FIN
9 milliards.
43 milliards.
13 milliards.
Actuellement.
Si cette statistique approximative pouvait s'étendre au monde entier, on y trouverait plus de mille milliards de titres négociables. Et une partie notable de cet immense capital reste à Fétat flottant, toujours prête à se porter ici ou là, pour rétablir les équilibres rompus ou menacés. Ce n'est pas la guerre seule qui donne lieu, de nos jours, à de tels mouvements. Vingt causes différentes, à commencer par les emprunts publics ou autres grandes émissions, peuvent faire un peuple débiteur d'un autre peuple, un continent débiteur d'un autre continent. A certaines époques, les récoltes ayant été très insuffisantes en Europe, c'est le Nouveau Monde qui s'est chargé de nous alimenter. Les portefeuilles européens détenaient alors beaucoup de valeurs américaines : l'Amérique en a repris une partie et s'est trouvée ainsi plus satisfaite que si nous lui avions restitué l'or sorti de ses mines. Toutes proportions gardées, les liquidations de ce genre sont maintenant chose courante et le mécanisme du « change international » a de plus en plus à compter avec ces flots de capital mouvants et invisibles, qui se portent, comme d'euxmêmes, des pays débiteurs aux pays créanciers.
Mais qu'est-ce exactement que ce qu'on vient d'appeler le mécanisme du change international? Il faut le dire, sous peine de n'avoir donné qu'im tableau incomplet de la vie monétaire des peuples.
Le change. — Pour toutes sortes de raisons financières, commerciales, économiques ou autres, la France est à tout moment, et pour des sommes considérables, créancière et débitrice de l'Angleterre. Dans la plupart des cas, ces engagements réciproques sont représentés par des papiers négociables.
Si, au jour de l'échéance, chacune de ces promesses devait aboutir à un envoi d'or, la Manche
verrait se croiser sur ses eaux d'innombrables sacs ou cofifres cachetés contenant les uns des soi^reigns, les autres des pièces de 20 francs. Il faudrait pour cela beaucoup de monnaie; notre circulation métal-* lique et celle de nos voisins s'entremêleraient au détriment de Tune et de l'autre. Enfin ce perpétuel va-et-vient coûterait cher aux deux pays.
Il est infiniment plus pratique que chacun d'eux, jusqu'à due concurrence, paye ses dettes avec ses créances. Et, sans doute, ce n'est pas la même personne ou la même maison qui se trouve, au même moment, débitrice et créancière : mais peu importe. Supposons que Thomson, de Londres, soit redevable de 5.000 francs à Duval, de Paris. D'autre part, Lambert, de Paris, doit 5.000 francs à Smith, de Londres. Duval va tirer sur Thomson une traite de 5.000 francs, la vendre à Lambert et, par cela même, se trouvera payé. Lambert se libérera à son tour envers Smith par l'envoi de la traite et Smith rentrera dans son argent en faisant toucher le montant de cette traite chez son concitoyen Thomson. Et, sans doute, il faudrait un heureux hasard pour mettre directement en contact un Lambert et un Duval ayant l'un 5.000 francs à payer à Londres et l'autre 5.000 francs à recevoir de Londres. Mais, le besoin créant l'organe, voilà des banques qui se feront un plaisir d'acheter du Londres à ceux qui en ont pour le revendre à ceux qui en cherchent.
Reste à fixer le prix de ces achats et de ces ventes. S'il y avait toujours égalité entre les sommes dues par la France à l'Angleterre et par l'Angleterre à la France, le coût du « change » tendrait à s'immobiliser au pair^ soit 25 fr. 22 par livre sterling. Mais non : entre l'ensemble des créances françaises et l'ensemble des créances anglaises, le rapport varie selon les circonstances ; la loi de l'offre et de la de-
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mande va donc jouer ici, comme partout. S'il y a, à Paris, insuffisance de traites sur Londres, les débiteurs se les disputeront et donneront, de ce papier dont ils ont besoin, un peu plus que le pair, 25 fr. 27 par exemple; nous dirons alors, vu cette perte de 5 centimes par livre, que le change nous est défavorable. Le change nous serait favorable, au contraire, si Tabondance de la devise anglaise sur le marché français permettait aux acheteurs de traiter au-dessous du pair, soit par exemple à 25 fr. 15.
