SUITE DU PRÉCÉDENT
Vers dix heures, ce matin-là, tout autour du palais des Tuileries, dans le jardin, sur la place du Carrousel, dans les rues par lesquelles on y accédait, une foule immense attendait la fin des débats de la Convention, impatiente de savoir si l'Assemblée allait enfin consentir à décréter l'arrestation des vingt-deux Girondins dont la Commune et les clubs, à l'instigation deMarat, lui demandaient la tète.
En prévision d'un refus possible, quoique improbable, le général Hanriot avait reçu Tordre d'envahir la salle où siégeaient les représentants, et d'arracher à leurs bancs les coupables pour les livrer à la justice du peuple. Cet ordre qui répondait si bien à ses farouches instincts d'anarchiste, il se tenait prêt à l'exécuter, et quatre-vingtmille hommes étaient là, disposés à lui obéir. Ils campaient sur le Carrousel avec, au milieu d'eux, leurs canons, mèche allumée, tandis que dans le jardin stationnaient, silencieux, l'arme au pied, moins nombreux et moins formidablement armés, les gardes des sections du Palais-Royal, des Gardes françaises et des Filles Saint-Thomas, les seules qui eussent paru vouloir prendre parti pour la Convention.
A travers les rangs de ces troupes improvisées, circulait une populace innombrable et tumultueuse, où les femmes dominaient. C'était, dans un déchaînement de récriminations ardentes, d'injurieuses menaces et de cris de fauves, un incessant va-et-vient dont les
remous de plus en plus violents forçaient peu à peu l'enceinte du palais, ébranlaient les portes de la salle des séances, semblaient vouloir les renverser, et où se manifestait l'impatience que causait aux énergumènes, comme à ceux qui les avaient mis en mouvement, la longueur des débats. Une lumière grisâtre tombant d'un ciel chargé de nuages éclairait ces scènes, en assombrissaitla physionomie sinistre, encore accentuée par la générale qui battait dans les rues, le canon d'alarme et le tocsin.
Dans la salle, le spectacle n'était pas moins tragique.
Haristéguy, après avoir quitté Dolissalde aux portes du palais où ils devaient se retrouver à l'issue de la séance, était parvenu à s'introduire dans une des tribunes publiques, pleine de gens à mine patibulaire pour la plupart, venus là afin d'appuyer de leurs applaudissements et de leurs cris les motions violentes et sanguinaires annoncées à l'avance pour cette journée. Son air étranger, ses allures de paysan, son béret basque, lui avaient servi de passeport. On s'était pressé pour faire une petite place à ce nouveau venu, et s'effaçant dans un coin de la loge, il dévorait des yeux la salle profonde et bruyante, théâtre d'un drame saisissant où l'on devinait déjà l'apparition de la guillotine, réservée pour le dénouement.
Ne connaissant aucun des acteurs, il eut d'abord quelque peine à comprendre ce qui se passait. Mais un de ses voisins, un petit vieux de figure avenante et décemment vêtu qu'il osa questionner, lui répondit de si bonne grâce, qu'il ne tarda pas à en savoir autant que lui. Cet homme aimable lui fit remarquer que les hancs de la Gironde étaient presque vides, les représentants suspects ayant en grand nombre considéré
comme prudent de ne pas attendre pour s'enfuir que la sentence qu'on leur prédisait fût rendue. Seuls, Vergniaud, Isnard, Barbaroux, Fauchet, Dolissalde et quelques autres avaient eu le courage de braver le poignard des assassins.
Au début de la séance, on sembla ne pas vouloir s'occuper d'eux. Un personnage, que le voisin d'Haristéguy lui dit être un membre du Comité de salut public, monta à la tribune et y lut plusieurs dépêches. La Convention apprit ainsi coup sur coup d'effroyables nouvelles : des échecs aux frontières du Rhin; une victoire remportée par les Vendéens sur les armées de la République; un soulèvement des royalistes du Midi; une insurrection à Lyon où le parti girondin, secondé par les séides de la royauté, avait abattu la municipalité et arraché de ses mains le pouvoir. Dans la salle comme dans les loges, ces révélations excitaient des gémissements, des cris de fureur contre les Girondins qu'on se plaisait à rendre responsables des malheurs de la patrie.
Cette émotion n'était pas encore apaisée, lorsque Haristéguy vit surgir à la tribune un homme aux traits amaigris et aux yeux étincelants, dont les vêtements noirs avivaient encore la pâleur. Des clameurs le saluèrent. De son regard hautain et dédaigneux, il les dominait, aussi calme en apparence que s'il n'eût pas eu devant soi ces centaines de visages où se lisait l'impérieux désir de le voir tomber foudroyé.
— Qui estcelui-là?demanda Haristéguy à son voisin.
— Lanjuinais, un Breton, brave parmi les braves, l'ami des Girondins, leur défenseur, quoiqu'il ne partage pas leurs idées et qu'il tienne pour la royauté. Écoute-le, citoyen.
Lanjuinais parlait. Sa bouche mâchait les mots comme s'ils eussent été du fer; il protestait avec véhémence contre le despotisme de la Commune; il le flétrissait; il réclamait de la Convention la répression impitoyable de la criminelle révolte tentée contre son autorité. Ce langage d'une incomparable audace exaspérait la Montagne.
«— Voilà Marat qui rage ! reprit le voisin d'Haristéguy .
— MaratI Où est-il?
— Là, au plus haut du banc de gauche.
Il désignait un être hideux, aux cheveux plats, au teint blême, aux yeux injectés de sang, la chemise ouverte sur sa poitrine velue, l'habit râpé, et qui tempêtait et réclamait en gesticulant.
— Robespierre est plus calme au moins en surface, continua le voisin. Quant à Danton, il a mis sur son affreuse figure un masque d'impassibilité. Qui sait ce que cache ce masque ?
Haristéguy se pencha pour mieux voir ces redoutables personnages. Le visage de Robespierre, en lame de couteau et d'expression perfide, l'impressionnait plus terriblement que la laideur de Danton, où se révélaient des passions, capables de tous les forfaits, mais non des haines. Sourd aux menaces de la Montagne, aux huées des spectateurs entassés dans les loges, Lanjuinais poursuivait inexorablement sa harangue, faisait honte à la Convention de son inertie.
A ce moment, un gros homme, le teint enflammé par la fureur, vint jusque sous la tribune l'insulter et lui cria :
— Descends, ou je vais t'assommer.
— L'ancien boucher Legendre, qui manifeste, glissa le voisin dans l'oreille d'Haristéguy.
Lanjuinais haussa les épaules^ et, superbe d'indifférence et de mépris, il répliqua :
— Fais d'abord décréter que je suis bœuf.
A cette allusion à son métier passé, Legendre, un pistolet à la main, et suivi de quelques fanatiques, se jeta sur Lanjuinais. Des représentants de la Droite, armés aussi, s'élancèrent au secours de leur ami, et, tandis que, le pistolet de Legendre sur la poitrine, il se cramponnait à la tribune, un combat s'engagea dans l'hémicycle.
Le président se couvrit.
— C'en est fait de la liberté si ces désordres continuent, gémit-il.
A sa voix, les combattants se dispersèrent. Lanjuinais put continuer son discours héroïque, qu'il mena jusqu'au bout, en dépit des manifestations de violence qui l'interrompaient à chaque instant.
Comme il l'achevait, on annonça une députation des autorités révolutionnaires de Paris. La Convention décida que les délégués seraient admis à la barre. Ils entrèrent, précédés des huissiers qui étaient allés à leur rencontre. Haristéguy s'était attendu à voir des gens en uniforme et portant des insignes de leur dignité. Il resta stupéfait en constatant, d'après leur costume, qu'ils appartenaient en partie aux plus basses classes. Quelques-uns étaient coiffés du bonnet phrygien et vêtus de la carmagnole. Les autres avaient l'air d'artisans. Ils venaient présenter une pétition réclamant l'arrestation des vingt-deux Girondins. Celui qui portait la parole se plaignit avec arrogance de ce que la Convention se jouait des volontés du peuple de Paris. Dans le bruit des applaudissements, il s'écria :
— Les crimes des factieux de la Convention nous
sont connus. Sauvez-nous, ou nous allons nous sauver nous-mêmes.
