CHAPITRE XI
Plus préoccupés jusqu'ici de la théorie monétaire et de la technique du monnayage que de ce qu'on peut appeler la vie économique des monnaies, nous avons surtout regardé, dans l'or et dans l'argent, leurs propriétés intimes et leurs attributions légales, laissant de côté, pour y revenir ultérieurement, les considérations d'ordre quantitatif et statistique.
J'ai pourtant mis au nombre des qualités d'une bonne monnaie la rareté, et j'ai dit pourquoi. Au point de vue spécial qui est le nôtre, c'est un des mérites de l'argent et de l'or surtout que la difficulté matérielle qu'il y a pour l'homme à les extraire du sol; mais il ne s'agit plus là d'un caractère absolu et permanent, comme la densité, l'éclat, l'incorruptibilité... La rareté est d'ailleurs chose relative et variable, étant donné qu'il s'agit, non pas de la quantité totale de métal que notre pla-
i. Pour la commodité du langage et conformément à la tradition, nous réservons la dénomination de métaux précieux à l'or et à l'argent. Il en est d'autres cependant — tel le radium — dont la valeur marchande est bien plus élevée.
nète peut receler dans ses flancs, mais de la fraction de ce stock souterrain dont les peuples ont su se rendre maîtres et conserver la possession aux différentes époques de l'histoire. La monnaie ayant pour objet essentiel la mesure des valeurs, on voudrait qu'elle ne fût, par elle-même, susceptible ni de plusvalue, ni de moins-value. La longueur du mètre ne change jamais, ni le poids du kilogramme : la valeur du franc idéal ne changerait pas davantage. Voilà malheureusement un desideratum auquel nulle substance ici-bas ne peut donner pleine satisfaction ; et un tel problème doit forcément se contenter de solutions approximatives.
Nos prédécesseurs disaient : « Sans doute la valeur des métaux précieux ne saurait être tout à fait constante, eu égard aux caprices possibles de la production et de la consommation. Toutefois il n'y a pas à craindre pour cette valeur-là de mouvements brusques, étant données l'ampleur et la continuité de la demande et de l'offre. D'une part, l'exploitation d'une mine comporte de bien moindres oscillations que la culture du blé ou de la vigne; et, d'autre part, l'influence de ces fluctuations, déjà si réduites, se trouve encore très atténuée par ce fait qu'il s'agit d'un produit destiné à s'accumuler dans nos mains, au lieu de ne faire, comme tant d'autres, que paraître et disparaître. Pour le vin, pour le blé, les récoltes se consommant à mesure , la disette ou la surabondance peut suivre une très mauvaise ou une très bonne année. Pour l'or et pour l'argent, peu importerait au monde un écart accidentel de 25 p. 100 sur le rendement de la prochaine campagne, car, en présence de tant de milliards déjà existants dans nos caisses, un excédent ou un déficit de quelques centaines de millions ne saurait guère troubler l'équilibre général des choses. »
Il y a beaucoup de vrai dans ce raisonnement et l'on comprend ainsi que, pendant de longues périodes, les peuples aient pu oublier que le mètre des valeurs n'est pas un mètre immuable. Mais son. élasticité se manifeste et s'affirme aux époques de crise, comme au xvi® siècle, par exemple, et à la fin du xix®.
L'importance du phénomène nous fait un devoir de ne pas le perdre de vue et c'est dans cet esprit que nous allons préluder à l'étude des variations corrélatives delà puissance monétaire et des prix par un bref historique de la production des métaux précieux.
L'argent et Tor dans la nature. — L'or et l'argent sont, ici-bas, très disséminés. Il y a de l'argent dans les plantes et dans le sang des animaux. Il y a aussi de l'argent dans l'eau de mer et, bien que ce soit à dose infinitésimale, les océans renferment certainement plus d'argent, en dissolution, que les hommes n'en ont jamais tiré des mines qu'ils exploitent. L'or aussi arrive dans la mer, charrié par les eaux fluviales. Les chimistes découvrent également des traces d'or et d'argent dans beaucoup de pierres, de terres, de sables... Mais cette ubiquité n'implique pas l'abondance et souvent l'extraction du métal coûterait plus qu'elle ne rapporterait. L'or ne comporte une exploitation lucrative que là où il s'offre en proportions moins insaisissables. Les hommes l'ont d'abord recueilli soit dans le lit de certaines rivières, soit dans les sables des placersy terrains d'alluvions provenant de la désagrégation d'anciennes roches aurifères. Là où ces roches (quartz, conglomérats, etc.) ont conservé leur solidité primitive, l'extraction du métal nécessite tout un outillage industriel. L'argent se montre fréquemment associé à l'or, comme il peut l'être au plomb, au cuivre, au mercure... L'argent pur et cristallisé
existe dans certains granits, dans certains gneiss, dans certains schistes ; mais on le trouve surtout à Tétat de combinaisons : sulfures, chlorures, bromures, iodures d'argent...
