‹ La monnaie dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 32 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

droit sur la monnaie de rEmpereor en or et en argent, TEmpereur, au moins dans le ii* siècle, s'arrogeait une surveillance et un pouvoir de contrôle supérieur sur la monnaie de cuivre du Sénat (1) ; en effet, les contrôleurs et vérificateurs des monnaies, qui étaient des officiers du fisc impérial, s'intitulent officiellement, dans des inscriptions de 115 de notre ère, optiones et exactores auri argenti aeris (2) .

Nous verrons plus loin (dans ce livre, chap. m, § 2) que, jusqu'à la suppression du monnayage de cuivre sénatorial, dans le lil* siècle, il fut administré par les triumvirs monétaires, qui gardèrent pendant longtemps, par tradition, leur ancien titre de tresviri auro argento aère flando feriundo^ bien que n'ayant plus pouvoir que sur un seul métal, mais finirent pourtant par l'échanger centre celui de tresviri monetales. Mais depuis le dernier tiers du règne d'Auguste, ils avaient perdu le droit de mettre leur nom sur les monnaies. Néron tenta un moment d'usurper sur le Sénat le monnayage du cuivre et de le prendre dans sa main; cette tentative a laissé sa trace dans les bronzes assez nombreux à la tête de cet Empereur, qui n'ont pas la marque SC, bien qu'appartenant évidemment au numéraire d'Empire, et non à des émissions provinciales (3). Mais elle n'eut point de suites, non plus que celle du Sénat pour reprendre la fabrication de la monnaie de tous les métaux entre la mort de Néron et Feutrée de (îalba à Rome ; celle-ci est marquée par Tadoption des types ré-

(1) Momcnsen, M R, t. m, p. 11; 0. Hirechfeld, C/fi/ernicJ^iMi^efi a»/ dem Gtbiete der rœmischen Venualtungsgeschichtej Ul, p. 95.

(2) Corp. imcr. lai. t. VI, n- 42 44.

(3) Eckhel» D iV, l. VI, p. 284; Mommsen, MR^ t. UI, p. il.

publicains, dont nous avons déjà parlé (1), car il est à remarquer que les lettres SC ne se voient que sur les pièces frappées en Afrique par Clodius Macer (2), sans doute parce que leur inscription sur la monnaie urbaine d'argent n'était pas dans les anciennes traditions de la période républicaine.

A la suite de Torganisation réglée par Auguste, dit M. Mommsen (3), a toute la monnaie était devenue en principe essentiellement impériale. Au point de vue du droit, il n'est cependant pas sans importance réelle de constater que le Sénat de Rome était spécialement chargé d'émettre la monnaie de cuivre ayant cours dans tout TEmpire, et particulièrement destinée d'abord à l'Italie, bientôt après à tout l'Occident, tandis qu'en Orient cette prérogative avait été conférée aux autorités provinciales et municipales. C'était, en quelque sorte, reconnaître le partage de la souveraineté entre TEmpereur et le Sénat ; c'était une barrière opposée, non pas à l'absolutisme du régime militaire, mais du moins à l'établissement définitif et légal du despotisme. Le Sénat et les corps locaux qui avaient encore le droit de frapper monnaie tiraient un double avantage de cet état de choses : d'abord ils y trouvaient un profit matériel assez considérable, puis ils conservaient le droit d'interdire à l'Empereur d'émettre de la monnaie d'une valeur fictive. On peut se faire une idée de l'importance pratique de cette restriction, en se reportant aux abus sans nombre commis par les Ptolémées, au

(1) D. de Blacas, Rev. num. 1862, p. 197-2â4. Mommsen, M R, t. HI,

(2) L. Mûller, Numism, de ranc» Afrique, t. II, p. 170 et s.

(3) M R, t. m, p. 11 et s.

moyen de la monnaie de cuivre (livre VI, chap. vi, § 2), abus que nous retrouverons plus tard, dans l'époque postérieure à Constantin (livre VII, chap. vi, § 1 et 2). Cette habile précaution de placer l'émission du numéraire de valeur nominale sous le contrôle de la publicité et la sauvegarde du Sénat peut être comparée à ce qui se voit de nos jours, quand les gouvernements ont recours à la sanction de F opinion et au contrôle des grands corps de rÉtat, lorsqu'il s'agit d'émettre des valeurs en papier. Le but que l'on se proposait fut parfaitement atteint^ car la dépréciation de la monnaie romaine ne vint pas du cuivre, mais de l'argent, et cependant on peut dire que le numéraire en cuivre aurait dû être la partie faible de la monnaie romaine, puisque ce métal n'avait depuis longtemps plus qu'une valeur fictive^ et que cependant on s'en servait même pour payer des sommes considérables (1 ). »

5. Dans le chapitre IV de ce livre, g 2, nous examinerons la question des ateliers monétaires où se frappait la monnaie d'or et d'argent de l'empereur, ateliers plus multipliés dans les provinces que ne l'admet l'opinion ordinaire. Dépendant légalement de la maison de l'empereur, ces hôtels des monnaies étaient administrés par des procurateurs pris parmi Tordre équestre ou parmi les affranchis

(1) Nous ne découvrons nulle part une ligne de démarcation qui aurait élé d'autant plus nécessaire que le cui\Te romain avait primitivement servi pour le payement des grandes et des petites sommes. De plus, Paullus {Sentent, recept. \, 25, i) dit : Lege Comelia ienetur qui vuUu primpum signatam monetam praeter adtdterinam reprobaverit. Enfin, aux derniers temps de TEmpire, de grandes sommes ont souvent été payées en cuivre.

impériaux; leur existence, la restriction ou la multiplication de leur nombre dépendaient uniquement du bon plaisir de la volonté souveraine. Au contraire, la loi avait déterminé le nombre et le siège des ateliers sénatoriaux destinés à la fabrication des monnaies de cuivre^ en même temps qu'elle avait remis cette fabrication au Sénat. Il n'y avait que deux de ces ateliers pour tout Tempîre, un à Some, l'autre à Antioche. Celui de Bome était le plus important ; il fabriquait toute la monnaie d'appoint destinée à circuler en Orient, laquelle s'envoyait de Eome dans les provinces. Le monnayage de l'atelier d' Antioche était beaucoup moins abondant ; ses produits étaient destinés à l'Orient ; mais, comme ils y rencontraient presque partout la concurrence des monnaies provinciales et locales de même métal, ils ne sortaient guère par le fait des provinces de Syrie et de Cypre, et c'est là seulement qu'on les découvre habituellement. L'aire de leur circulation était donc en réalité, et par la force des choses, la même que celle des tétradrachmes d argent provinciaux de l'empereur, battus également à Antioche.

Les monnaies de cuivre sorties de l'un ou l'autre des deux ateliers sénatoriaux, de celui d'Antioche comme de celui de Kome, portent également d'une manière invariable la formule SenatusConsuUoy marque de leur origine légale, à laquelle était attaché le cours qu'elles avaient partout, tandis que la circulation des espèces provinciales ou locales était limitée, de par la loi, à la province ou à la localité. Mais, sauf ce point commun, les deux classes de monnaies sont tout à fait différentes d'aspect. Autant les bronzes de coin romain sont remarquables par le soin du travail, la beauté de l'art, la perfection de la frappe, l'intérêt et la variété des types, autant ceux d'Antioche sont uniformes

et monotones, d*un art plus que médiocre, d*un travail grossier et imparfait (1). Au droit, la tête de l'empereur; au revers, les lettres SC de grande dimension, occupant tout le champ dans une couronne de laurier ; ces monnaies n'offrent pas une variation dans leurs types jusqu'au règne d'Elagabale ; un aigle éployé, posé sur les lettres SC, s'ajoute seulement au revers à partir de Septime Sévère. La légende qui accompagne la tête du droit est latine jusqu'au règne de Trajan, comme elle Test aussi quelquefois sur les monnaies de cuivre municipales^ qui jusqu'à Galba sont émises en même temps par les autorités de la ville^ avec sur le droit la tête et la légende de l'empereur, et sur le revers une inscription grecque dans une couronne, composée du mot ANTIOXEON et d'une date indiquant le légat impérial de Syrie en exercice (2). En effet, dans les deux premiers siècles de notre ère, l'hôtel des monnaies d'Antioche produisait simultanément, dans des officines diverses et sous la direction des agents d'autorités différentes, quatre espèces de monnaies absolument distinctes : 1** des aurei et des deniers d'argent impériaux à légendes latines, appartenant au numéraire d'empire ; 2* les tétradrachmes impériaux d'argent à bas titre, à légendes grecques, frappés pour l'usage particulier de la province de

(i) Eckhel, DN, t. m, p. 300 et s.; Mionnel, t. V, p. 191-214; Suppl. t. Vm, p. 139145.

