‹ La Mongautier: roman des temps révolutionnairesChapitre 7 sur 10 · SUR LA ROUTE DE PARIS · texte numérisé non relu

SUR LA ROUTE DE PARIS

. Dans la petite ville çl'Amboise, située, comme on sait, entre Tours et Blois, avait eu lieu, ce jour-là, der-. nier jour du mois d'avril, le marché qui, de temps immémorial, s'y tenait toutes les semaines. Bien qu'en Touraine, comme partout ailleurs, la Révolution eût eu pour conséquence de rendre de plus en plus difficiles les, transactions commerciales, les cultivateujf^s des environs d'Amboise avaient, pour la plupart, conservé rhabitude de venir en ville les jours de marché. Mais c'était moins encore dans l'espoir de vendre à bon prix leurs produits dépréciés ou pour procéder à des achats qu'afin de recueillir des nouvelles de Paris, auxquelles nul citoyen ne pouvait plus être indifférent depuis que les événements qui se déroulaient dans la capitale avaient pris un caractère tragique et se répercutaient dans les provinces, menacées, elles aussi, par les vioilences d'une plèbe en délire.

Aussi, leurs opérations bâclées en hâte, ces braves gens s'entassaient-ils dans les cabarets et y restaient-ils à échanger leur espoir et leurs craintes, jusqu'à l'heure de leur départ. C'était pour eux le moment le plus intéressant de la journée,

A la tombée delà nuit, cette agitation durait encore. Elle donnait aux rues un air de fête' et formait un curieux contraste avec leur ordinaire physionomie, si

paisible six jours sur sept. On débattait ferme aux abords des auberges, dans les salles enfumées qui ne désemplissaient que lentement et qu'on voyait s'éclairer peu à peu de la flamme jaunâtre des chandelles. . Au dehors et au dedans, les conversations se poursuivaient passionnées et ardentes, caractérisées par des. mots sonores lancés à pleine bouche, et par des noms illustres prononcés tantôt avec respect, tantôt d'uû ton de haine ou de mépris. Les rivalités de la Convention et de la Commune, les luttes furieuses de la Montagne et de la Gironde, la popularité de Marat, les ténébreuses menées de Robespierre, la modération dont on accusait Danton, les périls amassés sur la tête de Vergniaud, l'influence exercée sur les Girondins par la citoyenne Roland, la trahison de Dumouriez, la complicité de Pitt et Cobourg, tels étaient les sujets des entretiens où passaient à tout instant des expressions pompeuses ressuscitées de la plus lointaine antiquité et entrées dans la circulation courante, sous la poussée des multiples incidents qui les avaient mises à la mode.

Ces hommes et leurs actes avaient des adversaires aussi déterminéset résolus qu'étaient énergiques leurs défenseurs. Jl était impossible d'en parler sans que se déchaînassent, entre les contradicteurs, d'âpres conflits de paroles, prélude des troubles de la rue, et sans qu'apparût, dans toute son horreur, cet esprit de suspicion et de haine, qui, d'un bout de la France à l'autre, engendrait la guerre civile. On se bravait et on se menaçait, et si l'on n'en venait pas aux coups, du moins y avait-il, au bout de chaque phrase, des images de mort brutalement évoquées parles plus audacieux pour imposer silence aux plus timides en les épouvantant.

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Ce soir-là, au déclin du jour, l'agitation n'avait pas encore cessé. Mais visiblement, elle tendait à s'apaiser. Ce n'est plus qu'à l'hôtellerie du Bon Samaritain qu'elle se continuait, les consommateurs attablés en cet endroit ne paraissant pas disposés à lever de sitôt la séance. Cette hôtellerie cossue et confortable, moitié auberge, moitié cabaret, s'élevait à la sortie de la ville, sur la route de Paris, à côté de la poste aux chevaux. Ce voisinage expliquait sa vogue; elle recrutait sa clientèle parmiles voyageurs qui faisaient halte au relais. Tandis qu'on changeait les chevaux de leur voiture, ils allaient manger et boire au fionSaman/am. Les gens d'Amboise le savaient. Ils venaient donc là de préférence, certains d'y apprendre et d'y voir du nouveau, et comme les arrêts à la poste se renouvelaient souvent, en vingtquatre heures, l'auberge ne cessait guère de présenter la physionomie qu'elle avait encore au moment où nous y conduisons nos lecteurs.

Devant la porte, stationnaient une diligence dételée, trois ou quatre berlines arrivées de loin et restées là, en attendant des chevaux, puis, s'espaçant sur une assez longue distance, les véhicules venus des environs, charrettes, cabriolets, et même quelques vieux carrosses tombés de la noblesse dans la roture, par suite des ventes de biens d'émigrés, si fréquentes en ce temps-là.

Dans l'intérieur de l'auberge, c'était mieux encore. Gens du pays ou étrangers, de nombreux consommateurs occupaient toutes les tables, et le personnel de la maison ne suffisait pas à les servir. De la cuisine à la grande salle, c'était un incessant défilé de bouteilles et de plats que trois ou quatre servantes apportaient pleins et remportaient vides, ahuries, affolées.

perdant la tête, ne sachant à qui répondre, et finissant par feindre de ne rien entendre.

Ce tumulte battait son plein, lorsqu'un bruit de roues le couvrit tout à coup pendant quelques instants. Les consommateurs assis près des croisées virent à travers les vitres arrivernine voiture attelée de deux chevaux. Elle sortait de la ville qu'elle venait de traverser, dépassa rhôtellerie et s'arrêta devant la poste. Dans cette voiture, il n'y avait qu'un seul voyageur. Il ouvrit la portière, descendit, entra dans le bureau où un homme était assis derrière un grillage.

— Il me faut des chevaux frais, lui dit-il, un postillon. Qu'on attelle pendant que je vais souper, et qu'on se hâte.

Quelque impérieux que fût cet ordre, le maître de poste auquel il venait d'être jeté, ne bougea pas. Avec un flegme qui révélait une longue expérience des exigences du public et l'habitude de n'en pas tenir compte, il répondit :

— Nous n'aurons ni postillons ni chevaux avant demain matin. Bêtes et gens sont tous pris. Il faut te résigner à passer la nuit à Amboise, citoyen. Plusieurs voyageurs sont dans le même cas que toi. Fais comme eux ; tu partiras à ton tour.

— Les représentants du peuple n'ont pas coutume d'attendre, répliqua le nouveau venu. Arrange-toi pour me faire partir sur l'heure, coûte que coûte.

Cette fois, le maître de poste daigna s'émouvoir. Il se leva, dévisagea son interlocuteur et lui dit :

— Je te reconnais pour t'avoir déjà vu. Tu es le citoyen Dolissalde, député de Saint-Jean de Luz, un patriote éprouvé que j'admire.

— Alors, fit Dolissalde apaisé par cet hommage , tu

n'en dois être que plus disposé à me donner satisfaction.

— Je n'en ai pas le pouvoir, citoyen représentant. Mes chevaux sont presque tous surmenés, fourbus; un repos leur est nécessaire sous peine de les voir crever en route. Ceux que j'eusse pu te donner sont retenus.

— Par qui ? Pour qui? interrogea Dolissalde qui, de nouveau, s'impatientait.

— Les uns pour le coche de Bordeaux à Paris, qui vient d'arriver et va repartir , — service public qui sous aucun prétexte ne doit être entravé.

— Mais les autres?

— Ils ont été réquisitionnés par un brigadier de gendarmerie, porteur d'un ordre de ton collègue, le citoyen Cavaignac.

