LIVRE IV, CHAPITRE VIII
une des causes les plus actives qui puissent déterminer lesgrandes crises commerciales. Les capitaux employés par le commerce régulier varient peu en quantité et très-lentement; au contraire, les capitaux engagés dans le jeu et la spéculation sont tourmentés par de très-grands orages. Essayons de rendre sensible l'influence que leurs agitations apportent sur le marché commun.
Supposons que les capitaux engagés d'une manière permanente dans les spéculations de la bourse de Londres s'élèvent à 500 millions de francs. Si les afiaires auxquelles ils sont employés deviennent rares, c'est-à-dire si les cours sont calmes, s'il ne se crée pas de nouvelles valeurs industrielles ou d'État, ces capitaux sont réduits à jouer les uns contre les autres; et comme la perte d'un joueur compense nécessairement le gain de l'autre, un tel jeu ne peut guère durer. Dans ces moments de stagnation, une partie des 500 millions sera placée en fonds publics, l'autre en dépôt chez le banquier, qui s'en servira pour escompter le papier du commerce régulier.
Mais on ne tarde pas, dans une telle situation, à créer de nouvelles valeurs, actions de chemins de fer, emprunts étrangers, etc. Les cours s'animent, et aussitôt les 500 millions s'engagent presque entièrement dans le jeu. Les propriétaires ou négociants qui avaient réalisé quelques épargnes et qui ne pouvaient les placer qu'à bas prix ou même gratuitement chez le banquier, alléchés par les chances du jeu, viennent se mêler aux spéculateurs de profession ; leurs capitaux s'ajoutent aux 500 millions qui flottaient déjà sur la place et passent successivement, de l'emploi qu'ils avaient d'abord, dans les chemins de fer ou dans l'emprunt dont les titres sont émis à la bourse. Plus le jeu est actif et prolongé, plus les capitaux et les capitalistes abandonnent les placements ordinaires pour y accourir.
Chacun sait avec quelle rapidité se multiplient les promesses dans les opérations de bourse. A la suite d'une période de spéculation, il est impossible qu'une portion importante de ces promesses né tombe pas en souffrance, parce que toaa les' spéculateurs ou la plupart, en jouant sur les différences,
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se trouvent avoir engagé plus de capitaux qu'ils n'en possèdent. Si, par exemple, avec un fonds ordinaire de 500 millions et 200 millions de capitaux étrangers, qui cherchent un placement sérieux, on engage définitivement 900 millions, il se manifeste un déficit de 200 millions qui doit être comblé d'une façon ou de l'autre. Qu'arrive- t-il alors? D se produit, sur les valeurs qui forment la matière des engagements en souffrance et généralement sur toutes les valeurs qui se négocient à la bourse, une baisse équivalente à près de 200 millions. D'autre part, et bien avant cette baisse, les spéculateurs engagés usent de tous leurs moyens de crédit légitimes ou autres, et s'en servent pour rappeler à eux les fonds destinés au commerce de marchandises, chez les banquiers et ailleurs. Le déplacement de capitaux qui s'opère en cette circonstance produit tous les effets que nous avons décrits en parlant des crises commerciales*.
n est bon de remarquer ici que les fonds destinés aux opérations de bourse forment la plus grande partie des dépôts dont disposent les banquiers qui se livrent aux opérations de première classe, telles que nous les avons définies. Le spéculateur de bourse est, de tous les capitalistes, celui qui doit être le plus disposé à consentir un compte courant sans intérêt. En effet, il n'attend son bénéfice ni de l'intérêt régulier, ni d'un long travail commercial ; il fonde son espoir de gain sur une opération rapide, réalisée à la faveur d'une disponibilité constante, et le remboursement sur demande est la seule condition essentielle de son compte courant.
On comprend à quel point les opérations du banquier peuvent être affectées elles-mêmes par celles d'une clientèle de spéculateurs; il est obligé d'avoir toujours en caisse ou à la Banque d'Angleterre un compte courant improductif, de ne consacrer à l'escompte du papier de commerce qu'une petite partie de ses moyens et de réduire ses escomptes dès qu il survient une crise. Ainsi il est appelé vers la bourse, non par la spéculation peut-être, mais par des reports, par des avances à gros intérêt sur dépôt de rentes, d'actions indus-
* Voir p. 53 et suiv.