(2) Eckhel, D N, t. HI. p. 279-282; Mionnel, t. V, p. 1671 69; Suppl. t. VUI, p. 130 et 8. — Après Galba, la monnaie de cuivre municipale d'Antioche ne cesse pas, mais elle n'offre plus que de petites pièces d'apparence entièrement autonome, sans noms ni effigies d'empereurs, avec des dates de l'ère Césarienne de Syrie qui mènent jusqu'à Fan 226. sous Marc-Aurèle : Eckhel, D iV, t. HI, p. 283; Mionnet, t. Y, p. 159-166; SvpgA. t. VUI, p. 127-129.

Syrie, dont il a été question plus haut (dans ce chapitre, § 4, 2) ; S"" la monnaie de cuivre sénatoriale ; A"" la monnaie municipale de cuivre.

Sous Trajan, la l^ende impériale du droit des monnaies de cuivre frappées à Antîoche en vertu de Tautorité du Sénat de Bome, avec les lettres SC, devient grecque ; c*est nn des signes le^ plus remarquables du pas qui tend à se faire alors vers Tavénement du grec à l'état de langue officielle, sur le même rang que le latin, dans la moitié orientale de l'Empire. A l'époque où, lorsqu' Hadrien voulut châtier Antioche, la fabrication des tétradrachmes provinciaux de l'empereur s'arrête pour quelque temps dans cette ville, le monnayage sénatorial de cuivre n'y éprouve pas la même interruption, parce qu'il ne dépendait pas de la volonté de l'empereur. On a encore quelques pièces de la monnaie sénatoriale à l'ancien type, les lettres se en grand, placées dans une couronne et occupant le revers, avec les têtes d'Élagabale, de Julia Mamœa et d'Émilien. Mais, à partir du règne d'Elagabale, la presque totalité des pièces de cuivre frappées à Antioche, en conservant les mêmes modules et les mêmes tailles du sesterce et de Tas, prennent des t3rpes d'un caractère local, en rapport avec la ville, et portent au revers une légende grecque contenant le nom d' Antioche, avec le titre de colonie que Caracalla lui avait décerné, ANTIOXeHN. MHTPOiroXt;. KOAnvix (1). Mais elles n'en continuent pas moins à porter dans le champ les lettres SC ; c'est comme le résultat de la confosion en un seul du numéraire local de la munici-

(!) Eckhel, D N, i. m, p. 302 et s.; Mionnet, t. Y, p. dri5-214. — Le règae de Maximin n'esi pas représenté dans les pièces qae Ton connaît jusqu'ici ; mais il serait bien étonnant que l'on ne finit pa^ par en trouver des monnaîes de cette série.

palité et de celui qui se frappsdt pour le Sénat de Borne. H y a là certainement un premier indice de la tendance vers l'assimilation des monnaies locales à la monnaie d'empire, qui devait se réaliser un demi-siècle après (voy . quelques faits analogues que nous avons cités dans ce chapitre, §4, 6). Au reste, une confusion analogue s'établit vers le milieu du m* siècle, toujours à Antioche, entre le monnayage d'argent provincial de l'empereur et le monnayage sénatorial, jusque-là exclusivement borné au cuivre, conformément aux principes de droit établis par Auguste. Sous Gordien III, les lettres SC commencent à être inscrites sûr les tétradrachmes de la série provinciale, dont le titre d'argent va toujours en s'abaissant davantage, et ils s*y maintiennent depuis lors jusqu'à la fin de la fabrication de ces pièces (1) -, sous Philippe, on inscrit en outre sur les tétradrachmes les mots MOHela VRBtca, qui les assimilent aux pièces de coin proprement romain et leur donnent cours dans tout T Empire, avec la valeur d'un certain nombre de deniers que nous ne saurions aujourd'hui déterminer (voy. plus haut, dans ce chapitre^ § 4, 6). Les deux séries de l'atelier d* Antioche aux têtes impériales, désormais également marquées des lettres SC, finissent en même temps ; les derniers tétradrachmes sont de Trébonien Galle et de Volusien, la dernière pièce de bronze du début du règne de Yalérien.

6. Du partage de*la direction du monnayage^ suivant les métaux, entre l'empereur et le Sénat, résulte, par une

(i) Eckhel, D N, t. UI, p. 298; Mionnet, t. V, p. 184 et s.; Mominsen, M R, t. m, p. 325.

conséquence nécessaire, que les vicissitudes des révolutions politiques, des compétitions de prétendants à l'empire, ne se reflètent pas de la même manière dans la monnaie de cuivre ou dans la monnaie d'or et d'argent, en comprenant, comme de juste, dans celle-ci, le billon de mauvais aloi et le cuivre saucé que le gouvernement impérial donnait au m* siècle pour de l'argent, et qui était considéré légalement comme tel. Quiconque prenait le titre d'Auguste s'emparait par là même du droit de battre des espèces d'or et d'argent, et se hâtait d'en user, ainsi que nous l'avons montré, comme manifestation extérieure de son pouvoir et proclamation de ses prétentions. Mais, comnle la monnaie de cuivre d'empire ne se fabriquait que par ordre du Sénat et dans les deux seules villes de Rome et d'Antioche, il n'en a été frappé qu'au nom et à l'effigie des princes qui ont été maîtres de ces villes et qui ont fait reconnaître leur autorité par le Sénat de Rome. Sans parler des tyrans éphémères du m" siècle, qui n*ont porté la pourpre que pendant quelques semaines, et dont Tautorité s'est à peine étendue à une seule province, Pescennius Niger, maître pendant un an de près de la moitié de l'Empire, ne compte pas une seule pièce de bronze dans la série romaine, parce que son autorité ne s'étendit pas à Rome et que Septime Sévère ne le laissa pas proclamer par le Sénat, quelque envie qu'en eût ce corps. Albin n'est intitulé Auguste que sur des monnaies d'or et d'argent, qu'il fit frapper de sa propre autorité, quand il entra en lutte ouverte avec Sévère; sur le bronze, il n'est jamais appelé que César, parce que son rival, maître de Rome, ne permit jamais au Sénat de lui reconnaître une autre qualité. Par contre, on a des monnaies de cuivre de coin romain des deux Gordiens d'Afrique, père et fils, dont le

règne dura six semaines et qui ne purent pas atteindre Rome, parce que le Sénat les avait acclamés, en haine de Maximin. Le seul personnage qui, avant Aurélien, frappa des monnaies de bronze en ayant son pouvoir confiné dans une région autre que l'Italie, et sans avoir jamais été reconnu par le Sénat romain, fut Postume. Et, circonstance bien remarquable, tous ses bronzes, pareils à ceux dont rémission était légalement dans les attributions sénatoriales, portent dans le champ les lettres SC , comme s'ils avaient été frappés à Rome en vertu d'un sénatus-consulte régulier. C'est que Postume, dans son empire gaulois, avait établi au complet tous les rouages de l'organisation constitutionnelle de TEtat romain. N'étant pas reconnu par le Sénat de Rome, que Gallien obligeait à le traiter en ennemi public, il avait, comme jadis Sertorius en Espagne, créé dans les Gauleà un autre Sénat, siégeant à Colonia Agrippina ou à Burdigala, et il l'avait investi des mêmes droits monétaires que celui de Rome (1). Nul autre, dans les mêmes conditions, ne sut faire de même, car nul autre, parmi les soldats de fortune qui s'élevèrent vers le même temps à la pourpre dans les diverses parties du monde romain, n'était doué du même génie d'organisation et ne cherchait à réaliser de même la conception d'un empire complet, sans prétendre à la possession de Rome. Postume donnait enfin un corps à cette idée de Vimperium gallicum^ à la fois national et constitué sur le modèle romain, que des patriotes des Gaules avaient rêvé et tenté sans succès de mettre en pratique dès le i" siècle, et rien ne révèle mieux que ses monnaies de bronze le caractère de rédifice politique qu'il avait élevé.