Devant cette brutale mise en demeure, les représentants se résignèrent à subir l'outrage qu'on leur infligeait. Après un nouveau débat qui ne fut qu'un acte d'accusation contre les Girondins, à peine interrompu par les rares et timides observations de leurs défenseurs, le renvoi de la pétition au Comité de salut public fut ordonné, et, tandis que les membres du Comité se réunissaient pour rédiger en hâte un rapport sur les conclusions duquel on se prononcerait, là séance se continua dans un indescriptible tumulte. Un Montagnard, Levasseur, en un réquisitoire emphatique, achevait d'écraser les représentants que son parti avait résolu d'offrir au peuple en holocauste.
Haristéguy, qui tremblait pour Dolissalde^ recourut encore à son voisin.
— Que va décider le Comité? lui demanda-t-il.
— Il n'était que trop aisé de le prévoir. C'en est fait des Girondins. Déjà Marat applaudit à leur chute.
Haristéguy suivit du regard V « Ami du peuple ». Marat parcourait les bancs de la Plaine dont le vote aurait pu sauver encore les suspects; il exhortait les indécis, menaçait les timides en les menaçant de vengeances futures s'ils cédaient à la pitié, et, comme il les sentait paralysés par la terreur, une joie haineuse brillait dans ses yeux. Robespierre tenait les siens baissés. On eût dit que, moins cynique que Marat^ il craignait d'y laisser lire les sentiments dont était agitée son âme.
Soudain, Danton rentra. Il faisait parti du Comité de salut public. Son retour annonçait la fin de la délibération. Haristéguy essaya de pressentir, en scrutant
son visage, la décision qui venait d'être prise. Mais Danton restait impénétrable. Silencieux et sombre, il gagna son banc. Toute son attitude témoignait de la volonté de ne pas parler. Voulait-il la mort des Girondins contre lesquels il avait naguère accumulé tant de reproches, ou seulement leur déchéance? Songeait-il à tenter un suprême effort pour éloigner d'eux Téchafaud? Nul n'aurait pu l'affirmer.
Derrière lui, vint Barère, rapporteur du redoutable Comité, suivi de ses collègues. Il alla tout droit vers la tribune, et Levasseur descendit pour lui laisser la place. Le tumulte aussitôt s'apaisa, et il lut son rapport, longue énumération des prétendus crimes des Girondins. Ses auditeurs s'attendaient, en l'écoutant, à quelque arrêt terrible. Mais, pour conclure, il déclara que par respect pour la Convention, le Comité refusait d'ordonner l'arrestation des représentants accusés, et se contentait, pour ramener la paix dans la République, de faire appel à leur patriotisme et de leur demander de se suspendre volontairement de leurs fonctions. C'était peut-être le salut qu'il leur apportait.
Haristéguy dirigeait ses yeux sur Dolissalde. Comme la plupart de ses collègues, Dolissalde protestait. Debout à son banc, pâle, résolu, il refusait énergiquement sa démission, à l'exemple de Lanjuinais, de Vergniaud et de Barbaroux. Avec eux, de la voix et du geste, il bravait les imprécations déchaînées par ce refus, et peut-être cette mâle intrépidité allait-elle avoir pour effet de rendre courage à la majorité de la Convention qui ne voulait pas la mort des Girondins et de les sauver, lorsque, dans la loge où se tenait Haristéguy, parmi les sans-culottes et les tricoteuses qui suivaient, en vociférant, ces dramatiques débats,
un cri : « Aux armes! » retentit, répété parla foule.
— Aux armes! fit à son tour le voisin d'Haristéguy. £n une minute, la loge se vida. Les gens armés qui
la remplissaient se précipitaient^ les uns au dehors pour s'associer à Témeute ou peut-être pour la fuir, les autres dans la salle où toute une foule tombait, grappe vivante, des tribunes abandonnées, et qui fut envahie en un clin d'œil. La Convention perdait jusqu'au pouvoir de délibérer.
Sans savoir comment cela s'était fait, Haristéguy se trouva tout à coup sur les bancs des représentants, séparé de Dolissalde qu'il eût voulu rejoindre, par la foule qui grossissait. Il chercha son voisin de tout à l'heure. Celui-ci avait disparu. Haristéguy s'adossa au mur et demeura là, tentant d'y voir clair dans cette tempête terrifiante.
La Convention, en cet instant, semblait enfin unanime à comprendre que, sous prétexte d'obtenir qu'elle livrât les Girondins, les autorités révolutionnaires de Paris préparaient son asservissement. Le spectacle de son asile violé par l'insurrection et de ses portes gardées par les soldats d'Hanriot, la certitude qu'on la tenait prisonnière, parurent ranimer sa dignité expirante. Des protestations s'élevèrent. Celles de Danton dominèrent toutes les autres. Haristéguy se préparait à y applaudir, lorsque, à côté de lui, une voix murmura :
— Comédie abominable, jouée par les meneurs pour consommer plus sûrement la perte des Girondins, sans avoir l'air de les sacrifier.
n se retourna et reconnut son voisin de tribune qui se perdait dans les groupes en lui envoyant de loin un adieu muet. H se demandait de nouveau qui était ce prophète. Mais la parole du président Hérault de
Séchelles ramena son attention sur l'épisode qui se déroulait soufe ses yeux. Le président invitait un garde à aller chercher le général Hanriot à qui il voulait donner l'ordre de se retirer, lui et ses troupes. Le garde sortit et revint presque aussitôt. Hanriot refusait d'obéir. Sa rébellion provoqua quelques cris décolère. Barère y coupa court en conseillant à la Convention d'aller s'assurer par elle-même, en se rendant en corps au milieu du peuple armé, qu'elle n'avait rien à redouter de lui. Dupe ou complice, le président, sans consulter l'assemblée, descendit du fauteuil, allant vers la porte, suivi par la presque totalité de ses collègues. Les Girondins présents se joignirent au cortège et Dolissalde avec eux.
A l'improviste, comme il allait franchir le seuil de la salle, Haristéguy put arriver près de lui.
— Où donc étais-tu? demanda Dolissalde.
— J'étais dans une tribune d'où j'ai vu se préparer le complot qui s'exécute en ce moment.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire que c'est Marat qui a organisé cette comédie, que Barère est son complice, et qu'en conduisant la Convention au milieu des insurgés, il veut lui prouver qu'elle est captive et ne cessera de l'être que lorsqu'elle aura décrété l'arrestation des Girondins.
— Tout est possible, fit Dolissalde avec indifférence.
— Oui, tout, reprit Haristéguy, même ton salut, malgré tant de périls que tu eusses mieux fait de ne pas affronter. Maintenant, je vais rester près de toi et je te supplie de seconder les efforts que je ferai pour assurer ta fuite.
— Je ne veux pas me séparer de mes amis, déclara Dolissalde,
— Es-tu sûr qu'ils ne vont pas chercher à se sauver? Combien étiez-vous sur vos bancs,, durant cette séance d'enfer? Ne défie pas le destin. Tu as assez fait pour ta patrie, pour l'honneur de ton parti. Ne songe plus qu'à préserver ta tête, qu'à te conserver pour prendre ta revanche et défendre la République contre les tyrans.
