II
rès (1) vers la fin du y^ siècle avant notre ère. On y voit d'un côté la bipenne, symbole de la grande déesse thrace Cotys ou Cotytto, accompagnée du nom du roi, AMAAOKO ou THPEn, puis au revers le type de Maronée, un cep de vigne dans un carré formé par quutre traits, et autour la légende du magistrat éponyme de la ville, par exemple EPI AHIVi[OKPI]TO, sous la magistrature de Démocrite, sur la monnaie d'Amadocos. Le roi scythe qui aida les Grecs d'Olbiopolis à rebâtir leur ville après sa destruction par les Gètes (vers 65 av. J.-C), Inismeus (2), y a fait frapper une drachme d'argent, qui porte d'un côté sa légende royale et de l'autre celle du peuple de la cité, avec le nom de son archonte en abrégé, BACIAEnC INICMEOC— OABIOnOAlTHN APXovTo; (3) CA. . . . (4). Cette pièce nous explique, je crois, le vrai caractère de la mention d'Olbiopolis sur la monnaie du roi scythe un peu plus ancien, Sciluros,où on lit BAIlAEni IKIAOTPOT — OABIO (3); au contraire, sur le statère d'or du roi Pharzœos (6), la même mention, réduite au deux lettres G A, ne paraît plus pouvoir être prise que pour une simple marque d'atelier ; le prince des Scythes fait alors, par sa monnaie, acte de pleine souveraineté dans la ville grecque. Monunios, roi
(1) Sestini, Leit. mm. t. VIII, pi. V, n«> 8; Mionnet, Suppl. t. II, p. 364, no 964; Von SaUet, Zeitschr. f. num. 1. c.
(2) Voy. De K.CBhne, Musée da prince Kotchouley, t. I, p. 71.
(3) Les trois lettres APX groupées en monogramme.
(4) Blaramberg, Choix dt médailles antiques d'Olbiopolis, pi. XX,
(b) R. Rochelle, Antiquités du bord de la Mer NoirCy pi. I, u» 11; De Kœhne, Musée Kotchoubey, t. I, p. 28.
(6) De Kœhne, t. I, p. 27, pi. I, n° 4.
des Dai'daniens d'Ill3'rie contemporain de Persée de jMacédoine (1), étant parvenu à étendre son autorité sur les Grecs de Dyrrliacliion, fit frapper des monnaies d'argent exactement pareilles aux autonomes de cette ville, lesquelles en portent le nom à la même place et sous la même forme, ATP, tandis que le sien propre, avec le titre royal, BAIlAEni MONOTNIOT, y est mis à l'endroit qu'occupe invariablement, sur les autonomes, la mention du magistrat éponyme (2) (voy. plus loin, dans ce livre, chap. m, §1,5).
§ 2. — Les unions monétaires et les monnaies fédérales chez les gbecs.
1. En essayant, dans les pages qui précèdent, de formuler quelques règles générales sur la nature et l'exercice du droit de monnayage dans le monde grec et oriental aux différentes époques, jusqu'à la conquête romaine, nous n'avons envisagé l'autonomie républicaine que comme celle de la cité, souveraine sur son territoire. C'est là, en effets le fait normal chez les Grecs, dont l'esprit de particularisme jaloux a toujours tendu à restreindre l'État à la cité et n'est jamais parvenu à une conception distincte, plus élevée et plus large, de la patrie. Le morcellement à l'infini, source de sanglantes rivalités locales et de déchirements perpétuels, qui a fait dans
(1) Polyb. ap. Alhen. X,p. 440 ; T. Liv. XLIV, 30,
(2) Mionnet, t. II, p. i4, n° 164; Suppl. t. III, p. 3o3, n° 314; Ch. Lenorraant, Num. des r. gr. pi. XXI, n"' 5 et 6.
tout le cours de Tantiquité la faiblesse de la race hellénique, se reflète dans le monnayage, où il ne pouvait, en effet, manquer de se traduire d'une manière éclatante. Chaque cité a ses monnaies, qu'elle taille et règle à sa guise, agissant à ce point de vue avec une indépendance absolue, dans l'isolement de sa propre souveraineté et sans s'inquiéter de ce que font ses plus proches voisins. Il en résulte, surtout jusqu'au temps d'Alexandre, une variété presque indéfinie d'étalons et de coupes monétaires, oii l'on peut bien discerner un certain nombre de grandes familles de systèmes d'unités, dont l'origine s'explique historiquement, mais où chaque cité modifie l'étalon d'une manière assez sensible pour avoir produit des différences dont il fallait tenir compte dans les opérations de négoce et dans le change des espèces d'une place sur l'autre. Outre ces petites variations qui existent partout jusque dans les diverses applications locales d'un même système monétaire par les diverses cités rivales, il arrive à chaque instant que dans le même pays deux cités très-voisines ont adopté des systèmes absolument différents, qui ne rendent pas les valeurs de leurs monnaies respectives naturellement commensurables et ne permettent d'établir entre elles que des rapports exprimés par des nombres fractionnaires, qui devaient rendre les calculs extrêmement compliqués.
