II
9. Ce que nous avons vu faire aux Barbares de la Dacie ou de la Fannonie dans le m^ siècle, les Barbares installés dans les Gaules et dans l'Espagne le firent sur une beaucoup plus grande échelle dès le commencement du v«. On battait encore monnaie pour Tempereur d'Occident dans un petit nombre d'ateliers de ces contrées (1). Maïs ces ateliers officiels n'étaient pas seuls à fonctionner, et les chefs des Barbares faisaient également à leur propre profit de la monnaie au nom et aux types de l'Empereur.
« Quoique les chefs barbares établis sur le sol romain reconnussent tous la souveraineté de l'Empire, a très-bien dit M, de P^tigny (2), il n'est pas moins certain qu'ils exerçaient la plupart des droits régaliens dans les provinces occupées par eux, et l'on doit penser qu'ils ne se sont pas abstenus des bénéfices d'un monnayage de contrefaçon, surtout lorsqu'ils possédaient les villes où avaient existé des ateliers monétaires impériaux . Les ouvriers et les machines étaient alors à leur disposition, et ils n'ont pas dû les laisser sans emploi.
« Les rois bourguignons, par exemple, maîtres de l'atelier de Lyon depuis 458, n'ont pas dû manquer de Texploiter à leur profit. Seulement nous croyons pouvoir affirmer qu'ils n'ont pu faire autre chose qu'imiter fidèlement les monnaies impériales, et que les pièces émises par eux n'étaient que de pures contrefaçons sans aucun différent visible (3). C'est surtout à cette époque où il y avait en- Ci) Senckler. Rev. mm. 1847, p. 410 et s.; PéUgny, Hev, tum. 1851) p. 125 et 8.
(â) Rev. num. 1851, p. 127 et s.
(3) C'est ce que Tabbé Dubos avait entrevu dès le milieu du siècle
core un souverain à Eome, où le grand nom de TEmpire conservait toute 8a puissance morale, que les peuples, suivant la remarque de Procope, auraient refusé toute monnaie qui se serait distinguée du type impérial par des signes apparents. Aucun fait numismatique avéré n'est venu jusqu'ici démentir cette opinion, fondée sur les données authentiques de Vhistoire contemporaine, et l'on peut même en trouver la confirmation dans un précieux document des premières années du VI* siècle.
<c L'article 6 du second décret de Gondebaud, placé à la suite de la loi des Bourguignons, a pour objet de décrier certaines monnaies d'or qui circulaient dans la Gaule, en déclarant qu'on pourrait refuser de les recevoir, môme au poids, comme suspectes d'alliage. Ces sous d'or démonétisés sont de quatre types différents, parmi lesquels le décret nomme d'abord les Valentiniens, Valent tiniani (1),
« A répoque où ce décret fut promulgué, Valentinien III était mort depuis plus d'un demi-siècle. On aurait peine à comprendre qu'il eût été nécessaire de décrier les produits d'un monnayage aussi ancien, d'autant plus qu'aucun témoignage historique ne constate que cet empereur ait abaissé le titre des monnaies (2) . Le décret de Gondebaud s'explique très-naturellement, au contraire, si Ton suppose qu'après l'extinction de la famille de Théodose, les rois barbares, dans la Gaule, ont continué de frapper monnaie au nom du dernier empereur de cette dy-
dernier : Histoire critique de rétabliisement de la monarchie française, livre II, cbap. lU.
ri) Le//. Burgund. secund, addii. 6.
(2) Ses espèces d'or non contrefaites sont d'un métal très-pur.
