CHAPITRE XIV
Les prix n'étant autre chose que les valeurs exprimées en monnaie, la question des prix fait étroitement corps avec le problème monétaire. Aussi bien on a pu dire d'elle qu'elle traverse de part en part toute la science économique. Qu'il s'agisse de production, de circulation, de consommation, la ques^ tion des prix se pose et s'impose. Tous les budgets publics et privés ne sont-ils pas à la merci des prix, soit comme recettes, soit comme dépenses? Et le bien-être général ne dépend-il pas, premièrement, du taux des salaires, qui eux aussi sont des prix, et, deuxièmement, de la cherté ou du bon marché des choses, nécessaires à la vie ?
Nous avons reconnu — le nier serait nier l'évidence — que la monnaie elle-même peut mettre en mouvement tous les prix à la fois, lorsque sa propre valeur vient à se ressentir de la raréfaction ou de l'affluence des métaux précieux. Mais aux téméraires équations de la théorie quantitative nous avons opposé la multiplicité et la complexité des sollicitations, les unes individuelles, les autres collectives, qui, du dehors, peuvent impressionner les prix. La hausse ou la baisse, pour chacun d'eux, comporte parfois des explications très particulières. Est-ce à dire qu'aucun principe directeur ne se dégage de
leurs évolutions? Non, certes. La théorie ou, si Ton veut, la mécanique des prix voit s'exercer deux influences principales, entre lesquelles il semble d*abord qu'il y ait antagonisme, mais qui, par de mutuelles réactions, arrivent à s'accorder assez harmonieusement. Il y a, d'un côté, le coût de production; de l'autre, la loi de l'offre et de la demande. Et l'on va voir comment, répondant à ce double appel, les prix se fixent ou se meuvent.
Influence du coût de production. — Entre le coût de production des marchandises et leur prix de vente, la connexilé est évidente. Que le vendeur, fabricant ou intermédiaire, demande à l'acheteur : 1^ le remboursement de ce qu'il a lui-même dépensé, argent ou travail, et 2** un appoint qui sera son bénéfice, rien de plus légitime. Si je suis constructeur de bicyclettes et que, tout compris, elles me reviennent à 150 francs l'une, je serais à plaindre s'il me les fallait céder à 100 francs ; inversement, qui ne trouverait abusif que je voulusse les faire payer 300, 400, 500 francs? Le problème, à première vue, semble donc se réduire à l'exacte détermination du prix de revient, mais rien n'est plus épineux ; et à l'équitable fixation des bénéfices, mais cela encore devient aisément matière à contestation.
« Eh bien! diront les gens qui croient à la toutepuissance et à la toute-sagesse de S. M. l'État, il n'y a qu'à faire du législateur l'arbitre de ces deux évaluations, coût et bénéfice. Qu'il détermine Injuste prix des choses et qu'elles soient tarifées en conséquence. » Les gouvernements ont eu plus d'une fois cette ambition; mais leurs essais ont toujours échoué. Je n'évoquerai à ce propos ni Dioclétien, ni Charlemagne, ni Philippe-Auguste, ni Philippe le Bel, ni Louis XII... Le gouvernement royal se char-
geait lui-môme, après chaque expérience, d'en proclamer rinsuccès. Au xvii* siècle, c'est le pouvoir central qui, par maint arrêt du Conseil, protège le commerce local contre les réglementations arbitraires. Mais la leçon la plus décisive a été donnée, à cet égard, par la fameuse loi du maximum (décrets des 29 septembre et V novembre 1793). Cette loi avait été très demandée. Les bases numériques en paraissaient assez judicieuses. Elle eut néanmoins pour résultat immédiat de déchaîner sur la France une crise sans précédent. Le commerce tué du coup, les producteurs ruinés, les consommateurs affamés, tels furent, de Taveu même de la Convention \ les fruits de cette vaine entreprise. Et, si demain la France ou tout autre pays tentait de nouveau la même aventure, ce serait encore un désastre. La réglementation des prix par l'autorité gouvernementale ou municipale n'est possible, en dehors des monopoles, que pour certaines industries spéciales comme celle des chemins de fer, des tramways et omnibus, des voitures déplace... Pour les marchandises courantes, toute intervention d'en haut soulève vite contre elle et le peuple des vendeurs et le peuple des acheteurs. Mais, si on les laisse seuls en présence, comment les intérêts contraires arriveront-ils à se mettre d'ac cord? Pour le comprendre, il faut faire appel au second facteur, à la loi de l'offre et de la demande.