Cette variété des monnaies et les complications presque inextricables qu'elle produisait constituaient une grande gêne pour les opérations commerciales. Le besoin d'échanger les monnaies étrangères contre celles du pays dès qu'on y arrivait pour commercer, et le bénéfice que donnait naturellement ce change à celui qui se chargeait de l'opérer, furent la première origine de l'industrie des trapézites
OU banquiers (1). « Les banquiers contemporains d'Isocrate et de Démostbène, qui disposaient de capitaux considérables et dont le crédit s'étendait à toutes les places de la Mer Egée, a très-bien dit M. Perrot, n'en étaient pas moins les successeurs, en ligne directe , des humbles changeurs qui, deux ou trois siècles auparavant, avaient les premiers dressé dans le bazar des villes ioniennes leur modeste comptoir.C'estainsi qu'aujourd'hui encore ces princes de la finance, qui traitent avec les royaumes et les empires, portent dans toutes les langues modernes un nom qui leur vient de la planche, banco ou tavolino, derrière laquelle, au Moyen Age, étaient assis en pleine rue les banquiers génois, pisans et florentins.
« Ces comptoirs des premiers trapézites, aucun texte, aucun monument ne nous en indique la forme et la disposition. Gardons-nous seulement de nous les représenter couverts de piles d'or et d'argent, comme celles qui s' élèvent à portée delà main sur le bureau d'un de nos caissiers. Les monnaies anciennes étaient de forme trop irrégulière et présentaient un relief trop fort pour qu'on pût les disposer par rouleaux. Ces tables devaient plutôt être divisées en un certain nombre de compartiments , dont chacun contenait une des sortes les plus courantes ; quelques sébiles, quelques sacs de cuir ou de toile, complétaient le mobilier. »
Tel était encore l'installation des simples changeurs, apY'jpaj;.oiêol OU 'AoXkuSiaTaî (2), que l'on rencontrait en grand
(1) Au sujet des trapézites, voy. un excellent travail de M. Perrot, Le commerce de l'argent et le crédit à Athènes au IV® siècle avant notre ère. dans ses Mémoires d'archéologie, d'épigrophie et d'histoire, Paris, 1875.
(2) PoUux, VU, 170.
nombre clans tons les ports et qui étaient devenus une classe spéciale et inférieure de trafiquants, à mesure que les trapézites ou banquiers avaient abandonné les petites affaires de ce genre pour s'élever aux grandes opérations financières. Ces changeurs étaient indispensables aux particuliers qui voyageaient, aux matelots qui arrivaient avec dans leur })etite bourse quelques pièces de leur pays ou des villes où ils avaient fait escale. Mais le grand commerce international et maritime, à partir du moment où il avait pris son essor, dans le vu* et le vf siècle, avait cherché à se soustraire aux obstacles compliqués qui naissaient pour lui de l'infinie variété des monnaies locales. Pour se mettre au-dessus de ces difficultés et des fluctuations du change des espèces monnayées d'une place sur l'autre, il lui arrivait souvent de préférer les lingots aux monnaies, pour stipuler ses paiements à l'avance et régler ses opérations* Suiiout, au milieu de la diversité si grande des monnaies, il en choisissait librement et spontanément une, à laquelle son excellente qualité avait fait trouver bon accueil sur les marchés ; c'était en général celle de quelque grande cité commerciale, dont les opérations s'étendaient au loin et se poursuivaient sur une grande échelle, celle d'une cité à qui la possession de mines permettait en même temps de produire ses espèces en abondance. La monnaie ainsi adoptée par le grand commerce devenait pour un temps l'instrument privilégié des échanges internationaux ; quels que fussent leur pays et leur résidence, les négociants s'engageaient et payaient en sommes de cette monnaie-, on pouvait la porter partout, car elle trouvait toujours en banque un cours de faveur. Les commerçants, pour leurs grandes affaires, l'achetaient en grosses masses aux trapézites, les particuliers par unités aux changeurs.
