Au cas de contestation, il y aurait contre-essai
20 francs, il peut toujours, moyennant une prolongation de délai, obtenir satisfaction.
Les lingots, définitivement titrés, sont remis par le bureau du change au Service des traç^aux, qui en prend charge et en restera responsable jusqu'au moment où les espèces monnayées reviendront à la Caisse. Il y a là toute une comptabilité d'entrées et de sorties que compliquent les minimes erreurs qui peuvent toujours se produire dans l'analyse initiale des barres et dans l'analyse finale des pièces.
Les opérations qu'il a fallu mener à bien dans l'intervalle sont nombreuses et toutes délicates. On en compte une vingtaine, un peu plus pour l'argent que pour l'or. Énumérons-les en suivant l'ordre des manipulations :
1° Pesée des matières livrées, après essai, par le bureau du change au service des travaux, et calcul de la quantité de cuivre qu'il faut ajouter, dans chaque cas, pour constituer l'alliage légal : tout cela veut une extrême précision.
2® Mise au creuset, pour la fonte, des mélanges ainsi formés.
3" Fusion. La température qu'elle exige est d'environ 1060° pour l'or, 960° pour l'argent, 1050° pour le cuivre...
3° Essai provisoire par le laboratoire, au cours même de la fusion de l'argent, de gouttes prélevées sur le contenu de chaque creuset. Si l'alliage n'était pas exactement au titre voulu, on effectuerait, séance tenante, les corrections nécessaires. Un second essai précède la coulée.
5® Quand le métal est bien liquéfié et bien homogène, ce qui s'obtient par un brassage méthodique, le moment est venu d'effectuer la coulée. L'opération se fait encore comme au temps où elle fut décrite par Maxime du Camp (1868). « Le creuset, écri-
vait-il, est enlevé du milieu des charbons qui l'entourent de toutes parts. On le place dans un cercle tenu par deux longues barres de fer; Tune et Tautre sont saisies par deux ouvriers qui, marchant rapidement pour éviter le refroidissement, versent le métal dans une lingotière, préalablement graissée. C'est du feu liquide qui coule , blanc comme du mercure, avec quelques fugitives nuances irisées. Parfois la fonte, rencontrant un peu d'humidité, rejaQlit et semble l'éruption d'un volcan de Lilliput. Dans ce cas, les précieuses gouttelettes s'élancent, éblouissantes de blancheur, deviennent roses à mesure qu'elles s'élèvent, rougissent brusquement lorsqu'elles descendent, tombent à terre, s'y roulent en mouvements convulsifs, s'imprègnent du poussier noir qui couvre le sol et bientôt se confondent avec lui... » Il va sans dire qu'elles ne seront pas perdues.
5^ Nouveau contrôle, car ici les vérifications doivent être incessantes : c'est l'essai chimique des lames extraites une à une des lingotières, essai qui doit confirmer rigoureusement les précédents, sans quoi tout serait à refondre. (Pour l'or, dont les alliages sont plus homogènes que les alliages d'argent, l'essai des lames rend inutile l'essai du métal en fusion. On essaie 3 lames sur 20).
6° Ébarbage des lames, c'est-à-dire enlèvement, au moyen d'une sorte de tondeuse rotative, des bavures qui hérissent les angles des lames. Vingt lingotières indépendantes sont portées par un chariot et pressées l'une contre l'autre par deux vis de serrage. Les « rébarbes » résultent de ce qu'il n'y a pas adhérence absolue des lingotières entre elles.
7** Pesée des lames ainsi régularisées et constatation d'un premier déchet. Il y en aura d'autres, forcément. Mais la perte de poids constatée devra se ré-
duire à sa plus simple expression lorsque, après coup, on aura recueilli, non seulement les fragments de métal détachés volontairement, mais aussi les molécules disséminées dans les pores des creusets, dans les cendres des fourneaux, dans les poussières de l'atelier, dans le bois des sabots des ouvriers, etc. Pour l'or plus encore que pour l'argent, cette chasse aux infiniment petits est singulièrement fructueuse. 8° et 9^ Laminage des lames ou plutôt laminages, au pluriel ; car le ruban de métal qu'il faut amincir graduellement passe pour cela par toute une série de laminoirs à intervalles décroissants ; et comme la pression des cylindres finirait par écrouir le métal, on est obligé, périodiquement, de le recuire pendant des heures, sur la sole tournante d'un fourneau spécial. Pour finir, on a recours, s'il y a lieu, au dragon : c'est un banc à tirer d'où la lame sortira ayant, à un demi-millième près, l'exacte épaisseur que doivent présenter les flans ou disques destinés à recevoir l'empreinte monétaire.