Dolissalde ne put répliquer. La longue colonne des représentants se mettait en marche à la suite du président. Quand du pavillon de l'Horloge, elle déboucha sur la place du Carrousel, une clameur formidable la salua : « Vive la Convention I A bas les Girondins ! Livrez les vingt-deux! » Ces cris se mêlaient, proférés par cent mille bouches, exprimant tous également, quoique divers, une même menace, ces sentiments de colère et de défiance que la perfidie des Jacobins avait excités et déchaînés dans cette multitude. Vers le milieu du Carrousel, dans toute sa largeur, les canons étaient rangés, tournés contre les Tuileries. De distance en distance, sur des grils, les servants faisaient rougir des boulets. En arrière, des fusils et des piques brillaient, portés par les sectionnaires dont les lignes s'étendaient sur plusieurs rangs comme un mur épais et vivant. Au delà de ces bataillons, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, elle embrassait un océan de tètes humaines.
Dans l'espace vide, entre les canons et le palais, caracolait l'état-major d'Hanriot, et lui-même, empanaché, le sabre au poing, le visage embrasé de la pourpre de son sang qui affluait à ses joues, demeurait immobile en face de la large porte qui venait de s'ouvrir devant les représentants du peuple. Il fit un signe, les sentinelles présentèrent les armes, et les tambours
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battirent aux champs. Hérault de Séchelles s'avança vers lui.
— Que veut le peuple? dit-il d'un accent de reproche. La Convention ne s'occupe que de son bonheur.
Hanriot se redressa sur sa selle et d'une voix insolente :
— Le peuple a assez de belles phrases, fit-il. Il entend qu'on lui livre les coupables. Retournez à votre poste. Vous ne sortirez pas que vous ne les ayez livrés.
Hérault de Séchelles feignit l'indignation. S'adressant aux soldats qui entouraient Hanriot :
— Saisissez ce rebelle, ordonna-t-il.
Les soldats restèrent immobiles. Hanriot, levant d'une main son sabre et faisant de l'autre reculer son cheval, tonnait :
— Canonniers, à vos pièces !
L'ordre brutal donné par cet ancien valet fut répété par les officiers de son escorte. C'était fini; la Convention outragée et vaincue n'avait qu'à subir l'outrage. Docilement, Hérault de Séchelles tourna les talons, revint sous la voûte du pavillon qu'il traversa et entra dans le jardin. Là, se trouvaient, à l'extrémité de la grande allée, les trois sections fidèles. Leur attitude, leurs gestes témoignaient de leur volonté de défendre la Convention. C'est vers eux que Hérault de Séchelles et son cortège se dirigèrent. Mais, à mi-chemin, un des bataillons insurgés sortit des massifs et somma les représentants de rétrograder. Comme ils hésitaient, apparut Marat qu'entourait une bande de sans-culottes. D'un ton goguenard et impérieux, il conseilla à la Convention de rentrer dans la salie de ses séances pour délibérer et, la Convention, terrorisée, céda sans protester.
LA M0N6AUTIER. 193
Durant ces incidents, Haristéguy n'avait pas quitté Dolissalde. Il marchait dans son ombre et veillait sur lui. Quand il le vit^ prêt à imiter ses collègues, il le retint.
— Ne rentre pas dans cette fournaise, supplia-t-il. Tu n'en sortirais que des chaînes aux mains. Dolissalde ne savait que résoudre, Haristéguy ajouta : — N'estil pas aisé de deviner ce qui va se passer? La Conveation va décréter l'arrestation des Girondins. De grâce, n'affronte pas la mort. Garde-toi pour des jours meilleurs.
• Dolissalde ne résistait plus à cet appel d'un dévouement clairvoyant.
— Soit, jet'obéis, fit-il. Mais comment échapper?
— Viens, répliqua Haristéguy en l'entraînant parmi la foule, tandis que la colonne des représentants rentrait dans le palais. Dépouille ton écharpe, conseilla-t-il, elle te ferait reconnaître.
Dolissalde obéit, dénoua l'écharpe et la laissa tomber sur le sol où elle disparut sous les pieds innombrables qui foulaient le jardin. Haristéguy s'efforçait d'atteindre la terrasse du bord de l'eau, d'où la foule s'était éloignée pour suivre les représentants, et où ne restaient plus que quelques groupes de sectionnaires.
— Où me conduis-tu? dit Dolissalde.
— Vers la liberté.
— Elle nous fuit, hélas î Tu ne me sauveras pas.
— Que sait-on? J'ai mon pistolet, tu as le tien.
— Oui, je l'ai, mais à quoi bon? Regarde, toutes les issues du jardin sont gardées.
C'était vrai. Partout les sections révoltées avaient fait reculer les sections fidèles. Sur quelques points même les unes et les autres fraternisaient ensemble.
— Nous avons la ressource de franchir le parapet de la terrasse et de sauter sur le quai, observa Haristéguy.
Il semblait, en effet, que ce fût facile, car, de loin, on pouvait croire que, sur la terrasse, la circulation était libre. Mais, comme ils y arrivaient, entre eux et le pararapet, se dressa un factionnaire.
— On ne passe pas! cria-t-il.
Avant qu'ils eussent pu protester, ils furent enveloppés d'un cordon de soldats accourus à la voix de leur camarade.
— Faites-nous place, ordonna impérieusement Haristéguy.
— File si tu veux, bonhomme, lui répondit un officier. Quant au citoyen Dolissalde, car c'est bien lui, qu'il retourne auprès de ses collègues. Il n'a pas le droit de se dérober à la volonté du peuple.
Les deux fugitifs échangèrent un regard désespéré. Le cordon se resserrait autour d'eux ; ils étaient perdus. Mais, à l'improviste, un nouveau venu, vêtu de l'uniforme des gardes nationaux, se frayait une route au plus épais du groupe. Il avait un pistolet dans chaque main, et si redoutable était son attitude, si violente la poussée de son corps robuste que nul ne tenta de s'opposer à son élan, et qu'en une minute il eut fait le vide autour de Dolissalde et d'Haristéguy.
— Depuis quand barre-t-on la route à un représentant du peuple? demanda-t-il, brandissant ses armes, comme prêt à s'en servir.
— C'est un factieux, un ennemi de la République, lui répliqua-t-on.
— Le marquis de Rosnière ! murmura Haristéguy à l'oreille de Dolissalde.
— D'où sort-il? se demandait Dolissalde stupéfait.
— Factieux ou non, reprit Rosnière, il passera, et je vous.déclare, citoyens, que je casse la tête au premier de vous qui fera mine de le retenir, sans compter que nous sommes trois et tous trois armés.
Il avait vu ses compagnons tirer de leur ceinture le pistolet qu'ils y avaient caché. Il les poussa contre le parapet. De là, comme dans une vision rapide, ils aperçurent la ligne des quais toute noire de foule et à leurs pieds, au bas de la terrasse, des gens àqui leurs cris et leurs gestes révélaient le danger qu'ils fuyaient et qui les appelaient.
— Libres! fit joyeusement Haristéguy.
Il franchit d'un bond le parapet, imité par Dolissalde qui s'élança en criant :
— Vive la République !
Alors, Rosnière, comme se parlant à lui-même, dit à haute voix :
— Saute, marquis I
Et poursuivi par les exclamations furibondes des sectionnaires, salué par les encouragements d'une multitude qu'électrisaient son audace et celle de ses compagnons, il sauta. Cent bras s'étaient tendus pour recevoir les fugitifs. Comme obéissant à un mot d'ordre, la foule s'écartait devant eux. Ils se furent bientôt perdus dans les flots tumultueux oti les Girondins comptaient, sans doute, d'ardents ennemis, mais où l'intrépidité de trois hommes de cœur, ranimant par la force de l'exemple le courage des opprimés, venait d'éteindre, pour un moment, ou tout au moins de rendre impuissante la haine des oppresseurs, à l'heure même où la Convention, dominée par l'effroi, proscrivait les Girondins et décrétait qu'ils seraient gardés à vue chez eux.
Maintenant, les fugitifs protégés par l'uniforme de Rosnière s'en allaient aussi vite qu'ils le pouvaient, le long des quais, vers la place de la Révolution. Dès qu'ils avaient pu échanger quelques mots, Dolissalde s'était rapproché du marquis pour le remercier. Mais Rosnière le prévint.
