CHAPITRE XVIII
Nous en avons fini avec la monnaie proprement dite, avec la monnaie métallique, or ou argent, nickel ou bronze. Mais des monnaies de papier nous n'avons rien dit encore, ou presque rien. II est temps d'y arriver. Le rôle qu'elles jouent dans les sociétés contemporaines est tel que nous ne pouvons nous dispenser de leur consacrer au moins un chapitre.
L'antiquité grecque et romaTne ne paraît pas avoir pratiqué le billet de banque. Mais en Chine, dès le IX® siècle, et peut-être plus anciennement encore, la difficulté que les particuliers éprouvaient à faire voyager leurs lingots suggéra l'idée d'une institution qui, depuis lors, a, selon les circonstances, rendu de grands services ou joué de mauvais tours aux hommes. A qui leur apportait son argent, les caisses impériales délivraient un certificat imprimé sur soie ou sur écorce d'arbre, et, avec cette « monnaie volante » , chacun payait commodément ses impôts ou ses dettes.
Que si l'Europe s'était laissé distancer dans cette voie par les Orientaux, elle a fait depuis un tout autre usage qu'eux des « circulations fiduciaires ». A s'en tenir aux apparences, un observateur superficiel considérerait le papier comme le principal organe monétaire de notre époque. Dans tout coffre-fort un peu opulent, les grosses sommes sont en billets. Sur les 276 millions de numéraire recensés lors de
notre dernière enquête monétaire (octobre 1903) , il y avait 236 millions, soit 85.5 p. 100, en billets, contre 25 en or, 10 en écus, 4 en argent divisionnaire... Dans le département de la Seine, en particulier, la proportion du papier dépassait 92 p. 100. Et la Banque de France, dans le mouvement général de ses caisses, en 1905, voit figurer, avec 171 milliards de virements, plus de 48 milliards de billets contre moins de 4 milliards et demi d'espèces. Tout peuple riche, au xx® siècle, remue moins d'or que de billets. Quant aux États que leurs fautes ou leurs malheurs ont appauvris, le papier y règne d'une manière plus exclusive encore. Ce n'est pas le même papier dans les deux cas, mais c'est toujours du papier. L'universalité du fait en marque l'importance, sans infirmer ce que nous avons dit de l'avantage qu'il y a pour les vraies monnaies à posséder une valeur matérielle, une valeur intrinsèque conforme à leur valeur nominale. Filles du crédit, les monnaies de papier participent à ses dangers comme à ses bienfaits. Ce ne sont plus des réalités qui se sufiisent à elles-mêmes ; ce sont de simples promesses qui valent seulement par les garanties matérielles ou morales dont elles peuvent invoquer le bénéfice.
Passons-les rapidement en revue, sans nous astreindre à suivre Tordre historique des faits. Nous parlerons d'abord de ces billets au porteur qui, dans la vie quotidienne, sont, plus que tout le reste, assimilables aux vraies monnaies. Nous mentionnerons ensuite d'autres instruments de paiement d'ancienneté fort inégale.
Billets, au porteur. — Ces billets sont émis, soit par l'Etat lui-même, soit par une banque privilégiée, soit par toute une série d'établissements de
crédit. Chacun de ces trois systèmes a eu ses partisans. Le premier est dangereux, à cause des tentations qui en résultent pour les gouvernements. Le troisième, qui reste en vigueur aux États-Unis, mais que la Suisse vient d'abandonner, présente de sérieux inconvénients pratiques. La solution la plus sage, pour un pays centralisé, paraît bien être celle qui délègue le monopole de rémission à une grande institution centrale, en rapport avec l'État, mais assez indépendante pour pouvoir résister à ses exigences si elles devenaient abusives. La Banque de France est, chez nous, cette institution-là et elle a bien mérité le prestige dont elle jouit. Vouloir en exposer l'organisation ou en résumer l'histoire serait oublier le cadre restreint qui nous est assigné. Constatons seulement que, malgré nos révolutions, nos défaites et les trop fréquentes défaillances de notre politique financière, le billet de banque national a presque toujours été accepté à l'intérieur, et même à l'extérieur, comme l'exact équivalent de l'or monnayé. Nos paysans seuls ont eu quelque peine à s'habituer à cette monnaie de papier qu'ils rencontraient rarement et qui leur rappelait les assignats, de lamentable mémoire. Ils commencent à s'y accoutumer et il le faut bien. La circulation s'en est extraordinairement développée, ainsi qu'on en peut juger par les relèvements successifs de la limite légale :