nastie. Rien n'est d'ailleurs plus vraisemblable ; car Valentinien a été en réalité le dernier souverain sérieux de rOccident. Les empereurs élus après lui ont régné si peu de temps et leur autorité a été si contestée, que c'est à peine si Ton a pu frapper à leurs noms quelques rares monnaies en Italie ou dans la ville d'Arles. La plupart de ces Césars éphémères n'ont pu faire reconnaître leur suze raineté par les rois barbares de la Gaule. 11 est donc naturel que ces rois aient continué de battre monnaie à l'effigie des derniers princes qu'ils avaient avoués pour suzerains, c'est-à-dire d'Honorius et de Valentinien. N'est-ce pas ainsi qu'au Moyen-Age on a vu certains vassaux continuer, longtemps après l'extinction delà dynastie de Charlemagne, de mettre sur les monnaies les monogrammes des princes Carlovingiensî
a II est probable aussi que les contrefacteurs des monnaies impériales ne se faisaient pas scrupule d'en altérer le titre ; et comme la plupart des pièces circulant dans la Gaule, au type de Valentinien, devaient provenir de cette source, Gondebaud les démonétisa en masse. Selon toute apparence, c'était aux mêmes contrefaçons que s'appUquait le décret de Majorien contre les solidi gaulois, qu'il exceptait, à cause de leur mauvais aloi, de l'injonction faite aux receveurs publics de prendre tous les sous d'or au poids (1). d
Ces remarques, uniquement fondées sur des considérations d'histoire et de droit, ont été confirmées de la façon la plus complète par la découverte des monuments du monnayage d'or des Suèves établis dans l'ouest de l'Es-
(1) Cod. Theod. Major, nov. Ut. VU, De curial. 1, S 14; cf. S. Gregor. Magn. £pw/. m, 33; VI, 7.
pagne (1). Ces pièces, dont la fabrication a dû se prolonger pendant près de deux siècles, offrent Timmobilisation des types des monnaies d'Avitus et d'Honorius, où la barbarie va toujours en augmentant, où les légendes deviennent, à mesure qu'on s'éloigne de l'origine, plus altérées^ plus inintelligibles. Les rois des Suèves n'introduisent, du reste, sur les monnaies aucune indication qui leur soit propre, aucune légende qui les désigne; et, lorsqu'à la fin de ce monnayage, vers le milieu du vr siècle, à l'exemple de ce que faisaient dès lors tous les autres Barbares, on commence à substituer dans la légende du revers quelques indications significatives aux lettres incohérentes qui simulaient seulement une inscription, ce ne sont que des désignations des villes où a eu lieu l'émission. La seule monnaie nominale d'un roi Suève, qui est en même temps la plus antique que nous aient léguée les princes barbares, est la pièce d'argent de Kichiaire (ilS-lSG), frappée à BRacaraj aujourd'hui Braga (2). Elle offre au droit une effigie et une légende impériale fort correcte, mais c'est celle d'Honorius^ mort depuis un quart de siècle; au revers est la légende du roi, IVSSV RICHIARI REGES.
En employant l'excellente et sûre méthode d'après laquelle MM. Allen et Teixeira ont déterminé les monnaies d'or des Suèves lusitaniens, nul doute qu'on n'arrive aussi à reconnaître celles qui, dans la période de pure contrefaçon des espèces impériales, au v' siècle, ont été fabriquées par les Bourguignons, les Wisigoths de l'Aquitaine et peut-être aussi par les Francs Saliens au temps de Chil-
(1) Allen et Teixeira, Rev. num, 1865, p. S35-249, pi. IX.
(2) Eckhel, D iV, t. VIU, p. 172; Rev. num. 1865, pi. IX, n» I .
déric ou par les Francs Ripuaires établis à Trêves. Poiï cela, il faudra déterminer , d'après les provenances soigneosement constatées et contrôlées, quelle est l'espèce de pièces d'or de travail barbare, copiant les types des empereurs antérieurs à Anastase, qui se rencontre babitaéDe* ment dans telle ou telle région déterminée de rOccideut. C'est là, du reste, un travail qui reste encore tout entier à entreprendre. Peut-être conduira- t-îl à reconnaîre qw dès lors, dans Taltération des légendes copiées sur celles des espèces proprement impériales, les chefs barbares fusaient usage (comme on le fit au Moyen- Age sur une â grande échelle dans les monnaies d'imitation) de marques secrètes, de lettres conventionnelles qui étaient l'indice dissimulé de leur monnayage. Mais il importe de mettre une grande prudence dans la recherche de ce dernier fait et de se tenir en garde contre les entraînements de Timagination, facilement portée à vouloir trop expliquer et à trouver un sens dans des combinaisons de lettres qui n'en ont jamais eu, qui ne sont que le pur produit de la barbarie.