C'était une des marclianclises les plus demandées et les plus fructueuses pour la cité qui la produisait. Elle faisait prime, et la prime variait suivant que le commerce, pour solder ses achats, avait à expédier, dans telle ou telle direction, plus ou moins de cet argent privilégié, à côté duquel les monnaies particulières des autres cités, frappées en petit nombre, voyaient leur usage restreint à la circulation intérieure et aux transactions du petit négoce journalier. Ce rôle de monnaie internationale, adoptée librement par le commerce et la banque, fut celui que jouèrent dans tout le monde grec, au vet jusqu'au milieu du IV* siècle, comme espèces d'argent les tétradraclimes d'Athènes (livre VI, chap. iv, § 1) et après eux les statères de Rhodes (livre VI, chap. iv, § 3), comme espèces d'or les statères deCyzique (liv.VI, chap. iv, § 3 ;etchap.ix, au mot Cyzicènes) . Il appartint ensuite pendant près de deux siècles, et sur une bien plus grande étendue de territoire, aux statères d'or de Philippe et aux monnaies d'Alexandre, particulièrement à ses tétradrachmes d'argent (livre VI, chap. V, § 1), et c'est là ce qui en fit produire des copies dans tant de pays différents. Au iii« siècle, à côté des tétradrachmes d'Alexandre, les drachmes de Dyrrachion et de Corcyre (livre VI, chap. v, § 7 ; livre VII, chapitre m, § 4), recherchées avidement comme marchandises, mercis loco (1), sont comme petite monnaie d'argent le signe d'échange international dans le bassin de l'Adriatique et dans l'Italie centrale, comme dans l'orient de la Méditerranée et en Asie Mineure la drachme légère de Rhodes (livre VI, chap. y, § 6), et dans l'occident, en Espagne et dans le midi de la
(1) Plin. i/iV, XXXIII, 3, 46.
Gaule, celle de Massalie (livre VI, chap. m, § 2). A la fin du iir siècle, le victoriat romain (livre VII, chap. m, §4) prend dans le commerce de TOccident de la Méditerranée la place des drachmes d'Illyrie et de Massalie, tandis que dans l'Orient la drachme de Rhodes conserve la sienne jusqu'au seuil de la période impériale. Quelquefois c'est dans une seule région, nettement délimitée, qu'une certaine espèce de monnaies jouit de cette situation de faveur et devient le numéraire du commerce, de préférence aux diverses monnaies locales. C'est ainsi que pendant deux siècles, de 280 à 80 av. J. -C. , les tétradrachmes d'argent de Thasos à l'Hercule (livre VI, chap. v, § 7) furent presque les seules pièces ayant cours^ avec les monnaies d'Alexandre, d'un bout à l'autre de la Thrace et dans tout le bassin du Danube, où les tribus barbares les imitèrent à satiété (livre VI, chap. viii, § 1 et 2). Au iv' siècle, les statères d'argent corinthiens, avec leur Pégase et leur belle tête d'Aphrodite armée (livre VI, chap. iv, § 1), jouirent de la même faveur en Epire, en Ulyrie, sur toute la côte de l'Adriatique ; on en a la preuve par les nombreuses copies qui en furent alors faites dans ces contrées.
