LIVRE 1, CHAPITRE lïl
des prix, tandis qu'il ne peut y avoir une hausse générale des valeurs. En effet, la valeur de la monnaie est susceptible de hausse et de baisse relativement à toutes les marchandises, ce qui occasionne une baisse ou une hausse générale des prix : au contraire, il est impossible que la valeur de toutes choses, c'est-à-dire leur puissance d'échange, hausse ou baisse généralement et en même temps, comme on le croit trop souvent, parce qu'il est impossible, en vertu de la définition même de la valeur, que certaines marchandises haussent sans que les autres baissent exactement autant.
L'emploi de la monnaie facilite les échanges, mais n'en altère pas la nature. L'échange, au lieu de s opérer directement, comme avant l'invention des monnaies, se fait en deux fois; de telle sorte que, bien que la vente semble un échange complet, elle n'est, dans l'esprit du vendeur, qu'un demiéchange, puisqu'il s'est procuré de la monnaie, non pour la conserver, mais pour acheter d'autres marchandises, qui se trouvent en définitive échangées contre celle qu'il a vendue. Les marchandises vendues, il importe de le remarquer, ne sont échangées définitivement que lorsqu'elles ont été achetées par le consommateur.
Toutes les marchandises viennent, par le cours des échanges, se mesurer, et souvent plusieurs fois, contre la monnaie. De là une erreur à laquelle n'ont pas toujours échappé des Intel* ligences même distinguées; on a cru que la somme des monnaies d'un pays était équivalente à la somme de toutes les marchandises que possède ce pays. Cette opinion serait fondée si chaque pièce de monnaie était Tobjet définitif que recherche le vendeur, et ne servait qu une fois, tandis qu'en réalité une môme pièce de monnaie sert h une multitude d'échanges. Plus le nombre des échanges facilités par chaque pièce de monnaie est grand, plus la quantité de monnaie existante et nécessaire dans un pays est médiocre, relativement à la somme des autres marchandises.
Par l'invention de la monnaie, l'idée abstraite et complexe de la valeur a revêtu un corps et s'est, en quelque sorte, matérialisée^, de manière à devenir sensible et appréciable pour les intelligences les plus grossières, et à prendre place
dans les transactions populaires et quotidiennes. Mais la portion d'erreur contenue dans cette idée, que la monnaie est la mesure des valeurs, a produit souvent des conséquences. Plusieurs fois on a oublié que cette mesure était imparfaite, parce que la monnaie était une marchandise dont la valeur change selon les variations de Toffre et de la demande : plusieurs fois on a cru que, la monnaie n'étant point destinée à la consommation, mais seulement à être échangée, il importait peu qu'elle fût d'or ou d'argent purs ou alliés, ou même de papier, pourvu qu'elle portât la dénomination connue et courante. C'est par suite de cette erreur que les gouvernements ont si souvent réduit le titre ou le poids des monnaies en conservant leur ancienne dénomination, ou créé des papiers-monnaie à cours forcé. Bien que les décrets de cours forcé donnassent une utilité et une valeur au papier, en le rendant propre à acquitter les dettes particulières et, les contributions publiques, la plupart de ces opérations ont échoué, parce qu'il est impossible à lesprit de comprendre l'existence d'une valeur séparée de tout objet matériel, et plus encore d'attribuer à un objet matériel une valeur que l'opinion, l'opinion libre, ne lui accorde pas.
« On ne peut prendre pour commune mesure des valeurs, dit Turgot, que ce qui a une valeur, ce qui est reçu dans le commerce en échange des autres valeurs ; et il n'y a d'autre gage universellement représentatif d'une valeur qu'une valeur égale. Une monnaie de pure convention est donc impossible. )) Il est plus impossible, en effet, d'évaluer les marchandises en une monnaie de pure convention que de les peser avec un mètre.
Cependant, comme les richesses employées sous la forme de monnaie sont essentiellement inactives, il est évident que, si l'on trouve un moyen de faire les mêmes échanges avec un moindre emploi de monnaie, on réalise un progrès économique, en obtenant un môme service avec moins de dépense. On est parvenu dans ce but à idéaliser la monnaie en quelque sorte, et à réduire son emploi par les signes fiduciaires, mais à la condition de n'altérer en rien ses propriétés essentielles, de conserver toujours l'usage du type métallique.
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