— De grâce, monsieur. Vous ne me devez rien. Vous n'avez pas contracté une dette envers moi; j'ai acquitté pelle que j'avais contractée envers vous.
— Mais, pour vous être trouvé là avec tant d'à-propos, il a fallu que vous m'ayez suivi.
— Depuis trois jours, sous cet uniforme que j'ai endossé pour me mieux cacher, je rôde autour de la Convention, avoua Rosnière.
— Quelle imprudence ! Vous pouviez être reconnu.
— Par qui? Qui se souvient de moi? Depuis un mois, j'ai circulé librement dans Paris, sans courir aucun danger, sans éveiller un soupçon. Je me suis mêlé aux Jacobins; j'ai hurlé avec eux; ils me croient un des leurs. Je sentais venir le moment où vous auriez besoin de moi, et je me suis attaché à vos pas. Vous m'aviez sauvé; je voulais vous sauver à mon tour.
— Je n'oublierai jamais votre dévouement, répondit Dolissalde en lui serrant furtivement la main.
— Oubliez-le, au contraire; c'est un prêté rendu, et nous n'en sommes pas moins ennemis. Souhaitez-vous que je vous accompagne jusqu'à votre porte?
— Le citoyen Dolissalde ne peut rentrer dans sa maison, fit vivement Haristéguy.
— Il est probable, en effet, que la Commune va chercher à m'arrêter, observa Dolissalde. Aller chez moi, ce serait me livrer. Mais la citoyenne Mongautier m'offre provisoirement un asile.
LA MONGAUTIER. 19T
— Elle est à Paris I s'écria Rosnière.
— Arrivée d'hier avec Haristéguy qui pourra vous dire qu'elle n'est venue qu'afin de savoir si vous étiez sain et sauf.
Cette déclaration bouleversa le marquis.
— C'est pour moi qu'elle a fait un si long voyage, qu'elle s'est exposée aux dangers de la route, à ceux qui l'attendaient à chaque pas dans Paris !
— Pour qui serait-ce donc, si ce n'est pour vous? répondit Dolissalde avec mélancolie. Heureuse d'avoir appris que vous vivez, elle ne le sera pas moins devons revoir.
— Dois-je donc me présenter chez elle?
— Vous le devez, monsieur, dit Haristéguy. Peutêtre, comme nous, aura-t-eile besoin de votre protection.
— Alors je lie mon sort au vôtre et au sien.
Tout en parlant, ils contournaient le jardin des Tuileries, traversaient la place de la Révolution, et parmi la foule qui attendait, impatiente et anxieuse, le vote des représentants, ils atteignaient enfin la rue Saint-Honoré. En y entrant, Haristéguy montra de loin à Rosnière la maison où habitait Angélique. De plus en plus ému, Rosnière hâta le pas. Il entraînait ses compagnons, plus impatient de revoir l'adorable créature à laquelle il devait d'être vivant, qu'ils n'étaient euxmêmes pressés de trouver un asile où ils fussent en sûreté.
Consternée par la nouvelle de l'arrestation du docteur Desroches, épouvantée par les flatteries d'Hanriot, par ses hommages gros de menaces, et résolue à ne pas attendre sa visite, Angélique, en rentrant chez elle, n'avait fait ouvrir qu'une pièce de son appartement.
Elle était restée là, aux aguets, prête à s'enfuir à la première alerte. Secouée par une impatience fiévreuse, elle arpentait, inquiète et fébrile, cette pièce où elle ne se sentait plus en sûreté, s'approchait à tout instant de la croisée qui prenait jour sur la rue Saint-Honoré et regardait, à travers les vitres, le spectacle alarmant du dehors.
La rue, que gardaient le matin les bandes de la Commune, avait été rendue à la circulation. Par cette voie, passait la foule qui se portait sur les Tuileries ou qui en revenait. De ses yeux qu'aveuglaient des larmes de terreur et d'angoisse, Angélique fouillait cette foule bruyante, y cherchait Dolissalde et Haristéguy, qui, seuls, à défaut de Desroches incarcéré, pouvaient la protéger contre les entreprises d'Hanriot. Puis, lasse de les attendre, elle allait se jeter dans un fauteuil, au fond de la chambre, demeurait à cette place jusqu'à ce que l'impatience l'en chassât. Elle revenait alors vers la fenêtre, cherchait de nouveau ses fidèles amis dans l'interminable défilé des passants, et s'alarmait de la prolongation de leur absence.
Les heures s'étaient écoulées dans cette torture. Elle ne savait rien des péripéties du drame pathétique qui se déroulait si près d'elle, et ne devinait qu'il n'était par terminé que parce que le canon d'alarme grondait encore, et que le tocsin sonnait toujours. Elle en souhaitait et en redoutait la fin, et, dans les rumeurs qui montaient jusqu'à elle, elle essayait de surprendre des mots qui lui apprendraient s'il s'était déjà dénoué, et comment. Tandis que, le front appuyé aux vitres, elle écoutait ces rumeurs, une vision tout à coup prit corps devant elle et la fit tressaillir. Son étonnement et son émoi se traduisirent en un cri d'allégresse et en actions
de grâces, qui tombaient de ses lèvres. Dans les groupes qui se succédaient sur le pavé, elle venait d'apercevoir, sous un béret en laine brune qui lui était familier, la grosse tête d'Haristéguy, et, tout à côté, le fin visage de Dolissalde, sur lequel les ailes du chapeau, rabattues à dessein, répandaient une ombre protectrice.
Mais ce qui la bouleversait et lui avait arraché cette exclamation joyeuse, c'est que ses deux amis n'étaient pas seuls. Un garde national, jeune, hautain^ superbe, marchait entre eux, les tenant l'un et l'autre par le bras comme s'il eût craint de les perdre dans la cohue qui les poussait et les entraînait. C'est vers lui que vola le cœur d'Angélique.
— Rosnière ! murmura-t-elle. Seigneur miséricordieux qui me le ramenez, soyez béni!
Anxieuse et troublée, elle observait les trois hommes, sans songer seulement à se demander où et dans quelles circonstances ils s'étaient rencontrés. Au reste, que lui importait de le savoir, puisque Rosnière lui était rendu? Maintenant Hanriot ne lui faisait plus peur. Pour se garder contre lui, n'allait-elle pas avoir sous la main le noble chevalier dont elle connaissait la vaillance? Elle le vit s'arrêter devant la maison et y entrer avec ses compagnons. Alors elle ne se contint plus. L'élan de sa joie la précipita au seuil de son appartement pour y recevoir les nouveaux venus; elle ouvrit la porte et resta sur le palier, toute tremblante de son bonheur reconquis, suivant de si près tant de poignantes anxiétés, et écoutant, sur les marches de l'escalier, des pas qui montaient et se rapprochaient.
Quand Rosnière fut devant elle, elle était en proie à un si grand trouble qu'elle ne put que murmurer :
— Vous! Vous!
D'un mouvement passionné, il lui prit la main qu'il toucha de ses lèvres, et de nouveau, comme lorsque pour la première fois, au château de Saint-Marsans, elle en avait subi le contact brûlant, elle se sentit enveloppée d'un amour puissant qui l'enivrait.
— Si vous avez pour moi quelque affection, lui dit alors Dolissalde, remerciez M. de Rosnière, car c'est à lui que je dois d'être libre. Il s'est trouvé là tout à point pour m'empècherde partager le sort de mes malheureux amis.
Ils rentraient tous ensemble dans l'appartement, et Dolissalde continuait à prodiguer au marquis les témoignages de sa gratitude. Celui-ci les arrêta :
•^ Ne songez plus à me remercier d'une action qui m'a porté bonheur, dit-il. J'ai retrouvé Mlle Mongautier; je suis payé. Et puis, nous avons à pourvoir àdes nécessités plus urgentes. Il s'agit de vous soustraire aux poursuites qu'on ne manquera pas d'exercer contre vous.