C'est ainsi que le grand commerce, choisissant librement ses instruments métalliques, échappait aux inconvénients de l'infinie variété des espèces locales, en adoptant dans ses transactions, de préférence à toutes les autres, une sorte de monnaie qui devenait ainsi une marchandise locale. Mais en même temps les gouvernements furent plus d'une fois amenés à se préoccuper des pertes que la nécessité de recourir à chaque instant aux changeurs imposait aux particuliers, des embarras de toute nature qu'entraînait dans la vie habituelle la différence des monnaies entre des cités voisines, en relations journalières, qui malgré leur indé-
pendance réciproque ne pouvaient se passer Tune de l'autre pour les choses les plus indispensables (1). Pour porter
(1) Rien ne peint mieux les complications résultant de la circulation simultanée de tant d'espèces de monnaies, fabriquées par les différentes villes avec des poids et à des titres divers, que l'institution de ràpyypoaxÔTToç ou vérificateur des monnaies, qui, d'après le règlement des mystères d'Andania en Messénie (1. 47-48 : Sauppe, Die Mysterieninschrift aus Andania, 1860; Le Bas, Voyage en Grèce, continué par Foucart, Inscr. de la Mêgaride et du Péloponnèse, n° 326 a), doit assister dans leurs recettes les magistrats chargés de percevoir les droits payés par les initiés. Au temps dont date l'inscription parvenue jusqu'à nous, l'an 55 de l'ère provinciale d'Achaïe, 91 av. J.-C, l'exercice de cet office devait être facile, et la charge était presque inutile, à moins que les candidats à l'initiation ne fissent comme Panurge quand o il guaignoyt les pardons », ou comme font encore si souvent nos paysans, donnant aux quêtes de l'église les pièces hors de cours qu'ils ne savent comment faire passer ou les pièces fausses qu'ils ont eu la maladresse d'accepter. Depuis longtemps alors il n'y avait plus en circulation dans le Péloponnèse qu'un seul numéraire d'argent, celui de la Ligue Achéenne (voy. dans ce § la sect. 8), et des autres parties de la Grèce il ne pouvait plus venir que des .pièces de poids attique. On n'en avait guère plus fabriqué d'autres dans les derniers siècles de l'indépendance; et, lors de l'établissement de la province, les Romains avaient démonétisé toutes celles qui ne se rattachaient pas à ce système, en fixant le tarif officiel qui assimilait la drachme attique au denier (voy. Mommsen, M R, 1. 1, p. 96 et s.; t. III, p. 279), d'oîi résultait que la drachme des Achéens (sur son taux, voy. livre VI, chap. v, § 7) devait être cotée à un quinaire. Avec ce tarif officiel qui faisait loi dans la province, il n'y avait plus de difficultés sur la valeur pour laquelle on devait accepter les monnaies apportées par les mystes des diverses parties de la Grèce, à moins qu'il ne s'agît d'évaluer, d'après leur composition métallique intrinsèque, de vieilles pièces qui n'étaient plus reçues dans la circulation monétaire. Mais il n'en était pas de même au temps où les mystères d'Andania, interrompus depuis les antiques guerres de Messénie, furent rétablis pour la première fois sous les auspices d'Epaminondas. C'était l'âge de la plus grande variété dans le monnayage des villes grecques. L'institution de l'àpYvpoaxÔTcoi; était alors une nécessité, et son office n'était certainement pas une sinécure. 11 est donc probable que si on le rétablit quand les mystères, après une nouvelle interruption, recommencèrent sous les Romains, ce fut moins par un besoin réel que pour faire revivre une tradition des anciens usages, une disposition des anciens règlements.
remède à ce fâcheux état de choses, né d'un morcellement poussé à l'extrême et du défaut d'esprit d'unité nationale, ils eurent recours à des conventions monétaires, analogues à celle qui de nos jours a produit entre la France, l'Italie, la Suisse, la Belgique et la Grèce ce que l'on appelle VUnion latine.
2. Depuis longtemps, les numismatistes ont reconnu qu'un assez grand nombre de monnaies grecques unissaient les noms et les types de deux villes (1). Ces faits de monnayage commun se sont imposés à leur étude. Il importe, avant tout, de distinguer, ce que n'ont pas fait suffisamment les savants d'autrefois, les faits de ce genre appartenant à la période de la pleine indépendance, des op'voiai si souvent mentionnées sur les pièces de cuivre de la série dite improprement des impériales grecques (!2) (voy. le I 3 de ce chapitre). Il n'y a pas, en effet, d'assimilation possible, à cause de la différence profonde des conditions du monnayage dans les deux cas. Si le gouvernement des empereurs romains accordait avec une grande facilité aux villes grecques la permission de frapper un numéraire d'appoint en cuivre destiné à alimenter exclusivement la circulation locale, ce monnayage se faisait sous la surveillance du gouverneur de la province, dans les conditions et avec les proportions qu'il réglait. On n'eiit pas alors permis aux villes sujettes, môme à celles à qui l'onconsentaità
(1) Voy. les listes données par Eckhel, D N, t. IV, p. 333-335; Mionnet, Tables, p. 177-180.