On n'a pas non plus déterminé jusqu'ici les monnaies d'or des Vandales d'Afrique. Elles ont dû cependant exister ; il n'est pas probable que ces princes, possesseurs de la grande ville de Carthage et de son riche territoire, dont l'indépendance avait été reconnue par les empereurs dès 442 et qui, d'ailleurs, se montrèrent toujours les ennemis acharnés de l'empire, se soient abstenus du monnayage de l'or. Nul doute qu'on n'arrive à reconnaître leurs espèces de ce métal, qui ont dû commencer à être frappées dès le temps de Genséric. On peut même affirmer à l'avance qu'elles offriront, non l'effigie et la légende des empereurs régnant à Constantinople au moment de leur
émission à Carthage, mais le type immobilisé et de plus en plus altéré de l'Empereur sous lequel ils s'établirent en Afrique ou d'un souverain antérieur. En effet, à la fin du v* siècle, l'emploi par les rois barbares de l'effigie d'un empereur ancien au lieu de celle de l'empereur régnant commence à devenir un fait intentionnel et à prendre une signification politi(iue, celle de la rupture personnelle avec l'Empereur sans rejeter complètement le principe de la suzeraineté théorique de l'Empire. Nous en avons la preuve par la numismatique desOstrogoths d'Italie, où Baduela et Theia mettent sur leurs pièces d'argent Teffigie et le nom de Justinien quand ils espèrent pouvoir négocier avec lui, et l'effigie et le nom d'Anastase, mort depuis 30 ans, quand la lutte contre les armées de Justinien reprend avec une nouvelle vigueur (1). Quant à présent, on ne connaît des Vandales que leurs monnaies d'argent et de cuivre (2); les plus anciennes sont les pièces d'argent de Huunéric (4-77- 4-96), lesquelles offrent encore la tête et la légende immobilisées d'Honorius (mort depuis plus d'un demi-siècle au moment où Hunnéric monta sur le trône) et au revers des dates des années du roi vandale , sans son nom , comme si celui-ci s'était plu à l'équivoque sur le sens de l'inscription du droit, que pouvait faire naître une certaine assonance entre Honorius et Hunnericus. Sous le^s autres princes , Gunthamund , Thrasamund , Hildéric et Geilamir, les espèces d'argent et de cuivre affectent les
(i) Pétigny, Rev, num, 1851, p. 131.
(2) Friedlsender, Die Miinzen der Vandalen, Berlin, 1849; Péligny, Rev.num, 1851, p. 193 195; Sabatier, Deser. des monnaiei byzantines, t. I, p. 212-220, pi. XX, n- 1-20.
dehors de la pleine indépendance, sans aucune mention de suzeraineté impériale (1 ).
La suppression de l'empire d'Occident en 475, et plus encore le règne d'Anastase, marquèrent une époque décisive dans le monnayage de ceux des Barbares qui n^avaient pas secoué ouvertement, comme les Suèves et les Vandales, les liens de vasselage nominal qui les rattachaient aux empereurs. La déposition d*Augustule par Odoacre ne porta pas atteinte à la suzeraineté de la couronne impériale sur l'Occident ; au contraire, en droit et dans la fiction légale^ elle rétablit Tunité de l'empire. La députation du Sénat de Rome, qu'Odoacre envoya à Zenon pour lui reporter les ornements impériaux d'Occident, était chargée de lui déclarer qu'il n'y aurait plus désormais qu'un empereur, et que le nouveau roi d'Italie reconnaissait celui de Constantinople pour son souverain ; Zenon y répondit en consacrant l'autorité d'Odoacre par les titres de Patrice et de Maître des milices d'Occident. Conformément à ces données, Odoacre fit battre dans les ateliers de Some, de Kavenne et de Milan des monnaies d'or et d'argent de Zenon, de Léon II et de Basilisque, en même temps que le Sénat de Rome frappait les bronzes de Zenon dont nous avons parlé un peu plus haut, où il remettait comme autrefois dans le champ les lettres SC. Odoacre, fidèle observateur du droit public de l'Empire, n'usurpa en aucune
(1) il est manifeste que la petite pièce d'argent frappée à Carthage, D. N. IVSTINVS. PP. AVG — FELIX. KARjq (SabaUer, t. I, p. 219. it i, pi. XX^ n° 14), et le solidus d*or d*un Justin à la marque K de l'atelier de cette ville (Ch. Lenormant, Rev. num. iS53, p. 114), appartiennent à Justin n, après la reprise de TÂfrique par Bélisaire. Les rois Vandales n'auraient pas permis de frapper dans leur capitale des monnaies de l'Empereur, surtout des monnaies où ils n'auraient pas élé mentionnés.