— On ne songera pas à venir me chercher ici, objecta Dolissalde. J'v puis rester quelques jours sans danger, et y attendre en repos la possibilité de quitter Paris.
— Vous vous trompez, Dolissalde, s'écria Angélique. Cette maison n'est plus sûre ni pour vous, ni pour moi.
Et brièvement, elle racontait sa rencontre avec Hanriot; elle répétait les doucereuses paroles de ce redoutable adorateur. Sans doute, il allait venir, puisqu'il s'était annoncé pour le soir.
— Le bandit! menaça Rosnière. S'il entre ici, moi présent, il n'en sortira pas vivant.
Haristéguy jeta de l'eau froide sur cette irritation.
— Mieux vaut le fuir que le tuer, dit-il. Un meurtre
attirerait la foudre sur nous. Partons, et que lorsqu'il se présentera, il ne trouve plus personne.
— Mais où aller? demanda Dolissalde. Où trouver un refuge? Quel homme serait assez courageux pour recevoir des proscrits? Et nous nesommesplusquedes proscrits, M. de Rosnière et moi, ajouta-t-il tristement.
— Ce n'est pas là ce qui m'inquiète, répondit Rosnière, et si nous étions seuls tous deux, je ne redouterais pas les scélérats. Je sais où trouver un refuge. Mais il m'en coûte d'exposer Mlle Mongautier aux émotions et aux souffrances d'une Vie de fugitif.
— Je ne les redoute pas, dit Angéliq^ue. Avec vous, je puis braver tous les périls.
— Ne serait-il pas plus simple de sortir de Paris et de retourner à Saint-Marsans? reprit Haristéguy. Parmi ses compatriotes, le citoyen Dolissalde serait en sûreté. Peut-être même se lèveraient-ils à sa voix pour venir châtier les Parisiens insurgés.
— Je crois qu'ils m'entendraient en effet, répondit Dolissalde. Comme la plupart des Français, ils sont las du joug des tyrans qui oppriment la Convention. Mais comment sortir de Paris?
— La citoyenne a un passeport en règle, répliqua Haristéguy; j'en ai un aussi.
Dolissalde fit remarquer que le sien ne pouvait plus lui servir, et que s'il osait l'exhiber, il serait arrêté.
— Qu'à cela ne tienne, dit Rosnière. Que Mlle Mongautier parte avec Haristéguy. Quant à nous, continuat-il en regardant Dolissalde, nous aurons bientôt trouvé le moyen de les rejoindre.
A ces mots, Angélique se récria :
— Je ne veux pas partir sans vous, déclara-t-elle. Nous partirons tous ensemble, ou je ne partirai pas.
Ce n'était pas une vaine parole. Le formel engagement qu'elle prenait, son cœur le lui dictait, et ce fut si visible, qu'aucun de ceux envers qui elle le prenait, n'essaya de l'en détourner. Se sauver ensemble ou mourir ensemble, tel était le parti qui s'imposait à eux, et tous s'y ralliaient. Un silence suivit ce débat, trahit leurs anxiétés et l'effort qu'ils faisaient, chacun de son côté, pour trouver un moyen de vaincre les obstacles qui compromettaient leur salut.
Au cours de ces réflexions, brusquement, la pensée d'Haristéguy s'éclaira d'une inspiration lumineuse. Il se rappelait sa visite au couvent des Bénédictines de Passy , où, deuxmoisplus tôtjil etaitvenuchercherCharlotte.il revoyait la vieille maison, le quartier solitaire, le parc ombreux dans son enceinte de hautes murailles. N'étaitce point là l'asile rêvé, le refuge où l'on pourrait préparer à loisir une fuite nécessaire, et la préparer de manière à en assurer le succès? Le couvent confisqué au profit de la nation était sous séquestre. Mais cette circonstance même encourageait Haristéguy dans son projet. A qui viendrait l'idée que des proscrits avaient osé se cacher dans une propriété nationale?
Qui songerait à les y chercher? Enthousiasmé par sa découverte, il s'écria :
— J'ai trouvé!
Il s'expliquait, et eut vite convaincu ses auditeurs que sa proposition leur apportait le plus utile secours. Une fois au couvent, on respirerait et on aviserait aux moyens de quitter Paris sans risques. Quant à l'accueil qu'on recevrait chez les Bénédictines, il n'y avait pas à s'en inquiéter. Il suffirait de prononcer le nom de Mlle de Saint-Marsans pour se faire ouvrir la porte et recevoir une hospitalité cordiale. En quelques instants
tout fut convenu. A la nuit, on se mettrait en route pour Passy.
RATONS DANS l'OMBRE.
Avec la nuit, la paix était descendue sur la ville, livrée, depuis trois jours, à des luttes fratricides. La chute des Girondins, consommée par le vote de la Convention, avait désarmé les colères attisées autour d'eux. Tandis que, sans attendre qu'on allât les arrêter, ils s'enfuyaient pour la plupart, le peuple, après avoir célébré par des chants et des festins servis sur le théâtre du combat, sa facile victoire, s'était dispersé pour regagner ses demeures.
Pas plus autour des Tuileries que dan& les quartiers où s'était formée l'émeute, il ne restait trace des agitations de la journée. Les gens qu'on rencontrait encore dans les rues portaient sur leur figure, les uns la joie du triomphe, les autres l'allégement des inquiétudes qui, durant la crise enfin terminée, avaient empli les esprits. Les fureurs et les craintes semblaient momentanément apaisées. Quiconque ne savait pas de quels desseins sinistres s'inspiraient encore les Jacobins, ni quel avenir sanglant ils rêvaient, aurait pu croire que c'en était fait des conflits homicides. Et ce qui eût favorisé cette illusion qu'à une date prochaine tant d'autres événements allaient détruire, c'était la beauté de cette soirée de juin, tiède et claire, si propre à rasséréner les cœurs. Gris et pluvieux, le matin, le ciel, dépouillé des nuages
qui l'avaient voilé durant une partie du jour, offrait maintenant aux regards une voûte radieuse où la lune, de toutes parts, répandait sa lumière, et que les étoiles piquaient de clous d'or.
Un peu après huit heures, sous la lueur expirante du crépuscule, quatre personnes, divisées en deuxgroupes, longeaient les quais dans la direction de Passy. Deux d'entre elles, un homme et une femme, marchaient en avant des deux autres dont l'un portait Tuniforme de la garde nationale. Le compagnon de cette femme était vêtu de noir. La coupe de ses habits qui dénotait des habitudes d'élégance, attestait qu'il était d'un rangplus élevé que les combattants qu'on avait vus, pendant cette journée, tenir le haut du pavé. Si n'eût été l'obscurité qui le protégeait, son costume, sa démarche, ses allures eussent peut-être attiré l'attention des passants qu'il croisait ou dépassait.
On eût pu faire la même remarque en ce qui concernait la femme. Sous la mante qui, des pieds à la tête, l'enveloppait, il eût été aisé de découvrir une de ces toilettes recherchées, qu'en ce temps- là, on voyait plus souvent dans les prisons que dans les rues. Surprise par une foule, cette femme aurait dû fournir des preuves éclatantes de son civisme pour n'être pas traitée d'aristocrate. Par bonheur, la nuit éteignait le luxe de ses vêtements, et la protégeait contre les soupçons.
Il ne semblait pas cependant que ce fût assez pour la rassurer, car, lorsque, avec l'homme qui marchait à côté d'elle, elle fut en vue de la barrière des Bonshommes» elle se tourna vers lui en disant :
— Voici le moment redoutable, Haristéguy.
— Redoutable! Pourquoi? demanda Haristéguy.
LA M0N6AUTIER. 20$
N'avons-nous pas nos passeports? Nous les montrerons si on nous les réclame.
