‹ La monnaieChapitre 10 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA VALEUR COMPARATIVE DE l'oR ET DE l'aRGENT AUX DIFFÉRENTES ÉPOQUES.

Il serait commode — et nous en avons dit le motif — que la valeur relative de Tor et de l'argent fût immuable, qu'il y eût constamment équivalence, par exemple, entre 1 kilogramme d'or et 15 kilogrammes 1/2 d'argent, ainsi que l'avaient souhaité les fondateurs de notre système monétaire. Mais les valeurs ne se laissent pas aisément réduire en servitude. Sans doute leur mobilité et leur indépendance naturelles peuvent se trouver paralysées, dans une certaine mesure, par l'ampleur des stocks en présence, par la volonté des gouvernements, par le poids même de la tradition. Mais les prix ont leurs lois propres qui, tôt ou tard, doivent prévaloir. Stabilité soit; immobilité non. Il suffit, pour s'en convaincre, de suivre à travers les âges les mouvements, tantôt lents, tantôt rapides de ce rapport entre l'or et l'argent, -^, que tant d'interventions extérieures ont pourtant prétendu fixer.

Reconnaissons que ses oscillations furent plus discrètes dans l'antiquité que de nos jours. Les documents antérieurs à l'ère chrétienne donnent généralement, pour X» <lcs chiflFres compris entre un maximum de 14 et un minimum de 10. Les étalons métalliques découverts dans les fondations du palais

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de Khorsabad, construit 700 ans avant Jésus-Christ, et les plus anciennes monnaies de la Perse et de l'Asie Mineure attribuent à l'or 13 fois ou 13 fois et demie la valeur de l'argent. En Grèce, c'est 12, c'est 11, c'est 10. C'est encore 12 à Rome, au temps de la République et même au commencement de l'Empire, à part quelques moments de crise.

On arriverait à 14.5 ou même à 18 en interprétant au pied de la lettre les ordonnances impériales des années 397 à 425 [Cod. Théodos., xiii, 2, 1; et viii, 4, 27) sur l'acquittement en sous d'or des obligations contractées en argent. Mais, outre que le titre des sous d'or différait peut-être de celui de l'argent en barres, on peut se demander s'il n'y avait pas là des mesures exceptionnelles prises dans l'intérêt des débiteurs obérés.

L'édit de Pistes, rendu en 864 et applicable au royaume franc, dit expressément : « La livre d'or ne doit pas être vendue plus de 12 livres d'argent. » C'est la même proportion qu'à Rome.

Au moyen âge, les textes sont nombreux; mais il est difficile d'en tirer des conclusions précises à cause de la diversité des droits de monnayage et ' aussi parce que le législateur qualifie souvent d'argent fin un argent qui contient cependant un peu d'alliage, tandis que pour l'or la pureté est de règle. Pour bien dégager, à telle ou telle date, le rapport des deux valeurs, il faut surtout- voir le prix des métaux achetés soit par les offices monétaires, soit par les commerçants. D'une manière générale, l'argent tendait à se rapprocher un peu de l'or : on put souvent acquérir une livre d'or avec 10 ou même (vers 1460) avec 9 livres d'argent.

Après la découverte de l'Amérique et au commencement du xvi* siècle, l'or, en Castille, à Flo- I renée, en Allemagne, valait 10 fois et demie ou 11 fois

Targent. Mais bientôt l'écart allait augmenter. Le tableau suivant, qui résume les patientes recherches du D' Sœtbeer, donne la marche des faits au cours des XVI® et xvii* siècles :

PÉRIODES

RAPPORT

PÉRIODES

RAPPORT j

160|-i6ÎO

152Mo40

L'abondance et la concordance des données mises en œuvre permettent d'accepter ces moyennes avec assez de confiance, et l'on voit que déjà, au temps de Louis XIV, le rapport constaté s'éloignait peu du futur 15 1/2 des systèmes bimétallistes. Ce relèvement réel ou apparent de l'or frappait en 1683 l'italien Montanari. « Notre commerce avec le Levant, disait-il pour expliquer le fait, implique l'exportation d'une grande quantité de métaux précieux ; mais il y a cette différence que l'argent exporté reste en circulation, tandis que l'or est thésaurisé là-bas et ne revient plus. »