façon le monnayage de Tor et ne plaça même aucune marque qui lui fût personnelle sur la monnaie d'argent proprement impériale que Ton fabriquait sous ses auspices. Mais, au moins à la fin de son règne, il voulut avoir parallèlement sa monnaie à lui en argent et en cuivre. Nous en avons des monuments (1); l'argent porte au droit TeflSgie et le nom de Tempereur suzerain de Constantinople, Anastase, au revers le monogramme du nom d*Odoacre ; le cuivre est au nom seul d'Odoacre, écrit tout au long sur le droit, auprès de l'effigie, et en monogramme sur le revers.
La prétention d'Odoacre était d'étendre son autorité sur tout rOccident et de s'y faire reconnaître par tous les autres Barbares pour le vicaire de T Empereur. Cette prétention fut universellement repoussée en dehors de l'Italie, mais elle servit de prétexte aux Barbares des Gaules et de T Espagne pour protester plus que jamais de leur attachement à la suzeraineté directe du César de Byzance. Du moment que le suzerain était plus éloigné, que par cet éloignement son autorité ne pouvait plus être que nominale, sans action réelle sur eux qui les gênât, les rois des Barbares de l'Occident se sentaient plus disposés à reconnaître sa suprématie et à lui prodiguer des hommages honorifiques. Aussi, à partir de l'établissement des Ostrogoths en Italie et de la chute d'Odoacre, voyons-nous dans tout l'Occident le monnayage des rois barbares, sous la souveraineté supérieure des Empereurs de Constantinople, s'organiser d'après les anciens principes qui réglaient sous le Haut-Empire les monnaies des rois vassaux (voy. dans ce chapitre, § 4, 9) et se continuer avec
(1) SabaUer, t. I, p. 195 et s., pi. XYIII, n» 1.
une régularité parfaite pendant près de cinquante ans, sons les trois règnes d*Ânastase, Justin 1^ et Jnstinien, L'or est à Fempereur ; il se frappe à son effile, à son nom et à son type, conformément aux modèles fournis par le monnayage de Fatelier de Constantinople. Mais les rois vassaux, Ostrogoths, Bourguignons, Francs, Wiâgothsy ont reçu le droit d'y mettre dans une place secondaire sur le revers, à la fin de la légende, dans le différent de rexergue ou même dans le champ à côté du type, une indication de leur nom personnel sous forme d*un monogramme ou de lettres initiales (1); demême, les ateliers d'émission sont indiqués par des marques dans le champ ou des modifications intentionnelles du même genre dans les légendes du revers. Quelquefois il n'y a que des indications de villes, sans marques royales, soit que les rois, pour diverses causes politiques qu'il nous est impossible d'apprécier, aient voulu dans certains cas les faire omettre, soit (ce qui est positif pour quelques pièces) qu'il y ait eu aussi des fabrications faites en dehors de l'autorité des rois par les villes, c'est-à-dire par les évêques, qui tendaient de plus en plus à prendre une position politique indépendante. L'argent porte aussi sur sa face principale l'effigie et la légende impériales; et, comme pour l'or, ce n'est plus alors, comme auparavant, une effigie immobilisée que l'on copie servilement sans qu'elle ait presque plus de signification ; c'est Teffigic de l'empereur régnant, que l'on a bien soin de changer aussitôt qu'un nouveau souverain s'assied sur le trône de Constantinople (2) . Mais la monnaie d'argen t
(1) C'est on droit de môme natore que celui que nous avons vu accorder aux rois du Bosphore Cimmérien , mais plus restreint dans sa forme extérieure.
(S) Quelquefois on a apporté plus de soin au changement exact de la
appartient bien plus que celle d'or au roi barbare ; elle est consacrée par moitié égale au suzerain et à son vassal. Le revers est à celui-ci tout entier; son monogramme personnel ou son nom et ses titres, disposés en une légende de plusieurs lignes horizontales , Toccupent complètement. En fin, sur les espèces de cuivre, il n'est plus fait mention du suzerain impérial ; la monnaie de ce métal inférieur est exclusivement celle du roi vassal, qui la possède en pleine souveraineté. Quand les pièces de cuivre présentent une effigie, la légende la qualifie comme celle du roi barbare, quoique malheureusement on ne puisse y attribuer aucune valeur iconographique.