(l)Eckhel, DiV, t. VU, p. 445.

L'abréviation des mots Senalus Consullo, inscrite sur les bronzes qui sortaient dé l'atelier sénatorial d'Ântioche, n'était pas une vaine formule ; on ne frappait en réalité dans cet atelier que sur Tordre formel du Sénat de Rome. C'est ce qui résulte de la manière la plus manifeste de l'examen de la série des monnaies qui en sont sorties. On n'y trouve pas tous les princes qui ont été reconnus à Rome par le Sénat ; il est arrivé quelquefois que leurs rivaux, proclamés en Syrie par l'armée, ont empêché de suivre sur ce point les prescriptions qui venaient de la Ville Éternelle. Mais dans cette suite on ne rencontre pas une seule tête de prétendant qui n'ait pas eu la sanction officielle du Sénat romain, même quand Ântioche était le siège principal de sa puissance. Si ceux qui se sont trouvés dans cette situation avaient en main les moyens de coercition qui leur permettaient d'empêcher de monnayer au nom de leur rival, aucun d'eux n'a, du moins, osé porter atteinte aux droits sénatoriaux en faisant émettre à son nom les pièces de cuivre aux lettres SC avant que le sénatus-consulte qui en ordonnait la publication fût arrivé de Rome. Ils attendaient leur reconnaissance légale parle corps qui, malgré son abaissement et sa servilité, gardait encore un certain prestige, et respectaient la fiction constitutionnelle qui lui laissait une part de souveraineté. C'est ainsi que Vespasien a mis obstacle à l'émission de monnaies de l'espèce qui nous occupe au nom de Vitellius, Pescennius Niger à celle de monnaies de Pertinax et de Didius Julianus, bien que ces trois empereurs eussent été solennellement reconnus par le Sénat de Rome. Mais Pescennius Niger n'ayant jamais obtenu cette reconnaissance, il ne fut pas non plus frappé à son nom et à son effigie dans Fatelier d' Antioche de pièces de cuivre à

la marque sénatoriale, bien que, comme souverain de &it dans la ville, il utilisât d'autres officines du même hôtel des monnaies pour y faire frapper les rarissimes aurei (1) et les deniers d'argent à légendes latines rentrant dans le système de la monnaie générale d' Empire, et quoiqu'on y fabriquât aussi des tétradrachmes provinciaux à son nom. Il y faisait exécuter toutes les espèces de monnaies qui dépendaient uniquement de l'autorité impériale qu'il s'était * arrogée, mais non celles qui ne pouvaient être émises que sur l'ordre du Sénat.

Plusieurs textes littéraires viennent confirmer ces faits, que constate la numismatique. Nous avons rappelé un peu plus haut le passage où Tacite (2), racontant la proclamation de Vespasien par l'armée de Syrie, parle des monnaies aussitôt frappées par le nouvel empereur à An* tioche, afin de subvenir aux frais de la guerre contre Vitellius. Les termes dont il se sert sont importants à noter : Apud Antiochenses aurum argentumque siffnatur. Ainsi ce n'est que de la monnaie d'or et d'argent que Ton fabrique, car on ne peut pas encore légalement en faire d'autre ; pour le cuivre, il faut attendre la reconnaissance du Sénat. L'empereur, àpeine élu parles légions, s'empare des ateliers proprement impériaux de l'hôtel des monnaies d'Antioche; il respecte Tatelier sénatorial, sur lequel il n'a pas d'autorité. Dans sa narration de l'avènement de Macrin, Lampride, après avoir raconté comment le nouvel empereur, pour rassurer les légions saisies d'une crainte superstitieuse à l'idée qu'il n'y avait plus un

(1) Sur les monnaies d'or de Pescennius Niger, vov. Cohen. Rev. 1868, p. 441 et s.

(2) Hiit. H. 82.

Antonin à la tête de l'Empire, leur présenta son fils Diaduménien en lui faisant prendre ce nom, alors si populaire, ajoute : ce Aussitôt on frappa monnaie à Antiocbe au nom d'Ântonin Diaduménien ; mais on remit pour celle de Macrin jusqu'à l'arrivée des ordres du Sénat (1). » Les monuments monétaires s'accordent de la manière la plus précise avec ce témoignage et en fournissent un précieux commentaire. On a bien attendu la reconnaissance de Macrin par le Sénat pour frapper à son nom et à son effigie non-seulement les pièces de cuivre à la marque sénatoriale, mais même les tétradrachmes d'argent provinciaux, car sur ces derniers il porte toujours le titre de consul, YTTATOC, qu'il n'a jamais pu prendre qu'après avoir reçu les ornements sénatoriaux (2) qui lui furent dédiés par le Sénat (3) • Quanta la monnaie battue en toute hâte au nom du César Diaduménien pour constater sa proclamation et surtout faire connaître aux peuples qu'il avait adopté le nom d'Antonin, nous la possédons : c'est un tétradrachme provincial, tels qu'ils pouvaient s'émettre sur le seul ordre de l'Auguste et sans avoir besoin de la proclamation du Sénat. On a mis tant de précipitation à l'exécuter, que l'on n'a pris le temps de graver un coin nouveau que pour la tête ; pour le revers, on s'est servi d'un coin de Caracalla, mentionnant dans sa légende le quatrième consulat, AHMAPX. et YnATOC. TQ. A,

(1) Staiim apud Antioehiam moneta Antonini Diadumeni namine percussa est : Macrini, usque adjussum Senatus dilata est : Lamprid. Ant, Diadum, 2.

(2) On sait qu'après Septime Sévère la remise des ornements sénatoriaux donnait droit à prendre le titre de consul, sans que Ton eût pour cela exercé effectivement le consulat : Eckhel, D N, t. MU, p. 429 et s.

(3) Dio Cass. LXXVIU, 13.

quand le fils de Macrin n'a jamais été même une seule fois consul (1 ). Quant à la légende du droit, elle Tappelle seulement M. OUikioç. ANTGJNINOC KA:iCAP, sans son cognotnen antérieur de Diadumenianus, qui lui est donné, conjointement avec celui d'Antoninus, sur les monnaies que l'on a frappées un peu plus tard, quand le protocole de ses titres fut définitivement réglé, entre autres sur les espèces de cuivre de Fatelier sénatorial d'Antioche.

Kestelesingulier problème que présente le r^ne d'Othon, dont on ne possède pas une seule monnaie de cuivre de coin romain (2), tandis qu^on en a dans les produits de Tatelier sénatprial d'Antioche (3) . C'est devenu une espèce de lieu commun que d'expliquer l'absence de bronze romain d'Othon, en disant qu'il n'avait pas obtenu la reconnaissance du Sénat. Mais il y a là une pure erreur historique. Otbon avait été proclamé empereur par le Sénat avec toutes les formes régulières, et Tacite dit même que c'est le prestige de cette proclamation qui lui conserva fidèles toutes les provinces orientales (il) ; et, en l'absence de ce témoignage si formel, il suffirait, pour prouver le fait, de l'existence des monnaies de cuivre frappées à Antioche en son nom, d'après un sénatus-consulte attesté par Tinscrip-

(1) Eckhel, D N, t. El, p. 291; t. VU, p. 243.

(2) Eckhel, D iV, t. VI, p. 302 et s.

(3) Mionnet, t. V, p. 193, n«« 356 et 357; Cohen, if /. t. I, p. 253 et pi. XIV, n» 21.