En entendant prononcer ce nom, Dolissalde tressaillit. Cinq jours avant, au momentde quitter Saint-Jean de Luz, il s'était entretenu avec Cavaignac. Il savait en montant en voiture que le marquis de Rosnièré, expédié dès le matin à Paris, voyageait en poste et n'avait sur lui que quelques heures d'avance. Durant la route, en songeant aux moyens de lui rendre la liberté, ainsi qu'il l'avait promis à Angélique et à Charlotte, et en considérant les difficultés d'une telle entreprise, il s'était dit que s'il pouvait rejoindre en chemin le prisonnier, peut-être lui serait-il moins difficile de le délivrer qu'à Paris, où, une fois incarcéré, sa délivrance deviendrait presque impossible. Il avait donc fait diligence, brûlé les étapes, couru nuit et jour dans l'espoir de le rattraper. Mais les gendarmes qui conduisaient Rosnièré étaient animés sans doute d'un égal désir d'atteindre promptement leur destination, car Dolissalde, en dépit de ses efforts, n'avait pu retrouver

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leurs traces; Il désespérait déjà d'arriver en même temps qu'eux à Paris, lorsqu'à à l'improvisle, il apprenait qu'il les avait enfin rejoints.

Cette nouvelle lui causa autant de plaisir qUe d'émoi. Il comprit cependant la nécessité de n'en rien trahir. Ce fut avec une froideur voulue et d'un ton d'indifférence qu'il questionna le maître de poste.

— Est-il seul, ce brigadier?

— Non, citoyen représentant. Il est accompagné d'un camarade. Je crois qu'ils mènent à Paris un suspect. Du reste, si tu veux en savoir plus long, tu peux aller les trouver à l'auberge du Bon Samaritain, la maison à côté. Ils y soupent. Tâche de t'entendre avec eux, et s'ils consentent à retarder leur départ, je n'aurai plus à te refuser les chevaux que je leur destinais.

— C'est une affaire faite, répliqua Dolissalde avec assurance.

Il quitta le bureau de la poste et se dirigea vers l'auberge. Quand il y entra, elle était toujours pleine et bruyante. Sous la voûte d'entrée, à peine éclairée, une vieille femme, la maîtresse de l'établissement, vint à sa rencontre au moment où il allait franchir le seuil de la grande salle.

— Si tu viens pour souper, citoyen, lui dit-elle, il faut attendre. Toutes les places sont occupées.

— je cherche des gendarmes qui prennent ici leur repas.

-— Des gendarmes. Ahî oui, je me rappelle. Ils sont dans ce cabinet, citoyen.

Elle désignait une porte dosé.

— Préviens le brigadier que le citoyen Dolissalde, représentant du peuple, a besoin de lui parler.

La vieille, en constatant qu'elle avait devant elle un

haut personnage, se précipita pour obéir. Elle entra dans le cabinet et revint presque aussitôt suivie du brigadier. Il s'avançait vers Dolissalde, obséquieux et empressé.

— Est-ce moi que tu demandes, citoyen représentant?

— C'est toi; j'ai voulu t'avertir que je prends les chevaux que tu as réquisitionnés. Tu ne te remettras en route que demain matin.

— Mais c'est contraire aux ordres que j'ai reçus, objecta le brigadier. Mes instructions sont formelles. Si tu en doutes, citoyen représentant, lis. Il fouillait l'une des poches de son uniforme, en tirait un papier qu'il déplia avant de le présenter à Dolissalde. — Tu verras qu'il m'est interdit de m'arrêter avant d'avoir déposé mon prisonnier au siège du Comité de salut public.

— Je prends sur moi la responsabilité du retard, déclara Dolissalde. Je vais te délivrer une attestation qui te couvrira.

Sans plus attendre, il poussa la porte qu'avait fermée le brigadier, et pénétra dans une pièce, au milieu de laquelle il aperçut assis à table, en train de manger, Rosnière et l'autre gendarme. Quoique le marquis ne portât plus l'uniforme des officiers espagnols, cet uniforme ayant été mis en pièces durant la lutte qu'il avait soutenue au moment de son arrestation, Dolissalde le reconnut sous les habits bourgeois dont il s'était vêtu, par ordre de Cavaignac, à son départ de Saint-Jean de Luz. Ces habits, trop étroits pour lui, lui donnaient l'air d'un paysan endimanché. Mais à l'examiner de plus près, la mâle fierté de ses traits, l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses mains, une attitude naturel-

lement hautaine révélaient son origine aristocratique. En voyant apparaître Dolissalde, il se leva surpris. Le gendarme qui le gardait l'imita. Dolissalde feignit de ne remarquer ni leur empressement, ni leur surprise , et s'adressant au brigadier, il lui ordonna d'aller quérir une plume et de l'encre. Puis, il s'avança vers Rosnière et lui parla à demi-voix, employant, par surcroît de prudence, la langue espagnole qui lui était familière et que comprenait à merveille le prisonnier.

— J'avais promis de vous sauver, monsieur, lui ditil. Vous vous êtes défié de moi, et je pourrais en être offensé. Mais j'ai à cœur de tenir l'engagement que j'ai pris envers Mlle Mongautier. Dédaignerez-vous encore mon secours?

L'orgueil du marquis plia devant cette offre spontanée, et sa réponse témoigna de sa gratitude.

— Je ne voulais pas être votre obligé; j'ai eu tort, je l'avoue, et je vous prie de m'excuser. Si vous pouviez me venir en aide, j'accepterais maintenant. Mais vous ne le pouvez plus. Demain matin, je serai emprisonné, et votre zèle sera, pour moi, frappé d'impuissance.

— Vous est-il donc impossible d'échapper à vos gardiens avant d'arriver à Paris?

— Leur échapper n'est rien, répliqua M. de Rosnière. J'en ai fait bien d'autres, et, depuis cinq jours que je voyage, j'ai pu m'enfuir à plusieurs reprises. Il m'eût suffi de faire boire mes compagnons. Mais, une fois libre, que deviendrai-je? Je n'ai pas de passeport; je ne possède plus que de maigres ressources qui seraient bientôt épuisées, et il y a trop loin d'ici aux frontières pour que je me flatte de l'espoir d'y arriver. Quant à rentrer libre dans Paris où je parviendrais à me cacher,

comment m'y prendre? Découragé, las d'errer à travers le monde, sous le coup de menaces continuelles, les limiers de la police à mes trousses, j'aime autant en finir. On me guillottinera; c'était écrit.

— Les difficultés que vous énumérez ne sont pas insurmontables, répliqua vivement Dolissalde. En vous obligeant à passer la nuit dans cette auberge, je vous fournis peut-être une occasion inespérée de vous rendre libre. Tirez-vous seulement des mains des gendarmes, si vous le pouvez. Rosnière haussa les épaules en souriant, comme pour marquer que ce n'était pas là le plus difficile. — Je vous donne rendez-vous avant minuit, à une lieue d'ici, sur la route de Paris, poursuivit Dolissalde.. Le premier arrivé attendra l'autre. Je me charge de vous conduire dans la capitale. Vous passerez pour mon domestique.

— Ne craignez-vous pas de vous compromettre?

— Eht monsieur, laissons cela. Ne songez qu'à me seconder.

Le brigadier revenait. Dolissalde, brusquement, changea de ton, enfla la voix, et, reprenant la langue française, il continua :

— Je te reproche tes crimes, malheureux, et tu railles! C'est donc que tu es sans conscience, que tu as perdu toute pudeur! Le regret de ton forfait, un repentir sincère, pouvaient ennoblir ton trépas. Tu préfères finir en révolté ! Que ton destin s'accomplisse donc! Tu ne mérites aucune pitié.

— C'est bien dit, citoyen représentant, intervint le brigadier. Mais, à vouloir ranimer son civisme, tu perds ta peine. C'est un grand scélérat.

Tout en parlant, il tendait la plume à Dolissalde. Le conventionnel, continuant à simuler la plus vive ir-

ritatibn, s'assit devant la table, et au bas des instructions rédigées par Gavaignac il écrivit quelques lignes destinées à justifier les gendarmes du retard qu'il leur imposait.