Nous embrasserons d'un seul et rapide coup d'oeil d'ensemble la série du monnayage d^or émis au nom des empereurs et fabriqué par les rois barbares d'Occident entre 491 et 535 environ, telle qu'elle a été révélée par les admirables et fécondes découvertes deCh. Lenormant(l), auxquelles on n'a presque rien ajouté depuis lors. Nous nous bornerons, du reste, à indiquer les faits principaux et certains. En efiet, une partie des explications qui ont été proposées pour les particularités des anomalies de légendes des pièces de ce monnayage sont trop conjoncturales pour pouvoir être maintenues ; il faut y faire la part
légende impériale du droit qu'à celui du monogramme royal du revers. Ainsi il y a des pièces d'argent avec le monogramme de Théodoric TAmale et la tète et la légende de Justinien, monté sur le trône un an après la mort de Théodoric (Sabatier, 1. 1, pi. XVIU, n? 9J. On employait donc encore, au commencement du règne d'Athalaric, le monogramme royal de son grand-père, tandis qu'on n'omettait pas de noter que le suzerain était désormais Justinien, au lieu de Justin.
(1) Lettres à M. de Sauley sur les plus anciens monuments numismatiques de la série mérovingienne, dans la Revue wmismaUque de 1848, 1849, 1853 et 1854.
de la barbarie des graveurs et accepter notre impuissance à rendre compte de tout, quand tout n'avait peut-être pas une signification à Torigine. Mais du moins les grandes lignes du sujet ont été déterminées avec une solidité inébranlable ; elles sont acquises à la science. On peut considérer comme assurées les attributions des principales monnaies royales, si celles des villes présentent encore bien des problèmes insolubles, et qui le resteront peutêtre toujours. Et même pour c^s monnaies douteuses, la détermination des espèces locales établit pour chaque région des groupes parfaitement caractérisés par leur style, et souvent par des détails spéciaux de types, dans lesquels rentrent les monuments encore inexpliqués ; de telle façon que, si Ton ne peut pas encore donner une attribution précise et certaine à toutes les pièces de cette série monétaire et de cette période historique, on définit du moins à grands traits leur patrie, on reconnaît si elles sont italiennes, bourguignonnes, franques ou armoricaines.
L'Italie des Ostrogoths oflre plus de monnaies d'or à marques de villes qu'à marques royales (1). Théodoric affecta, d'une manière tout à fait spéciale entre les Barbares, le rôle de champion armé de la romanité; son ambition à peine déguisée était de ressusciter l'Empire d'Occident et de prendre la place vacante des Césars de Rome, ou du moins, puisque son origine barbare, avec les préjugés encore tout -puissants sur l'esprit des peuples, ne lui permettait pas de prétendre au titre impérial, de devenir
(J) Sur les espèces d'or frappées sous les Ostrogoths : Senckler, Bev, num. 1847, p. 412; Cb. Leaormaat, Riv.num. 1848, p. 106-115; 1853, p. 99-112; Pétigny, Rev. num. 1851, p. 189-193.
une sorte de vicaire de l'Empereur absent. C'est pour cela qu'il rétablit l'usage, interrompu pendant la domination d'Odoacre, de désigner, d'accord avec la cour de Byzance, un consul pour l'Occident, et qu'après de longues négociations il parvint à obtenir d'Anastase, en 497, le renvoi à Borne des ornements impériaux d'Occident. Jusqu'à ce moment, il fit, dans diverses villes de l'Italie, frapper la monnaie d'or au nom d'Anastase, sans y mettre aucune marque personnelle, en indiquant seulement l'atelier d'émission par un monogramme dans le champ ou bien par une modification de la légende du revers, VICTORIA. AVGVSTORVM devenant VICTORIA. AVGVSTOROM sur les pièces de Rome (ROM), VICTORIA. AVGVSTORVN sur celles de Ravenne (RVN), VICTORIA. AVGVSTOBON sur celles de Bononia (BON), etc. Après le renvoi des ornements impériaux en 497, qui était comme un sacre-de son autorité, il osa aller plus loin et placer le monogramme de son propre nom à la fin de la légende du revers, tandis que la marque d'atelier est dans le champ. On n'a encore rencontré dans les mêmes conditions, sur aucune pièce d'or, les monogrammes de ses successeurs.
