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CHAPITRE III

l'évolution des formes monétaires dans le monde civilisé.

Nous venons de voir les nègres de l'Afrique s'attarder à des rites si imparfaits qu'on peut se demander, parfois, si pour eux c'est encore du troc qu'il s'agit ou déjà de la monnaie. Rien de semblable dans l'ancien monde où la civilisation a pris son essor de bonne heure.

On s'y était d'abord, comme partout, essayé i\ réchange direct, au troc pur et simple. Mais bientôt se faisait sentir le besoin d'une unité monétaire quelconque et, pour les peuples pasteurs ou agriculteurs de souche aryenne, la plus naturellement indiquée était la tète de bétail. Il est à croire que ce fut surtout une monnaie de compte, car entre animaux de même espèce il existe de grandes inégalités. Cependant les textes classiques autoriseraient une interprétation différente. Les héros d'Homère ne se bornent pas à chiffrer les valeurs en bêtes à cornes. Le poète nous les montre livrant un bœuf pour un chaudron, quatre vaches pour une esclave habile aux travaux de son sexe, neuf bœufs ou vaches pour une armure de luxe, douze pour un beau trépied d'airain. Achille semble bien imposer à Lycaon une rançon effective de cent bœufs.

Dans les lois de Dracon (fin du vii« siècle avant

Jésus-Christ), les amendes sont encore tarifées de la sorte. Pourtant, à cette époque, les progrès de l'art métallurgique offraient déjà au problème monétaire de meilleures solutions que celles qui avaient pu être empruntées au règne animal. Mais quelques-unes des monnaies nouvelles allaient conserver longtemps le souvenir de la vieille monnaie homérique. Dans certaines régions, de petites rondelles de cuir estampillées ont jadis fait fonction de numéraire et ces vieux sous noirs présentent pour la science le double intérêt que, faits de peau de bœuf, ils substituaient symboliquement la partie au tout et que, procédant à n'en pas douter de l'antique unité pastorale, ils semblaient frayer la voie aux espèces métalliques. Le métal lui-même se plut d'abord à rappeler, par sa forme ou par sa décoration, l'honnête quadrupède dont les ancêtres avaient fait l'arbitre de leurs transactions. N'est-ce pas une filiation curieuse et suggestive que celle qui nous montre ainsi, tour à tour affectés au même usage, le bœuf vivant, la peau de bœuf, le lingot en forme de tête de bœuf, et Yœs de cuivre portant une tête de bœuf dessinée sur la face ou sur le revers? Ce n'est pas toiit. Plus tard, alors même que sur le métal, tout vestige de l'origine bovine des monnaies aura disparu, les langues sauront encore témoigner de cette origine. La roupie indienne tire son nom du mot sanscrit roupUy qui veut dire troupeau. En latin, pecunia vient de pe^ eus (bétail). Le mot anglais /èe (salaire) vient de l'allemand neh (bétail). Capiialy en français, vient de caput (tête), etc. ^

\, Le mot monnaie, en latin moneia^ a une tout autre étymologie et vient de ce que les Romains avaient installé leurs ateliers monétaires dans le temple de Juno Moneta, Junon qui avertit. C'était, dit-on, pour avoir annoncé en temps utile un tremblement de terre que l'épouse de Jupiter avait mérité ce surnom.

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C'est, d'ordinaire, sous forme de lingots moulés C[ue le métal débuta dans la carrière monétaire. Ce qu'on appréciait le plus au début, dans l'argent et dans l'or, c'était d'être, à valeur égale, les plus transportables des marchandises ^ La forme importait peu : barres, plaques, cubes, boules, cylindres... Souvent on commença par imiter, tant bien que mal, l'objet usuel qui avait servi d'unité antérieurement : sabot, bêche, hache, couteau, marmite, bouteille, hameçon, poisson, coquillage, bracelet...

L'antique Egypte, d'après Lepsius, utilisa tous les métaux qu'elle connaissait : le cuivre, le plomb, le fer, l'argent, l'électrum (alliage naturel d or et d'argent), l'or pur... Le cuivre, qu'on tirait du Sînaï, paraît avoir eu la priorité. Plusieurs milliers d'années avant l'ère chrétienne, on nous apprend qu'une paire d'oies se payait 24 grammes de cuivre, un bœuf 11 kilogrammes 1/2. Les ouvriers à la solde des temples recevaient, comme solde mensuelle, outre le grain nécessaire à leur nourriture, 476 grammes de cuivre.

Les monnaies métalliques, à Tétat naissant, prirent volontiers des noms de poids, parce que c'était leur poids qui les définissait. Tels les tabnous, les sicles, les minesy les talents; plus tard les onces, les marcs, les Iwres,.,] tels encore, en Chine, les taëls. Et, théoriquement parlant, on peut dire que rien ne personnifie mieux la monnaie-marchandise qu'une quantité déterminée d'un métal homogène. Seulement, pour reconnaître la valeur des lingots, il fallait avoir constamment la balance à la main. Abraham, ayant à payer à Ephron 400 sicles d'argent, les faisait peser avec soin {Genèse, xxiii, 16), et des millions d'Orientaux font encore comme lui.