Loi de l'offre et de la demande. — Cette loi, si c'en est une, fait du prix des choses et de ses variations la résultante forcée de deux ensembles de faits et de volontés que résument ces deux mots : l'offre et la demande. Prenons comme exemple le blé. Il y a constamment, en France, des gens qui, pour
i. Lire la proclamalion du 29 ventôse an III.
vivre, ont besoin de vendre du blé, et des gens qui, pour vivre, ont besoin d'en acheter. Ces deux groupes vont naturellement à la recherche l'un de l'autre ; mais les vendeurs désirent vendre cher, les acheteurs voudraient se pourvoir à bon compte, et là gît la difficulté. La question du prix les préoccupe à ce
Echelle des prix
point, les uns et les autres, que, selon le cours du jour ou du moment, on verra varier, sur le marché, le nombre et l'empressement des vendeurs et des acheteurs. A 30 francs le quintal, qui ne voudrait vendre? A 15 francs, qui ne voudrait acheter? Pour que l'affaire se fasse, il faut qu'il y ait entente sur le prix, et Ton y arrive, d'ordinaire, par voie de marchandage. La figure ci-dessus montre bien, par
les deux courbes qui s'y croisent, comment à des prix de plus en plus élevés correspondraient des offres progressives et des demandes décroissantes. Le point où les deux courbes se rencontrent dit quel est le prix sur lequel s'effectue l'accord et quelle est la quantité de marchandise qui va être, à ce prix-là, achetée et vendue.
. Cette image est bonne à retenir, toute symbolique qu'elle soit, parce qu'elle nous dit nettement que, sur un marché libre, la formation des prix n'a rien d'arbitraire. Ajoutons que, là où règne une suffisante publicité, on ne verra guère, à qualité égale, les transactions se conclure, au même moment, sur des bases différentes. Pourquoi Pierre céderait-il à 20 fr. ce que Paul vient de vendre 25? Il y a, pour les prix simultanés, tendance, sinon obligation, à se mettre de niveau.
Seulement, d'un jour à l'autre, ce niveau commun peut avoir à se déplacer. Il se relèvera s'il se présente de nouveaux acheteurs ou si les vendeurs se font plus rares; il fléchira dans l'hypothèse contraire; car la concurrence obligera alors tantôt un groupe et tantôt l'autre à faire des concessions. On dit quelquefois : « Les prix hausseront si deux acheteurs se disputent un vendeur; les prix baisseront si deux vendeurs se disputent un acheteur. » Soit. On pourrait dire aussi, et la phrase serait moins expressive, mais plus exacte : « Les prix hausseront quand les besoins du marché en surpasseront les disponibilités; et réciproquement ». En somme, c'est presque à cela que se réduit la loi de l'offre et de la demande.
Mais, par cela même que cette loi résume et domine tout le jeu des conventions humaines, elle n'éclaircit pas grand'chose. L'offre? La demande? Les besoins du marché et ses disponibilités? Ces
mots, si simples en apparence et si usuels, synthétisent tous quelque chose de fort complexe; et la définition n'en peut être qu'assez illusoire. Par exemple, l'offre, pour le blé, ne consiste pas seulement dans le plus ou moins grand nombre de sacs apportés ce matin sur telle ou telle halle par les cultivateurs des alentours. Même là, le nombre ne serait pas tout, attendu que les gens peuvent être, suivant les cas, plus ou moins pressés, plus ou moins impatients de traiter. Mais, abstraction faite de ces éléments pour ainsi dire psychologiques, et à ne considérer que l'offre matérielle, the supplyy comme disent les Anglais, n'oublions pas que derrière les 100, les 1.000 ou les 10.000 mesures de grain présentées sur le marché, il en existe bien d'autres dont il faut aussi tenir un certain compte. Il y a le blé qui est resté dans les greniers voisins et que la hausse en ferait sortir. Il y a tout le blé du pays. Et la récolte nationale a même, maintenant, moins d'importance pour la détermination des cours que les récoltes de la Russie ou de l'Amérique du Nord. Conséquemment, l'offre, en matière de céréales, prend de nos jours un sens infiniment compréhensif. Et l'imprécision du mot n'en devient que plus grande ; car, si toutes ces quantités, tous ces stocks qui attendent l'acheteur, les uns de près, les autres de loin, pèsent simultanément sur la balance des prix, il est certain qu'ils y pèsent de façon très inégale. Et ce qu'on vient de dire de l'offre, on peut le dire aussi de la demande, qui n'est pas moins difficile à saisir et à chiffrer. Où commence et où finit l'offre? Où commence et où finit la demande? Bien habile qui le saurait dire, et les mathématiciens qui ont prétendu résoudre algébriquement le problème des prix n'y sont à peu près parvenus qu'après l'avoir simplifié outre mesure. La vérité, c'est que — sous les deux espèces de
l'offre et de la demande — le vrai moteur, le véritable arbitre des prix, c'est la concurrence humaine, la libre concurrence. Et la loi de l'offre et de la demande est moins une loi, en somme, qu'un mécanisme : le mécanisme automatique qui, finalement, traduit en hausse ou en baisse l'inégale poussée des courants contraires et complexes que tout commerce libre met aux prises.