: — Voilà qui est fait, dit-il au brigadier quand il eut fini. Tues maintenant à l'abri de tout reproche et tu peux attendre en toute sécurité le moment de ton départ. Encore un mot, ajouta-t-il avant de sortir. Élève ton zèle à la hauteur de ton devoir; sois vigilant et, durant cette nuit, ne dors- que d'un œil. Cet homme a toutes les audaces. La violence et la ruse lui sont familières. Arrêté à plusieurs reprises, il est toujours parvenu à s'évader. Si ta surveillance se ralentissait un instant, il saurait en profiter pour s'enfuir.

— Je veillerai, citoyen représentant, affirma le brigadier.

Il accompagna Dolissalde jusqu'à la porte. Là, celuici le retint encore.

— Quoique j'aie dû parler sévèrement à ton prisonnier, lui dit-il, et te recommander de ne pas le perdre de vue, ne déploie pas contre lui des rigueurs inutiles. Si coupable qu'il soit, tu ne dois pas oublier qu'il va périr. La République a le devoir d'immoler les traîtres, mais non celui d'insulter à leur malheur. A la veille d'aller rendre compte de ses actions à l'Être suprême, ce ci-devant a droit à tous les égards compatibles avec la nécessité de le garder étroitement.

Impressionné par ces paroles, le brigadier, après avoir vu s'éloigner Dolissalde, rentra dans le cabinet. Rosnière s'était déjà remis à table. Mais l'expression <ie bravade et d'impertinence qui devant le conventionnel animait son visage avait fait place à une expression de mélancolie et de regrets.

— Le citoyen représentant me juge mal, murmurat-il, et c'est à tort qu'il m'accuse d'être insensible à ses remontrances. S'il pouvait lire dans mon âme, peutêtre y verrait-il quelques remords. J'ai. cependant une excuse, puisque c'est pour la défense du trône que j'ai pris les armes. Mais ce n'est pas de gaieté de dœur, quoi qu'il en dise, que je les ai tournées contre ma patrie.

— C'est ainsi que tu aurais dû lui parler, jeune homme, observa le brigadier.

— N'eût-ce pas été me donner l'air d'avoir peur et de vouloir exciter sa compassion? Rosnière passa la main sur son front comme pour en chasser des pensées douloureuses, et, paraissant se contraindre, il reprit gaiement : — Bâh! puisque je dois mourir, à quoi bon ces scrupules? Je ne veux plus songer qu'à vivre en joie les heures qui me restent, et, puisque nous avons toute une nuit devant nous, camarades, je vous propose d'en profiter pour faire bonne chère. Foin du pauvre souper que nous offre la République 1 Ne pouvons-nous y ajouter un menu moins Spartiate et quelques bouteilles de vieux vin? Qu'en dis-tu, brigadier? C'est moi qui régale. Il avait pris dans ses poches une poignée d'assignats jaunis et froissés et les étala sur la table en disant : — Voilà de quoi payer.

Les gendarmes se consultaient du regard, visiblement tentés par cette offre séduisante. Mais le brigadier hésitait, comme s'il eût craint de compromettre son autorité en se familiarisant avec son prisonnier. En même temps, il se rappelait les dernières paroles du représentant du peuple, t Pas de rigueurs inutiles >, lui avait dit Dolissalde. Et ne serait-ce pas une rigueur inutile que d'empêcher ce malheureux voué à l'échafaud

ty

d'égayer les instants qui lui restaient à vivre ? Cette considération inspira la réponse du brigadier.

— Je ne m'oppose pas à ce que tu choisisses ce que tu veux boire et manger, dit-il. Mais les patriotes n'acceptent pas les largesses des ennemis de la République.

— La République! s'écria Rosnière. Mais je ne refuse pas de boire à sa prospérité, à la mémoire de ses défenseurs, malgré le mal qu'ils m'ont fait. Quand on est vaincu, condamné, on voit les choses autrement que pendant le combat. Refuseras-tu de me faire honneur?

— S'il ne s'agit que de trinquer aux mânes des héros morts pour la patrie...

— Oui, à leurs mânes et aussi aux victoires de ses armées... Appelle le maître de l'auberge, brigadier. Commande toi-même.

Pendant ce temps, dans la pièce voisine, Dolissalde soupait en hâte. 11 ne se dissimulait pas la gravité de l'acte qu'il venait d'accomplir en favorisant l'évasion d'un prisonnier d'État, en l'aidant à la préparer et en se faisant ainsi son complice. Mais, lié par une promesse solennelle, il voulait la tenir, et à cette inébranlable résolution il sacrifiait les ressentiments qu'il nourrissait contre les émigrés et les traîtres, convaincu d'ailleurs que celui qu'il avait entrepris de sauver n'était pas assez redoutable pour que sa délivrance mît en danger la République.

Son souper terminé, il revint à la poste, afin de donner des ordres en vue de son départ. Ce n'était pas cependant qu'il fût pressé de partir. S'étant engagé à attendre Rosnière à une lieue de la ville jusqu'à minuit, il considérait comme prudent d'abréger son attente.

Trop longue, elle pouvait éveiller les soupçons du postillon, et.elle serait d'autant plus courte qu'il partirait plus tard. Il simula donc une accablante fatigue, un pressant besoin de repos, et, après avoir préveim le maître de poste que, d'accord avec les gendarmes, il prenait pour son usage les chevaux qu'ils avaient réquisitionnés, il fixa à dix heures sa mise en route. Il voulait essayer de dormir jusque-là. Très obligeamment, le maître de poste lui offrit sa propre chambre. Il accepta cette offre et sejetasur un canapé. A dix heures, on le réveillait. Devant la poste, sur la route maintenant déserte et silencieuse, sa voiture l'attendait, tout attelée, le postillon en selle. Il y monta, et on partit.

En moins d'une demi-heure, l'équipage eut franchi la distance d'une lieue. 11 y avait en cet endroit un petit bois dont Dolissalde se souvenait pour y avoir passé lors de ses précédents voyages. Les arbres répandaient tout autour une ombre propice à qui voulait se cacher. Dolissalde arrêta là le postillon. Il lui ordonna de se ranger au ras du chemin, sur la lisière du bois, et d'éteindre ses lanternes.

— J'attends quelqu'un, lui dit-il. Et comme le postillon semblait s'étonner, il ajouta : — Souviens-toi que, quoi qu'il arrive, tu ne dois rien voir, rien entendre. Tu payerais de ta tête tout propos qui prouverait que tu as vu ou entendu.

De telles menaces, en ce temps-là, n'étaient point vaines. Le postillon le savait. Il savait aussi qu'il conduisait un représentant du peuple, un membre de cette Convention terrible qui avait fait périr le roi de France, et dont le seul nom -faisait trembler les citoyens jusqu'au fond des plus humbles bourgades, les plus puissants monarques sur leur trône. C'était assez pour lui

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fermer la bouche. Assuré de sa discrétion, Dolissalde attendit, protégé par l'obscurité. Il était descendu de voiture, et marchait de long en large, sous les arbres, ne suspendant sa promenade que lorsque passaient des voyageurs. Il n'en vit passer d'ailleurs qu'un très petit nombre, et aucun d'eux ne l'aperçut. Une heure s'écoula ainsi.

A ce moment, dans le silence du soir, se fit entendre un bruit de pas qui se rapprochait. Dolissalde regarda du côté d'Amboise d'où venait ce bruit. Sur le blanc ruban qui se déroulait sous la lune claire, se dressa bientôt une haute silhouette. Il la laissa s'approcher jusqu'à ce qu'il eût reconnu Rosnière.

— Quel homme! pensa-t-il en constatant qu'ainsi qu'il le lui avait prédit, le prisonnier s'était rendu libre. Interpellant le postillon, il lui enjoignit de rallumer ses lanternes. Puis, quand le fugitif fut à sa portée, il l'arrêta par ces mots : — Je suis là.