(2) C'est le cas delà plupart des exemples donnés par Eckhel et par Mionnet.
laisserune ombre nominale d'autonomie, de contracter entre elles de véritables alliances, des conventions même purement commerciales. Eckhel (1) a établi avec la sûreté habituelle de sa critique qu'à l'époque impériale romaine les faits de monnayage en commun de plusieurs villes avaient trait uniquement à la participation commune au culte de quelque sanctuaire célèbre, aux fêtes et aux jeux qui en étaient inséparables ; que le but en avait été exclusivement de subvenir aux frais occasionnés par ces solennités religieuses, et que c'est ainsi que les gouverneurs romains et les empereurs avaient permis qu'ils se produisissent. Dans bien des cas aussi, l'ojxovoia mentionnée alors sur les monnaies paraît être une simple politesse des municipalités entre elles, hommage de courtoisie et de déférence rendu à des cités particulièrement illustres par d'autres villes qui n'avaient pas avec elles de liens habituels, même de culte. Telles sont les concordes de Smyrne avec Athènes, dans laquelle Smyrne rend hommage à la métropole historique des Ioniens, de Smyrne, de Sagalassos et de Selgé de Pisidie avec Sparte, d'Ephèse et de Samos avec Alexandrie. La proclamation de Vo^ô^oia. sur les monnaies n'est pas, dans ce cas, plus significative que les invitations que s'adressent aujourd'hui les unes aux autres, pour des fêtes, les municipalités des villes d'un même pays ou de pays voisins, là même où, comme en France, la vie municipale a le moins de réalité.
Il en était tout autrement au temps de la véritable autonomie. « Quand des Villes libres frappaient monnaie en commun, dit M. L. Millier (2), c'était une conséquence
(l)DiV, t. IV, p. 339,
(2) Num. d'Alexandre, p. 4d.
naturelle d'alliances faites pour la défense mutuelle, de liaisons eommerciales, d'un culte commun ou d'une bonne intelligence en général^ et le but en était probablement de donner un cours plus répandu à la monnaie et d'économiser sur les frais du monnayage. » Cette définition est un peu vague ; on peut arriver à plus de précision clans les termes et affirmer aujourd'hui d'une manière positive que les conventions monétaires, ayant pour objet un monnayage commun, étaient des actes d'une nature parfaitement déterminée, qui se stipulaient d'après des principes de droit public bien établis. Elles n'entraînaient l'abdication d'aucun des droits des parties contractantes en matière de monnaies, mais elles établissaient une forme de numéraire, d'un poids, d'un titre et d'une valeur nominale convenus, qui devait avoir cours légal, sans change ni agio, sur les marchés de l'une et de l'autre, quel que fût l'atelier dont cette monnaie sortît; elles réglaient dans quelles proportions chacune des parties devait en frapper, si chacune usait de son atelier particulier, définissant ainsi la part de frais et de bénéfices qui revenait à chacune; ou bien, si l'on devait user d'un seul et même atelier^ devenu commun, ce qui était une manière d'arriver à une économie sur les dépenses, la convention déterminait jusqu'à quel prorata chacune des cités qui y intervenaient devait concourir au coût et participer aux produits de cette fabrication monétaire.
Nous possédons, en efi'et, dans une inscription (1), la plus grande partie du texte d'une convention de ce genre, entre Phocée et Mitylène, pour la fabrication de pièces
(1) Newton, Transact. of the Royal Soc. of literature, 2° sér. t. VIII, p. 549-bSS; F. Lenormant, Hev. num. 1868, p. 241.
d'électrum ou d'or à bas titre (voy. plus haut, livre II, chap. I, § 2, 2), évidemment d'hectés ou sixièmes de statère, qui devaient avoir dans les deux villes un poids et un alliage uniformes, lesquels étaient déterminés dans la portion du traité qui nous manque (1 ) . Chacune des villes doit émettre les espèces réglées par le traité, à tour de rôle pendant une année, et l'atelier de l'autre chômera pendant ce temps. Les pièces frappées en vertu de la convention à Phocée circulent sans agio sur le marché de Mitylène, et réciproquement; ce qui nous explique le récit de Callisthène (2) sur le poëte Persinos, qui, fuyant la cour d'Eubule, tyran d'Atarnée en Mysie, vint se réfugier à Mitylène ; invité à retourner auprès d'Eubule, il répondit qu'il trouvait à placer son or de Phocée ((jscoxat- $tç) à Mitylène dans des conditions bien plus avantageuses qu'à Atarnée, où il aurait â payer un change. La pénalité du monnayer qui aura fraudé sur le titre convenu et augmenté indûment les proportions de l'alliage est la mort. Eesponsable devant les deux cités, il doit être jugé dans sa propre ville, devant un tribunal mixte dont la composition varie, car les autorités de la cité où il siège doivent en former plus de la moitié, évidemment la moitié plus un.