1. Le professeur allemand Roscher, qui aime la précision, même là où elle ne se justifie pas, enseigne que l'argent est 15.534 fois plus transportable que le blé, et l'or 447.773 fois.

A ce point de vue, ce fut déjà un sensible progrès que d'assigner d'avance au métal monétaire des poids certains, des poids gradués d'après une progression plus ou moins régulière. Dans le même esprit, on façonnait des tiges, des anneaux, des spirales que des lignes ou des points partageaient en sections égales. Le nombre des divisions indiquait, aussi bien qu'un chiffre, le poids de l'objet et, pour former l'appoint d'un paiement, il suffisait de couper un morceau ^ Mais la monnaie-lingot, même sériée de la sorte, laissait encore à désirer. Elle aspira bientôt à mieux préciser sa valeur, à devenir plus portative et, en Grèce surtout, à revêtir une forme plus esthétique : d'où la substitution graduelle aux lingots monétaires des monnaies plates et rondes, frappées* jadis au marteau, plus tard au balancier et maintenant à la presse. Toute monnaie, aujourd'hui, veut être ronde et plate. Double symbole. « La monnaie est plate, dit l'avare, c'est pour qu'on l'entasse. » tt La monnaie est ronde, répond le prodigue, c'est pour qu'on la fasse rouler. » La forme universellement admise présente encore d'autres avantages que ceux-là.

Sur l'invention même des espèces métalliques, ainsi constituées, la lumière a été longue à se faire. Le lexicographe PoUux, qui florissait il y a quelque deux mille ans, avoue [Onomasticoriy IX, 93) qu'il ne sait pas bien si c'est Phidon, roi d'Argos, qui fut le premier à « battre monnaie » ou si c'est Gygès, roi des Lydiens. Gygès vécut, croit-on, au vu® siècle avant Jésus-Christ. Son initiative paraît s'être bornée à

1. A Madagascar, avant la conquête française, les indigènes, pour se fabriquer des monnaies divisionnaires, découpaient en étroits rubans les écus de 6 francs à l'effigie de Louis-Piiilippe ou de Napoléon III. Les rubans étaient de longueurs inégales; mais tous devaient montrer à leur extrémité une des lettres de Tinscription gravée sur la tranche de l'écu.

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faire apposer le sceau royal sur des lingots d'électpum, de forme encore ovoïde. A Phidon, les uns attribuent la paternité des statères d'argent d'Égine, au type de la tortue de mer; d'autres, avec plus de vraisemblance, celle des lourdes monnaies de fer auxquelles Lacédémone resta longtemps fidèle. Au môme prince serait dû — et les deux créations s'appelaient en effet l'une l'autre — le premier système régulier de poids et mesures dont la Grèce se soit vue dotée. Mais quand vivait ce grand novateur? Après bien des controverses, la question semble tranchée par les palmarès des jeux olympiques qui montrent Phidon présidant en personne la fête de la huitième Olympiade, en l'an 748 avant l'ère chrétienne.

Autre question, très controversée aussi. Par qui les espèces métalliques, au début, étaient-elles fabriquées et émises? Nos ancêtres se sont laissé persuader par les légistes que le droit de battre monnaie est inséparable de la souveraineté : morte tandi jus principum ossibus inhseret. De combien d'abus ce « droit régalien » fat la source, on ne le sait que trop (voir chap. vi et xvII)^ Nos rois trouvaient bon de s'enrichir en appauvrissant la circulation ; et, si l'on en croyait Fr. Lenormant, le basileus et l'/mperator des anciens temps n'auraient pas été moins jaloux qu*eux d'un si fructueux privilège. Mais M. Babelon, mieux informé, nous assure que les monnaies antiques émanaient le plus souvent du commerce luimême. Il semble bien qu'à certaines époques, battait monnaie qui voulait, ou qui pouvait.

l.M. P. Leroy-Beaulieu estime que la majeure parlie de ces abus auraient été épargnés aux peuples si les gouvernements, au lieu d'avoir la prétention de faire eux-mêmes la monnaie, à leur gré, s'étaient bornés à contrôler la qualité et la sincérité des monnaies émises par certaines grandes corporations.

Encore fallait-il, pour ne pas laisser le champ libre à la fraude, que l'éditeur responsable, quel qu'il fût, apposât sur le métal monnayé une attestation matérielle de son authenticité ; et telle est la principale raison d'être des empreintes ou effigies monétaires.