Pour Sœtbeer, la baisse de l'argent, au commencement du XVII® siècle, serait déjà comme l'image réduite de la crise qui devait éclater 250 ans plus tard. Le savant spécialiste allemand attribue moins d'influence au développement des mines en Amérique qu'à l'état économique et politique de l'Europe. L'or, mieux connu, y était plus recherché qu'avant. La même somme tenant beaucoup moins de place en or qu'en argent, la guerre et la paix profitaient également à celui des deux métaux qui est le plus facile à cacher, à déplacer et même à exporter clandestinement, là où l'exportation est interdite.

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Au XVIII* siècle, un mouvement inverse s'annonce, mais dure peu. Le rapport évolue comme suit : 15.27, en moyenne, de 1701 à 1710; un peu plus ou un peu moins de 15.10 pendant les trois décades suivantes; puis 14.93 en 1741-1750; 14.56 en 1751- 1760; 14.81 en 1761-1770; 14.64 en 1771-1780; 14.76 en 1781-1790; 15.42 en 1791-1800.

Dès 1782, Tor tend à reconquérir le terrain qu'il a perdu. En France, il y fut aidé par diverses interventions gouvernementales, à commencer par la déclaration royale de Fontainebleau, du 30 octobre 1785, « portant fixation de la valeur de l'or relativement à l'argent ». Là se trouvait inscrit, pour la première fois, ce fameux 15 1/2 que la loi de l'an XI allait confirmer et consacrer.

Et, en fait, depuis la Révolution jusqu'à la guerre franco-allemande, les cours commerciaux s'y sont assez docilement conformés. Donnons les moyennes décimales jusqu'en 1850 et les moyennes quinquennales ensuite :

PÉRIODES

KAPPORT -•

PÉRIODES

RAPPORT -

Pendant cette période, le rapport n'est presque jamais descendu au-dessous de 15, ni monté au-dessus de 16 ^

Mais voici venir, après cette longue accalmie, la crise décisive qui aboutira à un véritable divorce

1. La valeur de Ter par rapport à l'argent est descendue à 13 et même un peu plus bas, sur le marché de Londres, en 1839, 1864 et 1870- En 1848, au lendemain de la révolution de février, l'or a valu, pendant quelques semaines, 16 à 17 fois l'argent.

entre les deux métaux et il faut maintenant regarder les choses de plus près.

Cote de l'or et de l'argent. — A Londres, marché principal des métaux précieux, la cote de Tor exprime en shillings et en pence (20®' et 2W^ de livre sterling) le prix de Vonce standardy c'està-dire de l'once troy (31.1 grammes) d'or à 916.66 millièmes. La valeur monétaire de Tor ressort ainsi à 77 sh. 10 pence f (ou 3 liv. st. 17 sh. 10 d. |-).

La Monnaie royale ne perçoit pas de frais de fabrication. La Banque d'Angleterre est tenue d'acheter Tor 77 sh. 9 pence. Elle bénéficie de la différence de 1 { penny (soit 1.6 p. 1000).

A Paris, la valeur monétai re de l'or fin est 3.444 fr. 44 et la Monnaie le paie 3.437 francs. La prime ou la déprime de l'or (relativement au billet de banque) s'exprimerait, le cas échéant, en millièmes.

Pour l'argent (relativement à l'or) , on chiffrait également la déprime en millièmes. Mais, depuis 1901, la cote représente simplement le prix, en francs et centimes, du kilogramme de fin ^

A New- York, on exprime en cents ou centièmes de dollar le coût de l'once troy (31.1 grammes) d'argent fin.

