CHAPITRE XIII
Les notions que nous venons de recueillir sur la production des métaux précieux et sur les existences monétaires sont un acheminement naturel vers l'étude des prix. Les prix sont les valeurs exprimées en monnaie : ils dépendent donc de la valeur même de la monnaie qui leur sert d'expression, or, argent, ou autre.
Et la valeur de la monnaie n'est pas invariable. Nous avons eu déjà (chap. v) l'occasion de constater l'impuissance des législateurs à assurer un rapport fixe entre la valeur de l'argent et la valeur de l'or. Mais ce ne sont pas seulement leurs valeurs relatives qui peuvent changer : ce sont aussi leurs valeurs absolues. Il en est d'eux comme de toutes autres marchandises ou denrées. Les circonstances accroissent ou diminuent l'importance que les hommes y attachent. Si, les besoins restant les mêmes, la production du métal précieux se développe abondamment, si surtout cette abondance résulte de la découverte de mines plus riches ou de moyens d'extraction plus économiques, la matière première des monnaies et, par suite, les monnaies elles-mêmes se déprécieront en se vulgarisant. Il en faudra donner et on en donnera davantage pour obtenir d'égales
satisfactions. Les gens ne seront pas plus riches avec deux kilogrammes d'or qu'on ne l'était autrefois avec un kilogramme, car, toutes choses égales, les prix auront probablement doublé. Les distances ont doublé aussi sur les cartes quand on s'est mis à compter en mètres au lieu de compter en toises; seulement, là, c'était un changement à vue et la mesure nouvelle, aussi arbitrairement choisie que l'ancienne, portait un autre nom. Pour les monnaies, l'évolution se fait d'une manière spontanée, d'une manière graduelle, d'une manière latente. Le franc ne cesse pas de s'appeler le franc lorsque sa valeur grandit ou décline et de sa plus-value ou de sa moins-value on ne peut se faire une idée que par l'examen attentif des effets extérieurs du phénomène. Encore le problème est-il un des plus délicats que la statistique ait à se poser.
Il en serait autrement si l'on pouvait accepter comme vérité scientifique une théorie simpliste qui doit à sa simplicité môme d'avoir conquis plusieurs grands esprits et beaucoup d'autres. On s'est mis à l'appeler, non sans quelque pédantisme, la théorie quantitative. Ce nom n'étant pas une définition, voyons en quoi la théorie consiste. Voyons aussi ce qu'il en faut penser.
Il s'agit précisément de Tinfluence exercée par la rareté ou l'abondance des monnaies sur leur valeur propre et par suite sur le niveau général des prix. Cette influence n'est pas douteuse et l'histoire en témoigne. Lorsque, au xvi® siècle, par exemple, l'or et l'argent américains sont venus se répandre sur l'Europe, alors si pauvre en métaux précieux, les prix ont triplé ^ . Et c'était logique ; car, comme le
i. ns auraient même quintuplé, s'il fallait en croire Thlstoire des métaux précieux de Jacob ; mais Jacob basait presque exclusivement
dit fort bien M. P. Leroy-Beaulieu, « tout acheteur est vendeur de monnaie, tout vendeur est acheteur de monnaie » ; et, si Tor s'échange contre du blé, pourquoi les conditions du contrat seraient-elles moins affectées par l'abondance ou la rareté de l'or que par la rareté ou l'abondance du blé? Poussons les choses à Tabsurde : imaginons qu'une découverte plus extraordinaire encore que celle qu'annonçait naguère le D' Emmens^ rende demain l'or aussi commun que le sable ou la craie : n'est-il pas évident qu'à moins d'avoir perdu la raison, le propriétaire d'un champ, d'une maison, d'un tableau de maître, ne céderait plus son bien pour le même nombre de livres sterling ou de napoléons qu'hier? Les prix dépendent incontestablement de la quantité de matière monétaire que rencontrent sur leur chemin les produits mis en vente ; et si la théorie quantitative se bornait à le constater, nous n'aurions aucune objection, aucune réserve à formuler.
