LIVRE I, CHAPITRE II
quantité de travail humain employée sur chacun d'eux ? Non . Sera-ce dans un sentiment fixe et en quelque sorte philosophique du degré d'utilité de chaque objet? Pas davantage. 11 se produit quelque chose de nouveau par le rapport du désir qui existe dans l'âme de chacun des deux échangistes pour chacun des objets échangés. Ce quelque chose, qui naît d'une combinaison de désirs et d'utilités, s'appelle Valeur. Mais d'où naissent les désirs combinés ? Du besoin, de la vanité, etc., d'une circonstance fortuite et temporaire, de telle sorte que demain peut-être chacun des deux contractants se repentira du contrat, et attribuera aux choses échangées une autre valeur que la veille.
A proprement parler, la valeur est le pouvoir d'acquisition par échange que possède une marchandise. Ce pouvoir d'échange s'exprime par la quantité d'objets contï'e lesquels la marchandise est échangée. Il n'y a donc point de valeur sans échange.
Dans un échange isolé, la valeur de chaque objet est en raison inverse de la valeur de l'autre. Si un hectolitre de blé s'échange contre deux hectolitres de vin, il vaut deux hectolitres de vin, ou deux hectolitres de vin valent un hectolitre de blé : les deux expressions sont synonymes. Si le rapport de valeur vient à changer, il est clair que tout ce que l'un des deux objets gagnera de valeur sera perdu par l'autre et réciproquement, indépendamment de l'utilité de l'un et del'autre.
La valeur étant simplement un rapport d' échange, il est évident qu'il n'y a point, à proprement parler, de hausse générale des valeurs. En effet, la valeur, définie comme cidessus, n'est que l'expression du rapport qui existe entre deux choses utiles, dont la réunion forme, si l'on peut ainsi dire, une somme d'utilités donnée et invariable, dont chacune des deux exprime une plus grande ou moindre part, selon que sa valeur s'élève ou s'abaisse. La valeur d'une diose peut s'élever ou s'abaisser relativement à plusieurs autres ou même à toutes les autres, sans que la somme des utilités qui existent subisse la même variation.
Chaque fois qu'un homme consent à un échange, il est persuadé que l'objet qu'il reçoit est plus utile pour lui que
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Tobjet qu'il cède. A ses yeux, Tutilité des objets échangés n'est pas égale, et il ne se détermine au contrat que par une préférence. « Dans chaque échange considéré comme isolé, dit avec raison ïurgot, la valeur de chacune des choses échangées n'a d'autre mesure que le besoin ou le désir et les moyens des contractants balancés de part et d'autre, et n'est fixée que par l'accord de leur volonté. »
Tant que les hommes ont été rares sur la terre, les échanges particuliers conclus entre eux n'ont eu ni base, ni loi commune. Chaque objet n'était quelquefois offert que par un seul, tandis qu'il était demandé par plusieurs ; quelquefois, au contraire, il était oflfert par plusieurs et demandé par un seul. Les appréciations résultant de situations si différentes variaient à l'infini, et l'idée même que nous concevons aujourd'hui de la valeur courante ne pouvait pas exister : la supériorité d'intelligence, c'est-à-dire de prévoyance, donnait lieu à des spoliations assez analogues à celles qu'opère la force brutale, et ce sont ces spoliations qui, jointes aux abus de la force et de la ruse, ont rendu la propriété précaire et incertaine dans les sociétés primitives.
Plus tard et par degrés, à mesure que les hommes se sont rapprochés et ont eu les uns avec l'autres des relations plus fréquentes, la concurrence a imprimé aux échanges un caractère plus régulier, et a fait subir à la conception même de la valeur une modification profonde. Turgot a fort exactement analysé dans le passage suivant les effets de la concurrence sur les échanges et les valeurs :
<( Plusieurs particuliers ont du vin à offrir à celui qui a du blé ; si l'un n'a voulu donner que quatre pintes pour un boisseau, le propriétaire du blé ne lui donnera pas son blé, lorsqu'il saura qu'un autre lui donnera six pintes ou huit pour le même boisseau. Si le premier veut avoir du blé, il sera obligé de hausser le prix * au niveau de celui qui en offre davantage. Les vendeurs de vin profitent, de leur coté, de la concurrence entre les vendeurs de blé ; chacun ne se détermine à céder sa denrée qu'après avoir comparé les différentes
* Dans ce passade, Turgot emploie le mot prix dans le sens d'équivalent offert, et non dans racception ordinaire d'équivalent en monnaie.
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