LIVRE IV, CHAPITRE IX
D'ailleurs, toute machine administrative trop compliquée perd en frottement la plus grande partie de sa force, et est sujette à des vices inévitables. En premier lieu, les agents peuvent avoir des intérêts opposés à ceux de la compagnie dont ils font partie : en banque sui'tout, la concurrence et l'opposition des intérêts sont presque continuelles. Ensuite, une grande administration, nous Tavons déjà dit, a des allures rigides, des formes mécaniques en quelque* sorte qui ne se plient pas facilement aux besoins du crédit. Il ne dépend de personne qu'il en soit autrement; car, après tout, tes facultés d'un homme ont des bornes, et elles ne s'exercent dans toute leur plénitude que sous l'impulsion du sentiment de la responsabilité. Or, dans une grande administration, personne n'est responsable : les chefs ne peuvent tout voir, et les subordonnés, enchaînés par les ordres qu'ils reçoivent, sont privés de toute liberté, de toute initiative. Une banque unique, et en général tout établissement commercial trop considérable, fonctionne plus chèrement et plus mal que des établissements d'une dimension moyenne. N'en citons qu'un exemple : il est assez concluant.
La banque départementale établie à Lyon avait distribué à ses actionnaires, surun capital de deux millions, 14,62 p. 100 en 1841 ; IG,37 p. 100 en 1842; 20,73 p. 100 en 1844; 24,40 p. 100 en 184G; et 28,75 p. 100 en 1847. L'année suivante cette banque est réunie, comme toutes les autres, à la Banque de France, et elle acquiert ainsi la faculté de faire des opérations nouvelles, qui lui étaient auparavant interdites, d'escompter du papier sur Paris et sur les vingt-neuf places les plus importantes de France. Qu'arrive-t-il? En 1851, la succursale de Lyon ne fait pas ses frais ! Elle présente une perte de 25,638 fr. *. La succursale d'Orléans, qui avait aussi, lorsqu'elle était banque départementale, donné des bénéfices fort beaux à ses actionnaires, n'a pas fait ses frais en 1851 • En 1852, douze succursales n'ont pas fait leurs frais dans le
' Compte rendu de 1852. L'augmentation spontanée des affaires a, depuis c^:tte époque, rendu plus productives les succursales de la Banque. 11 n'en est pas moins vrai que, placées dans les mêmes circonstances que des banques libres, elles rendent moins de services et gagnent moins.
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premier semestre, et six succursales ne les ont pas faits dans le second. Toutes ensemble, elles n'ont donné à la Banque qu'un bénéfice de 1,800,000 fr. environ, chiffre médiocre eu comparaison de ce qu'auraient gagné des banques libres. En présence de tels faits, tout argument n'est-il pas inutile?
Ajoutons qu'une banque unique se transforme avec la plus grande facilité et presque naturellement en banque d'Etat, soit en absorbant le gouvernement, soit en étant absorbée par lui. L'histoire est pleine d'exemples qui ne laissent aucun doute sur ce point; partout les banques privilégiées sont devenues en peu de temps banques d'Etat, de manière à ne présenter au public d'autre garantie que la prudence des gouvernements. De nos jours, on a vu les deux premières banques d'émission établies dans l'Amérique du Sud, à Eio- Janeiro et à Buenos-Ayres, devenir ainsi des fabriques de papier-monnaie*.
§ 3. — Pluralité des banques.
Reste la pluralité des banques, soit sous l'autorisation du gouvernement, soit sous un régime de liberté réglée, soit sous un régime de liberté absolue et de concurrence illimitée, ce qui constitue trois systèmes distincts.
V De nombreuses banques de circulation répandues sur tout un territoire s'adapteront toujours mieux aux besoins du commerce et de l'industrie qu'une banque d'État ou une banque unique. L'administration de ces établissements sera plus active, plus habile, plus libre que celle des succursales d'une banque d*État, et elle tendra toujours à approprier les statuts aux coutumes de la localité dans laquelle chaque banque sera établie. Mais dès que les dividendes seront assurés, l'activité se ralentira si elle n'est stimulée par la concurrence.
* GeUe de Buenos- Ayrep, fondée en 1822, au capital d'un miUion de piastres, était absorbée au bout de deux ans, et émettait du papier à cours forcé, quia été un des fléaux du pays. Les émissions de ce papier s'élevaient, au 1« janvier 1856, à «la somme exorbitante de 210,Î47,616 piastres (1,134 millions de francs). — Les émissions ayant continué, Tonce d'or, qui, en 1856, s'échangeait contre 370 piastres de papier, en valait 45J en juin 1863.
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