(i) Longinquae provinciae, et quidqwd armorum mari dirimilur^ ptnes Othonem manebant, non partium studio, ted erat grande momtntum in nomine Urbit ae praetextu Senatus, et occupaverat animas prior audiins : Tacit. Hist. I, 76.

tion de la formule SC. C'est M. Mommsen (1) qui a découvert la vraie et incontestable raison de l'absence de monnaies de cuivre d'Othon de coin romain. Le savant prussien a prouvé, en effet, que pendant toute la durée du I" siècle, jusqu'à la mort de Domitien, le titre de Pontifeœ Maximus était considéré comme le plus haut et le plus auguste des titres impériaux. Le Sénat, en particulier, ne tenait légalement le pouvoir de l'Empereur comme complet que lorsqu'il avait revêtu le Souverain Pontificat, et c'est seulement au moment de l'investiture d'un nouvel Auguste comme Pontifeœ Maximus que la monnaie sénatoriale de cuivre commençait à être frappée en son nom (2); jusque-là, on émettait seulement pour lui les espèces d'or et d'argent dont il avait la disposition. Or, Télection et l'investiture du Pontife Souverain n'avaient lieu qu'à une époque déterminée de l'année, dans le mois de mars ; il ne fut fait que deux fois exception à cette règle dans tout le cours du I" siècle, pour Galba, dont on ignore la date d'élévation au titre de Pontifeœ Maximus^ mais qui le reçut nécessairement entre juillet et janvier, et pour Vitellius, qui se fit de force créer Souverain Pontife le 18 juillet (3), après avoir été reconnu à Bome le 19 avril. Pour tous les autres empereurs dont l'avènement à la pourpre eut lieu dans le courant de l'année pontificale, on

(1) Zeitschr. f. Num. t. I, p. 238-244.

(2) Quelquefois à ce moment le Sénat faisait frapper la monnaie de cuivre du nouvel Empereur en quantité sufi&sante pour fournir d'un seul coup aux besoins de tout son règne* C'est ce qui fut fait pour Claude, dont tous les bronzes sénatoriaux portent la date de la première puissance tribunicienne, tandis que Ton a de For et de l'argent de toutes les années de son règne.

Ci) Tacit. Hist. U, 91; Suet. VUeU. il.

remit leur nomination et Tinvestiture à Tépoque régulière, le Sénat attendant aussi ce moment pour procéder à rémission de leurs monnaies de cuivre. Tel fut le cas d'Othon. Proclamé et reconnu par le Sénat le 15 janvier 69, et s' étant donné la mort le 15 avril de la même année, son rëgne^ quoique bien court, aurait offert un temps suffisant pour la fabrication de pièces de cuivre par l'autorité du Sénat, parallèlement à celles qu'il faisait frapper directement lui-même en or et en argent, si l'on n'avait pas voulu attendre son élévation à la dignité de Pontifex Maœimus. Mais nous savons maintenant, par les fragments récemment découverts des actes des Arvales, que les comices sacerdotaux pour son élection comme tel n'eurent lieu que le 9 mars, cinq jours avant qu'il quittât Rome pour marcher contre Vitellius. Il ne put pas être installé régulièrement, et d'ailleurs dès cemomentses affaires étaient tellement compromises qu'il est tout naturel que le Sénat, peu héroïque de sa nature, qui avait attendu jusque-là d'après les précédents de la jurisprudence, ait jugé pluç prudent d'attendre encore, avant de commencer son monnayage, pour voir quelle serait l'issue de la lutte entre les deux rivaux .

Rien ne prouve que dans l'atelier d' Antioche, considéré comme moins important que celui de Rome, on attendît aussi l'investiture du Souverain Pontificat pour commencer la fabrication de la monnaie de cuivre d'un nouvel empereur, d'autant plus que la qualification de Pontifex Maximus ne figure pas dans les titres que donnent aux souverains les légendes des pièces de cet atelier. 11 est trèspossible que Tordre de monnayer y fût envoyé aussitôt après la reconnaissance politique par le Sénat. Mais, même dans le cas où ce corps aurait suivi pour son atelier

monétaire d'Antioche la même règle que pour celui de Rome, le temps, qui manqua dans la Ville Reine pour entamer après le 9 mars la fabrication des monnaies d'Othon, ne fît pas défaut de même dans la cité syrienne. Il est évident qu'à tout le moins, dès que la date des comices où l'Empereur devait être élevé au Souverain Pontificat avait été fixée, on avait dû envoyer à Antioche les ordres nécessaires pour faire commencer le monnayage à son nom en même temps qu'à Rome ; à supposer qu'ils arrivèrent en mars, ce n'est qu'au mois de juin que Ton put savoir en Syrie la mort d'Othon, ce qui fait plus de deux mois pour la fabrication des monnaies de l'atelier sénatorial au nom et à la tête d'Othon, même en la resserrant dans ces étroites limites et en en retardant autant le début. De plus, en Syrie, les nouvelles des progrès de Vitellius ne devaient pas causer les mêmes craintes et les mêmes hésitations qu'à Rome. On s'y était vivement prononcé pour Othon, dont le légat Mucien avait fait mettre la tête sur les monnaies municipales de cuivre d' Antioche aussitôt qu'il avait appris sa proclamation (1). On se sentait encore loin de l'atteinte des légions de Germanie, et, jalouse de celles-ci, l'armée qui occupait la province était déjà résolue à faire elle-même un empereur plutôt que de reconnaître Vitellius. L'existence de monnaies de cuivre d'Othon de l'atelier sénatoriid d' Antioche s'explique donc historiquement, aussi bien que le manque de monnaies semblables de l'atelier de Rome. La différence des événements politiques qui se déroulèrent alors en Italie et en Syrie est la cause qui fit que la reconnaissance d'Othon par le

(1) Eckhel, D iV, t. m, p. 282; Mionnet, Svppl. i. Vm, p. 13i, n»45.

Sénat n'eut pas les mêmes conséquences dans le monnayage sénatorial des deux pays.

7. Après G^allien, en même temps que cesse le monnayage des villes grecques et des colonies d'Orient, les lettres SC disparaissent des pièces de coin romain, les- ({uelles cessent bientôt d'être frappées (voy. livre VD, chap. iVy g 2). Dans le silence des historiens, qui nous ont transmis si peu de renseignements sur cette période des annales impériales, on en conclut avec une grande vraisemblance qu'Aurélien mit la main pour Tautorité impériale sur la totalité du droit monétaire (1), à la suite de la grande révolte des monnayers de Bome^ qu'il eut à com battre au début de son règne (2). Tacite et Florien, élus du Sénat et représentants d'une tentative qui cherchait à restituer à ce corps la prépondérance politique, paraissent avoir essayé de lui remettre de nouveau la fabrication de la monnaie de cuivre (3). Mais cet essai ne leur survécut

(1) Eckbel, D N, 1. 1, p. lxxvii ; Mommsen, M R, i. m, p. 13, 93 et s.; Fr. Lenormant, Organisation de la monnM dans V antiquité j p. 31.

(2) Vopisc. Awdian. 38; Aurel. Vict. Caesar, 35, 6; Eatrop. IX, 14; Vict. Epit, 35, 4; Suid. v, iioviTàptoç.

(3) Monnaies de cuivre de Florieo marquées des lettres S C : Ramus, Cat. num. vet. Mus. reg. Daniae, nr 35 et 36; Cohen, M /, t. Y, p. 2i5, n» 44; p. 219, n° 60; p. 220, n» 77.

Deux siècles plus tard, les lettres S C reparaissent dans le champ dn revers des grosses pièces de bronze de Zenon (Sabatier, Deser. des fiM»naies byzantines, 1. 1, p. 140, n^" 16, pi. VIU, n<* il) et de Zenon et Léon (Sabatier, 1. 1, p. 141 , n<> 21) frappées à Rome, avec le type de la Vîctdre et la légende IN VICT A ROM A. Au moment de la suppression de l'Empire d'Occident par Odoacre, Zenon, devenu nominalement le souverain de toute la romanité, en môme temps qu'il donnait Tinvestiture royale et le

pas, etraucienne monnaie d'appoint sénatoriale disparait définitivement après eux devant la transfonnation du numéraire d'argent en cuivre simplement saucé de ce métal, en même temps que le droit du Sénat à rémettre.