— Eh! ce n'est pas pour moi que je tremble, reprit Angélique: Je sais bien que nous sommes en règle. Mais Dolissalde et M. de Rosnière?
— Je n'ai pas peur pour eux. Ils sont de taille à se tirer d'embarras. S'ils ne peuvent passer par cette barrière, ils passeront par une autre. D'ailleurs, il n'est pas dit qu'ils ne puissent passer par celle-ci. La consigne n'est pas également sévère tous les jours. Je sais par le citoyen Dolissalde que si, le plus souvent, on arrête les passants, il arrive aussi qu'on néglige de les interroger. Cela dépend de l'opinion que professent les gardes nationaux de service. Il n'y a pas que des Jacobins dans la garde nationale de Paris. Il s'y trouve beaucoup de braves gens. Ils ne sont dangereux que s'ils se sentent surveillés par les enragés. Quand ils sont seuls, ils redeviennent bons et serviables.
— N'empêche que si l'un d'eux reconnaissait Dolissalde, nous serions en péril.
— Le citoyen Dolissalde ne se présentera à la barrière que si nous la franchissons nous-mêmes sans encombre, objecta Haristéguy. Du reste, nous allons bien voir, car nous arrivons. Du sang-froid, mademoiselle.
La barrière, une haute grille, s'étendait devant eux, coupant le quai dans toute sa largeur. Mais la porte en était ouverte, et le garde placé en sentinelle, devant le poste, affectait une attitude passive comme s'il eût été résolu à ne pas voir les gens qui sortaient ou entraient. Il laissa passer Angélique et Haristéguy sans leur adresser la parole.
— Que vous avais-je dit? demanda Haristéguy lors-
qu'ils furent de l'autre côté de la grille. Nous sommes tombés sur un modéré. Il fit encore quelques pas, suivi d'Angélique. Puis, se retournant, il chercha des yeux, dans la nuit qui s'était obscurcie, Rosnière et Dolissalde. Il les aperçut au moment où ils touchaient à la barrière. — Les voilà, dit-il.
Sa voix tremblait. Angélique, encore plus émue que lui, regardait dans la même direction et sentit soudain se glacer son sang, en voyant le factionnaire faire quelques pas au-devant des fugitifs. Ceux-ci reculèrent. Mais, dans le silence du soir, elle entendit la voix du garde qui les rassurait. /
— Ne crains rien, citoyen représentant, et remercie Dieu qui a mis ici, ce soir, des admirateurs du courage et de la vertu. Plusieurs de tes collègues ont déjà passé. Bonne chance à eux et à toi, et revenez bientôt nous délivrer.
— Ils sont sauvés, soupira Haristéguy.
Ils reprirent leur marche allègrement, allégés d'un cruel souci, ralentissant le, pas pour laisser Rosnière €t Dolissalde les rejoindre. Maintenant, il n'y avait plus de danger à marcher ensemble, et, réunis en un seul groupe, ils avançaient sans crainte sur le quai de Passy qui se déroulait, désert, devant eux. Ils n'échangeaient que de rares propos, impressionnés par l'obscurité, par le silence, par la crainte des dangers qui, malgré tout, pouvaient surgir à Timproviste. Comme Angélique semblait lasse de sa longue course, Rosnière se rapprocha d'elle et lui dit avec douceur :
— Appuyez-vous sur mon bras.
Elle obéit, se pressa contre lui, toute frémissante, s'abandonnant pour la première fois depuis qu'elle s'était mise en route, au bonheur enivrant de sentir
le cœur du bien-aimé battre à l'unisson du sien. En moins d'une demi-heure, ils eurent atteint le couvent. Ses fenêtres closes et sans lumière lui donnaient l'air d'une maison inhabitée. Angélique, Dolissalde et Rosnière se mirent à l'abri sous un bouquet d'arbres qui bordait le chemin et Haristéguy, s'avança seul vers la porte, après s'être assuré, par un regard jeté sur les terrains vagues qui s'étendaient de tous côtés, que nul ne le voyait, si ce n'est ses compagnons. A plusieurs reprises, il frappa sans qu'on répondît à son appel. Enfin, comme il commençait à craindre de n'être pas entendu, le judas pratiqué dans la porte s'éclaira d'un jet de lumière, et il reconnut le vieux jardinier qui, lors de sa première visite, l'avait introduit auprès de la Mère Marie du Christ.
— Je vous amène des proscrits, lui dit-il, et, au nom de Mlle de Saint-Marsans , je vous supplie de leur donner asile.
La porte s'ouvrit aussitôt, et le jardinier, élevant sa lanterne à la hauteur dii visage d'Haristéguy, répondit :
— Je vous reconnais, monsieur. Que ces infortunés soient les bienvenus. Mais où sont-ils?
Haristéguy fit un signe. Ses compagnons accoururent, et, lorsqu'ils furent entrés, le jardinier ferma la porte.
— Je savais, reprit Haristéguy, qu'en m'adressant à la pitié de la Mère Marie du Christ, je serais exaucé.
— La Mère Marie du Christ n'est plus ici, fit douloureusement le vieillard. Emprisonnée avec ses c6mpagnes par ordre de la Commune, elle est vouée au martyre. Quanta moi, constitué à sa place gardien de cette maison par ceux qui s'en sont emparés, et jus-
208 I.A MONGAUTIER.
qu'au jour où se présentera un acquéreur, j'ai accepté cette fonction, non pour prolonger ma misérable existence, mais pour imiter les exemples que m'a donnés cçtte noble femme et continuer à secourir les malheureux qu'elle avait recueillis. Je vais vous réunir à eux, et vous pourrez partager leur sort aussi longtemps que l'exigera votre sûreté, à moins que nous ne soyons trahis. Dans ce cas, ce serait la mort pour nous tous.
Il marqua d'un geste qu'il avait envisagé ce dénouement et qu'il y était d'avance résigné. Touchée par son accueil et par son langage, Angélique s'inclina, imitée dans cette manifestation de respect par Dolissalde et par Rosnière. Alors, Haristéguy voulut les nommer au jardinier, lui apprendre qui ils étaient, quelles circonstances les conduisaient auprès de lui. Mais, dès les premiers mots, il fut empêché de continuer.
— Qu'ils gardent leur secret, lui dit le jardinier. Je n'ai pas besoin de les connaître pour les recevoir. Ils sont malheureux, cela suffit. Il les enveloppa d'un regard attendri et ajouta : — Venez, mes enfants.
Ils le suivirent, surpris de trouver, sous les habits modestes qu'il portait, la délicatesse de cœur que trahissaient ses paroles et son généreux empressement. Sa lanterne à la main, il les conduisait, par de longs corridors, à une porte donnant sur le parc où ils pénétrèrent à sa suite. Longeant une avenue de marronniers en fleur, dont le parfum embaumait l'air, ils arrivèrent à un second bâtiment, jadis annexe du couvent, formé de constructions datant de diverses époques, comme perdu sous les cimes feuillues des arbres qui l'entouraient et dépassaient sa toiture. Sur la droite de ces constructions, s'élevait une chapelle désafTec-
tée. Son architecture seule en révélait l'ancienne et pieuse destination. La croix qui surmontait en d'autres temps le faîte de ce petit temple avait été abattue; il n'en restait qu'un débris. La porte n'existait plus. Par l'ouverture béante, on apercevait l'étroite nef, dont, à cette heure, les blancs rayons de la lune, passante travers les vitraux brisés, argentaient les murailles nues et dégradées, fouillaient les profondeurs vides d'autel •et de statues.
— C'est ici, dit le jardinier en enjambant les degrés à moitié démolis par lesquels on accédait à ces ruines.