10** La lame ainsi préparée passe au découpoir, dont l'emporte-pièce y taille le plus de flans possible. « On n'a jamais vu, disait Maxime du Camp, un instrument si pressé. Il se dépêche; il précipite ses coups; il fait plus de bruit, à lui seul, que tous les laminoirs réunis. Il peut tailler facilement 100.000 flans dans une journée. »
IlV et 12° Triage à la trémie et pesée des flans. La pesée individuelle des flans d'or est confiée, comme le sera celle des espèces monnayées, à de merveilleuses petites balances automatiques, que la Monnaie construit elle-même et dont le jeu intelligent fait la joie des spectateurs. Logées dans des cages de verre, elles prennent une à une les pièces qu'une gouttière inclinée leur amène ; elles les interrogent sans bruit et, tout de suite, selon la réponse, les
dirigent, sans erreur possible, vers tel ou tel récipient : ici les bonnes, là les lourdes, ailleurs les légères, 11 s'agit, naturellement, de quelques milligrammes en plus ou en moins. Les flans trop légers, il faut les refondre. Ceux qui sont trop lourds, on peut les guérir de leur très relative obésité. Il existe pour cela plusieurs procédés. La Monnaie de Paris emploie avec succès une sorte de tonneau tournant, intérieurement tapissé d'acier strié. On y introduit en masse, avec de Feau, les flans sujets à réduction. Le tonneaù-timeur est mis en mouvement et tourne sur lui-même pendant 40, 60, 75 minutes... Il n'en faut pas davantage pour que le frottement détache de chaque jeton d'or de nombreuses molécules qu'on retrouvera, dans le bain, à l'état de poussière ou plutôt de boue métallique.
13** Cordonnage des flans. C'est l'opération qui consiste à renforcer, par une pression mécanique, la circonférence des flans, pour en faciliter la frappe. L'opération se complique singulièrement lorsque — comme c'est le cas pour les roubles russes — la tranche des flans doit porter et conserver une inscription en creux.
14* Recuit des flans, pour les préparer à bien recevoir la frappe.
15° et 16** Blanchiment et séchage. Les flans d'or n'ont plus à être dérochés ou nettoyés, depuis que le recuit de l'or, à Paris comme à Londres, s'opère à l'abri de l'air. Mais il y a toute une toilette à faire subir aux flans d'argent, pour leur rendre la blancheur qu'ils ont perdue sous l'action du feu. Après avoir été recuits à l'air libre, ils sont introduits dans un cylindre de cuivre percé de trous nombreux. Plongé dans une auge pleine d'eau chaude mélangée d'acide, cette boîte est mue circulairement... Après ce bain, les flans, redevenus propres et brillants.
sont essuyés, puis séchés dans une grande bassine de cuivre à double fond, chauffée à la vapeur.
17** et 18** Quand les flans d'or ou d'argent sont prêts à recevoir la frappe, on les pèse, on les trie encore une fois, et on les met en plateaux. C'est ici qu'apparaît, dans les écritures, l'unité connue de temps immémorial, par les monnayeurs, sous le nom de brève. Théoriquement, la brève représenterait l'ensemble des flans provenant d'une même fonte. En pratique, il n'en est point ainsi et une brève de pièces de 20 francs n'est caractérisée, avec son numéro d'ordre, que par l'envoi global au monnayage de 10 plateaux portant chacun 1.000 flans, soit 10.000. Les éliminations qui s'imposeront après coup pourront réduire la brève à 9.850 pièces, par exemple ^ .
19**, 20** et 21** Pesée, monnayage ou frappe, et pesée encore. Le monnayage est l'opération essentielle, décisive, sacramentelle, celle qui d'un simple disque de métal va faire une monnaie, susceptible, après vérification, d'exercer les pouvoirs définis par la loi. Les flans, de quelque métal qu'ils soient composés, l'industrie privée peut les fabriquer et, en cas d'urgence, son concours a souvent été réclamé par la Monnaie elle-même. Mais, en France, nulle main profane n'est admise à faire fonctionner la presse monétaire et, même dans nos grandes Expositions universelles, elle n'a pu se montrer et travailler en public que gardée et conduite par le personnel de la Monnaie.
L'atelier du monnayage, au quai Conti, a conservé les belles formes architecturales qu'il doit à l'art
i. L'importance numérique de la brève varie selon la grosseur des pièces que l*on a à fabriquer. Pour les pièces de 100 francs, la brève est de 2.000 flans seulement. Pour les centimes, elle monte à 100.000.
d'Antoine. On se croirait presque dans un temple, n'était le bruit infernal que font les machines.
La Monnaie ne possédait sous Louis XVI, comme instruments de frappe, que 8 ou 10 balanciers^ péniblement actionnés à bras d'hommes. II en fut construit d'autres, sous le premier Empire, avec le bronze des canons capturés à Austerlitz^
C'est seulement en 1846 que la Monnaie de Paris a commencé à utiliser la vapeur comme force motrice. En même temps, les balanciers à vis faisaient place aux presses mécaniques à levier articulé, dont le jeu est plus sûr, plus facile et plus rapide. L'invention en était due à l'allemand Ulhorn (1827); mais elles ont été perfectionnées en France par Thonnelier, puis par la Monnaie elle-même.