Le monnayage d'or des rois Bourguignons (1) est plus nombreux, plus prolongé, et les marques royales s'y étalent plus com plaisamment, de manière à frapper l'œil davantage. Nous y avons : les solidi et les trientes frappés par Gondebaud , de 491 à 500 , au nom d'Anastase , avec pour différents le monogramme personnel de Gondebaud dans le champ du revers, et les lettres D ou Dl, initiales de l'atelier de Dijon, à la suite de l'exer-
(1) Ch. Lenormant, Rev. num. 1818. p. 115-131; 1853, p. 415-139; Pétigoy, Rev. num. 1851, p. 198-215.
gue ; ceux de Gondebaud et de Sigismond , régnant ensemble de 501 à 516, à Teffigie d'Anastase, avec le monogramme de Gondebaud chargé (comme on dit en blason) d'un S, initiale de Sigismond; ceux de Sigismond, régnant seul, de 516 à 523, aux têtes d'Anastase, puis de Justin, avec le monogramme de Sigismond dans le champ du revers et les lettres LV, initiales du nom de Lugdunum^ ou d'autres marques d'ateliers monétaires; enfin ceux de Godomar, à Teffigie de Justin, caractérisés par un monogramme des lettres 90D, qui se place à la suite de Fexergue. En outre, dans le royaume des Bourguignons, on constate avec certitude plusieurs monnayages de villes, dont les produits sont généralement d'une qualité trèsinférieure à ceux du monnayage royal. On y a reconnu particulièrement (1) les pièces d'or à bas titre de Genève et de Valence, dont les premières sont sûrement au nombre des espèces décriées par l'ordonnance de Gondebaud et peut-être aussi les secondes (2) .
La Bretagne Armorique, qui défendait énergiquement sa nationalité contre les envahisseurs germaniques, ne formait pas un État compacte, mais une série de petites souverainetés indigènes, liées entre elles par des intérêts communs. Ce pays a eu un monnayage particuUer de trientes d'or particulièrement barbares de style, aux têtes de Justin et de Justinien. Les attributions spéciales et précises des pièces y sont fort difficiles, mais l'ensemble
(1) Ch. Lenormant, Rev. num. 1853, p. 121-124.
(2) Leg, Burgund. secund. addil. 6. — Les variantes des manuscrits font hésiter sur la leçon VaUntiniani ou Valentiani; si cette dernière était la vraie, il ne s'agirait plus de monnaies de Valentinien, comme M. de Pétigny Ta admis dans le passage que nous rapportions plus haut, mais de monnaies de Valence.
du groupe est bien caractérisé et d'origine sûre (1). On y remarque quelques monnaies de mauvais aloi (2), ce qui rend fort vraisemblable la correction Armoricani {solidi), à la place à' Ardaricani que portent les manuscrits, dans la liste des espèces décriées par Gondebaud (3).
Les espèces d'or frappées par les rois des Francs (4-) sont, au contraire, d^une excellente qualité. Clovis a frappé des solidi et des trientes à Teffigie d'Anastase, reconnaissable à deux C, dont le premier retourné , qui commencent et terminent la légende du droit et se font face de la manière suivante, C— D, aux deux côtés du buste de TEmpereur; dans le champ du revers sont les initiales des ateliers de Paris, Metz, Toul, Laon, Soissons, peut-être aussi Cologne et Orléans. Les deux C affrontés peuvent être qualifiés de marque chlodovéenne et faisaient évidemment allusion à Tinitiale du nom de ce prince. La même marque a été continuée par ses fils Clodomir, Childebert 1" et Clotaire I", aux noms desquels elle pouvait également convenir, car on la trouve encore sur des pièces à Teifigie de Justin, frappées dans des villes des États de ces trois princes. Au contraire, Théodoric ou Thierry I*'"^ abandonne la marque chlodovéenne, qui n'allait pas à son nom, et marque les pièces qu'il frappe, avec la tête de
(i) Ch. Lenormant, Rev. num. 1849, p. 17-39; 1854, p. 257-274. — 11 faut cependant en retrancher les monnaies portant le prétendu monogramme ARM, lesquelles doivent ôtre rendues à Amalaric, roi des Wisigotbs.
(2) Ch. Lenormant. Rev. num. 1854, p. 258, pi. XI, n« 1. — Pièce qui semble porter la marque de Nantes.