La cote anglaise de l'argent, dont la nôtre est presque toujours le fidèle reflet, exprime en pence

1. J'avais réclamé cette petite réforme au Congrès des valeurs mobilières de 1900, et la Chambre syndicale des agents de change voulut bien reconnaître, aussitôt, qu'elle était justifiée. Antérieurement, la prime ou la déprime de l'argent, telle qu'elle figurait à la cote, partait d'un soi-disant pair commercial de 218 fr. 89, lequel, depuis 183S, ne répondait à rien ; car, les frais de fabrication ayant été alors réduits de 3 fr. à 1 fr, 50 par kilogramme d'écus fabriqués, la Monnaie payait le kilogramme d'argent fin, non plus 218 fr. 89, mais 220 fr. 56. U résultait de ce faux point de départ que, lorsque l'argent était coté au pair, il subissait en réalité 7.63 millièmes de perte.

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le prix de Fonce standard (31.1 grammes d'argent à 925 millièmes). Dans ces conditions, l'argent , pour être à l'or comme 1 est à 15 1/2, taux légal français, devrait coter à Londres tout près de 61 pence (exactement 60^).

Grise de l'argent au XIX° siècle. — Les

cours de 60^ à 61 pence se sont encore pratiqués, à Londres, en 1872 et nul ne songeait alors à prédire la prochaine disgrâce de nos écus. Mais l'heure était proche où l'équilibre traditionnel allait se rompre. En décembre 1872, la cote est déjà inférieure à 60 pence. Et, successivement, l'argent perd : en décembre 1873 le cours de 59 ; en décembre 1874 le cours de 58; en décembre 1875 le cours de 57...

En juillet 1876, l'argent tombe momentanément à 46 f et, vingt ans plus tard, en septembre 1897, cette cote déjà invraisemblable se trouvera un jour réduite de moitié (23 f ) !

De cet avilissement, sans égal dans l'histoire, le diagramme ci-après (page 45) donne mieux l'idée que n'importe quels chiffres.

Quant à la valeur réciproque de l'or et de l'argent aux diverses phases de cette sorte de cataclysme monétaire, en voici les mouvements annuels :

kNNÉES.

RAPPORT 2,

ANNÉES

RAPPORT -

ANNÉES

RAPPORT -

Après avoir ainsi donné l'exacte mesure du phénomène, il convient de l'expliquer. C'est une question qui, pendant vingt ans, a fait Tobjet des plus vives polémiques et des assertions les plus contradictoires. Le camp bimétalliste ne voulait voir dans la baisse de l'argent que l'effet direct des mesures qui en avaient, de plusieurs côtés, interrompu ou limité la frappe. On accusait l'Allemagne, que les deux lois du 4 décembre 1871 et du 9 juillet 1873 vouaient à l'étalon d'or. On accusait les États Scandinaves, les Pays-Bas, la Finlande... qui prenaient parti dans le même sens. On accusait surtout l'Union latine, oubliant que le ralentissement, puis la suppression des frappes d'écus à Paris, à Bruxelles, à Berne et à Rome (1873-1878) avaient été précisément motivés par cette dépréciation du métal blanc dont on cherchait induement à nous rendre responsables. Et beaucoup se leurraient de l'illusion que nos Monnaies n'auraient qu'à rouvrir leurs guichets, aux conditions antérieures, pour rétablir du coup le statu quo ante. Naturellement les sihermen américains ne négligeaient rien pour faire prévaloir une thèse qui leur promettait de si copieux bénéfices. Aujourd'hui que beaucoup de mines, dans les deux mondes, produisent le kilogramme d'argent à des prix variant entre 60 et 80 francs, on ne relit pas sans surprise les plaidoyers de ceux qui prétendaient que quelques articles de lois ou quelques accords diplomatiques suffiraient pour restaurer à jamais le cours légal de 222 fr. 22.

Que l'argent ait souffert, commercialement parlant, des conquêtes successives de l'étalon d'or, il n'y a pas à le nier. M. Goschen disait en 1878 : « Nous sommes dans un cercle vicieux. Les États ne veulent plus monnayer l'argent parce que l'argent a baissé et la baisse de l'argent continue parce que les États

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