Il avait ouvert la portière; il montra l'intérieur de la voiture au marquis en l'invitant à monter.

— Ma place est sur le siège, répliqua Rosnière. Dolissalde insistait.

— Ce sera temps de t'y mettre avant notre entrée dans Paris.

Rosnière céda. Son compagnon monta derrière lui, ferma la portière, et, le postillon ayant fouetté ses chevaux, ils filèrent grand train.

— C'est donc vrai que je vous dois la vie, moi qui m'étais promis de refuser votre assistance ! s'écria le marquis, dans un élan de gratitude.

— Vous ne me devez rien, répondit Dolissalde. C'est une autre que moi qu'il faudra remercier, celle pour qui je vous sauve.

— Mlle Mongautier?

— Évitons de parler d'elle, voulez-vous? Rosnière -is'inclina en signe d'obéissance. Dolissalde reprit : —

Gomment avez-vous fait pour vous délivrer?

— Gomme je vous l'avais dit. J'ai grisé mes gardiens. Je les ai vus rouler sous la table, s'endormir. Alors, très tranquillement, j'ai ouvert la croisée et je suis sorti. Quand ils s'apercevront de ma fuite, je serai loin, grâce à vos bons offices.

— Vous m'avez demandé de vous faire entrer dans Paris, continua Dolissalde. Êtes-vous toujours décidé à venir jusque-là?

— Décidé plus que jamais, déclara le marquis. Empêché quant à présent de retourner à l'étranger, je ne saurais me cacher nulle part mieux qu'à Paris. J'y ai des amis fidèles qui me donneront asile jusqu'au moment où je pourrai repartir.

— Alors, écoutez-moi. Demain matin, avant que nous soyons en vue de la capitale, vous monterez sur le siège.

— Ainsi qu'il convient à un domestique, fit Rosnière gaiement.

— Je n'ai pas d'autres moyens de vous soustraire aux formalités auxquelles sont soumis les arrivants. Mon passeport me donne le droit de me faire accompagner par mon officieux. Je suis donc contraint de vous donner cette qualité.

— Je l'accepte avec reconnaissance.

— Une fois dans Paris, nous nous séparerons.

— C'est entendu. Votre secours ne me sera plus nécessaire.

— Gependant, ajouta Dolissalde, si, de nouveau, il vous arrivait malheur, n'hésitez pas à vous adresser à

moi. Si même, dès à présent, vous avez besoin de quelque argent... Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez à bout de ressources?

— Je sais où m'en procurer. Merci quand même, monsieur.

Il y eut un silence. Puis, Dolissalde reprit :

— Il me semble que nous n'avons plus rien à nous dire et que nous pouvons dormir.

Le marquis fit un signe de dénégation.

— Je n'ai pas tout dit encore, monsieur. Quoique vous ayez repoussé les témoignages de ma gratitude, comment me défendre de vous l'exprimer, à cette heure où, grâce à votre généreux dévouement, je recouvre la liberté?

— N'insistez pas, monsieur, supplia Dolissalde.

— Un seul mot. J'ignore ce que l'avenir vous réserve. Mais lorsque les Français révoltés seront rentrés dans le devoir et quand le roi de France, Sa Majesté Louis XVII, aujourd'hui captif au Temple, aura recouvré sa couronne, ce jour-là, monsieur, si vous êtes persécuté, je serai heureux de me constituer votre défenseur.

Dolissalde sourit dédaigneux et répondit :

— C'en est fait de la royauté. Pour empêcher son rétablissement, il y a des millions de Français, prêts à prendre les armes.

— Ehl que sait-on? demanda Rosnière.

— La République fondée sur la volonté d'un grand peuple est inébranlable. Je n'en suis pas moins touché de vos honnêtes intentions. Elles sont d'un cœur pur et loyal, quoique aveuglé.

Ce fut leur dernier mot. Maintenant, ils se taisaient l'un et l'autre, empêchés, par la différence d'opinions qui les faisait ennemis, de se prodiguer plus longtemps

et plus complètement leur estime réciproque. Durant toute la nuit, ils n'échangèrent que de rares propos. Du reste, leur voyage se poursuivait sans incidents. Aux relais où ils durent s'arrêter, il suffit que Dolissalde déclinât sa fonction de représentant pour leur épargner les formalités qu'on imposait aux voyageurs. Quelques lieues avant Paris, au lever du soleil, Rosnière prit place sur le siège, et c'est dans cet équipage que, protégé par Dolissalde, il entra librement dans la cité terrorisée où régnait souverainement la Commune tombée au pouvoir des Jacobins. Au tournant d'une rue, il sauta sur le pavé; les deux voyageurs se séparèrent, sans échanger un mot.

ou l'histoire se mêle au roman

Le 2 juin, les Parisiens, plus alarmés par les émeutes des jours précédents, qu'ils ne l'avaient été depuis le commencement de la Révolution, furent éveillés, à trois heures du matin, par des bruits sinistres, précurseurs de ces soulèvements populaires et de ces conflits sanglants auxquels, depuis quatre ans, ils n'étaient que trop accoutumés.

Aux tours de Notre-Dame et au beffroi de l'Hôtel de ville, le tocsin sonnait lugubrement; des bords de la Seine montaient, vers le ciel gris et pluvieux, les retentissantes détonations du canon d'alarme; sur le pavé des rues, on entendait les pas pesants d'une armée en marche et le roulement de cent soixante pièces d'artU-

LÀ MONGAUTIER. 1W

lerîe qu'elle traînait à sa suite. Le peuple dé PariS) au nombre de quatre-vingt mille hommes, descendait de ses faubourgs vers le centre de la capitale.

Sous le commandement du jeune et brutal sansculotte Hanriot, — le général Hanriot, comme on l'appelait, — cette multitude, brandissant des fusils, de3 piques, des pistolets, des sabres, allait cerner le palais des Tuileries, siège de la Convention nationale, afin d'obliger celle-ci à lui livrer vingt-deux de ses membres, appartenant au parti de la Gironde, qu'elle accusait d'avoir pactisé avec Dumouriez pour trahir la République, rétablir la monarchie et mettre sur le trône Philippe-Égalité, duc d'Orléans.

L'avant-veille, le 31 mai, une première tentative insurrectionnelle organisée sous les mêmes prétextes, et dans le même but, n'avait abouti qu'à la suppression du fameux Comité des Douze, élu quelques semaines avant, exclusivement composé de Girondins, et qui, jaloux d'assurer leur victoire définitive, s'était enhardi jusqu'à faire arrêter Hébert, le farouche écrivain du Père Duchesne^ substitut du procureur de la Commune, et d'autres meneurs plus obscurs, sinon moins redoutables. Affaiblie par ces rivalités intestines, par l'audace des Montagnards, par la lâcheté de laPlaine, la Convention avait voté, sous le couteau, l'annulation des pouvoirs de ce comité, décrété la mise en liberté d'Hébert etde ses complices, etessayé de couvrir sa défaite en fraternisant avec les insurgés et en la célébrant avec eux. Mais ce. demi-succès ne pouvait suffire à Marat, principal instigateur de ces violences. Il voulait plus que la chute des Girondins; il voulait leur tête.

Maître absolu des sections et des clubs révolutionnaires qui dominaient eux-mêmes la Commune asservie

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à leurs volontés, exerçant par eux, sur elle, un pouvoir incontesté, surtout depuis qu'après avoir comparu devant le Tribunal criminel, il avait été ramené à la Convention, acquitté, triomphant, couronné de lauriers, enseveli sous les fleurs et porté sur les bras d'une populace hurlante, t TAmi du peuple » — Marat s'était décerné ce titre — avait ordonné une manifestation nouvelle, plus imposante et plus significative que la première. Dirigée par Hanriot, elle ne devait prendre fin que lorsque les Girondins seraient arrêtés, et, le 2 juin, avant même le lever du jour, elle commençait au bruit du canon et du tocsin, remplissant bientôt de clameurs menaçantes les quartiers qu'elle traversait pour arriver aux Tuileries.