Lorsque Dioclétien reconstitua l'Empire, prêt à tomber en dissolution à la suite des troubles du m"* siècle, et fortifia d*une manière encore plus complète que ses prédécesseurs le système de centralisation qui y présidait, il n'eut garde, dans les mesures qu'il prit au sujet des monnaies (livre VII, chap, iv, § 2) , Tune des matières qui appelaient la plus prompte réforme, il n'eut garde d'abandonner à personne le droit important qu'Âurélien avait ainsi placé au pouvoir du souverain. La révolution considérable que ce dernier prince avait opérée dans Torganisation du système du monnayage de T Empire demeurait incomplète tant qu'on n'avait pas organisé un autre système. Cette œuvre, les troubles qui avaient désolé le monde romain n'avaient pas permis de l'entreprendre ; Dioclétien la réalisa.

titre de patrice au chef barbare, avait rendu au Sénat de Rome son ancien droit de monnayage du cuivre. 11 le garda sous les Ostrogoths. Les grosses pièces de cuivre du roi Téodahat, frappées à Rome avec les légendes VICTORIA PRINCIPVM et VICTORIA AVG (Sabatier, t. I, p. 202, n*>' 1 et 2, pi. XVm, n*- 24 et 25), portent aussi dans le champ du revers les lettres S C. Il faut encore considérer comme frappées par Tautorité du Sénat, sous Théodoric et ses premiers successeurs, les autonomes de Rome en cuivre, au buste casqué de la Ville personnifiée, avec Tinscription INVICTA ROMA, et aux revers de l'aigle, de la louve ou du figuier Ruminai (Eckhel, D ^, t. Vm, p. 216; Sabatier, 1. 1, p. 210 et s., pi. XDC, u?^ 25-29). On sait que les Ostrogoths laissèrent également frapper des autonomes de cuivre par le Sénat municipal de Ravenne (Sabatier, 1. 1, p. 211, n""* 8-10, pi. XIX, n«* 31-33) et les Vandales par celui de Carthage (Eckhel, D N, t. IV, p. 138; Sabatier, 1. 1, p. 221 et s., pi. XX, n- 22-28).

Depuis longtemps déjà, l'or et l'argent impérial circulaient dans tout l'Empire ; mais il n'en était pas de même pour le cuivre. La monnaie d'appoint de cuivre ne se transporte pas à de grandes distances : elle est de sa nature trop encombrante et trop coûteuse à faire voyager, par rapport à sa valeur réelle ou à sa valeur nominale conventionnelle, même quand celle-ci excède notablement la valeur métallique intrinsèque. Elle circule seulement là où elle a été frappée et dans un rayon restreint aux alentours. Aussi, jusqu'au règne d'Aurélien, nous en avons la preuve par l'extrême rareté des découvertes de bronzes de coin romain dans les contrées helléniques, la masse du cuivre circulant comme monnaie d'appoint dans l'Orient de l'Empire était exclusivement composée des monnsdes frappées par les villes grecques. Entre Aurélien et Dioclétien, on avait cessé de fabriquer de ces monnaies ; mais, comme la fabrication des monnaies officielles impériales n'avait pas été suf&samment implantée en Orient, comme on ne faisait plus d'ailleurs de pièces de cuivre données comme telles, avec une minime valeur, la masse du cuivre dans la circulation de cette moite du monde soumis à Rome était restée la même, composée de pièces anciennement émises. Il y a plus : ainsi que nous l'avons montré au § ft, 6 de ce chapitre, l'altération sans frein de la monnaie d'Empire avait fini par faire des anciennes pièces de cuivre des villes grecques une marchandise métallique, recherchée pour sa valeur intrinsèque, que l'on employait pour des payements de grosses sommes, sans s'inquiéter de la provenance d'origine des pièces. Dans ces conditions, cette marchandise avait commencé à prendre la route de l'Occident, privé de numéraire ayant une valeur par lui-même, et le gouvernement avait favorisé le mouvement d'attrac-

tion par lequel r Occident pompait le numéraire de cuivre municipal de TOrient, désormais assimilé légalement à la monnaie d'Empire. Les empereurs y cherchaient une ressource dans la crise monétaire que leurs déplorables mesures d*altération des espèces avaient produite, et ils ne réussirent par là qu'à généraliser la crise en appauvrissant la circulation de l'Orient, sans apporter un remède sérieux à la détresse de celle de l'Occident.

Dioclétien, voulant qu'il n'y eût plus qu'une seule monnaie ayant cours dans l'Empire, aussi bien pour le cuivre que pour l'or et l'argent, celle de l'Empereur, dut, pour atteindre à un tel résultat et faire face aux besoins de toutes les parties de l'immense territoire de la romanité, beaucoup multiplier les officines de fabrication de ces monnaies dans les provinces. Mais, en multipliant les ateliers, il fallut, pour arriver à un contrôle régulier de comptabilité dans la fabrication, distinguer au moyen de marques particulières les émissions des différents hôtels monétaires. C'est ainsi que s'introduisit l'usage, continué par tous les successeurs de Dioclétien en Orient et en Occident, d'indiquer sur les monnaies, au moyen des initiales de leurs noms, les lieux où elles étaient fabriquées, tandis qu'avant cet empereur, à de rares exceptions près, on n'avait jamais inscrit de semblables indications sur la monnaie impériale romaine. En effet, les indications d'ateliers monétaires provinciaux sur la monnaie officielle de l'Empire sont extrêmement rares avant Dioclétien, et on n'en connaît pas une seule sur des pièces antérieures à Gallien (1). Ceci ne veut pas dire, du reste, comme on le

(1) Déjà, 80U8 Philippe, Trajan Dèce, Trébonien Galle et Volusien, on avait commencé, mais sans y apporter une grande régularité, non pas à

croit trop généralement, qu'il n'y eut pas avant cette époque, hors de Some, un certain nombre d'ateliers de la monnaie d*or et d'argent de l'empereur. Plusieurs de ces ateliers de l'empereur dans les provinces existaient certainement, et l'on peut avoir l'espoir d'arriver à déterminer leurs produits ; il en est, comme celui de Lugdunum, qui ont fonctionné sans interruption depuis Auguste, pendant toute la durée de l'empire ; seulement on n'employait pas, au temps du Haut-Empire, de marques pour distinguer les pièces sorties de tel ou tel de ces ateliers. J'en donnerai, je crois, les preuves dans le chap. IV de ce livre, § 2, où je jetterai également un coup d'œil sur les divers ateliers monétaires postérieurs à Dioclétien et leurs marques (1). Mais s'il existait quelques ateliers provinciaux de la monnaie impériale avant Dioclétien, ce fut cet empereur qui en multiplia le nombre, en régularisa et en fixa définitivement l'existence, en les distribuant systématiquement de manière qu'il y en eût dans toutes les parties de TEmpire, qui pussent fournir de numéraire chacun

employer des marques pour indiquer les différents hôtels monétaires, mais dans certains de ces hôtels, en particulier dans celui de Rome, à distinguer par des lettres ou des chiffres les émissions des diverses officines quMls comprenaient (voy. Brock, Numismatiske VntenogeUer heiratftnàt dm senere romerske Kamrtid^ Copenhague, 1874; Numismattseke Untenuckungen ûber die spàtere romische Kaiserzeit, mit hesonderer Beziehumg tmf die Munimarken, dans la ZeiUchr, f. Num. t. II, p. 189-245; t. m, p. 61- 102). Cette méthode, encore bien imparfaite, puisqu'elle négligeait la marque la plus essentielle, alla en se développant et en se généralisant depuis Gallien jusqu'à Dioclétien.

(1) Le seul travail un peu développé qui ait été fait jusqu'ici sur œs marques d'ateliers de la monnaie impériale après le iii« siècle est celui de MM. J. et L. Sabatier : Production de for, de V argent et du cuivre ckei Us anciens et hôtels monétaires des Empires romain et bgzanlin (Saint- Pétersbourg, 1850), p. 100-159.

une certaine circonscription. Cette grande organisation, créée sur de nouvelles bases, eut, comme nous venons de le montrer, pour corollaire l'itiscription désormais constante, sur toute pièce de monnaie, de la marque de Thôtel d^où elle était sortie et même de l'indication spéciale de celle, des différentes officines entre lesquelles se divisait T hôtel monétaire, où la pièce avait été frappée.

