment et pour moi dont vous avez à jamais conquis la reconnaissance.