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frapper. C'est déjà un remarquable phénomène que la docilité avec laquelle les parcelles solides d'un flan de bronze, d'argent ou d'or se déplacent au moment où les coins se rapprochent; mais le fer, soi-disant emblème de la rudesse ou de l'inflexibilité, se met avec plus de souplesse encore au service de l'homme. Quelques centièmes, quelques millièmeir de carbone font de lui la fonte ou l'acier, avec leurs aptitudes essentiellement diverses. Et l'acier même est susceptible de bien des variantes. En l'alliant au nickel ou au chrome, on lui inculque des vertus singulières. Réduit à ses éléments propres, il éprouve encore de vraies métamorphoses sous l'influence alternative du feu et de l'eau. Longtemps chauffé au rouge, l'acier devient doux, c'est-à-dire tendre, et se laisse façonner, soit par le burin qui l'entame, soit par le marteau qui le comprime. Que si, après l'avoir fortement chauffé, on le plonge brusquement dans l'eau froide, cette trempe détermine un nouvel état d'équilibre moléculaire, caractérisé notamment par une extrême dureté. L'art du graveur de monnaies, comme l'art du graveur de médailles, est fondé sur cette surprenante et précieuse faculté.
Le problème, réduit à sa plus simple expression, peut se décomposer comme suit :
L'artiste, opérant sur l'acier doux, y sculpte en relief l'effigie demandée, et ce premier instrument, une fois trempé, constitue le poinçon.
Le poinçon, par enfoncement, fera d'un autre bloc d'acier doux la matrice, où les «mêmes dessins se formeront en creux et qu'on trempera également.
Et, réciproquement, la matrice pourrait servir à reconstituer le poinçon, au cas d'accident. Il y a là une sorte de génération mutuelle qui, presque automatiquement, assure la perpétuité et l'invariabilité du type monétaire. De forts balanciers à vis, adroi-
tement maniés par les spécialistes, réalisent peu à peu ces pénétrations réciproques.
Mais, tant qu'il résiste aux fatigues de son dur métier, c'est le poinçon qui travaille, imprimant tour à tour son immuable décor sur dix, vingt, cent... petites masses d'acier doux, dont chacune, après la trempe, aura à faire fonction de coin monétaire. Et c'est par l'intermédiaire de ces coins, accouplés deux à deux (face et revers), que les effigies rituelles du poinçon vont passer sur les flans que leur livre un à un la presse monétaire et faire de ces flans des monnaies.
Toutes ces répercussions successives exigent, avec un outillage très perfectionné, des opérateurs très habiles. Et même quand ces conditions sont remplies, il y a toujours quelque aléa. Certains coins, sans qu'on sache pourquoi, se brisent ou se foulent dès les premiers chocs. 11 en est qui, avant d'être mis hors de service, ont donné naissance à des dizaines de milliers de pièces.
La Monnaie de Paris possède et les connaisseurs peuvent se faire montrer, dans les galeries supérieures du Musée, d'admirables poinçons ciselés à la main, en plein métal, par les maîtres d'autrefois. Mais, ici comme partout, le machinisme a fait son apparition et, quels qu'en soient les avantages pratiques, il est permis de regretter le temps où l'œuvre d'art, sortie toute chaude des mains de l'artiste, donnait plus qu'aujourd'hui l'impression de la vie. Nos graveurs ne s'attardent plus à buriner directement l'acier. Quand ils ont modelé, à grande échelle, une maquette d'argile ou de cire, ils peuvent presque se croiser les bras. La galvanoplastie vient d'abord à leur aide; puis c'est le tour à réduirCy merveilleuse invention des mécaniciens qui se charge de transporter sur l'acier, en la ramenant aux proportions-
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voulues, la figure que leurs doigts ont librement enfantée. Voilà, pour les talents médiocres, des facilités dangereuses. Par contre les talents supérieurs ont dû, de nos jours, à ces méthodes nouvelles plus de variété, plus de virtuosité, plus de fécondité aussi. C'est pour moi un précieux souvenir que d'avoir assisté de près, que d'avoir même été associé à la genèse simultanée de ces trois Républiques auxquelles nos espèces d'or, d'argent et de bronze servent actuellement de cadre. Pourquoi tant de Républiques différentes? Il aurait sufli d'une; et monétairement, politiquement aussi, l'unité semblait préférable à la pluralité. Mais, ayant à sa disposition trois grands médailleurs, le ministre Doumer, qui fut l'initiateur du rajeunissement de nos monnaies, n'osa pas choisir et demanda, le même jour, la nouvelle monnaie d'or au maître Chaplain, la nouvelle monnaie d'argent au maître Roty, la nouvelle monnaie de bronze au maître Daniel Dupuis. Chacun était libre, trop libre peut-être, de suivre son inspiration personnelle. Et, comme ils n'avaient ni la même mentalité, ni la même esthétique, ni la même facture, c'était un enviable privilège que de pouvoir passer de l'atelier de l'un à l'atelier de l'autre et de comparer ces trois gestations parallèles, dont aucune ne fut exempte de difficultés, d'inquiétudes, de découragement parfois. La charmante Semeuse de Roty fut la première à voir le jour, et les Parisiens s'arrachaient, en janvier 1898, les jeunes pièces de 50 centimes, frappées en petit nombre entre Noël et le jour de l'an. Les sous de Daniel Dupuis commencèrent à circuler en 1898. Le revers en est trop compliqué; mais la tête de République est bien venue, pacifique sans mollesse, élégante sans afféterie. La pièce d'or, signée Chaplain, est supeAe et nous lui pardonnons volontiers ce que certains critiques ont appelé ses
anachronismes : le profil martial de la République, les allures militaristes du coq gaulois, et sur la tranche, la vieille devise : dieu protège la frange, qu'il eût été bien sot de faire disparaître, mais dont le maintien valut à M. Peytral une interpellation en forme.