Ce ne sont quelquefois que des marques, des poinçons, appliqués après coup. En Chine, sous la dynastie Tchou, antérieurement au iv® siècle de notre ère, les lingots étalonnés qui avaient cours dans l'Extrême-Orient se revêtaient ainsi d'inscriptions ou d'estampilles multiples. Les inscriptions consistent en monogrammes, mots ou simples lettres, désignant des personnes ou des localités. Les estampilles représentent des soleils, des lunes, des étoiles, des roues, des palmiers, des poissons, des serpents, des vaches, des panthères, des éléphants... Et de même, encore aujourd'hui, sur les chopped dollars de la province de Canton, cent figurines juxtaposées disent au public que cent maisons de commerce connues ont accepté, après vérification, la pièce qui lui est offerte ^ .

Le monde occidental, mieux inspiré, comprit -que la garantie des monnaies peut en être, en même temps, la parure et, sur le cuivre, sur l'argent, sur l'électrum ou sur l'or, l'art grec apprit vite à mettre le beau au service de l'utile. Le métal moulé s'y serait mal prêté ; mais avec l'enclume et le marteau, l'ouvrier pouvait devenir l'interprète fidèle de l'artiste. Monnaies, médailles, c'est tout un pour les Grecs.

1. « Les marchands chinois contresignent toute pièce d'argent qui passe par leurs mains et veulent retrouver leurs marques en cas de remboursement. Naturellement toutes ces insculpations successives s'oblitèrent l'une l'autre. Les dollars qui ont circulé dans Hong-Kong sont absolument défigurés... » (Chalmers, Histoire des monnaies coloniales). La Monnaie de Paris possède de curieux, spécimens de « piastres choppées ».

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Ils en ont créé au moins 60.000, et que de chefsd'œuvre dans le nombre! Après eux, chaque peuple a fait ce qu'il a pu et cette flore métallique compte aujourd'hui plus d'espèces encore que la flore végétale. Une saurait être question de passer ici en revue, même sommairement, tant de richesses. C'est affaire aux numismates. Depuis Grotius jusqu'à Mommsen et depuis Eckel jusqu'à Babelon, des légions d'érudits se sont passionnés pour la science des monnaies : elle ne leur a pas encore livré intégralement ses secrets.

Bornons-nous à signaler ici, en passant, quelquesuns des types qui se recommandent à l'attention de tous soit par leur mérite esthétique, soit par leur intérêt historique, soit par leur extrême diffusion.

Voici, pour commencer, le lourd décadrachme syracusain, signé par cet habile Evaïnetos qui fut comme le Phidias de la glyptique monétaire. Ses chevaux valent ceux du Parthénon; et quoi de plus simple, mais quoi de plus noble que cette têle de femme qu'encadrent de leur course circulaire les dauphins symboliques ? Saluons-la, comme la saluait le poète des Trophéesy un ciseleur aussi :

Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s*u8c. Agrigente n'est plus qu'une ombre et Syracuse Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent; Et seul le dur métal, que l'amour fit docile, Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent. L'immortelle beauté des vierges de Sicile.

Voici, évoquant une autre phase de l'histoire du passé, ces fameuses monnaies consulaires de la République romaine dont la fabrication était réservée à un triumvirat spécial — triumnri aurOy argentOy oerCy flando feriundoj — et que les légions victorieuses allèrent semer sur tant de terres lointaines.

Sautons mille ans; et regardons passer l'élégant florin d'or de Florence, frappé pour la première fois en 1252 et tant de fois réédité. D'un côté, il porte rimage en pied de saint Jean-Baptiste, patron de la Cité; sur l'autre s'épanouit la grande fleur de lis à ptitales retombants : fleur, Florence, florin...

Mentionnons aussi la piastre mexicaine, dont 1 innombrable clientèle se partage entre trois continents et qui tirée, depuis Fernand Cortez, à plus de trois milliards d'exemplaires, n'a peut-être pas encore v'puisé sa force d'expansion. Elle fut longtemps monnaie royale. Depuis que le Mexique est indépendant, ce sont les emblèmes républicains qu'elle arbore; mais le Céleste Empire ne lui en est pas moins hospitalier pour cela.

Et voilà maintenant la simple pièce de 20 francs, la nôtre, celle que les Français appellent encore le ioiiis et qui, pour les étrangers, est et reste le napoléon, quelle qu'en soit l'efligie réelle. C'est que, lorsqu'elle commença à se faire connaître hors frontières, on y voyait dessinés sur l'or pâle :

Le front lauré du capitaine Et son fier visage romain.

Et hors de France, ni les profils royaux, ni le petit génie de Dupré, ni la République de Merley, ni celle d'Oudiné, ni celle de Chaplain, n'ont encore effacé le souvenir du terrible vainqueur d'il y a cent ans.

L'exquise Semeuse de Roty s'étonnerait de ne pas être au moins nommée ici. Autant que faire se peut, la jolie déesse vient nous rappeler, à deux mille ans de distance , ces vierges idéales dont la beauté fait que telle médaille d'argent de la Grèce antique se paie aujourd'hui plus que son poids d'or.

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