Ceux qu'il guidait l'imitèrent. Derrière lui, ils traversèrent la nef dans sa longueur jusqu'à une sacristie mieux conservée que le reste de l'édifice, où on voyait encore de hautes et larges boiseries, très artistement sculptées, échappées au sac de la chapelle comme pour témoigner de son luxe passé. Le jardinier toucha du doigt l'un de ces panneaux, que l'on eût dit fixé au mur et qui néanmoins s'ouvrit comme un battant de porte et laissa voir les premières marches d'un escalier descendant sous terre. Il s'engagea dans cet escalier. Éclairés par sa lanterne, les fugitifs s'y engagèrent à sa suite, l'un après l'autre, et le suivirent jusqu'au moment où il s'arrêta.
Ils eurent alors le spectacle le plus inattendu. Ils se trouvaient dans une crypte placée sous la chapelle. A la lueur d'une lampe accrochée à la voûte par une chaîne, ils aperçurent un autel au-dessus duquel, entre des chandeliers, se dressait un crucifix, quelques matelas jetés sur le sol, le long du mur, et une table autour de laquelle cinq personnes, deux hommes et trois femmes, aux cheveux grisonnants étaient assises et causaient à voix basse.
— Je ne peux offrir à vos amis une plus luxueuse installation, dit le jardinier à Haristéguy; ils me pardonneront mon impuissance à faire mieux, comme aussi le régime frugal auquels ils seront soumis. Il ne m'est pas aisé de me procurer des vivres pour tant de monde.
— Ne vous tourmentez pas à cause de nous, mon brave homme, fit Dolissalde. Nous nous contenterons de ce que vous nous donnerez. Du reste, nous ne vous serons pas longtemps à charge, si vous pouvez m'aider à fuir.
— Vous aider à fuir ne serait pas impossible, monsieur, si vous étiez seul. Mais quatre personnes..,
— Moi, je n'ai besoin d'aucun secours, interrompit Rosnière. Sous l'uniforme que je porte, je peux aller partout.
— Quant à nous, reprit Haristéguy en désignant Angélique, nous avons des' passeports; nous partirons quand nous voudrons.
— Ils ne sont venus avec moi, ajouta Dolissalde, que parce qu'ils refusent de me quitter avant de me savoir en sûreté.
— Je vais alors m'occuper de vous, monsieur, répondit le jardinier, et aviser aux moyens de vous venir en aide. Nous en reparlerons demain. En attendant, installez-vous pour la nuit, vous et vos compagnons, le mieux que vous pourrez. Si vous préférez profiter de la beauté du soir pour vous promener dans le parc avant de dormir, vous êtes libres. Durant le jour, sortir d'ici serait imprudent. Mais à la nuit, c'est sans danger. Encore un nïot. Pas plus qu'à vous, je n'ai demandé aux infortunés qui vous ont précédé dans cet asile, ni qui ils sont, ni d'où ils viennent, ni
OÙ ils vont. Dieu me les envoyait; je les ai reçus sans les interroger. Imitez ma réserve vis-à-vis d'eux; ils savent qu'ils doivent l'imiter vis-à-vis devons.
Ceux dont il parlait s'étaient levés pour faire accueil aux nouveaux venus. Ils les saluèrent; puis, sans paraître faire davantage attention à eux, ils reprirent leur place et leur entretien interrompu.
Angélique et ses amis procédèrent alors à leur installation, préparatifs sommaires en vue de quelques heures à passer : dans un coin, un matelas pour elle; à l'autre extrémité de la chapelle, une couverture pour chacun d'eux, destinée à leur servir de lit. Quand ce fut fini, ils s'approchèrent des inconnus auxquels le hasard venait de les réunir. A ce moment, le jardinier qui s'était glissé derrière l'autel reparut. Mais ce n'était plus le même homme. Une soutane et un surplis avaient remplacé le costume qu'il portait tout à l'heure.
— Un prêtre ! murmura Angélique.
Il s'avança vers l'autel et dit :
— La seule joie qui reste aux malheureux consiste à élever leur âme vers le Créateur, souverain maître de leur vie. Matin et soir, nous le prions. Ceux qu'il vient de protéger visiblement en leur ouvrant cette maison, voudront sans doute s'unir à nous.
Angélique se prosterna. Rosnière et Haristéguy suivirent son exemple. Quant à Dolissalde, il hésita. Depuis longtemps déshabitué des pratiques religieuses, il s'était accoutumé à les considérer comme un reste d'antiques superstitions que la République avait juré d'éteindre partout où elles existaient encore. Cependant, quand il vit qu'autour de lui, tout le monde s'était agenouillé, à son tour, il s'agenouilla, obéissant tout à la fois au désir de ne pas payer d'un scandale
l'hospitalité qu'il recevait, et aux sensations que son infortune éveillait en lui.
Maintenant, sous la voûte de la crypte, la voix du prêtre s'élevait. Il priait pour les vivants et pour les morts, pour le roi décapité, pour sa famille captive au Temple, pour ses frères, victimes de la proscription et , de l'exil, pour les émigrés, dispersés loin de leur patrie, pour les innocents qui remplissaient les prisons, pour ceux qui se cachaient et sur qui planait la mort. Après avoirprié pour les victimes, il priait pour les bourreaux. Il suppliait le ciel de leur inspirer la compassion et la clémence, d'ouvrir leur conscience au repentir, et il appelait aussi la protection divine sur les soldats qui combattaient aux frontières. Et sa parole témoignait de tant d'ardente foi, d'une conûance si grande en Dieu, qu'il les communiquait aux assistants -qui priaient avec lui. Cette émouvante oraison terminée, il se releva et annonça que, le lendemain matin, il célébrerait le saint sacrifice et distribuerait la communion à qui voudrait la recevoir.
De nouveau, il disparut derrière l'autel. Lorsqu'il repassa par la crypte, avant de s'éloigner, il avait repris ses pauvres vêtements. Mais les réfugiés, qui venaient de le voir dans l'exercice de son sacerdoce, se courbèrent devant lui, ne pouvant plus oublier le caractère sacré dont il était revêtu et que la rigueur des temps l'obligeait à cacher comme un crime. Les uns allèrent trouver alors leur couchette, pressés de <5hercher dans le sommeil l'oubli de leurs maux; les autres montèrent dans le parc pour jouir de la beauté de la nuit, alors qu'ils pouvaient le faire sans risques.
C'est ceux-ci qu'Angélique et le marquis imitèrent. Après tant d'aventures émouvantes qui ne leur avaient
pas permis de rester seuls un instant, ils étaient dévorés du besoin de causer librement ensemble, de se raconter tout ce qui leur était survenu au cours de leur séparation, et surtout de se dire qu'ils se chérissaient. Leur entretien, lorsqu'ils se furent assis sur un banc qu'un rideau d'arbres enveloppait d'ombre, commença par cet aveu réciproque de leur amour. En cette heure enivrante qui sonnait enfin après avoir été souhaitée ardemment, tous deux étaient sincères. Mais, à qui les eût écoutés, à qui les eût entendus, peut-être €ût-il semblé que la sincérité de l'un différait de la sincérité de l'autre, et qu'Angélique attachait à son amour une idée d'éternité dont, plus uniquement dominé qu'elle par l'impétuosité du désir, Rosnière ne se préoccupait pas ou se préoccupait moins.
Elle voyait son bonheur surtout à travers l'avenir; il ne voyait le sien que dans le présent, et tandis qu'elle cherchait à deviner ce qu'il en adviendrait au lendemain des joies nuptiales, et si l'homme qu'elle avait choisi serait éternellement le même, on eût dit qu'il hésitait à s'engager pour toujours et qu'il s'efforçait de dissimuler son hésitation sous l'éloquence entraînante qu'il mettait à peindre la passion qui le brûlait, et exigeait plus encore qu'elle ne suppliait. Angélique parlait comme une fiancée; Rosnière parlait •comme un amant. Peu à peu, son éloquence s'enflammait, attisée par la sérénité de la nuit, par l'éclatante beauté de la femme qu'il aimait, par la certitude •d'avoir conquis son cœur, par le sentiment des dangers qui les entouraient et qui le poussait à saisir, quand elle se présentait, une occasion d'être heureux <[ui peut-être ne se présenterait plus.