Au début de la Régie, les presses mécaniques installées dans l'atelier du quai Conti étaient au nombre de 20. On en compte actuellement 33, savoir :
1 presse monumentale, construite par la Société de constructions mécaniques (anciens établissements Cail) pour l'Exposition de 1900 ;
10 grandes presses Thonnelier, pouvant donner en moyenne, 55 pièces par minute* ;
12 presses moyennes, du même type, donnant 62 pièces par minutes ;
6 petites presses, du même type, donnant 77 pièces ;
4 autres presses de systèmes variés.
Avec ce puissant matériel, la frappe d'un million de pièces par jour ne serait pas chose irréalisable. Dans le premier semestre de 1897, le chiffre de
1. Le ministre des finances de l'époque, Gaudin, duc de Gaëte, raconte, dans ses Mémoires et souvenirs {Supplément)^ comment il décida l'Empereur, qui hésitait : « Mon projet est d'appeler mes nouveaux balanciers des Austerlitz et de les ceindre d'un collier sur lequel on lira : « Cuivre pris à Austerlitz sur l'ennemi ». — « Ah! me dit l'Empereur, vous me prenez par la vanité! Eh bien! vous aurez vos canons. »
600.000 pièces a été plus d'une fois atteint et dépassé. Les presses monétaires sont des engins très perfectionnés. Le flan y est amené automatiquement entre les deux coins qui portent en creux les deux images que la pièce doit reproduire en relief, sur ses deux faces. Elle reçoit du même coup, tant la pression est forte, cette double empreinte et aussi , quand il y a lieu, Tempreinte circulaire qui en fait le tour. C'est au moyen d'une virole brisée, montée sur ressorts, que la tranche se trouve ainsi illustrée en même temps que Vas^ers et le revers.
Les presses monétaires sont mues par la vapeur, au moyen de transmissions souterraines, et l'ouvrier n'y met qu'exceptionnellement la main. Dans une cuvette de bois, posée par terre, la presse jette ellemême, de seconde en seconde, les pièces qu'elle vient de mettre au point. Devant cette pluie régulière d'argent ou d'or monnayés, j'ai vu s'allumer dans bien des yeux un regard de naïve convoitise auquel succédait, d'ordinaire, même chez les pauvres gens, un sourire résigné et parfois ironique.
22*^ Nous arrivons au dernier acte, last but not teasiy comme disent les Anglais. L'heure est venue de l'épreuve suprême et du jugement dernier. Le Sernce du contrôle engage là, tout particulièrement, sa responsabilité. Ses vérifications, déjà fort attentives quand c'est le bronze ou le nickel qui est en cause, se font bien plus minutieuses encore lorsqu'il s'agit de l'argent et surtout de l'or.
Que de conditions à remplir, en effet!
Il faut que la pièce ait le poids droit et n'use même que discrètement de la tolérance légale. C'est la balance automatique, le magique trébucliet, qui se chargera de condamner sans appel toute pièce lourde ou légère.
11 faut que la brève soit tout entière au titre droit.
et si les échantillons soumis au Laboratoire ne donnaient pas à cet égard toute sécurité, elle serait intégralement refondue ^ .
Mais ce n'est pas tout que le poids et le titre. 11 faut qu'aucun défaut, aucun accident superficiel ou autre ne dépare la pièce : d'où la nécessité d'un examen extérieur, portant sur les deux faces et sur la tranche. Il est confié à des yeux exercés et d'ingénieuses combinaisons le facilitent.
Enfin la pièce doit aussi contenter l'oreille et, si quelque défaut, si quelque « paille » en assourdissait le son, ce serait encore un motif d'exclusion*. Pour être édifié sur ce point, le vérificateur préposé à cette épreuve acoustique projette les louis d'or, un à un, sur un bloc ou tas d'acier, fixé au milieu d'une large sébile de bois. La même note, claire et vibrante, se fait entendre à chaque choc... Puis tout à coup survient une dissonance : c'est une pièce mal venue et condamnée, par cela même, à retourner au feu.
Pendant bien des années, l'office de sonneur a été occupé, à la Monnaie de Paris, par un homme de confiance qui, devenu octogénaire, puis même presque nonagénaire, avait encore bon œil et surtout bonne oreille. Quand il mourut, des milliards avaient passé par les honnêtes mains de ce robuste vieillard : il ne lui en était rien resté aux doigts.
Que de précautions, dira-t-on! Que de vérifications successives! Et encore, nous n'avons pas tout dit. Mieux vaut, en pareille matière, dix garanties
1. Sur chaque brève sont prélevées les pièces nécessaires pour l'essai préalable du Laboratoire et pour les investigations ultérieures de la Commission de contrôle.
2. Quelquefois une pièce d'or, qui sonnait bien au moment de sa mise en circulation, perd fortuitement sa sonorité. Le porteur n'a alors qu'à la présenter aux guichets de la Monnaie pour en obtenir réchange.
qu'une. C'est à ce prix que le Directeur peut signer d'une main ferme le jugement qui autorise la déli" i^rance des brèves. C'est à ce prix qu'il peut attendre sans inquiétude le verdict que rendra, après de nouveaux essais, la Commission supérieure de contrôle.