(3) Pétigny, Rev. num. 1851, p. 215 et s.
(4) Ch. Lenormant, Rev. num. 1848, p. 194-212; 1853, p. 281-304; PéUgny, Rev. num. 1851, p. 306-326.
Justin, d*un grand T, placé entre deux points à la fin de la légende du revers.
Alaric, roi des Wisigoths de Toulouse (484-507), avait profondément altéré le titre des pièces qu'il faisait frapper aux effigies impériales. Gondebaud nous l'apprend en décriant ses monnaies (1), et des témoignages littéraires de l'époque (2) montrent que a l'or d' Alaric ■ était devenu une expression proverbiale pour désigner un métal de détestable qualité. On possède quelques échantillons de ces mauvaises monnaies wisigotbiques , dont la réputation était si généralement établie (â). Elles sont à l'effigie d'Anastase et n'ont pas de marques royales, mais le monogramme de l'atelier de B^rdigala dans le champ du revers ou les initiales de TOlosa et de HArbo à la suite de la légende du même côté. Un peu plus tard, Amalaric (507- 531), réduit en Gaule à la possession du pays de Narbonne (4), y a fait frapper des solidi et des trientes de bon métal avec sa marque personnelle. Ce sont les pièces aux têtes de Justin et de Justinien (empereurs dont Amalaric a été le contemporain) , qui ont dans le champ du revers le monogramme f!|^, que Ch. Lenormant a attribué à TArmorique. Cette attribution ne saurait être maintenue,
(1) Leg, Çurgund, addit, sec, 0. — > Une loi d'Alaric obligeait ses sujets à prendre au poids de l'or véritable cette monnaie falsifiée : Leg, irûtgoth, vu, VI, 5.
(2) S. Avit. Ep. 78; roy. Pétigny, Rev. num. 1851, p. 197; Mommsen, M /?, t. III, p. 67.
(3) Ch. Lenormant, Rev. num, 1853, p. 308-311.
(4) Sidoine Apollinaire {Carm, 13) 8*adresse en ces termes à la ville de Narbonne :
Salve Narbo potens saluhvitate, DelubriSy capitdm, roonetis.
puisque les pièces en question ne se trouvent jamais dans Touestde la France, mais exclusivement dans le midi (1). Semblable provenance conduit nécessairement à les attribuer au roi Wisîgoth de Narbonne , et la décomposition du monogramme donne d'une manière très-naturelle les éléments AMALAR (2) .
J'ai indiqué tout à l'heure les caractères essentiels des monnaies d'argent et de cuivre, en général très-petites, qui correspondent au monnayage d'or que nous venons de suivre dans les différents royaumes barbares. Celles des Ostrogoths d'Italie sont connues depuis longtemps, mais ce sont surtout les travaux de M. Friedlœnder qui les ont complètement éclaircies (3). Chez les Bourguignons, nous rencontrons d'abord une petite pièce d'argent qui a d'un côté la tête et le nom d'Anastase, tandis que le revers est occupé par le monogramme de Gondebaud (4), puis une autre, sans plus de trace de la suprématie impériale, où le monogramme de Gondebaud est sur le droit, entouré de la légende PAX- ET. ABVNDANTIA, le revers présentant une Victoire accostée des lettres LD, indice de l'atelier de Lugdunum (5). Le cuivre offre d'un côté une tête diadé-
(]] B. Fillon, Étiides numismatiques. Souvenirs d'un voyage à Poitiers^ Poitiers, 1855; E. Cartier. Rev. num, 1855, p. 400.
(2) Sans doute le monogramme d'Amalaric est différent sur ses petites pièces de cuivre ; mais il y a au moins autant de différence entre les formes du monogramme de Théodoric TAmale sur Tor et sur Targent. Ces combinaisons de lettres n'étaient pas absolument fixes et dépendaient dans une certaine mesure du caprice des monnayers.
(3) Eckhel, D iV, t. VIII, p. 211-216; Friedlœnder, Die Munzen der Ostgothen, Berlin, 1844; Sabatier, Descr, des monn. byzant. t. I, p. 196- :2I0,pl. XVIII et XIX.
(4) Rev. num. 1853, pi. VIII, n« 2.
(5) Rev. num. 1853, p. 119, pi. Vïl, n« 1.