Il existe une monnaie d'argent ayant au droit le nom d'Abdère avec le type du grififon, et au revers le nom d'Amphipolis avec le type du poisson (3), une autre avec
(1) C'est ce qui résulte de la façon dont s'y réfère la partie du texte conservée.
(2) Ap. Pollue. IX, 93.
(3) Catal. Welzl de Wellenheim, n° 1964.
64 LA MONNAIE DANS L'xVNTIQUITE
le griffon d'Abdère et la tête de bœuf de Dicée (1), d'autres enfin réunissant le type de Maronée au droit et au revers la tête de bélier qui est un de ceux de Samothrace (2). Un statère d'argent copiant les types de Corinthe (3) présente au droit, côte à côte, auprès d« la tête casquée d' Aphrodite armée, les deux marques qui, sur les monnaies d'imitation de cette classe, désignent habituellement Anactorion d'Acarnanie et Sicyone; une drachme de la même série porte à la fois celles de Corcyre et de Sicyone (4). On connaît les pièces d'argent, frappées les unes avant, les autres après Alexandre (5), où la tête radiée d'Hélios, type de Khodes, s'associe à la partie antérieure de lion de Cnide et à la légende de cette ville, qui décore le revers. Dans la série des incuses de la Grande- Grèce (voy. plus haut, livre II, chap. m, § 1, /i), les associations des types et des noms de Crotone et Pandosia (6), Crotone et Sybaris (7), Posidoniaet Laus (8), Posidonia et
(1) Sestini, Lctt. num. t. VII, p. 10. — Les autres pièces citées par M. L. Millier [Num. d'Alexandre, p. 41), comme indiquant des alliances monétaires d'Abdère avec Cardia et Samoihrace, ne sauraient avoir cette signification. La figure dans le carré creux du revers y est un symbole personnel de magistrat; on avait à Abdère, à l'époque où elles furent frappées, l'habitude de placer à cet endroit sur les monnaies le cachet du magistrat responsable, et on en trouve sur des pièces analogues beaucoup de différents, qui n'offrent plus la môme coïncidence fortuite avec des types de villes; voy. Brandis, p. S18 et s.
(2) Mionnet, 1. 1, p. 388. n" lo3 ; Combe, Mus. Hunier, pi. XXXV, n" 19.
(3) Cousinéry, Essai sur Us monnaies de la Ugue Achéenne, 2" part, pi. II, n» 19.
(4) Jbid. 1" part.pl. II, n°30.
(3) Brandis, p. 471.
(6) Mionnet, 1. 1, p. 197.
(7) Catal. ofgr. coins in the Brit. Mus. y Italy, p. 357.
(8) Mionnet, t. I, p. 13o.
Sybaris (l), Pyxiis et Siris (:2), sont célèbres (3). Mais en dehors de ces monnaies à doubles types et à doubles noms, qui indiquent des alliances particulières entre certaines villes, la série tout entière de ces monnaies incuses, avec son unité singulière d'époque, de style, de poids des espèces, d'aspect extérieur des pièces et de procédé tout particulier de fabrication, présente d'unefaçon remarquablement accusée les caractères auxquels on devrait reconnaître le numéraire d'une union monétaire, formée en vertu d'une convention du genre de celle que nous avons signalée, où chacun monnaye chez soi, mais sur un pied commun et dans des proportions déterminées, de manière que la circulation réciproque des monnaies ait lieu librement d'une cité dans les autres.
L'union monétaire établie par un traité entre deux cités ne résulte pas, en efîet, seulement de la fabrication de pièces qui en réunissent les types et les noms et qui sortent d'un atelier commun, mais aussi d'une grande analogie dans les types avec une identité parfaite de tailles et de titre pour les espèces, de telle façon que celles de l'une soient les équivalents exacts de celles de l'autre. Ainsi l'existence d'une union très-prolongée de ce genre entre les deux cités placées en face l'une de l'autre sur les deux côtés du Bosphore de Thrace, Byzance et Chalcédoine, que liait étroitement la communauté des intérêts
(1) Calai, of (jr. coins in the Brit. Mus., Itahj, p. 287.
(2) Mionnet, 1. 1, p. loi.
(3) A une époque bien postérieure, nous rencontrons encore en Apulie de petites pièces d'argent, produits d'un monnayage commun de Rubi et d'une autre vil!e, qui est peut-être Silvium : Carelli, Num. liai. vet. pi. XCV, nM.