8. Le système du monnayage concentré comme direction entre les mains de TEmpereur, et exécuté dans des ateliers établis dans les diverses provinces, se maintint tel qu'il avait été établi par Dioclétien jusqu'au moment où les rois des Barbares, qui avaient envahi l'empire, s'arrogèrent, sur la monnaie frappée dans leurs Etats^ le droit que les Empereurs s'étaient réservé à eux seuls. Ce ne fut pas, du reste, d'une manière uniforme qu'ils se mirent en possession de ce droit. La révolution qui clôt réellement rère de la numismatique ancîennne, pour ouvrir celle du Moyen- Age et des temps modernes, s'opéra graduellement, par des étapes successives. Mais, pour en bien comprendre les phases, il importe de se rendre compte delà prétention que les empereurs élevaient à la possession exclusive du droit de frapper des monnaies d'or, droit dont ils prétendaient imposer la reconnaissance non-seulement à leurs vassaux, mais à tous les peuples étrangers.

Nous avons vu plus haut (dans ce chapitre, g 1, 2) que les monarques Achéménides de la Perse, très-faciles quand il s'agissait de laisser aux princes et aux républiques placés dans leur dépendance le droit de monnayage dans les autres métaux, se réservaient la fabrication de la monnaie d'or comme une prérogative de leur souveraineté

supérieure, et se montraient tellement jaloux sur ce point, qu'en général leurs voisins immédiats évitaient de se créer des difficulté^ avec eux en émettant des espèces de ce métal. Nous avons vu aussi (§ â, 3) que la République romaine avait à son tour, dans le temps de sa plus grande puissance, élevé la même prétention, interdisant le monnayage de Ter à ses sujets et à ses vassaux, que même, dans les pays qui restaient nominalement indépendants, l'extension de son influence, l'entrée du pays dans Torbite de l'alliance romaine, avait toujours amené la cessation de la frappe des monnaies d'or. Il en fut de même à plus forte raison sous les empereurs, pour qui semblable prétention n'était pas uniquement une affaire de vanité, mais un véritable intérêt financier, car ils empêchaient ainsi toute concurrence sur les marchés à leur propre monnaie d'or^ qu'ils émettaient en grandes quantités, et, en s' assurant le privilège de fournir du numéraire de ce métal le commerce du monde civilisé, ils s'assuraient pour eux seuls le bénéfice qui résultait de sa fabrication.

La prétention des empereurs était donc que le monnayage de l'or appartenait exclusivement à la souveraineté de Rome et de son Auguste, souveraineté universelle dans son principe et dans son essence, d'où devaient relever toutes les couronnes ; et que les rois étrangers n'avaient point légitimement le pouvoir d'en faire autant, parce qu'aucun d'eux ne pouvait se placer sur un point d'égalité avec l'Empereur, « Le roi de Perse, dit encore Procope(l) au temps de Justinien, peut frapper de la monnaie d'a^ gent tant qu'il veut ; mais ni lui, ni aucun roi barbare n'a

(1) BeU. gotk. m, 33.

le droit (ôefiic;) de mettre sa marque ou son portrait sur aucune pièce d'or, quelque quantité d'or qu'il possède, et une semblable pièce ne pourrait circuler parmi les commerçants, même chez les Barbares. j> Certes, il fallait toute la puérile vanité des Byzantins pour se figurer que le prestige de la dignité impériale aurait empêché les marchands, ce même chez les Barbares, r d'accepter une monnaie d'or de bon aloi qui n'aurait pas porté l'effigie sacrée de l'Empereur, Celles que frappaient alors, pour la plupart du temps en se modelant sur les tailles des monnaies romaines apportées chez eux par le commerce, les rois des pays assez éloignés pour se sentir hors de l'atteinte des armes romaines, ceux de l'Inde (livre VII, chap. v, § 2), des Homérites du Yémen(l) et des Axumites d'Abyssinie (2) (livre VII, chap. vi, § 4), circulaient jusqu'aux frontières de l'Empire, et les changeurs d'Alexandrie devaient voir les navigateurs en apporter plus d'une fois à leurs comptoirs (â). Ce sont des raisons politiques, c'est la

(1) On ne possède jusqu'ici qu'une monnaie d'argent en fait de monuments numismatiques des Homérites (Hev, num, 18d8, p. 168-176). Mais l'existence de leurs monnaies d'or est attestée par le passage des actes des martyrs de Nadjrfln(Bolland. Act.Sanctor. Octobr. t. X, p. 723) où on lit : c Ce qu'on appelle holcas est une monnaie royale des Homérites, < ayant le poids d*un aureus romain de 12 slliques », e<m 6è auTY] t Xeyo-

piévY] 6Xxàc (xoviJTa poioiXix^j '0(i.Y)piTixi^. aTaô(i,ôv lxcM<roL xp^^o^ou *P(i)(Aaîxov,

xepaTîcDv tsexaévo. Le nom transcrit en grec dXxàc est évidemment emprunté au copte kolok^ qui était en Egypte l'appellation indigène du solidus d'or constantinien (voy. Peyron, Lexie. copL s, v.).

(2) Sur les monnaies des rois d'Axum, du iv* au vu* siècle, Yoy. les deux mémoires de M. de Longpérier' et de M. d'Âbbadie dans la Rev, mm, 1868^ p. 28-62. Les pièces d'or y sont gravées pi. 11, n** 1-4.

(3) En 1860, j*ai acheté à Tripoli de Syrie, d'un paysan qui venait de le trouver en terre, un exemplaire à fleur de coin de la petite monnaie de cuivre, en partie dorée, du roi OYAZHBAC, gravée Rev, num.

crainte de la puissance matérielle de TEmpire qui faisaient que les peuples les plus voisins ne se hasardaient pas à un monnayage dont les Césars étaient si jaloux. Mais je ne saurais me ranger parmi ceux qui croient voir un démenti du fait affirmé par Procope dans Texistence d'un certain nombre de pièces d*or des Sassanides. Ces monnaies, toujours fort rares, appartiennent, en eflfet, exclusivement aux premiers règnes de la dynastie (1), aux temps où la lutte était presque continue entre les Perses et T Empire et où le succès ne cessait guère d'être du côté des premiers (livre VII, chap. iv, § 1). Procope n'a pu parler que de rétat des choses de son temps. Or, à cette époque, depuis plus d'un siècle et demi, depuis le règne de Sapor III, les rois des Perses n'avaient plus frappé que de la monnaie d'argent, par une raison que nous ignorons, peut-être par ménagement pour les empereurs de Constantinople. Il n'y a rien d'impossible, ni même d'invraisemblable à ce que l'élévation de ce fait à l'état de stipulation diplomatique ait été Tobjet d'un article dans le fameux traité entre Justinien et Chosroès I, connu des historiens byzantins sous le nom de « Paix perpétuelle » . En eflfet, si le même Chosroès a fait frapper la seule pièce d'or que nous connaissions dans la dernière portion de la série monétaire des Sassanides (2), ce n'a été qu'à une époque très-tardive de

1868, pi. lU, n^ i. Cette pièce avait été évidemment apportée d'Axum dans l'antiquité par quelque marchand ou plutôt par un pèlerin chrétien, venu d'Abyssinie aux Lieux Saints. L'exemplaire en question fait maintenant partie de la riche collection de M. d*Amécourt.

(1) On en conqait d'Ârtaxerxe P', Sapor I, Hormisdas I, Varahran L Homisdas U, Sapor I et Sapor U : Mordtmann, ZeiUehr, d. deutieh. Motgenl GeselUch. t. VIII, p. 146.

(2) Longpérier, Médailles in rois pers^ de la dynastie Sawonûfe, pi. X,

son règne, Tan 34 (564 de notre ère) , postérieurement à sa rupture avec Justinien, à ses guerres contre Bélisaire, et à ses grandes conquêtes dans TArabie méridionale et vers rinde.

Plus d'un siècle après, on nous montre Justinien Rhinotmète (de 685 à 711). déclarant la guerre ^ux Arabes parce qu'ils avaient payé le tribut en pièces d* or frappées d'un nouveau type arabe, et non en pièces tt l'effigie impériale (1). Et ce renseignement est certainement trèsexact, car les premiers dinars d'or arabes ont bien été frappés par le khalife Abdelmélik, contemporain de Justinien Bhinotmète .