Mais ceux qui ont imaginé la théorie quantitative ne s'en tiennent pas là. Ils formulent catégoriquement deux prétendues lois qui, malheureusement, ne sont pas plus vraies l'une que l'autre.
La première proposition consiste à dire qu'en tout lieu et à tout moment, il y a égalité entre la valeur de c( la monnaie » et la valeur de « la marchandise » , les mouvements des prix venant toujours assurer à temps le maintien de cette équivalence.
ses comparaisons sur les prix des substances alimentaires. La hausse était moindre sur d'autres produits (voir chap. xiii et xvi).
1. Ce chimiste américain, déjà connu par Tinvention d'un puissant explosif, remplissait le monde, en 1897, du bruit d'une découverte plus merveilleuse encore : Vargentorwm. Il prétendait transformer en or l'argent des piastres mexicaines et remettait, en eflfet, au bureau d'essai de New-York des lingots où l'or entrait pour une grande part. Depuis le jour où l'affaire fut mise en actions, l'Europe n'a plus entendu parler de cet alchimiste et il ne semble pas que les. actionnaires aient fait une affaire d*or.
La seconde proposition se déduit de la première : elle consiste à dire que, la marchandise restant ce qu'elle est, par hypothèse, les prix doivent monter ou descendre de 10, de 20, de 50 p. 100, quand la quantité de monnaie ambiante augmente ou diminue de 10, de 20, de 50 p. 100.
La mécanique de l'échange, ainsi réglée, n'aurait rien à envier, comme rigueur, au principe d'Archimède ou à celui de Mariotte. Seulement, pour bien faire, il aurait faUu pouvoir démontrer au moins une fois ce que Ton affirme depuis si longtemps. Car ce ne sont point là des idées nouvelles. Elles se manifestaient déjà, moins de cent ans après la découverte de l'Amérique, dans les Lezione sulle monete de l'italien Davanzati (1588). Cet honnête rhéteur admet que, per accordi délie genti, tout l'or mis en œuvre, en y ajoutant si l'on veut l'argent et le cuivre, représente juste ce qu'il faut aux hommes pour acheter les diverses choses dont ils peuvent avoir envie ou besoin. Au xvii« siècle, Locke professe que, le monde ayant dix fois plus d'argent qu'avant Christophe Colomb, la valeur de ce métal a nécessairement diminué de 90 p. 100. Mais c'est surtout de Montesquieu que se réclament les deux formules ci-dessus. Le XXII® livre de V Esprit des lois ne consacre pas moins de six petits chapitres à la question et elle y est traitée avec une témérité singulière. Le chapitre VII, où le style est indigeste, mais où la pensée n'a rien d'indécis, montre la valeur des marchandises se mesurant toujours avec une parfaite docilité à l'abondance des instruments monétaires. Le chapitre viii est plus explicite encore : « Si, depuis la découverte l'Inde, l'or et l'argent ont augmenté en Europe à raison d'un à vingt, le prix des denrées et marchandises aurait dû monter en raison d'un à vingt; mais si, d'un autre côté, le nombre
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des marchandises a augmenté comme un à deux, il faudra que le prix de ces marchandises et denrées ait haussé d'un côté en raison d'un à vingt et qu'il ait baissé en raison d'un à deux, et qu'il ne soit, par conséquent, qu'en raison d'un à dix. » Ce serait donc une véritable équation algébrique :Pet p représentant, pour deux dates quelconques, le niveau général des prix, 3/ et m la quantité de monnaie existante, C et c le nombre des choses dont il est fait commerce, Montesquieu affirme que :
David Hume se montre plus circonspect dans son Essai sur la circulation, paru quelques années après V Esprit des lois. Il admet bien que l'affluence du numéraire oblige l'acheteur à donner un plus grand nombre de « petites pièces blanches ou jaunes » et, comme il a pris le contre-pied de la doctrine mercantile, il voit plus d'inconvénient que d'avantage à ce changement d'échelle : « C'est, dit-il, comme si un négociant, au lieu de se servir des chiffres arabes, qui exigent peu de caractères , employait les chiffres romains, qui en exigent beaucoup. » Seulement Hume reconnaît tout de suite la complexité du problème et, sans discerner d'une façon très nette les pourquoi et les parce que, il comprend qu'il y a en jeu bien d'autres facteurs que le stock monnaies et le stock marchandises. Oui, certes. Mais, aujourd'hui encore, des docteurs se rencontrent qui, invoquant Montesquieu, Hume, Ricardo, Adam Smith, Jean- Baptiste Say, Stuart Mill et autres, persistent à réduire aux proportions d'une règle de trois ce que M. Vilfredo Pareto, en vrai mathématicien qu'il est, appelle « la statique et la dynamique monétaires ».