Conciliation possible des deux principes.
— Mais, dira-t-on, si la concurrence, à sa guise, fait les prix et les défait, que devient l'honnête et rassurante formule qui, tout à l'heure, nous conduisait au « juste prix » en greffant sur le coût de production un bénéfice raisonnable? Et quelle garantie reste-t-il aux uns et aux autres, car la concurrence, ici-bas, c'est presque une loterie?
Il semble en effet, à première vue, qu'entre les exigences du coût de production et la loi de l'offre et de la demande, il n'y ait rien de commun. Néanmoins, à y regarder de près, tout a chance de s'arranger.
11 est incontestable qu'à un moment donné, le jeu de l'offre et de la demande peut entraîner les prix fort au-dessus ou fort au-dessous de ce niveau normal qui correspond au coût de production, bénéfice en plus; mais ces hausses ou ces baisses excessives ne durent guère, parce qu'elles portent en ellesmêmes leur correctif.
Supposons une hausse violente, sensationnelle, comme celle qui, il y a vingt-cinq ans, enfiévrait dans le monde entier l'industrie métallurgique. Voilà les prix de revient singulièrement distancés. Les hauts fourneaux, avec leurs fers, font des affaires d'or... Eh bien! à raison même de ce brusque renchérissement, deux effets se produisent. La consom-
mation se ralentit, partout où elle le peut, et le bois, pour certains usages, va revenir prendre la place du fer. Puis, surtout, la production se développe, stimulée par des cours si rémunérateurs. Non seulement les usines existantes forcent leur rendement, mais on les agrandit, on en crée de nouvelles ; on en voit même qui, n'étant plus à la hauteur, avaient fermé leurs portes et qui se remettent à travailler. Tout cela est logique. Tout cela est fatal. Et alors la situation va forcément se modifier. Le ralentissement de la consommation, c'est une moindre demande; le développement hâtif de la production, c'est l'offre considérablement accrue. L'équilibre va donc, tôt ou tard, se rétablir : la loi de l'offre et de la demande, qui avait provoqué la cherté, va opérer en sens inverse et ramener les prix à un taux modéré.
Que si, au lieu d'une crise de cherté, il s'agissait, comme aujourd'hui pour les vins, de l'avilissement des prix, par suite de surproduction, ce serait le contraire et ce serait pourtant la même chose. La viticulture, travaillant à perte, se découragerait. Le bon marché exciterait la consommation. En d'autres termes, l'offre tendrait à se réduire, la demande s'animerait, et les prix auraient deux raisons pour une de se raffermir.
C'est ainsi que nos deux principes arrivent à se concilier et viennent même, pour ainsi dire, au secours l'un de l'autre.
Que l'on nous permette une comparaison.
Tout le monde a vu fonctionner, sur les machines à vapeur, ce régulateur centrifuge qui ressemble à un grand compas dont les pointes seraient remplacées par des globes de fer. Chaque coup de piston fait faire à ce compas vertical un tour sur lui-même et la force centrifuge, agissant sur les deux boules,
en proportionne l'écartement à la vitesse de rotation. Voilà déjà, pour le mécanicien, une indication précieuse ; mais l'appareil ne se borne pas à avertir : il agit. Relié au tube qui amène la vapeur, il en modifie le débit. Si la machine va trop vite ou trop lentement, le compas s'ouvre ou se referme; et l'accès de la vapeur se trouvant par cela seul réduit ou élargi, la marche des pistons va, d'elle-même, se ralentir ou s'accélérer... Eh bien! pour les prix, il n'en va pas autrement. L'écart du prix de revient et du prix de vente joue, dans le mouvement des prix, un rôle analogue à celui que joue, dans les machines, l'écartement des deux boules symétriques. Par l'effet produit sur la production et la consommation, la hausse prépare la baisse, la baisse prépare la hausse. Et plus la poussée ascendante ou descendante aura été forte, plus la réaction s'imposera, t'est ainsi que, malgré la concurrence et ses caprices, les prix de vente et les coûts de production tendent à aller de conserve et cherchent spontanément à reprendre leurs positions respectives quand les circonstances les leur ont fait perdre.