Il est certain qu'à part l'exception des Sassanides, dont le monnayage d'or jusqu'à Sapor III avait, comme au temps de la République celui de Mithridate partout où il étendait ses conquêtes (voy. dans ce chapitre, § 3, 3), le caractère d'un défi aux prétentions impériales, la suprématie de l'Empire fut si généralement reconnue, en Orient et en Occident, que pendant plusieurs siècles ni les provinces soumises médiatement ou immédiatement aux Augustes^ ni même les Etats plus ou moins indépendants qui avoisinaient l'Empire^ n'essayèrent de fabriquer de la monnaie d'or. Ou du moins ils ne le firent qu'en lui donnant le caractère d'une monnaie locale de l'Empereur.

n® 4; Mordtmann, Zeitschr. d, deutseh, MorgenL Geselhch, t. Vm,p. 92, n«288.

(1) Zonar. XIV, 22 : Ta; upô; toù; "ApaSoïc ffyvWixa^ irapÉXvasv altiav

à).>à v£ov *Âpà6iov* oOSè yàp é^v iv Xpu9<{> vo(A((X{iaTi xpL^auLxfipoL ivT\jicoOa6ai ^ t6v toù ^aaiXécoc 'Pcopiaicov. Cf. GibboQ, Décline and fall of Roman enipire, chap. LU. > ...

Dans la Dacie ou la Pannonie supérieure, en même temps que se crée la monnaie provinciale de cuivre de Dacie aux effigies de Philippe, d'Hostilien et d'Émilien, dont nous avons parlé dans le § 4, 8, on voit appar^tre de singulières pièces d'or, qui ne se rencontrent jamais que dans ce pays et y ont sûrement été frappées, dans la région des mines, par les Goths et les autres Barbares qui déjà commençaient à y être établis en grand nombre (1). Leurs types offrent un bizarre mélange d'imitations de ceux des monnaies impériales du iir siècle et des deniers républicains, qui circulaient encore en abondance à cette époque dans ies pays du bas Danube (2). Ce ne sont pas des copies serviles de pièces connues, dont on aurait reproduit simultanément la face et le revers ; ce sont des espèces nouvelles que les Barbares ont créées, eu y combinant à leur fantaisie des éléments hétérogènes empruntés à des monnaies d'époques fort diverses (sur ce procédé, familier aux Barbares, voy. livre IV, chap. vu, § 2). Mais il est manifeste qu^en les créant, ils ont voulu marquer une soumission à la suprématie de l'Empire et respecter la règle jalouse qui ne permettait pas l'existence d'une autre monnaie d'or que celle de l'Empereur, en faisant à leur manière des monnaies impériales. C'est, en effet, au nom des empereurs que ces monnaies barbares sont frappées, et non pas au nom de peuples ou de chefs indigènes. Le droit porte toujours une légende impériale, et l'on doit remarquer qu'elle est exécutée avec un soin relatif, toujours intelligible et ne présentant qu'un petit

(1) Eckhel, D N, t. IV, p. 179; Mommsen, if A, t. lU, p. 121 61291.

(2) MommseD, If A, t. lU, p. 51 et 121.

nombre de fautes, tandis que les légendes de revers sont seulement simulées par des combinaisons de lettres absolument inintelligibles. On a dans ce genre des Gordien III, où la tête de l'empereur est ceinte d'une couronne radiée, ce qui ne se voit pas sur l'or de coin romain, avec au revers Mars accompagné d'une légende où MARTEM PROPV- GNATOREM estdevenu MLETHRM PROPVGNATOREN(l), et des pièces où la tête de Rome casquée des deniers de la République est associée à la légende de Philippe, PHILIP- PVS. FIVS (pour PIVS). AVGG (sic), tandis que le revers est copié des monnaies de Philippe fils PRINCIPI IVVEN- TVTIS (2), mais avec Tinscription transformée en ENTI- LOIC- KCSS (Si). A la suite se classent les aurei (A) qui ont au droit une tête ceinte d'une couronne radiée et offrant une assez grande ressemblance avec celle des aurei barbares de Gordien, avec la légende IMP. SPONSIANI, et au revers la copie servîle, y compris la légende, du denier républicain de Minucius Augurinus (5) . M, Monmisen (6) est disposé à croire que SPONSIANI est une corruption barbare de GORDIANI ; cependant, comme le nom est parfaitement possible et vraisemblable, comme l'inscription

(i) Neumann, Popul. et urh. num. vet. l. I, p. 89; Eckhel, D N, t. VU, p. 316. — La légende impériale du droit est bien plus correcte ; elle ne comprend qu'une faute : IMP. QORDIANVS. PIVS. FELT (pour FEUX). AVG.

(2) Cohen, M /, t. IV, p. 220, n- 31 et 37.

(3) Pellerin, Mélanges, t. I, p. 161; Neumann, /. c; Eckhel, D Ny t. VII, p. 329.

(4) Eckhel, DN, t. VH, p. 340; Cohen, If /, t. IV, p. 231 et pi. XI. — M. Cohen a contesté depuis l'authenticité de ces pièces {M /, t. VU, p. 254), mais, semble-t-il, à tort.

(5) Cohen, M C, pi. XXVm, Minueia, n» 3.

(6) MR, t. m, p. 121.

430 LA MONNjlIE DANS L'ANTIQUITE

parait gravée arec soin, je crcnrais plutôt qne le nom de SpoDsianus doit être la dengnatioii nnmipinatiqne de qnelqii'iiD des prétendants éphémères qoi forent prodamés an nr siècle par les l^ons du Danube, et qui est peutêtre mentionné sous un tout autre nom dans les écrivains de l'Histoire Auguste. On a bien constaté d'une manière positive que le Marinus de Zonaras et de Zosime est appelé Pacatianos sur les monnaies ; il n'y aurait rien de plus surprenant à ce que, par exemple, Tlngenuus de Trebellius Pollion fftt le même que le Sponsianus de la numismatique; mais, si Ton peut en avoir quelque soupçon, la preuve en manque jusqu'ici. En tout cas^ ce monnayage d'or barbare de la Dacie ou de la Pannonie, qui n'eut qu'un petit nombre d'années d'existence au milieu des désordres du iir siècle, n'offre pas un démenti formel à la règle que nous posons; il la confirme plutôt, car ses auteurs, quels qu'ils aient été, ont tenu à se conformer au principe de droit public en vigueur sous l'Empire ; en faisant des monnaies d'or, ils se sont attachés à les fabriquer au nom de l'Empereur.

La numismatique des rois du Bosphore Cimmérien (livre VII, chap. iv, § o) offre pendant plusieurs siècles un caractère plus exceptionnel. Ainsi que nous l'avons déjà dit (livre II, chap. i, § 3, 4 ; et dans ce chapitre, g 4, 9), ces rois du Bosphore furent les seuls vassaux auxquels les empereurs romains permirent de fabriquer de la monnaie d'or. Ils furent conduits à les autoriser à cette exception par les conditions économiques particulières de la contrée, où la circulation, depuis tes temps les plus anciens, se composait exclusivement d'or et de cuivre (1),

(1) MommseD, M A, t. Hl, p. 292 et s.

de telle façon que la monnaie d'argent, qui n'y avait jamais été que très-peu développée, y avait entièrement disparu depuis le iir siècle avant l'ère chrétienne (livre II, chap. i, § 1,3; livre VI, chap, viii, § 1). Mais en permettant le monnayage local de l'or, qu'il n'était pas possible de supprimer sans porter un trouble profond dans le commerce de la contrée, sans se heurter à la force invincible des choses, les empereurs se soumirent à certaines conditions, que nous pouvons constater par les monuments numismatiques eux-mêmes, conditions qui sauvegardaient les prétentions de leur autorité suzeraine et laissaient subsister, dans la dérogation même que l'on y faisait, le principe de la monnaie d'or réservée exclusivement à l'Auguste,