Voici, par exemple, M. Charles Limousin, de la
Société d'Économie politique de Paris, qui réédite bravement, en la qualifiant « loi économique », l'étrange imagination du vieux Davanzati : « La marchandise existant dans un pays équivaut toujours à la monnaie existant dans le même pays, totalité contre totalité, fraction contre fraction, nonobstant les variations de quantité de la marchandise et de la monnaie. Un millionième de la monnaie vaut toujours autant qu'un millionième de la marchandise, quels que soient le nombre des francs d'un côté et celui des kilogrammes, des mètres ou des litres de l'autre. » C'est formel, n'est-il pas vrai? Mais aucune justification n'accompagne ces affirmations si positives : on dirait que nous sommes en face d'un dogme révélé ou d'un indiscutable axiome.
Au moins faudrait-il savoir comment interpréter ces mots trop abstraits : la monnaie, la marchandise. Admettons que, pour notre pays, « la monnaie » doive s'entendre de notre or, de notre argent, de notre nickel et de notre bronze monnayés. On a vu que tout cela réuni donne environ 7 milliards de francs. (Juant à « la marchandise », rien de plus élastique que cette expression. S'agit-il de ce qui, dans nos villes ou dans nos campagnes, peut se. trouver à vendre à un moment donné, ou de ce qui s'y vend en réalité, pendant un certain laps de temps, un mois, six mois, un an? Et, dans cette vague totalisation, doit-on comprendre avec le commerce proprement dit les négociations ajant pour objet les terres, les maisons, les fonds d'Etat et ces mille valeurs mobilières qui, de même que le charbon ou le vin, s'acquièrent moyennant finance? La main-d'œuvre aitssi se paye et pourquoi l'argent reçu par un ouvrier, en échange de son travail, jouerait-il dans les équilibres économiques un rôle moindre que l'argent recouvré par un marchand? Ce vocable mystérieux « la mar-
chandise » comporte, on le voit, bien des traductions différentes : mais elles ont ceci de commun que, dans aucun cas, on ne retrouverait, même approximativement, ce chiffre de 7 milliards que nous avons mis dans l'autre plateau de la balance. Et fautil s'en étonner? Nous sommes là en pleine fantaisie. M. Limousin et ceux qui l'ont précédé ou suivi dans cette voie raisonnent comme si, périodiquement, tout ce qui peut s'acheter en France venait s'échanger contre tout ce que les Français possèdent de numéraire. Et de même pour chaque partie du monde, grande ou petite. Cette miraculeuse coïncidence s'affirmerait partout, en Angleterre et au Transvaal , dans la République d'Andorre et dans le Céleste Empire, dans la ville de Paris et dans n'importe quel village de la Beauce ou du Languedoc. Chimères que tout cela! Comment se concilierait donc cette formation toute locale des prix avec le nivellement universel des cours commerciaux, qui est l'une des tendances essentielles de la vie économique à l'époque actuelle? Ne suffit-il pas, d'ailleurs, pour trancher le différend, de rappeler que le stock monétaire du Royaume-Uni est très inférieur à celui de la France et que les Anglais font néanmoins beaucoup plus d'affaires que nous?