Mais à la hausse ou à la baisse du change, il y a des limites naturelles, correspondant au coût du transport matériel de l'or d'une capitale à l'autre. Pourquoi paierais-je le Londres plus de 25 fr. 33 si, moyennant 11 centimes par livre sterling. Je puis faire parvenir à destination le montant de ma dette en or anglais ou français? Ou pourquoi vendrais-je ma traite au-dessous de 25 fr. 11 si je puis la faire encaisser à Londres et, moyennant 11 centimes par livre, en amener, en or, le prix à Paris? Ces deux cotes extrêmes (25 fr. 11 et 25 fr. 33) se nomment les points de l'or [gold points).
Cependant si l'or se fait trop rare d'un côté ou de l'autre, le change ne s'interdira pas de franchir ces barrières idéales. Paris a vu la livre sterling, au commencement du second Empire, se tenir plusieurs années de suite au-dessous de 25 francs. Par contre elle monta jusqu'à 25 fr. 70 en 1873, jusqu'à 25 fr. 80 en 1872, jusqu'à 26 fr. 225 en octobre 1871. De telles cotes appellent l'or, même de loin ; et c'est un précieux levier que celui qui, comme le taux de l'escompte, sait alternativement — et toujours à propos — déconseiller ou prescrire le mouvement au capital ambiant.
Pour les hommes du métier, les oscillations du change constituent des indications plus instructives
encore que celles des statistiques douanières. Elles disent notamment si, à un moment donné, le stock monétaire du pays est en train de grossir ou s'il y a, au contraire, écoulement de numéraire au dehors. Les cours des changes montrent de quel côté le métal est appelé, comme la girouette montre de quel côté le vent souffle. L'intensité des courants s'y révèle en même temps que leur direction. Et ne suffit-il pas, pour condamner le sophisme mercantile, de voir le change rester presque toujours favorable à tel pays où la « balance du commerce », elle, apparaît comme défavorable, en ce sens que les importations de marchandises y sont supérieures aux exportations?
Pour faciliter l'intelligence du système, nous n'avons mis tout à l'heure en présence que deux marchés, France et Angleterre. Mais entre deux États quelconques, la même situation existe et rien n'empêche les opérations que nous avons décrites de s'étendre à trois ou à quatre pays. Smith pourrait être belge au lieu d'être anglais et Lambert pourrait être suisse au lieu d'être français. Le libre jeu dès affaires internationales se prête aux combinaisons les plus diverses et les cambistes, comme on les appelle, font, dans l'exercice de leur art, preuve d'une vraie virtuosité.
Autre observation utile. Le change le plus simple est celui des billets ou autres papiers payables à vue. Pour les traites à trois mois, comme il y en a tant, le vendeur et l'acheteur ont naturellement à tenir compte du délai restant à courir au moment de la négociation. C'est un calcul d'escompte qui vient se greffer sur un calcul de change.