La distribution territoriale des gisements aurifères et argentifères semble fort irrégulière; mais, chose digne de remarque, les deux métaux chargés de personnifier la richesse semblent fuir les parties du globe que la civilisation a le plus enrichies. Que le lecteur se suppose à Paris ou à Londres et qu'il cherche sur la sphère terrestre les foyers principaux de cette double production ; il faudra les aller quérir bien loin vers l'Est, vers l'Ouest, vers le Sud ou vers le Nord : en Sibérie, en Australie, dans les profondeurs des deux Amériques, à l'extrémité de l'Afrique, dans le bassin glacé du Yukon...
A vrai dire, ce paradoxe géographique n'en serait plus un s'il acceptait comme explication totale l'épuisement des diverses mines qu'avaient pu connaître et mettre à profit les antiques civilisations circumméditerranéennes. Mais à raisonner de la sorte, nous croyons qu'on ferait erreur.
Antiquité. — L'argent et l'or ont été connus, recherchés et collectionnés de temps presque immémorial. Il suffit d'avoir lu Homère, Hérodote, Diodore de Sicile, Thucydide, Plutarque, Tite-Live, Pline, etc.. pour être édifié à cet égard. Les palais et les temples de l'antiquité n'étaient pas moins célèbres pour leurs trésors que pour leurs beautés architecturales. Seulement il est prudent de ne pas prendre à la lettre des descriptions où les imaginations méridionales ont pu se donner librement carrière; etjdifiérant sur ce point d'auteurs éminents, je ne saurais admettre que l'antiquité gréco-romaine ait été aussi abondamment pourvue de métal précieux
que le monde moderne. Loin de là. Si impressionnantes que soient certaines citations, surtout quand on les rapproche les unes des autres, il ne faut pas se laisser éblouir par des témoignages plus littéraires que scientifiques ^ . A fortiori devons-nous rester incrédules lorsque nous lisons, dans un essai déjà vieux d'un demi-siècle^, que l'Asie, avant l'ère chrétienne, détenait pour 6 milliards 2/3 d'or et pour 13 milliards 1/3 d'argent, total 20 milliards. Veut-on savoir comment M. Otreschkoff motivait cette affirmation? Estimant qu'Alexandre le Grand avait pris aux nations vaincues par les armes pour 1.950.608.000 fr. d'argent et d'or — ni plus ni moins — il se disait que l'Asie entière devait bien en posséder dix fois autant. Et voilà! La statistique, ainsi comprise, n'exige vraiment pas grand effort. Est-il bien utile d'ajouter que, à la même époque, d'après le même auteur, l'Afrique aurait eu pour 560 millions d'or et pour 280 millions d'argent, total 840 millions ; l'Europe pour 266 millions d'or et pour 534 millions d'argent, total 800 millions? Ce sont là de vaines hypothèses et ce que nous savons de l'industrie minière dans l'antiquité leur ôte toute vraisemblance.
L'argent, dans les temps anciens, venait en partie de rinde et des bords du golfe Persique. Mithridate le tirait du mont Paryadès, sur le Pont. Les Phéniciens en avaient trouvé à Siphnos et à Thasos. 11 y en avait en Épire et surtout au Laurium, près Athènes (l'exploitation y a été reprise de nos jours). 11 y en avait en Thrace, en lUyrie, en Transylvanie... Dans le massif alpestre, on vantait les mines d'ar-
4. A lire les chroniques du temps, on serait aussi conduit à ciiiffrer par milliards le butin des conquistadores du xvi» siècle; or, M. de Humboldt a pu établir qu'il serait chimérique de l'évaluer à plus de iOO millions.
2. Voir Narccs Tarrassenko-Olreschkofif, De l'or et de Vargent, Paris, 1836.
gent des monts Ryphées. La Grande-Bretagne en possédait aussi. Mais c'était surtout la péninsule ibérique qui était riche en métal blanc. Enfin près de Carthage, en Afrique, s'étendait une vaste région argentifère où, d'après Polybe, on aurait vu travailler jusqu'à 40.000 hommes à la fois.