Angélique l'écoutait de plus en plus troublée et dé-
fiante. Elle s'alarmait de cette violence de volonté, à laquelle, une première fois, elle avait eu tant de mal à se dérober, et quoique, de nouveau, elle en subît le charme, elle avait encore assez de sang-froid pour se garder contre un emportement qu'une étreinte passionnée acheva de trahir. Sans colère, elle se dégagea des bras qui l'enlaçaient, et d'une voix altérée elle dit :
— Je ne serai jamais votre maîtresse.
Cette déclaration déconcerta Rosnière. Son regard interrogeait Angélique. Que voulait-elle donc? Avaitelle espéré qu'il l'épouserait? Cette idée d'un mariage qui l'unirait, lui, le descendant d'une race illustre, à cette fille de théâtre, ne lui était pas venue. Bon pour un régicide comme Dolissalde d'épouser une comédienne. Mais lui, était-ce possible? Il fallait répondre, cependant, et répondre de manière à ne pas l'offenser, d'autant plus qu'en dépit de ses préjugés de naissance, il sentait bien que s'il ne pouvait l'avoir qu'en l'épousant, il céderait.
— Je n'aurais point osé vous demander d'être ma femme, dit-il. Que puis-je vous offrir? Un nom compromis, la pauvreté, une vie errante, des privations, l'exil, si ce n'est Téchafaud.
— Et qu'importe, si vous m'aimez comme je vous aime! s'écria-t-elle. Vivre avec vous tant que Dieu voudra; mourir ensemble, et jusque-là, communauté de peines et de joies, voilà tout mon rêve.
— Soit, reprit-il alors, soyez ma femme; je m'engage à vous; je me considère, dès ce moment, comme votre mari. Mais où et quand faire bénir notre union ? Les temples sont fermés; les prêtres proscrits; les cérémonies du culte interdites. Ne sommes-nous pas condamnés à attendre des temps plus propices, le
relèvement des autels ou la possibilité de passer à l'étranger? Et jusque-là, vous refuserez-vous ? Me ferez-vous cet outrage de manquer de confiance en moi, et m'imposerez-vous la torturé d'une attente dont nous ne pouvons, hélas I ni l'un ni l'autre prévoir le terme ?
Il aurait fallu pouvoir pénétrer dans sa conscience pour savoir s'il était sincère en parlant ainsi ! Angélique n'en douta pas. Mais peut-être se trompait -elle, et ne promettait-il de l'épouser que parce qu'il ne croyait pas que leur mariage fût possible en ce moment.
— Soyez miséricordieuse, Angélique, continua-t-il, et puisque vous m'aimez, écoutez votre cœur. Reposezvous sur le mien et consacrez, dès à présent, notre union en la rendant indissoluble.
Il s'était mis à ses pieds; il lui tenait les mains, /et ses yeux qu'elle voyait briller dans la nuit ne la suppliaient pas moins que ses paroles.
— Vous oubliez qu'il y a un prêtre dans cette maison, fit-elle simplement. Nous pouvons nous marier dès demain. Il ne refusera pas de nous unir.
Si Rosnière avait voulu la tromper, il était pris à son propre piège, car elle lui ôtait tout prétexte pour refuser ce qu'il venait de promettre.
— C'est vrai que je ne songeais pas à ce saint vieillard, avoua-t-il. Vous serez donc ma femme.
Très câlin, très tendre, il posa sa tête sur les genoux d'Angélique, comme s'il voulait cueillir par avance une parcelle de ce bonheur que maintenant il 'Croyait si près de lui.
. Elle reprit alors :
— Réfléchissez encore. Donnez-vous du temps. Rien
ne presse. Le mariage est chose grave : un paradis quand on s'aime, un enfer quand on ne s'aime pas. Et puis, le nom que vous portez, votre naissance, le souci de ne pas offenser votre famille...
Il ne la laissa pas achever.
— Laissons cela, dit-il. Je vous aime, et si l'un de nous peut hésiter encore, ce n'est pas moi, c'est vous à qui je n'apporte que mon cœur.
— Eh 1 n'est-ce point assez pour tenir lieu du reste ?
— Malgré les souffrances qui nous attendent? Malgré les périls auxquels vous serez exposée comme moi?
— Malgré tout, affirma-t-elle.
Un baiser qu'elle ne refusa pas scella leurs engagements. Il fut alors convenu que, le lendemain, Rosnière se confierait au vieux prêtre et le solliciterait de les bénir. Leur mariage célébré, ils quitteraient le couvent pour s'installer aux environs de Versailles, dans un village perdu au milieu des bois, où vivaient des amis de Rosnière, qui s'y étaient réfugiés. On resterait auprès d'eux autant qu'on pourrait. Durant le séjour qu'il venait de faire à Paris, il avait pu Se procurer quelques ressources. Angélique en possédait aussi. Leur existence était donc assurée. Plus heureux que tant d'autres^ ils attendraient la fin des mauvais jours, sans avoir à en trop souffrir. Du moins Tespéraientils, et l'expression de leur espoir termina leur entretien. En rentrant dans la crypte, Angélique se jeta tout habillée sur le matelas qui lui était destiné, tandis qu'à quelques pas d'elle, son fiancé, roulé dans une couverture, s'endormait. Autour d'eux, leurs compagnons reposaient déjà.
Lorsque le lendemain elle ouvrit les yeux, Rosnière, debout près d'elle, attendait son réveil.
LA M0N6AUTIER. 217
— J'ai VU le prêtre, dit-il. Il nous attend. Dolissalde et Haristéguy sont avertis. Ils seront nos témoins.
Le nom de Dolissalde prononcé en ce moment déchaîna dans le cœur d'Angélique une émotion poignante. Elle n'avait pas pensé à lui, alors qu'elle s'engageait envers Rosnière. Maintenant, elle songeait à tout ce qu'il devait souffrir, s'apitoyait en y songeant, et la question qu'à plusieurs reprises, elle s'était antérieurement posée, s'imposait encore une fois à elle et la trouvait impuissante à y répondre. En choisissant Rosnière préférablement à Dolissalde, avaitelle choisi le meilleur des deux ? Cette question l'importunait. Elle l'écarta comme un sujet de vaine préoccupation. II n'était plus en son pouvoir de reculer. Elle obéissait à des sentiments impérieux, à l'amour dont elle était possédée et qui l'entraînait vers un destin marqué d'avance sans qu'elle l'eût appelé.
Ayant vu Dolissalde, elle alla vers lui :
— Ne m'en voudrez-vous pas du mariage que je vais contracter ? lui demanda-t-elle.
Il souriait tristement sous la pâleur qui voilait son visage et répondit :
— Depuis longtemps mon sacrifice est fait. Je suis résigné. Si vous êtes heureuse, je me consolerai.
Quelques instants après, le marquis de Rosnière et Angélique Mongautier recevaient la bénédiction nuptiale. Après la cérémonie, célébrée sans pompe et dans le mystère, le prêtre dressa l'acte de leur mariage que signèrent tous les assistants. Il en remit un „ exemplaire à Rosnière, l'autre à Angélique qui le dé- * ^^^ posa entre les mains d'Haristéguy, en le priant de le lui conserver pour le cas où elle en aurait besoin.
— Vous le montrerez à Charlotte, dit-elle. Elle y
trouvera la preuve que Dolissalde a renoncé à moi. Montrez-le aussi à ma chère Manette. Quand elle saur^ que je suis mariée et heureuse, elle attendra avec plus de patience que je puisse la rappeler.
Les époux partirent le même soir, après avoir fait à leurs compagnons de tendres adieux. Us espéraient les revoir bient<5t à Saint-Marsans, où Dolissalde et Haristéguy croyaient pouvoir arriver à une époque prochaine.