DOUBLE ÉTALON OU ÉTALON UNIQUE
Conditions caractéristiques d'une bonne monnaie. — En théorie, toute marchandise, tout produit de la nature ou de l'industrie pourrait servir à mesurer, à emmagasiner et à transmettre la valeur. Mais il s'en faut de beaucoup que le choix soit indifférent. Matériellement parlant, les qualités caractéristiques d'une bonne monnaie sont les suivantes :
Première condition, — La matière choisie pour jouer le rôle de monnaie doit être douée, autant que possible, d'incorruptibilité. Ce serait pour une monnaie un vice rédhibitoire que de se gâter comme se gâte un fruit ou un poisson. Même parmi les corps appartenant au règne minéral, la chimie relève de grandes différences au point de vue de l'inaltérabilité. Dans nos climats, l'hygrométricité du sel, l'oxydabilité du fer suffisaient pour en déconseiller l'emploi.
Deuxième condition, — La matière choisie doit être homogène, chacune de ses parties ressemblant absolument à l'autre. L'idée de mesure, en effet, exclut l'idée de diversité..
Troisième condition, — La matière choisie, étant homogène, dioitêtre facilement et sûrement divisible,
attendu qu'il faut à l'unité monétaire, quelle qu'elle soit, des multiples et des sous-multiples. Le diamant, qui remplit si bien les conditions précédentes, se trouve en défaut à ce troisième point de vue.
Quatrième condition, — Il convient que la matière choisie soit, tout à la fois, assez malléable et assez résistante pour bien recevoir et pour garder longtemps cette empreinte officielle, cette effigie, qui sera le certificat d'origine et d'authenticité de la monnaie. Destinée à passer de main en main, à « circuler », comme on dit, il ne faut pas qu'elle s'use, s'efface et se détériore aisément.
Cinquième condition. — Il est bon que les propriétés physiques, extérieures et intérieures, de la matière choisie, sa couleur, son éclat, sa sonorité, sa densité, nous aident à en vérifier l'identité et rendent les contrefaçons difficiles.
A ces conditions d'ordre matériel s'en ajoute une autre d'ordre économique :
Sixième condition, — La matière choisie ne doit pas être par trop rare, car alors il y aurait disette absolue de numéraire; elle doit être assez rare cependant et, par elle-même, assez demandée, assez désirable et assez désirée, pour que, à poids et à volume égal, sa valeur intrinsèque reste supérieure à celle de la plupart des autres marchandises. Les monnaies encombrantes et lourdes sont de mauvaises monnaies, par cela même que le transport en est coûteux, la circulation laborieuse. Tels les vieux sous de fer de Lacédémone : au temps d'Alexandre, pour faire l'équivalent d'un de nos rouleaux de mille francs, il ne fallait pas moins que le contenu d'une charrette à deux chevaux (voir Plutarque, Lycurgue), Tels encore les lingots de sel des Africains. Les cauris de la mer des Indes et les sapèques chinoises, même enfilées en chapelets ou ligatures^ forment
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également un bagage bien gênant quand il faut le porter avec soi.
Ainsi : incorruptibilité, homogénéité, divisibilité, malléabilité et résistance à Tusure, qualités physiques distinctives, enfin rareté et valeur suffisantes, tel était le programme, j'allais dire le cahier des charges, de l'espèce de concours ouvert entre les divers matériaux dontThomme dispose pour assurer au problème monétaire la meilleure solution possible.
A ce programme les métaux, d'une manière générale, satisfont mieux que tout le reste. Mais, même parmi les métaux, il en est de plus ou moins recommandables et, là aussi, une évolution s'est faite et continuée d'âge en âge, les monnaies de fer cédant, par exemple, la place aux monnaies d'airain, de cuivre ou de bronze ; et celles-ci se laissant supplanter à leur tour par les monnaies d'argent, puis par les monnaies d'or ^ .
a Chaque métal, dit avec raison M. Paul Leroy- Beaulieu, est approprié à un certain âge de la civilisation : quand, par le progrès de la richesse et des arts, un métal se trouve déchu de sa condition primitive d'objet de luxe, il ne peut plus conserver la pleine fonction monétaire. » C'est ce qui est arrivé de nos jours à l'argent. Ses vertus physiques et chimiques ne sont pas très inférieures à celles de l'or; mais, devenu trop commun, son prestige a baissé ; et le vrai métal monétaire, aujourd'hui, c'est celui qu'on appelle le roi des métaux, c'est l'or.