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trielles, etc. Tout banquier n'est-îl pas amené, par la force des choses, à faire le genre d'opérations qui convient le mieux h la nature de ses relations et de sa clientèle?
Telle est la cause réelle de presque toutes les crises commerciales de la place de Londres. S'il y en eut quelquefois d autres, provenant du commerce de marchandises, elles furent relativement peu actives, même en 1810. En 18S5, en 1837, en 1847 même, les engagements excessifs et téméraires des spéculateurs du Stock Exchange ont exercé plus d'influence sur le marché du crédit que toute autre cause; la disette ellemême n'a été, dans la grande crise de 1848, qu une cause secondaire.
C'est cette présence des capitaux destinés au jeu, ce sont leurs opérations qui tiennent le marché du crédit dans une perpétuelle agitation sur les grandes places, telles que Londres, Paris, New-York, etc. Aucun art du banquier ne peut ni prévenir, ni empêcher les oscillations énormes qui s'y produisent presque régulièrement, et qui jettent la ruine parmi les entrepreneurs de commerce ou d'industrie. Grâce aux spéculations de bourse, ceux-ci ne peuvent, sans péril, compter sur la durée d'un état de crédit donné, ni s'engager en conséquence sans courir, eux qui ne voudraient pas jouer, les chances du- jeu. Pas n'est besoin d'aller rechercher, comme les écrivains de l'école métallique, si ce sont les émissions de la Banque d'Angleterre qui ont fait le mal, ou si ce sont les émissions des banques provinciales : le mal vient d'une cause plus prochaine, d'une révulsion soudaine du crédit résultant d'engagements excessifs contractés par la spéculation. Si les banques provinciales sont atteintes, c'est parce qu'elles-mêmes spéculent ou soutiennent des spéculateurs, ou comptent sur un crédit que le banquier de Londres est forcé tout à coup de fermer.
Mais cet état de choses légitime et rend jusqu'à un certain point nécessaire l'excessive prudence que les Américains ont quelquefois reprochée à la Banque d'Angleterre. Sur une place telle que Londres, il est bon de trouver un établissement de réserve qui vienne, au moment du besoin, appuyer, par un crédit intact et par des émissions de monnaie Jeve-
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nues utiles le crédit chancelant des banquiers et du commerce lui même. Il est bon que dans les temps ordinaires cet établissement ne dispose pas de la totalité de ses ressources; car, s'il se trouvait engagé au moment de la crise, il n'existerait aucun moyen régulier d'en sortir, et il faudrait, par nécessité, recourir aux expédients extraordinaires.
Il est étrange qu'au lieu de se rendre à l'évidence de ces faits, l'école métallique et le gouvernement aient pris le parti d'embarrasser, par des restrictions au moins inutiles, la Banque d'Angleterre et les banques provinciales, comme si les opérations faites avec le commerce régulier, avec Tindustrie et l'agriculture, pouvaient jamais causer des crises semblables à ôelles qui, de temps en temps, éclatent sur la place de Londres. L'Angleterre a déjà son change intérieur, ses appels d'espèces par des cultivateurs qui n'usent pas des billets de banque; et au lieu de parer à cet inconvénient en répandant davantage les banques et les billets, on s'est appliqué à restreindre leur emploi.
Tout ce que nous avons dit de l'organisation générale du crédit en Angleterre trouve son application en France. Le système qui domine des deux côtés de la Manche est le même : seulement il est plus imparfait, plus irrégulier, en un mot plus conforme aux théories de l'école métallique, de ce côté du détroit. En 1848, nous sommes arrivés à l'unité de banque de circulation préparée en Angleterre par l'acte de 1844, et l'on applique dans soixante-huit villes de commerce des statuts destinés à la place orageuse de Paris. Depuis longtemps on a déclaré chez nous que les banques de circulation étaient inapplicables à l'agriculture, à laquelle on aifecte les établissements spéciaux de crédit foncier.
Outre les préjugés déplorables qui régnent en France au sujet des banques de circulation, le développement du crédit trouve un obstacle dans l'organisation des finances de l'Etat et dans les habitudes qu'elle a créées. Le gouvernement reçoit le dépôt des fonds des Caisses d'épargne et de retraites : la Caisse des dépôts et consignations, qui lui appartient, bonifie un intérêt aux capitaux qui y sont volontairement déposés. Les opérations de banque du Trésor lui-même sont
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