Stuart Mill lui-même allait trop loin quand il affirmait que la hausse des prix est fatale là où la monnaie se multiplie., et la baisse dans le cas contraire. C'est bien ainsi que tendrait à s'exercer l'influence propre du numéraire si elle était seule en cause. Seulement mille circonstances extérieures, en agissant sur les marchandises elles-mêmes, peuvent pousser à'ia baisse ou à la hausse soit tel prix particulier, soit tout un ensemble de prix. Aux causes extérieures et collectives des mouvements des prix, sera consacrée tout à l'heure (chap. xv) une étude
spéciale. Mais, pour en finir avec cette inconnue qu'est la valeur monétaire et avec cette illusion qu'est la théorie quantitative, est-ce que la monnaie ellemême, à valeur égale, ne voit pas son efficacité commerciale modifiée par l'usage même que les hommes font d'elle?
Il y a d'abord la rapidité de la circulation monétaire, qui équivaut à une multiplication de la monnaie existante. Il est clair que, si nous voulions chiffrer ce qu'on boit dans une maison, il ne suffirait pas de compter les verres : il faudrait savoir, en outre, combien de fois on les remplit et on les vide. Eh bien! il en va de même pour la monnaie. Il ne suffit pas de compter nos pièces d'or et d'argent : il faut savoir combien chacune d'elles effectue de paiements dans un temps donné. Et si les sovreigns anglais travaillent trois fois autant que nos pièces de 20 fr., il y a plus à s'étonner que le commerce britannique, très supérieur au commerce français, puisse se contenter d'un moindre outillage monétaire. En fait, ce n'est pas seulement en passant d'un pays à un autre qu'on voit la circulation s'accélérer ou se ralentir : il suffit de comparer, au même lieu, deux époques différentes ^ Voilà donc déjà une donnée de plus à mettre en cause et le moins qu'on puisse faire pour cela est de modifier ainsi l'équation de Montesquieu :
Mais ce n'est pas tout, et cette équation serait encore bien incomplète.
Contestera-t-on, par exemple, que For et l'argent monnayés existant dans un État aient, selon les con-
1. C'est ce qu'a bien prouvé M. Pierre des Essars. Voir sa communication à la Société de statistique de Paris, en 1895, sur la Vitesse de la circulation de la monnaie,
jonctures, plus d'empressement à se montrer qu'à se cacher ou plus d'empressement à se cacher qu'à se montrer? Les sacs de louis ou d'écus qui se dissimulent ne pèsent pas du même poids sur les transactions que ceux qui font ostensiblement leur métier. Cependant on ne saurait faire abstraction de ces mystérieuses réserves, car tôt ou tard elles sortiront de leurs retraites. L'orfèvrerie même, l'argenterie, les bijoux constituent, comme les lingots, une sorte de monnaie éventuelle qui, aux heures de crise, peut entrer en ligne.
Puis, sans nous attarder à de trop subtiles analyses, comment ne pas assimiler plus ou moins aux monnaies proprement dites, aux monnaies métalliques, tous ces engins nouveaux, billets de banque ou billets d'État, bons et mandats postaux, mandats et transferts télégraphiques, chèques, clearing-houses, virements, etc.. qui sont venus s'ajouter, en si grand nombre, aux anciens instruments de crédit tels que lettres de change, billets à ordre, etc. (voir chap. xviii)? C'est autant de façons d'économiser le numéraire, de nous en épargner la manutention et le déplacement. Le papier a maintenant cent manières de suppléer l'argent ou l'or et, quand les conditions du change international y convient les intéressés, des règlements de comptes considérables peuvent s'effectuer de place à place, de peuple à peuple, voire de continent à continent sans expéditions d'espèces métalliques (voir chap. xix).
Dans ces conditions, non seulement la théorie quantitative perd toute solidité, mais la valeur même du signe monétaire devient chose à peu près insaisissable. Au lieu d'en faire l'histoire, il faudra nous contenter de faire celle du poussoir monétaire. Les deux idées se ressemblent, mais ne se confondent pas.