Hypothèse d'un métal monétaire unique.
— Si nous nous plaçons un instant dans le domaine de la pure doctrine, le système monétaire idéal
4. Les monnaies de platine n'ont été essayées qu'en Russie et ce pays même a eu de bonnes raisons pour y renoncer.
pourrait, semble-t-il, se concevoir comme suit :
L'unité fondamentale, pour la mesure et l'expression des valeurs, serait, avec l'empreinte et le nom qu'on voudrait, le gramme d'or fin, d'or à 1000/1000®\ Puis on ferait de cette unité le point de départ commun d'une échelle décimale ascendante : décagramme d'or, hectogramme d'or, kilogramme d'or..., et d'une échelle décimale descendante : décigramme d'or, centigramme d'or...
Scientifiquement parlant, ce serait très simple et très satisfaisant ; ce serait parfait si, par malheur, ce n'était impraticable.
Montrons, tout de suite, les fins de non-recevoir que rencontrerait un pareil projet et les complications multiples auxquelles, par suite, il faut se résigner.
La première difficulté est d'ordre technique.
L'or pur, l'or fin (et pour l'argent fin il en va de même) n'aurait pas le degré de résistance voulu. Il se raie et s'use trop aisément. Au moyen âge, les espèces d'or, royaux, couronnes, francs, florins, écus fleurdelisés et autres, titraient 24 carats, soit 1000/ 1000®'; mais aussi rien de plus fragile que ces minces disques d'or, si finement ouvragés : leur faible circulation fut leur seule sauvegarde. De nos jours, la Hollande frappe, pour le commerce extérieur, des ducats d'or à 983 millièmes : c'est faire encore à l'alliage une trop petite part. L'Angleterre, où le système duodécimal n'a pas capitulé, ajoute à son or un douzième de cuivre. En France, comme en Allemagne, en Russie, aux États-Unis..., la proportion légale est du dixième et l'expérience prouve que cela vaut mieux.
Renonçons donc à l'or pur et remplaçons-le par l'or à 900, qui se défendra plus longtemps contre l'usure, contre le frai^ pour employer l'expression consacrée.
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Mais ce n'est pas là, à beaucoup près, l'unique amendement à introduire dans le beau et chimérique projet que nous esquissions tout à l'heure.
Un gramme d'or à 900 représenterait une valeur de 3 fr. 10 et ce ne serait pas une unité inacceptable, semble-t-il : en fait, aucun peuple n'a voulu de cette unité-là et, malgré l'extrême diversité des types monétaires ayant cours dans le monde, nous y chercherions vainement une pièce d'or d'un gramme.
Tout autre poids d'or, il est vrai, peut convenir, une fois fixé. L'objection capitale, c'est que, avec un seul et même métal, on ne saurait constituer toute la gamme des multiples et sous-multiples qu'exige le mètre monétaire. Celte impossibilité résulte avec évidence des dimensions qu'il faudrait donner à certaines pièces. Le gramme d'or serait déjà d'une exiguïté fort incommode. Avec ledécigramme et surtout avec le centigramme d'or, on tomberait dans les infiniment petits : un microscope ne serait pas inutile à qui aurait un sou d'or à payer ou à recevoir.
Et ne concluons pas de là que l'argent convient mieux que l'or à la constitution de l'unité monétaire. Le sou d'argent serait lui-même bien trop menu pour nos doigts et, par contre, il faudrait au moins vingtcinq hommes de peine pour charrier 100.000 francs en argent.
Nécessité d'affecter plusieurs métaux à l'usage monétaire. — La vérité est qu'il n'existe aucune substance pouvant servir à la fois de monnaie pour les très petits et pour les très gros paiements. D'où cette obligation, à laquelle aucune nation civilisée ne s'est soustraite, d'utiliser à la fois comme instruments d'échange plusieurs métaux d'inégale valeur. La France, au xix* siècle, avait monnaie d'or, monnaie d'argent, monnaie de bronze.
Cela faisait trois métaux. Le nombre s'en trouve porté à quatre, maintenant que, à tort ou à raison, le nickel est venu s'intercaler entre notre bronze et notre argent.
Mais alors surgit une réelle et grave difficulté : comment vont pouvoir se mêler et se combiner, dans la circulation, ces trois ou quatre monnaies différentes?
Plusieurs solutions sont possibles, bien que, à nos yeux, il n'y en ait vraiment qu'une seule qui satisfasse également aux exigences de la pratique et à celles de la théorie.