Cette légende latérale s'inscrit maintenant en relief, grâce à la virole articulée. Avant la révolution de Juillet, elle s'insculpait en creux, sur le flan ; et il en va encore de la sorte en Russie, en Allemagne, en Autriche-Hongrie. D'autres États, Angleterre, Italie, États-Unis, Pays-Bas, Portugal, États Scandinaves, principauté de Monaco... se contentent, même pour leurs pièces d'or, d'une vulgaire cannelure.
C'est aussi une tradition spéciale à la France que celle de ces petits signes, dits déférents ou différentSy qui, à côté de la lettre monétaire, constituaient sur nos anciennes monnaies comme les signatures personnelles de leurs éditeurs responsables, savoir le graveur général qui présidait à la confection des coins et l'entrepreneur particulier, chargé de diriger la fabrication. Il n'y a eu, depuis la Révolution, que six graveurs généraux et voici, avec les noms et les dates, l'indication de leurs « différents » respectifs :
Augustin Dupré (an IV — an XI) : une petite figurine tirant de l'arc.
Tiolier père (an XI-1816) : sous Napoléon, un grand T avec un petit r, et, sous Louis XVIII, une tète de cheval.
Tiolier fils (1816-1842) : sous Louis XVIII, une tête de cheval ; sous Charles X, un T ; sous Louis- Philippe, une étoile.
Barre père (1843-1855) : une tête de levrette.
Barre fils (1855-1878) : une ancre.
Barre (Auguste), frère du précédent (1879) : une
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ancre aussi, avec, en plus, une petite barre traversant Panneau.
La réforme de 1879 ayant supprimé le graveur général des monnaies en tant qu^entrepreneur de la fabrication des coins, le graveur de la Monnaie de Paris est maintenant un fonctionnaire comme un autre ; mais il a encore à faire choix d'un signe qui lui soit propre. Complétons donc la liste :
Lagrange (1880-1896) : un faisceau.
Patey, graveur actuel : une torche.
La Monnaie de Paris elle-même, lors de l'établissement de la Régie, a pris pour marque de fabrique une corne d'abondance. Au temps de l'entreprise, à Paris, les fabrications de Rœttiers (an IV et an V) étaient également caractérisées par une corne d'abondance ; celles de L'Epine (an V-1820) par un coq ; celles de Collot (1821-1842) par un C et une ancre entrelacés; celles de M. de Cambry (1843-1845) par une proue; celles de M. Diérickx (1845-1860) par une main et celle du baron de Bussière (1861-1879) par une abeille ^ .
Lors de la création des types monétaires actuels, on avait cru pouvoir supprimer et la lettre monétaire (A) et même les différents, devenus également inutiles, puisque toutes nos monnaies sortent maintenant d'un seul et même atelier. Cette suppression ayant provoqué certains regrets, la torche et la corne d'abondance ont reparu. Les partisans des différents y voient une protection, en ce sens que ces minuscules images leur paraissent plus difficiles à contrefaire que les effigies elles-mêmes. Je ne me pardonnerais pas d'avoir fait, en les supprimant, le jeu des faux
4. Il serait trop long d'étendre cette nomenclature aux anciennes Monnaies de province. Voir, au besoin, le répertoire inséré dans le Deuxième rapport annuel du Directeur des monnaies au ministre des Finances, année 1897.
monnayeurs. Mais, à cet égard, Texemple de Télranger semble rassurant. L'usage dont, à la demande des graveurs, j'avais cru pouvoir proposer la suppression n'existe ni en Angleterre, ni en Belgique, ni en Allemagne, ni en Suisse, ni en Italie... et Ton ne remarque pas, hélas! que la fraude épargne plus notre monnaie, avec ou sans différents, que celle des États voisins.