On peut même trouver à ces anomalies temporaires quelque avantage, puisqu'il en résulte aussitôt pour les intéressés de salutaires avertissements. Au contraire, l'inertie, larigidité des tarifs imposés laisse les crises s'exagérer et, par là, suscite souvent de plus graves abus que ceux auxquels l'autorité avait la prétention déporter remède. « Il ne faut pas croire, dit M. Yves Guyot, qu'on empêche le mauvais temps en cassant le baromètre. »
Cas où l'influence du coût de production se trouve annulée. — L'influence du coût de production n'est pas une influence très durable. Pour les marchandises d'occasion, pour les vieux livres.
pour les meubles anciens..., il n'y a presque plus de lien entre le prix de revient primitif et le prix de vente actuel. Voici deux volumes du temps de François 1*' ou de Henri IV : ils ont jadis été vendus « 40 sols » Tun et l'autre. Maintenant le premier moisit sur le parapet du quai Voltaire, dans la boîte à 25 centimes ; et de l'autre un bibliophile donnerait 100 francs.
A la Bourse même, la question du coût initial est comme non avenue, et la même cote s'applique à des rentes qui ont pu, jadis, être émises à des taux très différents.
Il faut, d*ailleurs, pour que le coût de production exerce une action efficace, que le marché sur lequel on opère n'ait pas trop à compter avec les concurrences lointaines. Quand il s'agit de commerces internationaux, presque universels, comme le commerce des grains, des laines, des cafés..., le prix de revient local n'en peut mais. Le cours du blé à Bruxelles ou à Londres dépend moins des conditions dans lesquelles le fermier du Brabant ou du Yorkshire a réalisé sa récolte que de la situation générale de ce grand marché cosmopolite qui maintenant, pour le blé, s'étend du Pacifique à la mer des Indes et au delà.
L'œuvre d'art, digne de ce nom, échappe aussi à la règle du coût de production... Quand les tableaux d'un grand peintre se vendent 50.000 ou 100.000 francs, c'est de quoi inspirer à ses collègues une vive émulation ; mais ce n'est pas de quoi vulgariser le génie, don toujours exceptionnel. Il n'en est pas des chefsd'œuvre du Louvre ou du Luxembourg comme des rails ou des briques, dont la fabrication est susceptible de doubler en peu de temps. La cherté ne peut être le point de départ de la baisse que là où l'imitation est facile. On connaît le mot de cette danseuse à
qui le roi de Prusse reprochait de se faire payer plus cher que les maréchaux de son armée : « Eh bien, sire, répliquait l'étoile, faites danser vos maréchaux ! »
Voilà des cas — et Ton en citerait bien d'autres — où la loi de l'offre et do la demande est souveraine. Nous allons voir qu'il y a des cas où c'est cette loi même qui se trouve paralysée.
Cas où la loi de l'offre et de la demande n'agit pas. — Lorsque le législateur a voulu, comme en 1793, procéder par voie de tarification dictatoriale et universelle, il a échoué. Mais, à toute époque, certains commerces se sont vu soumettre à des tarifs fixes ; et, sans y être astreints par une autorité supérieure, d'autres se dérobent eux-mêmes à tout marchandage par la vente « à prix fixe ». Il est vrai que rien n'empêche le marchand de changer ses prix fixes, quand il le veut : mais le client n'a d'autre alternative que de les accepter ou de s'abstenir. Dans une ville comme Paris ou Londres, c'est là un régime très usuel. Un voyageur peut, sans voir une seule fois sa dépense affectée par les vicissitudes journalières de la demande et de l'offre, venir de New- York à Paris, descendre à l'hôtel, parcourir la capitale en voiture de place ou en omnibus, fréquenter nos églises, nos théâtres, nos expositions, déjeuner au café, dîner au restaurant, téléphoner, prendre des bains, acheter des cigares, des journaux, des livres, des gants, des souliers, des chapeaux, des habits... Tout cela est tarifé « en chiffres connus » ; tarifé par l'Etat quand il s'agit de monopoles fiscaux (tabacs, allumettes, poudres, postes et. télégraphes...); tarifé administrativement quand il s'agit des moyens de transport; tarifé librement par les vendeurs euxmêmes quand il s'agit des hôtels, des restaurants.
des boutiques et magasins, etc. Les restaurants à prix fixe, pour attirer les consommateurs économes, prennent leur parti des fluctuations quotidiennes de la clientèle, de l'inégal appétit des consommateurs, et aussi de la variation des cours à la Halle. C'est sur une sorte de moyenne ou d'abonnement que leurs opérations s'appuient. Cependant, la loi naturelle des prix s'y trouve moins méconnue que dans le cas des monopoles fiscaux. Les tarifs adoptés se mesurent forcément à l'ensemble des prix de revient. Et puis, si le déjeuner coûte toujours 3 francs, le patron a la ressource de modifier le menu et de rogner un peu les parts quand les denrées viennent à renchérir. La loi de l'offre et de la demande prend ainsi sa revanche, sans le dire.