Première solution, — Elle consisterait à laisser fonctionner chacune des monnaies adoptées d'une manière indépendante. Le sou de bronze, le franc d'argent, le louis d'or seraient trois unités distinctes qu'aucun lien ne solidariserait. Et le public opterait librement. Les toutes petites affaires se traiteraient en sous, les moyennes en francs, les grandes en louis... Et dans les tarifs, dans les marchés, dans les conventions, on spécifierait. Je n'oserais pas déclarer le procédé inapplicable, car le moyen âge a vu cela et les choses se passent à peu près de cette façon dans les États où circule un papier-monnaie déprécié. A New- York, aux heures critiques de la guerre de sécession, il fallait tantôt 150, tantôt 200 dollars en greenbacks* pour faire l'équivalent de 100 dollars en or. En Espagne, la peseta d'argent donne lieu de nos jours à un dualisme analogue. Et l'exemple de la Chine est peut-être plus topique encore. Pour leurs petites dépenses quotidiennes, les familles chinoises se contentent de l'humble «apèque de cuivre, de bronze ou de fer. Dans les villes,
i. Billets d*État, ainsi qualifiés à cause de leur couleur; greenback signifle : dos vert.
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surtout dans les ports, les négociants comptent en taëls d'argent, et entre les deux monnaies il n'y a pas de rapport fixe : le taël, selon les époques, vaut moins de mille ou plus de mille sapèques. Enfin la valeur en or du taël, quand la Chine traite avec l'étranger, est également sujette à de fréquentes oscillations. La simplicité de la vie orientale, de la vie plébéienne tout au moins, atténue les inconvénients de ce flottement perpétuel. Mais M. Joseph Dubois doit être seul en Europe à envier aux Chinois un système monétaire si peu cohérent ^
Deuxième solution. — C'est la solution dite bimétalliste. On devrait dire biétaloniste, car monnayer deux et même plusieurs métaux, c'est, nous l'avons dit, ce qu'on fait partout; mais ici on en choisit deux, l'argent et l'or d'ordinaire, pour faire fonction d'étalons monétaireSy et on les solidarise en décrétant l'invariabilité de leurs valeurs relatives.
Le lecteur se demande peut-être ce que c'est exactement qu'un étalon monétaire? Voici, pour la science contemporaine, les deux conditions moyennant lesquelles un métal a droit à cette qualification :
1** Force libératoire illimitée, ce qui signifie que la monnaie-étalon est bonne, légalement, pour payer toute dette, quel qu'en soit le chiffre. Le créancier ne peut pas ne pas l'accepter.
2® Libre frappe, ce qui veut dire que les particuliers peuvent requérir la conversion en espèces ayant cours des lingots qu'ils présentent, dans ce but, à l'Hôtel des monnaies; et cela sans avoir à subir d'autre perception que celle qui correspond au coût de l'opération.
1. Voir VEmpire de Vargent, élude »ur la Chine financière, par J. Dubois, 1906.
Frappe libre et force libératoire illimitée, tel est donc le double attribut des vrais étalons monétaires. Encore convient-il que le métal-étalon circule librement à l'intérieur du pays, qu'il y règle effectivement les prix et qu'il préside aux contrats. Sous cette réserve, c'est la loi qui décide que tel métal sera étalon et que tel autre sera seulement monnaie auxiliaire.
Mais si le législateur a constitué deux étalons, argent et or, comment peut-il leur imposer, dans l'échelle mouvante des valeurs, toujours à la merci des caprices de l'offre et de la demande, cette immobilité relative qu'implique le code bimétalliste ? Suffira-t-il, pour obtenir et maintenir cet équilibre anormal, que le vote d'un Parlement l'ait édicté et que les poids respectifs de la pièce d'or et de la pièce d'argent aient été réglés en conséquence?
A cette question, les partisans du double étalon solidarisé répondent om/, parce qu'ils sont encore imbus des mêmes préjugés que les légistes du moyen âge, lesquels professaient qu'en matière monétaire le roi peut tout et que la valeur des monnaies est Tœuvre directe de la loi.
A la même question, les partisans de l'étalon unique répondent noriy estimant que la valeur nominale des vraies monnaies ne peut se désintéresser de leur valeur intrinsèque et que les cours de l'argent et de l'or ne sauraient, plus que ceux du blé et de l'orge, désobéir aux lois économiques par respect pour les lois écrites.
Ce sont là, de part et d'autre, des vues bien absolues.