A la même heure, au premier étage d'une maison de la rue de Clichy, une quinzaine d'hommes qui y étaient venus dans la soirée de la veille pour souper ensemble, s'y trouvaient encore réunis, et leur repas depuis longtemps terminé, ils causaient entre eux, à demi-voix, comme si, malgré les rideaux baissés sur les fenêtres closes, ils eussent craint d'être entendus du dehors.

Tous membres de la Convention, ils appartenaient tous au groupe illustre de la Gironde. Il y avait là Brissot, l'organisateur de ce grand parti; Vergniaud, qui, plus éloquemment qu'aucun d'eux, en avait affirmé les revendications; ses compatriotes, Guadet et Gensonné, avocats comme lui; Barbaroux, une âme de feu qu'à quelques mois de là, Charlotte Corday allait faire entrer avec elle dans l'immortalité; Louvet de Coudray, l'auteur de Faublas, célèbre au double titre d'écrivain et d'adversaire véhément de Robespierre; Pétion, l'ancien maire de Paris; Buzot, l'ami

fidèle et préféré de Mme Roland; Brulard de Sillery, un gentilhomme, rallié aux idées des Girondins, et qui les proclamait avec une froide et hautaine intrépidité; Fauchet, prêtre défroqué, que son repentir et sa belle attitude devant la mort allaient bientôt absoudre de son apostasie; Isnard, naguère président de la Convention, désigné à la haine des Jacobins, par la fougueuse violence des menaces qu'il proférait contre eux; Valazé, que la mort n'effrayait pas, mais qui déclarait déjà qu'il se la donnerait lui-même, plutôt que de la recevoir de la main du bourreau; Ducos et Fonfrède, unis par le sang et par la plus tendre amitié, fleurs d'adolescence, épanouies dans les tragédies de ces sombres jours, et , enfin, Gilbert Dolissalde, comme eux, jeune d'âge, mûr de cerveau, et, comme eux, toujours debout pour défendre ses opinions et ses amis.

Ces hommes, qui, pour la plupart, n'avaient pas dépassé la quarantième année, et qui pouvaient, par conséquent, espérer vivre longtemps encore, se considéraient, depuis l'a vaut- veille, comme destinés à périr. Dans les cris injurieux de la populace qui, le 31 mai, avait envahi la salle où siégeait la Convention, dans les paroles emportées, haineuses ou perfides, de Marat, de Danton, de Robespierre, et enfin dans le vote qui avait prononcé la suppression du Comité des Douze, dont plusieurs d'eux faisaient partie, ils avaient entendu leur sentence. Ils savaient que leur liberté, leur vie, refusées ce jour-là aux exigences jacobines, ne tarderaient pas à leur être livrées et offertes en holocauste. Le peuple voulait du sang; c'est leur sang qu'on lui donnerait.

Cependant, quoiqu'ils eussent touché du doigt le péril, constaté son imminence et mesuré son étendue,

tm LA MONGAUTIER.

les principaux du parti avaient voulu se réunir une dernière fois, avant la séance prochaine, qu'on disait devoir leur être fatale, pour rechercher ensemble s'il leur restait un moyen de salut. Ce souper n'avait pas eu d'autre cause. Mais le débat qui s'était engagé autour de la table ne révélait parmi les convives qu^abattement, indécision, désarroi, résignation à leur destin. Quel qu'il dût être, ils ne possédaient plus assez d'énergie pour tenter de le conjurer. On eût dit que ce qui leur restait encore de fermeté, de sang-froid, ils voulaient le réserver pour le moment de leur supplice. Vergniaud lui-même, dont jadis la mâle parole les ranimait et les électrisait, après les avoir, sans mot dire, laissés discuter la possibilité de se soustraire à la mort, trahissait maintenant, en ses propos, la résolution de ne rien en- • treprendre pour l'éviter. Si elle devait l'atteindre, il voulait, par l'accueil qu'il lui ferait, donner un glorieux exemple de courage, léguer à la postérité le souvenir de son héroïsme, et il les exhortait à l'imiter.

Buzot, dont l'arrestation de Mme Roland, survenue la veille, déchirait le cœur passionnément épris, applaudissait à ces propositions généreuses, en homme qui n'attend plus que du trépas la fin de ses maux. Barbaroux, Dolissalde, Ducos, Fonfrède, quoique non encore décidés à subir leur sort, tenaient le même langage que lui. Il leur répugnait de paraître avoir peur^ en dése%tant les bancs de la Convention, et en fuyant le débat suprême qui allait s'ouvrir. Mais Louvet, plus avisé , jetait sur ces ardeurs enthousiastes les arguments tirés de la raison. La force appartenait à leurs ennemis. Aller siéger ce jour-là, c'était se livrer. L'intérêt même de leur cause leur commandait de ne pas assister à la séance, de fuir Paris, d'aller soulever, dans les provinces, les

pôp\ilatiôns restées fidèles aux Giroadins» et de sauver la France par une insurrection départementale à laquelle Lyon, Bordeaux, Nîmes, Caen et d'autres villes, étaient préparées. Sur ces projets contradictoires, se livrait un combat où, de toutes parts, éclataient la magnanime abnégation des uns, la sage prudence des autres. On discutait sans rien résoudre.

Soudain, un homme entra. Dévoué aux Girondins, il avait passé la nuit à battre le pavé, en quête de nouvelles. II venait annoncer que les sections du faubourg Saint-Marceau et du faubourg Saint-Antoine marchaient sur la Convention, entraînant celles qu'elles rencontraient en routes Trois seulementsemblaient disposées à défendre la représentation nationale. Elles campaient depuis quelques heures dans le jardin des Tuilerie^, Mais que pourraient-elleà contre une armée de quatre-vingt mille hommes? Le discours de cet émissaire, à toute minute, était couvert par le bruit du canoû, les sonneries du tocsin, les sourdes rumeurs qui, peu à peu, emplissaient la cité. Il était trois heures; la séance devait s'ouvrir à six. Il n'y avait plus un instant à perdre; il n'était que temps de se décider.

Les convives s'étaient levés, ceux qui voulaient rester retenant ceux qui voulaient partir, les adjurant de ne pas s'exposer à une mort inutile. Ceux-ci, sans écouter ces supplications , prenaient leur chapeau , leurs armes, pistolets et poignards, qu'ils avaient déposés

en entrant et qu'ils cachaient en hâte sous leurs vête- M^^

ments.

Vergniaud saisit un verre, y versa du vin.

-T- Trinquons à la vie ou à la mort, dit-il. Cette nuit cache l'une ou l'autre dans son ombre. Ne nous occupons pas de nous, mais de la patrie. Ce verre serait

168 LA M0N6AUTIER.

plein de mon sang, que je le boirais au salut de la République.

— Vive la République! lui répondirent ses amis. . Ce fut leur dernier mot.

Puis, chacun en revint au choix d'un parti. Les uns se décidaient à demeurer cachés dans l'hospitalière maison où ils venaient de souper, et où un asile leur était assuré pour quelques heures; ils retinrent de force Buzot qui voulait accompagner à la Convention Vergniaud, Barbaroux et Dolissalde. Les autres sortirent. Mais à la porte, ils se dispersèrent. Tous n'étaient pas animés- des mêmes intentions, et, en se séparant, ils songeaient qui au salut, qui au devoir.

