LIVRE III, CHAPITRE II
bourses. Mais il est rare que les empruats à découvert soient éteints aussi vite et avec tant d'exactitude, surtout lorsqu'ils ont été effectués par une manœuvre frauduleuse, en abusant le prêteur. Toutefois, le négociant, qui sait s'ouvrir un crédit si facilement, ne laisse pas protester ses acceptations ; il crée de nouvelles traites qui sont négociées de la même manière que les premières, et dont le produit sert à acquitter celles-ci. Puis, une fois sur cette pente, il ne s'arrête pas ; il multiplie les efiets sans cause commerciale, et en grossit son compte chez le banquier, dans l'esprit duquel ces effets représentent (les affaires réelles, excellentes, parce qu'ils sont ponctuellement acquittés à l'échéance.
Si la chose se pratiquait exactement comme nous venons de la décrire, le banquier aurait quelque chance de découvrir la vérité. L'acceptation de Jean, de Nantes, pourrait lui être remise en recouvrement par un correspondant de Paris, et il s'étonnerait avec raison de la réciprocité du tirage, de l'identité de somme et d'échéance. En effet, les négociants que leurs affaires régulières constituent alternativement débiteurs et créditeurs l'un de l'autre, sont en petit nombre dans le commerce, et ceux-ci ont l'habitude de compenser leurs comptes et de ne tirer que pour le montant de la différence ou balance. Le banquier de Jean, en allant aux renseignements, arriverait bientôt à la connaissance de la vérité. Mais s'il y a trois complices, si Jean tire sur Jacques, et si celui-ci, au lieu de se rembourser sur Jean, se rembourse par un tirage sur Pierre, de Bordeaux, et si celui-ci, à son tour, se couvre eu tirant sur Jean, la réciprocité des tirages cesse d'être apparente, surtout si les relations de commerce établissent habituellement Jean créancier de Jacques, Jacques créancier de Pierre et celui-ci créancier de Jean. Quant à l'identité des sommes et des échéances, elle se dissimule facilement par Touverture d'un compte courant d'acceptations de complaisance entre Jean, Jacques et Pierre.
Heureusement, un tel concours de circonstances est rare, parce qu'il suppose la complicité de trois maisons d'un crédit établi et faisant ensemble des affaires réelles. Or les maisons dont le crédit est établi ont une responsabilité ; d'ailleurs, la
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fabrication du papier de complaisance suppose une certaine confiance réciproque entre ceux qui s'y livrent, et cette confiance ne peut guère exister, parce que chacun d'eux sait fort bien que ses complices ne sont pas plus que lui-même d'honnêtes gens.
Cependant on a vu tout récemment, et à Paris même, pendant la période difficile qui s'est écoulée de 1866 à 1870, des sociétés de commerçants gênés, ayant des réunions périodiques et délibérant en forme, avec des présidents régulièrement nommés, dans le but de fiibriquer du papier de complaisance, afin d'étendre le crédit des membres de l'association. Les illusions que cause la gêne commerciale peuvent seules expliquer de telles énormités, car il était bien manifeste que tous les membres d'une association pareille devaient en peu de temps être réduits à la faillite, après avoir plus ou moins abusé de la confiance des banquiers.
n existe encore d'autres procédés plus simples et plus usités pour dissimuler la réciprocité du tirage, le feu croisé, cross firingj comme disent les Anglais. Le créateur du papier dissimule sa qualité et prend celle de premier ou de second endosseur par l'interposition de signatures sans valeur, qu'il achète au prix d'une rétribution fort légère. A Paris, ce commerce de signatures est très -pratiqué dans les régions inférieures du crédit: il a ses courtiers, ses cafés, sa bourse; mais ce trafic et les signatures qui en font l'objet sont bien connus des banquiers, et ce ne sont pas eux qui s'y laissent prendre.
Le tirage en l'air est plus facile encore que la création du papier de complaisance, parce qu'il ne suppose l'assistance nécessaire d'aucun complice. La plupart des recouvrements de Paris sur les départements et d'un département à l'autre se font au moyen de traites ou mandats qui sont négociés sans acceptation. Le négociant de mauvaise foi peut donc tirer sur une personne qui ne lui doit rien ou même qui n'existe pas, et passer la traite à son banquier en compte courant. Quelque temps avant l'échéance, il prend le montant de cette tmite dans la caisse même du banquier, et le couvre par une nouvelle remise du même genre que la. première; les fonds
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sont envoyés au domicile indiqué, et la traite est payée fort exactement à Téchéance. Il ne manque pas de négociants, honnêtes d'ailleurs, qui consentent à prêter leur nom aux tirages en l'air, à payer avec les fonds envoyés la veille ou le jour de Téchéance par le tireur.
