AUX ÉPOQUES CI-DESSOUS : CENT LIVRES TOURNOIS REPRÉSENTENT
4775-1790 Environ 200 francs d'aujourd'hui.
ilSOUVi Eniit 200 et 250 —
1725-1730 Entre 275 et 325 —
1700-172.'i Entre 275 et 350 —
1675-1700 Entre 325 et 425 —
1660-1673 Entre 475 et 600 —
1625-1650 Environ 500 —
1600-1625 Entre 623 et 875 —
1575-1600 Entre 680 et 800 —
1550-1675 Entre 900 et 1200 —
13^-1560 Entre 1400 et 1800 —
1500-1523 Entre 2000 et 2500 —
1*75-1500 Entre 3000 et 3500 —
1450-1475 Entre 3000 et 4200 —
1425-1450 Entre 2800 et 3000 —
1400-1425 Entre 3000 et 4000 —
On peut regretter qu'il y ait parfois tant de marge entre les minimums et les maximums; mais, à vouloir les rapprocher, on ne ferait qu'augmenter les risques d'erreur, et, si large que soit la zone ici tracée, plus d'un historien verra que ses évaluations, à lui, ne s'y trouvent pas contenues.
Tel qu'il est, ce tableau est infiniment suggestif, puisqu'il en résulte qu'en moins de cinq cents ans, tant par les altérations abusives que par l'évolution naturelle des faits, l'unité monétaire se serait appauvrie, en France, dans le rapport de 30 à 1.
Bien des choses, dans l'histoire économique et financière des peuples, s'expliquent par cet amoindrissement graduel de l'unité monétaire.
l'interprétation des valeurs historiques. 199
Exemple. On sait qu'au moyen âge les seigneurs féodaux avaient trouvé avantage à morceler les trop vastes domaines dont le droit de conquête les avait investis et à en concéder des morceaux à leurs gens, moyennant un cens ou une rente foncière, fixée une fois pour toutes, ne varielur. Ce n'était pas encore la petite propriété, puisque l'exploitant avait à acquitter une sorte de fermage annuel. Mais, de règne en règne, le poids de cette obligation alla s'atténuant, à mesure que dépérissait la livre tournois ; et les cens avaient fini par n'être plus que nominaux, de sorte que, en ce qui concerne la possession du sol, la Révolution était faite longtemps avant 1789.
Autre conséquence, plus actuelle. Les nations civilisées peuvent se considérer, depuis cent ans, comme à peu près à l'abri de ces coups d'État monétaires qui, dans l'ancien régime, se comptent par centaines; mais les prix restent sujets à variation et, comme les conventions humaines ne prévoient presque jamais cette éventualité, elles comportent souvent plus d'aléa que ne l'avaient supposé les parties contractantes. Le poids des dettes publiques et privées s'est ainsi allégé au delà de toute prévision et plus d'un gouvernement a été sauvé de la faillite par cette réduction spontanée de ses charges. Pour les rentiers, c'est l'effet coniraire qui s'est produit. Par la dépréciation graduelle du numéraire, la « richesse acquise » voit peu à peu ses privilèges s'évaporer. Pendant qu'on dort, au lieu que la fortune vienne, comme dans la fable, elle s'en va tout doucement. Ce n'est que par le travail sous toutes ses formes que les prépondérances sociales peuvent non seulement se fortifier, mais même se maintenir. Et cette décadence fatale des millions oisifs s'accélère encore par la baisse du taux de l'intérêt. On sait que, depuis cent ans, ce taux a presque diminué de moitié.
Tout conspire ainsi contre le riche qui n'est que riche.
Dans une page sensationnelle, M. d'Avenel suppose un ancêtre qui reparaîtrait de siècle en siècle au milieu de ses compatriotes, ayant toujours dans sa poche, non pas 5 sous, comme le Juif-Errant de la légende, mais 1.000 livres, 1.000 livres de capital à placer pour s'en faire du revenu. Et, combinant à son gré la dépréciation intrinsèque de l'unité monétaire, la hausse générale des prix et la moindre productivité du capital, l'auteur calcule que son perpétuel ressuscité, avec ce fond de bourse nominale^ ment identique à lui-même, pourrait être considéré comme jouissant :
Sous Charlemagne, d'un revenu de 73.000 francs;
Sous saint Louis, d'un revenu de 10.000 francs;
En l'an 1400, d'un revenu de 3.388 francs;
En l'an 1500, d'un revenu de 2.319 francs ;
En l'an 1600, d'un revenu de 417 francs;
En l'an 1700, d'un revenu de 222 francs;
Au moment de la Révolution, d'un revenu de 90 francs ;
Et, en 1892, d'un revenu de 36 francs, soit 3 francs par mois ou 2 sous par jour, deux mille fois moins que sous Charlemagne !