Par les rues encore obscures , mais bruyantes, Dolissalde marchait rapidement vers le centre de Paris. Avant de se rendre à la séance, il voulait d'abord s'arrêter dans sa demeure. Il avait quelques précautions à prendre, des papiers à brûler, des lettres à écrire, un dernier adieu à envoyer à Angélique, à Charlotte, à Haristéguy, à qui, depuis sa rentrée, il s'était abstenu d'envoyer de ses nouvelles, dans la crainte que ses lettres ne fussent ouvertes en route, par les agents du Comité de salut public.

Tout en se hâtant pour arriver plus vite à son domicile, rue de Richelieu, il songeait à ces fidèles amis restés là-bas, si loin de lui, que peut-être il ne reverrait jamais. Douloureusement impressionné par ce qu'il venait d'entendre durant cette nuit, prélude d'un jour tragique, il s'apitoyait et s'exaltait en songeant aux chers absents, à Angélique que, malgré tout, il aimait encore contre toute espérance, à Charlotte en qui un mystérieux instinct lui faisait voir la femme destinée, s'il eût vécu, à le consoler de l'abandon de

l'autre, et toute sa pensée, dans un fiévreux élan, allait vers elles une dernière fois avant de se laisser absorber par les événements qui déjà s'imposaient à son esprit dans le spectacle inquiétant auquel il assistait en poursuivant son chemin.

Au seuil des maisons dont les habitants venaient d'être tirés de leur sommeil par le tumulte de l'insurrection, ilvoyaitdes femmes etdes vieillards au visage effaré, écoutant le canon et les cloches, regardant de tous côtés. Leurs angoisses troublaient leurs yeux d'une expression d'effroi. Là, des gardes nationaux s'arrachaient aux bras de leur famille pour rejoindre leur section. Aux larmes que faisait verser leur départ, ils opposaient une résolution stoïque, rarement sincère, presque toujours simulée, mais commandée par le châtiment dont aurait été puni quiconque eût témoigné d'un blâme ou d'un regret. Ici, des personnages à mine sinistre, gens sans aveu, pourvoyeurs de la guillotine, gourmandaientles retardataires en un langage grossier, émaillé de menaces et accentué par la violence des gestes. Ils poussaient devant eux, comme un troupeau, les groupes armés qui se grossissaient, en avançant, des gens qu'ils ramassaient au passage. Des mégères en guenilles leur faisaient escorte, et, dans la marche précipitée de ce peuple vers le même point, passait un pêlemêle ininterrompu de voix rudes jetant des ordres, des chansons patriotiques hurlées par les bouches convulsées.

Au fur et à mesure que Dolissalde se rapprochait de la rue de Richelieu, qui conduit aux Tuileries, il constatait que cette foule, avec laquelle il était contraint de marcher, devenait plus nombreuse et plus bruyante. Ce n'étaient plus des groupes isolés s'en vAlwi aux lieux

de réunion, mais des bataillons entiers, tambour battant, drapeau déployé, que tantôt il dépassait et qui tantôt le dépassaient, suivis de leur artillerie et de voitures chargées de vivres, amenées là pour faire prendre patience aux combattants dans le cas où la Convention oserait soutenir un siège. S'attendant à être reconnu d'un instant à l'autre, de moins en moins protégé par la nuit qui se fondait dans les premières lueurs de l'aube, il s'avançait une main sur un pistolet, l'autre sur un poignard, résolu à défendre sa vie, s'il était attaqué par quelqu'un des organisateurs de cette formidable mise en scène.

Enfin, à force de dévorer du terrain sur les pas de ces hordes, il atteignit sa rue. A la hauteur de celle des Filles Saint-Thomas, il s'arrêta devant sa maison. La porte en était fermée; il en souleva le marteau tout en regardant défiler la troupe. On ne tarda pas à lui ouvrir; il se glissa dans l'entre-bâillement des battants, qui lui livrait passage, et, la porte vivement refermée, il respira, heureux d'être en sûreté.

A l'heure où il rentrait, il devait croire que son domestique était couché et dormait. Mais, à sa grande surprise, celui-ci l'attendait, assis dans l'antichambre^ et lui apprit que s'il veillait encore, c'est que deux visiteurs, qui s'étaient présentés dans la soirée, n'ar valent pas voulu se retirer avant le retour du citoyen représentant.

— Où sont-ils? demanda Dolissalde mécontent de trouver son domicile pris de force, en quelque sorte, par de& inconnus.

Pour toute réponse, le domestique poussa la porte du salon. Sous le crépusculç qui remplissait la pièce d'un jour grisâtre, Dolissalde aperçut les visiteurs,

LA MONGAUTIKR. 171

TuD, un homme, sur une chaise; l'autre, une femme, sur un canapé. Us sommeillaient en l'attendant.

— Qui ètes-vous? que me voulez-vous? s'écria-t-il avant de les avoir reconnus.

La femme se leva la première, Qt un pas vers lui.

— C'est moi, Dolissalde, répondit-elle, moi et Harisléguy.

— Arrivés hier soir, ajouta ce dernier, nous sommes venus tout droit chez toi, citoyen représentant, et nous t'attendons depuis.

Surpris, troublé par le retour imprévu d'Angélique, il resta d'abord silencieux, saisi d'une inquiétude en songeant aux dangers qu'elle allait courir dans Paris livré à l'insurrection, se demandant déjà s'il pourrait la protéger, alors qu'il était impuissant à se protéger lui-même.

— Vous auriez pu m'attendre plus longtemps encore, reprit-il enfin. C'est tout à fait par hasard que j'ai fait halte chez moi avant de me rendre à la séance de la Convention.

— Mais que se passe-t-il donc? demanda Angélique. Que signifient ces bruits, le canon, le tocsin, les rues remplies de peuple ?

— Les événements que j'avais prévus ne se sont pas fait attendre. Les Jacobins et la Montagne l'emportent; les Girondins sont proscrits. Cette foule en armes va ordonner à la Convention de les lui livrer.

— Et vous alliez siéger! fit Angélique éperdue. Autant courir à la mort ! Oh ! Dolissalde, renoncez à ce dessein funeste. Demeurez ici, ne vous exposez pas aux fureurs populaires, cachez-vous, ne songez qu'à préserver vos jours.

D'un geste, il l'interrompit.

— Je remplirai mon devoir jusqu'au bout, dit-il; je sais ce qu'il me commande; je dois me rendre où il m'appelle. N'essayez pas de m'en détourner, ce serait un vain effort. Et comme elle se taisait, condamnée au silence par l'énergie de ce langage, il continua : — Mais vous, Angélique, pourquoi êtes-vous à Paris? Pourquoi avez-vous choisi un tel moment pour y venir? Et toi, Haristéguy , comment ne t'es-tu pas opposé à ce qu'elle commît cette imprudence ?

Haristéguy soupira :

— J'ai tout dit, j'ai tout fait pour l'empêcher de la commettre. Mlle Charlotte, Manette, ma femme ont uni leurs prières aux miennes pour la retenir. Je lui ai même offert de venir seul à Paris pour essayer d'apprendre ce qu'elle tenait tant à savoir. Tout a été inutile. Elle est restée sourde à nos conseils; elle a voulu partir, et je n'ai pu que l'accompagner pour lui éviter qu'elle entreprit seule un si dangereux voyage.

— Les raisons qui vous appelaient à Paris étaient donc bien puissantes, Angélique? interrogea Dolissalde.

— J'étais sans nouvelles devons, répondit-elle; vous n'écriviez pas, je n'osais vous écrire. Nous ne savions rien de ce qui se passait ici que ce que nous apprenaient les gazettes. J'ignorais votre sort, et cette ignorance me torturait.

— Et c'est pour cela, c'est pour moil... . Elle baissa les yeux.

— C'est aussi pour savoir ce qu'était devenu le marquis de Rosnière et si vous aviez pu le sauver, avouat-elle.