On peut, ce semble, facilement reconnaître le tirage en Tair en présentant la traite suspecte à l'acceptation ; mais, dans l'état actuel des habitudes du commerce moyen et inférieur dans les départements, cette présentation est un acte fort grave, et qui n'amènerait pas toujours la découverte de la vérité. Si l'on excepte un petit nombre de maisons de gros, placées dans les grands centres ou engagées dans le commerce extérieur, la plupart des commerçants éprouvent une grande répugnance à accepter une traite, même lorsqu'elle est légitime et régulière. Le marchand au détail notamment, dont les rentrées sont incertaines et qui n'a pas de banquier, n'est jamais sûr de payer à Téchéance, et il veut se réserver la faculté de répondre au protêt, s'il ne peut payer, qu'il ne doit rien ou qu'il n'est pas d'accord sur le compte avec le tireur. Cela est triste à dire : il est douloureux de constater ces usages peu civilisés du commerce inférieur; mais ils existent et ne peuvent disparaître que par la diffusion du crédit de banque, toujours fondé sur une exactitude rigoureuse dans Texécution des engagements.
D'autres causes encore s'opposent à la présentation. Trop souvent le tireur a besoin d'un crédit immédiat, et il remet sa traite au banquier aussitôt que sa facture est établie, lorsque la marchandise qui en fait Tobjet est encore chez le commissionnaire de roulage, en route, en rivière ou en mer. Le tiré n'a reçu que la facture et serait disposé souvent à refuser Tacceptation : en tout cas, il ne la donnerait qu'avec déplaisir et en constatant, chose grave, que son vendeur éprouve un pressant besoin de crédit. Ainsi le tireur et le tiré, chacun pourdes motifs particuliers, résistent à l'établissement d'habitudes régulières, et, dans le commerce de gros môme, on a imaginé des lettres de change imparfaites sous le nom de « mandats non susceptibles d'acceptation. »
Enfin les lettres tirées pour de petites sommes sont en
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très-giand nombre, et le banquier ne pourrait les présentera Tacceptation sans exiger pour ce service un prix supérieur aux commissions de recouvrement elles-mêraas.
Ainsi, dans Tintérieur de la France, la non-présentation est la règle, et lacceptation n'a lieu que par exception, même pour les lettres de change régulières. Les choses sont à ce point que le tireur considérerait la présentation de ses traites à Tacceptation comme un témoignage de défiance, comme une injure qui, dans l'état actuel des habitudes, justifierait une rupture et nuirait, s'il n'y avait cause, à la réputation du banquier. En effet, la présentation diminuerait la considération du tireur dans l'esprit ëe ceux auxquels les traites seraient présentées.
Toutefois, comme la Banque de France et le Comptoir d'escompte n'admettent que des efiets réguliers et acceptables, les habitudes du commerce tendent sensiblement à se régulariser sous le rapport de l'acceptation. Bientôt, probablement, les petites traites seules en seront dispensées, et Topinion plus éclairée reconnaîtra que la présentation doit être la règle et la non-présentation l'exception. En attendant, les idées et les habitudes qui régnent encore sur cette matière imposent au banquier une extrême vigilance ; car, bien que le papier en l'air soit heureusement rare en France, et que le commerce de ce pays manque plutôt d'exactitude que de probité, on a vu négocier quelquefois des quantités considérables de papier de cette espèce.
Il est impossible d'indiquer des signes certains et un ensemble de précautions qui garantissent le banquier contre le papier de complaisance et les traites en l'air. Il doit d'abord, sans doute, en prenant les informations qui précèdent Touverture du compte courant, étudier avec soin le chapitre des habitudes et la moralité du commerçant avec lequel il va se lier» Une fois le compte ouvert, conçoit-il quelques soupçons, il doit s'informer directement s'il est vrai que le tireur et le tiré aient entre eux des relations d'affiiires, si l'importance de ces affaires correspond avec celle indiquée au compte courant, etc. On regarde aussi avec défiance les traites du commerce de marchandises en nombres ronds,
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