Pour l'or, les principaux centres de production mentionnés par les textes classiques s'échelonnent des bords de la mer Caspienne aux colonnes d'Hercule. On trouvait de l'or dans le Caucase et l'Asie Mineure, dans l'Archipel, la Thrace, la Macédoine, autour du Haut-Danube, en Hongrie, en Pannonie, en Dalmatie; puis, dans la région des Alpes (Aquilée, Verceil, Aoste...). Le Rhin, le Tessin, l'Orco, le Rhône, la Garonne, TAdour ont donné de l'or, comme le Pactole lui-même, et peuvent encore en charrier un peu, surtout après les grandes pluies. Il venait aussi de l'or des deux Bretagnes, de l'Andalousie, de la Sardaigne et de la Numidie. Enfin les Romains, non contents d'exploiter les ressources de leur vaste Empire, attiraient à eux une partie de l'or recueilli dans des régions plus éloignées : Haute- Egypte, Ethiopie, Arabie, Caramanie, Inde, Asie Centrale, Oural peut-être...
Mais, là même, où les traces des anciens établissements ont pu être retrouvées et observées, tout tend à convaincre l'observateur attentif que le rendement n'en était nullement comparable à celui des mines lointaines qui approvisionnent aujourd'hui le monde.
Moyen âge. — Le moyen âge a été, en Europe, un véritable temps d'arrêt pour la production des métaux précieux. Un de leurs historiens, W. Jacob, dit que les chercheurs d'or et d'argent trouvaient alors plus simple de piller ou de rançonner les riches que d'aller fouiller péniblement la terre. Ces temps trou-
blés et violents n'ont pas anéanti l'art de Torfèvrerie, mais ils avaient paralysé l'industrie minière. Du VI® au X® siècle le monde occidental a perdu plus d'or et d'argent qu'il n'en a produit et les efforts des siècles suivants ont encore été bien stériles.
Au lieu de ces armées d'esclaves que les Romains condamnaient au dur labeur des mines, on ne voit plus que de rares escouades de serfs occupés à recueillir çà et là un peu d'argent ou un peu d'or. Les sables aurifères du Tage, du Guadalquivir, du Douro, au delà des Pyrénées, ceux du Rhin du côté de Strasbourg, n'ont probablement pas cessé d'être mis à contribution. Il y avait dans l'Europe centrale, en Hongrie, en Transylvanie et ailleurs, d'anciennes exploitations romaines qui furent reprises à un moment donné. Mais on en tirait peu de chose et de si précaires entreprises fournissaient moins d'or en cent ans que n'en faisaient disparaître quelques années de guerre. Il y a lieu de croire que, d'un bout à l'autre de l'Europe, les dix siècles qui ont précédé la découverte de l'Amérique n'ont pas mis au jour 10 mètres cubes d'or fin, moins d'un mètre cube par siècle. La production de l'argent, elle-même, ne fut jamais si lente qu'à cette époque.
De la fin du XV« siècle au milieu du XIX^
— Une nouvelle ère s'ouvre pour les métaux précieux avec le xvi® siècle. En 1492, Christophe Colomb a découvert le Nouveau Monde; en 1519, Cortez entre à Mexico; en 1527, Pizarre aborde au Pérou; et les galions espagnols, franchissant l'Atlantique, arrivent chargés d'opulentes cargaisons. Les envahisseurs s'étaient d'abord contentés de faire main basse sur les trésors des vaincus. Bientôt ils s'appliquèrent à mettre en coupe réglée les richesses souterraines de l'Amérique. L'Espagne aurait voulu s'en
réserver le monopole ; mais, peu à peu, et surtout à partir de la paix de Cateau-Cambrésis (1559), la France et l'Europe commencèrent à en prendre leur part, et ce flot de métal, dont la disette antérieure, accentuait l'importance, allait faire monter les prix avec une rapidité extraordinaire (voir chap. xvi).
D'après les autorités les plus dignes de foi, il restait à peine à l'Europe, en 1492, pour un milliard d'argent et d'or, chiffre quasi négligeable comparativement à ceux qui vont suivre.
Voici les moyennes annuelles auxquelles aboutissent les consciencieux calculs d'Alexandre de Humboldt, revisés et continués par Sœtbeer :
Productions totales, or et arguent, de 1493 à. 1850 (1).
Moyennes annuelles.
PÉRIODES
OR
ARGENT