Un sourire d'amertume passa sur le visage de Dolissalde, et des reproches montèrent à ses lèvres. Mais il

LA MONGAUTIER. !7Î

les étouffa; le sourire s'éteignit, et, très calme, il dit :

— Rassurez-vous, le marquis de Rosnière était eut liberté avant même d'être arrivé à Paris. Il y est entré sous ma protection. Nous nous sommes alors séparés. Je ne lai pas revu depuis et je ne sais ce qu'il est devenu. Mais j'avais exigé de lui la promesse de recourir à moi s'il lui arrivait malheur, et puisqu'il ne l'a pas fait, c'est qu'il est en sûreté.

— Ohf Dolissalde, murmurât Angélique, merci pour votre dévouement.

— J'avais promis de sauver cet homme, j'ai tenu parole. Mais assez parier de lui et de moi, parlons de vous, Angélique. Si ma parole a gardé quelque autorité sur votre esprit, vous repartirez sur-le-champ. Tu m'entends, Haristéguy. Ramène-la à Saint-Jean de Luz.. Ici tout est péril pour elle. Elle n'y peut rester plus longtemps.

Angélique se révolta.

— Je ne partirai pas, affîrma-t-elle, à moins que vous ne partiez aussi.

Haristéguy approuva d'un signe.

— Cette fois je suis de son avis, dit-il; nous ne devons quitter Paris que si tu consens à le quitter avec nous.

— J'ai juré de mourir à mon poste, s'écria Dolissalde.

— Alors je reste, dit Angélique.

— Je reste aussi, ajouta Haristéguy. Nous ne t'abandonnerons pas dans ces orages, citoyen représentant. Va, ne t'efforce pas de nous éloigner, nous ne t'obéirions pas. Peut-être arrivera-t-il bientôt que notre secours te soit nécessaire.

— Je le refuse, fit impétueusement Dolissalde. A

174 LA MONOAUTIER.

vouloir me venir en aide, vous vous perdriez tous deux. De grâce, Angélique, partez, fuyez cette ville maudite. Je ne serai rassuré que lorsqueje vous saurai loin, bien loin.

Mais elle résistait, et son accent, son regard, son geste, tout en elle révélait une inébranlable résolution.

— Vous alléguez votre devoir? objecta-t-elle. Pourquoi voulez-vous nous empêcher de remplir le nôtre ? Haristéguy est votre serviteur; moi, je suis votre amie. Notre place est à vos côtés.

Dolissalde comprenait qu'il n'aurait pas raison de cette résistance; il céda.

— Je ne peux employer la force peur vous contraindre à m'obéir. Que votre volonté s'accomplisse donc, et puisse votre fol entêtement ne pas vous porter malheur. Mais qu'allez-vous faire? continua Dolissalde. Où vous réfugierez-vous? Je ne peux vous offrir un asile dans cette maison. Avant la fm du jour, elle ne sera plus que celle d'un proscrit ou d'un prisonnier; on la surveillera, on y perquisitionnera, et, sans doute, je n'y pourrai plus rentrer. Y demeurer vousmêmes serait vous exposer à quelque catastrophe.

— Qu'à cela ne tienne, répliqua résolument Angélique. Je vais vous attendre dans la mienne, Dolissalde. Puisque, même en prévoyant que le combat qui se prépare sera fatal aux Girondins, vous refusez de le déserter, allez-y. J'espère encore que, quelle qu'en soit l'issue, vous en sortirez sain et sauf. Venez alors me retrouver; nous fuirons ensemble; nous retournerons dans vos Pyrénées. Vous avez là des amis sûrs et fidèles. Si vous êtes menacé, ils sauront vous défendre.

C6 que lui disait Angélique, Dolissalde se l'était déjà dit. Depuis plusieurs jours, il songeait à se réfugier dans son pays, non qu'il souhaitât de survivre à la défaite de son parti, mais parce qu'en entendant son collègue Louvet démontrer la nécessité de soulever les départements contre Paris, il avait fini par se rallier à cette opinion et par croire qu'elle résumait ce que commandait le salut de la patrie. Il ne fit donc aucune objection aux conseils d'Angélique.

Et puis, paraître y céder, feindre de vouloir y obéir, c'était abréger ce débat qui n'avait que trop duré et lui faisait perdre un temps précieux. Il fut donc convenu qu'Angélique allait rentrer chez elle, et qu'après la séance de la Convention, Dolissalde viendrait la rejoindre. Ils décideraient alors, d'après les événements qui se seraient accomplis, les résolutions qu'il convenait de prendre.

A ce moment il regarda sa montre. 11 avait une heure devant lui. Il en profita pour détruire les papiers qu'il eût été imprudent de conserver, pour écrire quelques lettres, que, s'il était arrêté, Haristéguy devait faire parvenir à leur destination, et pour donner à celui-ci ses instructions en vue du règlement de certaines affaires relatives au domaine de Saint-Marsans.

A le voir si calme, si maître de soi, si prévoyant et déjà si désintéressé des choses de la vie, Angélique, qui l'écoutait religieusement, ne pouvait se défendre de l'admirer. Ce stoïcisme devant des périls mortels li- ^^

vrait son cœur à des émotions qui la ramenaient peu ^- '

à peu, sinon au regret d'avoir écarté l'amour que lui offrait naguère Dolissalde, du moins à ces incertitudes qui, si souvent, l'avaient assaillie depuis qu'elle s'était engagée envers Rosnière. Elle les comparait l'un à

l'autre et, contrainte de reconnaître que celui qu'elle n'aimait pas l'emportait en grandeur d'âme, en désintéressement, en générosité, sur celui qu'elle aimait, elle se demandait de nouveau si, en préférant le séducteur à l'ami fidèle, elle n'avait pas commis une de ces erreurs qui pèsent éternellement sur l'existence.

Du reste, à quoi bon ces scrupules et ces craintes, alors que sa destinée était irrévocablement fixée? Elle les écartait, mais on eût dit que Dolissalde, par sa conduite, s'obstinait à les faire renaître. C'est ainsi qu'après avoir rappelé à Haristéguy que, par son testament déposé chez un notaire de Saint-Jean de Luz, il restituait à Charlotte les biens de sa famille, il apprit à Angélique qu'il lui léguait à elle le reste de sa fortune. Elle n'eut d'autre réponse que ses larmes et demeura silencieuse, accablée sous le poids des bien* faits qu'elle jugeait immérités.

— Le moment est venu de nous séparer, dit tout à coup Dolissalde. Il s'était approché de la croisée et regardait au dehors, où le jour rayonnait étincelant. La rue avait perdu sa physionomie de guerre. La foule y circulait toujours, mais on n'y voyait plus les bataillons. Ils avaient fini de défiler et occupaient sans doute leurs positions autour des Tuileries. — Dès que je serai sorti, ajouta-t-il, en s'adressant à Angélique, sortez à votre tour et allez m'attendre chez vous sous la garde d'Haristéguy.

Mais, sur un signe d'elle, Haristéguy se récusa :

— Je ne te quitte pas, citoyen représentant. Tu peux avoir besoin de mon bras.

— Il est plus nécessaire à Angélique qu'à moi.

Elle se récriait : elle ne courait aucun danger, n'en redoutait aucun, et ce fut encore un débat qui ne prit

fin que lorsqu'elle eut consenti à se laisser accompagner par le domestique de Dolissalde, un jeune ^SivU sien, vrai gamin de Paris, vigoureux, alerte et passionnément dévoué à son maître. Dolissalde, un peu rassuré pour elle, s'éloigna suivi d'Haristéguy. Bientôt elle-même se mit en route après avoir veillé à la fermeture des croisées et des portes de l'appartement abandonné.