Le Bosphore Cimmérien parvint à se soustraire jusqu'à une époque relativement assez tardive à la suprématie romaine. Même après la défaite et la mort de Mithridate, son fils Phamace, puis Asandre et la reine Dynamis (1) y continuèrent un monnayage d*or présentant tous les caractères de la pleine indépendance, sans s'inquiéter des susceptibilités de la République et d'Auguste. C'est seulement quand Agrippa eut installé Polémon !•' au Bosphore, en 14 av. J.-C, que le pays reconnut la souveraineté de Eome. On ne possède pas de statères d'or de Polémon, et il semble n'avoir frappé que du cuivre au Bosphore, tandis qu'il était autorisé à émettre de la monnaie d'argent dans son royaume de Pont. Mais après sa mort, les Aspurgiens, qui avaient conquis par la force des armes la plus grande

(1) Lestatère d'or de cette reine (Longpérier, Ann. de l'Inst. Arch. t. Xffl, p. 320; De Kœhne, Musée du prince Kotehoubey, t. II, p. 156) porte la date de Tan 281 de Tère du Bosphore, 17-16 av. J.-G.

partie du territoire du royaume bosphorique et établi leur capitale à Phanagoria^ en faisant reconnaître leur avènement par Auguste, obtinrent de lui la permission du monnayage de Tor, en se soumettant à la condition de placer l'effigie impériale sur la face principale de leurs espèces. Nous avons ainsi des pièces d'or des deux premiers rois de cette dynastie, dont les noms sont inconnus des historiens et ne peuvent être encore rétablis avec quelque chance de certitude (1) ; le poids en est celui de Taureus romain de César (2). Toutes portent invariablement au droit la tête d'Auguste, puis au revers la tête du prince indigène vassal, avec une date de Tère du Bosphore (289 et 304 = 8 av. J.-C. et 8 ap. J.-C. pour le premier roi, 305 et 306 = 9 et 10 ap. J.-C, pour le second) et un monogramme contenant les initiales du nom royal. Le même système de monnayage, avec la même forme des pièces, la même présçnce de Tefifigie impériale d'un côté et de celle du roi vassal de l'autre, se continue sous le règne de Khescuporis I (11-39 de notre ère), contemporain d'Auguste et de Tibère (3), qui paraît avoir transféré le siège de sa puissance à Panticapée. Sous Cotys I (49-69), après une interruption qui correspond à des années de troubles et au règne de Mîthridate III, tandis que les espèces de cuivre sont frappées au nom et à la tête du roi indigène, associée ou non à celle de son suzerain, les monnaies d'or, qui suivent désormais les variations de l'aureus ro-

(1) De Kœhne, Mus. Kotchouhey, t. U, p. 199 et s.; Waddington, Rev. num. 18B6, p. 423.

(2) C*est, du reste, le taux auquel le statère attique était descendu graduellement au Bosphore.

(3) De Kœhne, ouvr. cit. t. 0, p. 203 et s.

main (1) (sur celles-ci, voy. livre VII, chap. iv, § 1), prennent un caractère nouveau et deviennent de plus en plus impériales. L'effigie du roi du Bosphore en est tout à fait bannie. On a d'abord celles qui ont d'un côté la tête de Claude et de l'autre le portrait de Tun des Césars Britannicus et Néron, accompagné de la date de Tère locale et du monogramme du roi Cotys (2), Sous Néron, ce monogramme disparaît (3); il n'est plus question en aucune façon du roi ; on place bien un monogramme à côté de la tête de Tempereur régnant, à laquelle fait pendant celle de Claude déifié, mais ce monogramme se compose des lettres NEROv K^aijSioç (4). Celui de Cotys reparaît sous Vitellius, mais Taureus bosporitain porte alors les deux têtes de cet empereur et de son père (5) . Suit une interruption complète du monnayage d'or du Bosphore jusqu'à Fan 84 de notre ère, sous Domitien (6). Aux deux interruptions que nous venons de signaler dans la fabrication des aurei du royaume du Bosphore correspondent, par une coïncidence d'une haute portée historique, les seules monnaies d'or connues, celles-là pleinement autonomes et sans trace de la suprématie impériale, de la ville de Chersonésos(7), la rivale acharnée des rois de Panticapée, qui se targuait de son titre

(1) Mommsen, MR. t. III, p. 293.

(2) De Kœhne, t. H, p. 220-224.

(3) Les monnaies de cuivre frappées- an môme moment sont aussi exclusivement au nom de l'Empereur. •

(4) De Kœhne, t. II, p. 225 et s.

(5) De Kœhne, t, n, p. 227.

(6) De Kœhne, t. II, p. 229.

(7) Von Sallet, ZeiUehr. (. Num. 1. 1, p. 28 et s.

de ville libre et n'a jamais battu monnaie à Tefifigie des Empereurs (1). On en connaît, en effet, trois échantillons, l'un avec la date de 73 de Tère locale (2), qui est 38 ap. J.-C,, les autres avec celles de 104 et 109, 70 et 75 de Tère chrétienne. Sur la pièce de Tan 109, la ville prend le titre orgueilleux, et sans autre exemple en numismatique, de pa(jt>.guouG7i, <c jouissant des droits royaux : » XEPdovTîGO'j — BACIAeYOYCHC. eTOTC- P0 (3).

Étant donnée la prétention des empereurs de ne pas tolérer, à leur portée et dans la sphère de leur action, la fabrication d'espèces d'or qui ne fussent pas émises en leur nom et ne portassent pas leur effigie, le monnayage pleinement autonome de Chersonésos était un fait bieu plus grave, emportant de bien autres conséquences que celui du monnayage d'or des rois du Bosphore, soumis à la condition de la présence du portrait de l'Auguste en signe de vasselage, dont pourtant ils s'étaient montrés jaloux, puisquMls l'avaient interrompu. Il importait de mettre fin à un fait où ils ne pouvaient manquer de voir une usurpation audacieuse, et, puisque le pays ne pouvait se passer d'une monnaie d'or locale, de faire reprendre, pour remplacer ceUe de Chersonésos, l'émission des espèces des rois du Bosphore dans les anciennes conditions. C'est ce que fit Domitien^ et, en rendant à ces rois la permission qui leur avait été enlevée par Vitellius, il leur donna un privilège honorifique plus étendu que celui qu'ils avaient eu autrefois, car ils purent désormais placer leur tête, avec

Ibid. p. 27.

Sur l'ère de Chersonésos, voy. Bœckh, Corp. inscr. graec. t. Il,

(i) Ibid. p. 27.

(3) VonSallet, Zeitschr. f. ^um. t. IV, 273-277.

leur nom écrit tout au long et le titre royal, sur une des faces des monnaies d'or. C'est dans ces conditions que le monnayage ainsi rétabli se continua sans interruption et sans changement jusque sous Constantin(l), avec une altération progressive et rapide du titre de la monnaie, qui, légalement tenue pour d'or, n'est plus que de cuivre doré dans la seconde moitié du iir siècle (voy. plus haut, livre III, chap. i, g 3, 4). Mais si l'une des faces de l'or du Bosphore Cimmérien présente ainsi, depuis Domitien^ le portrait et la légende du roi vassal, l'autre, celle où s'inscrit la date, demeure toujours réservée à l'effigie de l'Empereur suzerain, qui n'est jamais omise; et, dans les données du droit public de l'Empire, cette face est la principale : l'image de l'Empereur prime celle du roi. Ainsi le principe essentiel du privilège de la souveraineté est sauvegardé, même quand on y déroge par le fait dans une certaine mesure. La monnaie d'or émise au Bosphore reste en droit une monnaie impériale, toujours marquée de l'image sacrée du souverain; celui-ci délègue seulement à son vassal le pouvoir de la fabriquer et d'y mettre en second plan son effigie et son nom. Aussi M. Mommsen (2) a eu raison de dire : a Le principe d'après lequel le monnayage est un droit exclusif du souverain a donc exercé également ici son influence, avec les modifications que les circonstances particulières, la durée et la position, à peu près indépendante en fait, du royaume du Bosphore, ont dû cependant apporter dans la pratique, jd

(i) Voy. la description de ces monnaies dans le tome II de l*ouvrage de M. de Kœhne, à partir de la p. 229.

Page 1