Certes la loi écrite n'est pas omnipotente en matière monétaire, et l'histoire le prouve surabondamment : mais à lui contester toute influence sur les valeurs on se tromperait aussi et l'histoire peut
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également servir à le démontrer, puisque le rapport de 15 1/2 établi par la loi française entre la valeur de l'or et celle de l'argent a pu subsister, tant bien que mal, pendant trois quarts de siècle. Quand un pays riche s'engage à payer au même prix, à bureau ouvert, soit un kilogramme d'or, soit quinze kilogrammes et demi d'argent, il y a là de quoi impressionner, dans le sens du statu quoy le marché général des métaux précieux. Cela dure ce que cela peut durera Cela dure jusqu'à ce que les sollicitations extérieures soient devenues assez fortes, assez pressantes pour rompre l'espèce de soudure que le législateur avait mise entre les deux métaux. La solution biétaloniste, souvent expérimentée parce qu'elle est séduisante et qu'elle élargit la base de Pédifice monétaire, a pu tenir bon, à certaines époques, pendant un laps de temps plus ou moins étendu. Elle ne crée pourtant qu'un état de choses précaire et il suffit, pour s'en convaincre, de voir quelles ont été, à travers les âges, les variations de la valeur de l'or en argent ou de la valeur de l'argent en or. Ce sera l'objet du prochain chapitre.
Troisième solution, — C'est l'étalon unique. Les vrais économistes l'ont préconisé avec persévérance et sur ce point leurs idées, après bien des luttes, ont fini par triompher; car le bimétallisme est partout en déroute et, à quelques réserves près, on peut dire que l'étalon d'or a fait depuis trente ans la conquête du monde civilisé.
1. Sans même qu'il y ait intervention gouvernementale, on conçoit que si quelque milliardaire ou quelque trust américain annonçait demain qu'il s'engage à donner à tout venant trois tonnes de zinc pour une tonne de cuivre ou une tonne de cuivre pour trois tonnes de zinc, ce serait de quoi solidariser temporairement les cours des deux métaux. Seulement, tôt ou tard, les vicissitudes de la produc* tion et de la consommation seraient plus fortes que cette promesse et la rendraient illusoire.
L'Angleterre, dès 1816, avait donné aux autres peuples l'exemple et le modèle de ce régime simpliste et rationnel. L'or seul, chez nos voisins d'outre-Manche, exerce dans sa plénitude le pouvoir monétaire, la liçre sterling d'or, the pound, ayant succédé, en tant qu'étalon, à l'ancienne livre d'argent. Le so{freign d'or, où s'incarne la livre actuelle, pèse 7.99 grammes et titre 11/12", valant ainsi, au pair, 25 fr. 221 ; et tel est, pour l'Angleterre comme pour une partie de ses colonies et dépendances, le mètre unique des valeurs ^ .
Mais le privilège exclusif dont jouit à cet égard leur monnaie d'or n'empêche pas les Anglais de colporter, eux aussi, dans leurs bourses toute une série de pièces d'argent et de bronze duement hiérarchisées (voir chap. vu). Seulement leurs monnaies de bronze et d'argent n'agissent qu'en sous-ordre et, pour ainsi dire, par délégation. Pas de frappe libre en ce qui les concerne. C'est l'Etat seul qui, au vu des besoins de la circulation, règle et assure l'émission des subsidiary coins. C'est l'État qui, s'il y a lieu, bénéficie de l'écart existant entre leur prix de revient et leur valeur nominale. C'est l'État, éditeur responsable de ces monnaies subalternes, qui en garantit le remboursement en or. Et pas de force libératoire illimitée non plus pour le bronze et l'argent : nul n'est tenu de recevoir à la fois pour pluîî de 40 shillings (50 francs) de monnaie d'argent et pour plus de 1 shilling (1 fr. 25) de monnaie de bronze. Ce ne sont là, comme on dit, que des « monnaies d'appoint ».
L'unité d'étalon se concilie de la sorte avec la
4. Particularité curieuse, la monnaie d'or anglaise ne porte sur elle ni son nom, ni sa valeur. A l'avers, on y voit l'effigie du souverain avec l'inscription latine usuelle ; au revers le Saint Georges terrassant le dragon, et c'est tout.
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multiplicité des moyens de paiement et TAngleterre doit se féliciter de s'être donné de si bonne heure une constitution monétaire si solide. Il est permis d'y voir une des causes, et non la moindre assurément , de son extraordinaire prospérité financière et commerciale.