Il en fut toujours de la sorte. Mais le sens des mots s'altère parfois au contact des faits et nous en avons ici un remarquable exemple. Ce que Ton vient
d'expliquer, c'est le change normal, avec ses fluctuations discrètes , tel qu'il se pratique entre peuples pourvus d'un bon régime monétaire. Plus d'un pays, malheureusement, a connu, de nos jours, la disgrâce des monnaies dépréciées. Et ce ne sont plus seulement ceux qui se sont laissé prendre au piège du papier-monnaie et du cours forcé. Là où régnait l'étalon unique d'argent, l'extrême dépréciation du métal blanc a produit les mêmes effets. Le change alors, c'est-à-dire le prix de la monnaie locale en or ou le prix de l'or en monnaie locale, s'éloigne tout à fait du pair et, comparativement à cet écart, ce sont des différences quasi négligeables que celles qui résultent de l'inégalité des engagements réciproques de deux marchés. Tandis qu'entre la France et l'Angleterre, quelques millièmes à peine séparent un gold point de l'autre, les pays à étalon d'argent ont vu leur monnaie perdre jusqu'à 50 p. 100 ou même davantage. Et dans les pays à cours forcé, quand ils poussent à l'excès leurs émissions, il n'y a plus de limite à l'avilissement du papier.
Si, néanmoins, le même nom continue de s'appliquer à des phénomènes si dissemblables, c'est que le monde des affaires, qui est là sur son terrain, se pique assez peu de théorie et trouve commode de trouver groupés chaque jour, dans les mêmes tableaux, les cours des diverses devises. Le 25 octobre 1906, mon journal m'apprend que le billet de banque français de 100 francs, aux cours du jour, gagne : en Suisse, 0,6 pour 1000; aux Etats-Unis, 0,9; en Hollande, 2,7; en Allemagne, 4; en Belgique, 4,3; au Japon, 7,8; en Russie, 15,4; que, par contre, le même billet perd en Italie, 0,6 pour 1000; en Egypte, 2,2; en Turquie, 6,5. Voilà, bien que ce soient les cours d'une période assez troublée, ce qu'on peut appeler le change normal. Et voici le change anormal, main-
tenant. Notre billet gagne 85 pour 1000 en Grèce, 95 en Espagne, 322 au Chili, 753 au Brésil, 1272 dans la République Argentine ! Ce sont tous pays malades, au point de vue monétaire...
Les monnaies dépréciées ont cependant — le croirait-on? — trouvé d'ardents apologistes, au temps déjà lointain où s'agitaient les ligues bimétallistes. Les champions de l'étalon d'argent s'évertuaient à montrer dans l'avilissement du signe monétaire un sûr moyen de développer le commerce d'exportation. Ils disaient : « La République Argentine, par exemple, a pour monnaie légale une piastre-papier qui vaut seulement le tiers d'une piastre-or. Cela étant, ce qui, avec l'or au pair, coûterait 30 revient seulement à 10 et l'exportateur bénéficie de la différence. » C'était soutenir l'absurde et l'événement l'a bien fait voir. Au début, une brusque exagération du change peut favoriser la spéculation et accroître les gains du négoce, parce que, à l'intérieur, la hausse des prix et surtout celle des salaires sont souvent moins rapides que la baisse des billets. Mais si quelques-uns s'enrichissent de la sorte, c'est aux dépens du pays luimême, aux dépens des producteurs, aux dépens des salariés... Puis, tôt ou tard, l'équilibre se rétablit. Cependant l'instabilité du change perpétue l'inquiétude, décourage le travail, trouble les rapports internationaux, fait de toute entreprise une sorte de loterie. Les statisticiens et les économistes ont victorieusement réfuté une thèse qui ne tendait à rien moins qu'à la réhabilitation des assignats. Ce qui la condamne mieux encore, c'est que les peuples dont on voulait nous amener à envier la désorganisation monétaire se sont vite lassés de ce régime soi-disant régénérateur. On a vu que l'Inde anglaise n'a pu consolider la roupie qu'en la rattachant à la livre sterling; et le Mexique lui-même, devenu le plus
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grand prodacteur de métal blanc du monde, a dû se résigner à passer de l'étalon d'argent à l'étalon d'or en assimilant sa piastre à un demi-dollar. L'expérience de ces deux pays et de bien d'autres confirme cette proposition, digne de M. de la Palisse, quHl vaut mieux pour une nation açoir une bonne monnaie qu'une mauvaise. Nos successeurs s'étonneront que ce truisme ait pu rencontrer des contradicteurs.