De la rue de Richelieu où habitait Dolissalde à la rue Saint-Honoré, où était situé, aux abords de la place Vendôme, le domicile d'Angélique, il n'y a qu'une courte distance. Mais, pour la franchir, il fallait tra* verser tout un quartier, que le voisinage des Tuileries, théâtre des tragiques événements de cette matinée inoubliable, remplissait d'une foule tumultueuse. Par suite de l'encombrement, Angélique mit une demi» heure pour faire un trajet auquel, en des jours moins troublés, quelques minutes auraient suffi. Plus elle approchait de sa demeure, et plus il devenait difBcile d'avancer. Ce n'était pas trop de la vigueur de son compagnon pour lui frayer un passage. Intelligent, audacieux, il ne craignait ni le bruit, ni les coups; il marchait devant elle, jouant des coudes, se retour*» nant à tout instant pour voir si elle était derrière lui, menaçant du regard les gens qui osaient se plaindre d'avoir été bousculés, ou dévisager de trop près la jolie femme qui le suivait, et dont la toilette élégante se détachait, comme une rose sur des chardons, parmi les costumes plus communs ou même en haillons qut dominaient dans cette cohue.

Enfin, elle atteignit, grâce à lui, la rue Saint-Honoré, non loin de sa maison. Mais là, il fallut parlementer. La rue était gardée; les sentinelles n'y laissaient pé-

178 LA M0N6ÂUTIER.

nétrer personne. Angélique dut recourir à un officier de la garde nationale, se nommer, affirmer que sa demeure n'était qu'à quelques pas de là. Sous tous les régimes et en tous les temps, la beauté jouit de privilèges^ Là grâce charmante d'Angélique eut raison de la consigne et lui ouvrit le chemin dont l'accès était interdit à tant d'autres. Elle s'engagea donc dans la rue qui se déroulait, sous ses yeux, presque déserte eh ce moment, et où elle n'apercevait que quelques groupes de sectionnaires. Sentant les regards attachés sur elle et pressée de s'y soustraire, elle accélérait sa marche, au son déchirant des tambours, du canon et des cloches qui la poursuivait et dominait les clameurs confuses des bataillons rangés autour des Tuileries.

' Brusquement, d'une des rues adjacentes, elle vit déboucher et venir à sa rencontre une troupe de cavaliers en uniforme, gendarmes, dragons, hussards et gardes nationaux, quelques-uns de ceux-ci vêtus de la classique carmagnole et coiffés du bonnet phrygien. A la tête de cette troupe s'avançait seul le général Hanriot. La tête haute et la mine arrogante, démesurément grandi par la manière dont il se tenait en selle et par les plumes tricolores qui tremblaient au sommet de son bicorne orné d'une large cocarde et posé en bataille sur sa grosse tête à cheveux plats, il promenait de tous côtés son regard soupçonneux et dur.

Une inquiétude douloureuse s'empara d'Angélique. Elle se rappelait les pressantes assiduités d'Hanriot dans les coulisses de l'Opéra, ses hommages impertinents, l'insultante persévérance qu'à l'exemple de Chaumette, d'Hébert, d'autres encore, il mettait à l'accabler de ses galants propos. S'il allait la reconnaître !

LA MONGAUTIER; J79

£t comment espérer qu'il ne la reconnattrait pas^ puisqu'elle-même l'avait reconnu ? Elle en tremblait de peur, souhaitant que le soi s'ouvrit sous elle, cherchant en vain un abri sur la route où fatalement ils allaient se rencontrer.

— Metsrtoi devant moi t ordonna-t-elle au domotique de Dolissalde en se jetant contre un mur. I

Il obéit, étonné, sans comprendre. Elle reprit :

— Si Hanriot me voit, je suis perdue.

— Perdue I Perdue I murmura le brave garçon; pas si vitet Que seulement il te menace^ citoyenne, et je lui casse la tête.

De la main, il caressait fiévreusement la crosse d'un pistolet caché sous son habit.

— Ce n'est pas de ses menaces que j'ai peurt sour pira Angélique.

. A ce moment, Hanriot arrivait près d'elle, et quoi<qu'elle se dissimulât derrière son compagnon, il la découvrit. Il arrêta vivement son cheval, puis le poussa de son côté, en disant :

— Mais, si je ne me trompe, c'est la citoyenne Mongautier. Eh ! oui, c'est bien elle ! Te voilà donc revenue parmi nous, belle fugitive! On te regrettait à l'Opéra. Nous serons heureux d'y fêter ton retour. Mais comment t'exposes-tu aux dangers dont sont semées les rues en une journée pareille ?

— Je rentre dans ma demeure, tout près d'ici> général,, répondit Angélique, contrainte de paraître ilattée et touchée par les paroles qui venaient de lui être adressées.

. -r- Hâ,te.-to.i donc, reprit Hanript. Peut.-être, tout à l'heure, ne fera-t-il pas bon battre le pavé, si les scélérats de la .Convention s'avisaient de résister auxvo-

tse LA MONGÂUTIER.

lontés du peuple, car je suis résolu à noyer dans leur sang toute tentative de révolte, à les exterminer jusqu'au dernier, eux et quiconque prendrait leur défense. Je serais désolé qu'il t'arrivât malheur, divine Mpngautier. Rentre et abstiens-toi de sortir avant que fes acclamations populaires aient annoncé aux patriotes la chute du parti des traîtres.

— Merci, général, dit Angélique en le saluant; je suivrai ton conseil.

Elle allait continuer sa route. Mais il la retint, et baissant la voix :

— Un mot encore, citoyenne, fit-il. Tu sais que depuis que je te connais, tu fus l'objet de mon culte. Ton absence n'a pas éteint mes feux ni refroidi l'admiration que j'ai vouée à tes charmes. Les désirs que tu devinas quand tu daignais m'accueillir ne sont pas assouvis, et je brûle de te les exprimer encore. Ce soir, après la bataille, quand, victorieux des ennemis de la patrie, je les aurai livrés à la justice du peuple, daigneras-tu me recevoir et me permettre de déposer à tes pieds, comme un hommage à ton talent d'artiste et à ta beauté de femme, les lauriers que j'aurai cueillis dans le champ de Bellone ?

Terrifiée par ce discours où, sous la grâce affectée des mots, se dissimulait à peine la brutalité des convoitises, et qui, dans une telle bouche, prenait la physionomie d'une impérieuse mise en demeure à laquelle il fallait obéir sous peine de mort, Angélique, le cœur oppressé par l'angoisse, ne savait que répondre. Le consentement qui tomba de ses lèvres blômies par l'effroi lui fut arraché. Elle le formula d'une voix brisée.

— ■ Je suis à tes ordres, citoyen général.

— A ce soir donc, dit-il.

Ses jambes robustes serrèrent les flancs de son cheval qui partit au trot. Son escorte le suivit, et, dans un cliquetis d'armes et de fers, enveloppée d'un flot de poussière, passa rapidement devant Angélique. Elle rentra chez elle, atterrée par cette rencontre fatale. Qu'allait-elle faire maintenant? Comment échapperaitelle, pauvre hirondelle éperdue, au vautour qui la guettait? Sur qui s'appuyer dans ce péril? A qui recourir pour se défendre? Elle ne pouvait compter que sur son vieux protecteur, le docteur Desroches, et dès qu'elle se fut réinstallée tant bien que mal dans sa demeure délaissée depuis plusieurs semaines, et d'où elle était de nouveau condamnée à s'enfuir, elle envoya chercher ce Adèle ami. Mais, hélas î elle ne devait pas le revoir. Le domestique qu'elle avait mis à sa recherche ne tarda pas à revenir, apportant une réponse qui la consterna. Dénoncé au Comité de salut public, et prévenu d'avoir correspondu avec des émigrés, — accusation odieuse qui travestissait un noble bienfait, — le docteur Desroches, malgré son âge, sa renommée, sa science, avait été arrêté et jeté à la Force. A cette nouvelle qui comblait la mesure de ses infortunes, Angélique fondit en larmes. Elle savait qu'en ces temps affreux et terribles, la prison, presque toujours, conduisait à l'échafaud.

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