‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 14 sur 49 · VII · texte numérisé non relu

VII

PROLÉGOMÈNES

dont la grandeur est médiocre, dit qu’elle a été dédiée par le Messénien Simylos. On donne à lTIermès de Pharæ le surnom d’Agoræos, et on le consulte à titre d’oracle. Un autel de marbre est placé'devant la statue, et des lampes de bronze, soudées avec du plomb, pendent le long de l’autel. Celui qui veut consulter le dieu se rend le soir sur la place, et, après avoir brûlé de l’encens sur l’autel et versé de l'huile dans les lampes, il les allume et dépose un chalque de la monnaie du pays sur l’autel, vers la droite de la statue. Puis il confie à l’oreille du dieu la question qu’il veut lui adresser, et s’éloigne en se bouchant les oreilles. A peine est-il sorti de la place, qu’il retire ses mains de ses oreilles , et la première voix qu’il entend devient pour lui l’oracle du dieu. »

Clément d’Alexandrie (1 ), dans ses éloquentes invectives contre le paganisme, reproche aux pèlerins de Paphos de donner à Aphrodite une pièce de monnaie comme à une courtisane. Letronne (2) a tiré un ingénieux parti d’un passage d’Aristophane (3) pour démontrer que les monnaies offertes aux dieux étaient souvent déposées dans la main étendue en avant de leurs statues.

C’est surtout dans le culte des fontaines et des rivières que l’usage des offrandes de monnaies paraît avoir ete le plus constant. On connaît les découvertes si nombreuses de monuments numismatiques faites dans le bassin de certaines sources thermales, comme celles des Aquae Apollinares, près de Rome (4), d’Arles,' dans les Pyrénées- Orien-

(1) Protrept. p. 13, éd. Potter.

(2) j4»«. de l'Inst. arch. t. VI, p. 217.

(3) Ecoles. 777 et suiv.

(4) Marchi, La slipe tributata aile Acque Apollinari , Rome, 1852, in-4°.

taies (1), et de Bourbonne-les- Bains (2), où ces pièces de monnaie avaient été jetées par les malades comme présents à la nymphe locale; c’était ce qu’on appelait en latin stipens jacere. Des trouvailles semblables, se rattachant à une habitude d’offrandes analogues, ont eu lieu, particulièrement dans notre pays, sur certains points du cours des rivières; des masses considérables de pièces gauloises et romaines ont été, par exemple, tirées du lit de la Mayenne, au gué de Saint-Léonard (3), ainsi que de celui de la Vilaine, à Rennes (4), et tous les amateurs parisiens savent combien de monnaies d’or des anciens Parisii sont retirées à chaque dragage du milieu des sables sur un point fort restreint du confluent de la Seine et de la Marne. 11 est bon de rappeler aussi le nombre de pièces antiques qu’ont rendu au jour les fonds de l’étang de Soing, de la mer de Flines et du lac de Grandlieu (5).

Ces exemples montrent que les monnaies offertes aux dieux ne l’étaient pas seulement comme celles que l’on dépose dans les troncs de nos églises, en vue d’enrichir la caisse du sanctuaire et d’aider aux frais du culte. On les dédiait aussi à titre d’objets destinés à être conservés sous leur forme même, à titre d’ex-voto inviolables.

(1) Greppo, Études archéologiques sur les eaux thermales de la Gaule, p. 293.

(2) Ch. Robert, Numismatique de la province de Languedoc, p. 44 et 45. — Il faut encore rappeler les découvertes faites dans le bassin de La Font- Gaucher, près de Saintes.

(3) De Sarcus, Rev. archéol. nouv. sér. t. XII, p. 383 et s.

(4) Toulmouche, Fouilles de la Vilaine.

(5) Sur toutes ces trouvailles de monnaies en grande quantité dans les rivières et les lacs de la Gaule, voy. Saulcy, Mélanges de numismatique, 1875, p. 420.

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Ainsi, les inventaires épigraphiques des trésors des temples d’Athènes mentionnent-ils à plusieurs reprises, comme y étant conservées, des monnaies dédiées par unités ou en très-petit nombre (même dans un cas avec cette indication que c’étaient des monnaies fausses), et pareille mention y est suivie du nom du dédicateur (voy. le chap. vu du livre VI) .

2. Mais en pareil cas on devait craindre qu’un vol impie ne remît en circulation les monnaies ainsi consacrées. Aucune classe d’offrandes ne pouvait avec plus de facilité disparaître sans laisser de traces qui permissent de les retrouver à la suite d’un enlèvement frauduleux. On fut donc amené à chercher des moyens qui permissent de prévenir le sacrilège en rendant la pièce de monnaie impossible à recevoir dans la circulation une fois qu’elle avait été dédiée en offrande. Le plus simple et le plus grossier consista à l’oblitérer, sur une de ses faces ou sur toutes les deux , d’un coup de cisaille qui lui fît perdre son caractère légal. C’est de cette façon qu’ont été traités tous les statères des Parisii qui se rencontrent dans le lit de la Seine, à l’endroit consacré.

Chez les Grecs, on eut recours quelquefois à un procédé plus délicat et plus ingénieux. Il consistait, lorsque la monnaie était de dimensions assez considérables pour offrir un champ qui permît d’en agir ainsi, à y graver à la pointe, plus ou moins profondément, une petite inscription de dédicace. Une pièce d’argent incuse de Crotone, conservée au Cabinet de France, a reçu ainsi, du côté de son revers, en lettres assez profondément gravées, l’in-

scription îapov t oü ’Att(>à[^covoç, consacré à Apollon (l).Dans la même collection,, un octadrachme d’argent de la reine d’Egypte Arsinoé Philadelphe porte incisé à la pointe Msasdà «vfaQrîjjia, offrande à Macédos (2). D’autres monnaies antiques ont offert en graffito les inscriptions Sapâir[t&] àv[«0vj/aa] , Àtovjuffco] àv[â9yjpi«] , 0<7i'p[st] OU bien tepov(à). Fréquemment, sur des pièces grecques, on constate l’addition postérieure des lettres ANAO, AN, ou simplement A, initiales du mot âvccdn^c/., offrande , tracées à la pointe (voy. livre IV, chap. v, § 3).

3. Enfin, dans certaines circonstances, et c’est cet usage spécial qui doit ici, bien que fort rare, attirer principalement notre attention, l’on se décida, pour plus de sûreté encore, à fabriquer des monnaies particulières, exclusivement destinées à servir pour les offrandes religieuses, sans pouvoir circuler autrement, bien qu’elles fussent taillées sur le poids des espèces monétaires habituelles. On serait assez tenté d’attribuer une semblable origine à la drachme aux types de Milet qui porte la légende ET AIAYMHN IEPH, ( monnaie ) sacrée de Didymes (4), légende par laquelle cette pièce est mise en rapport direct avec le culte d’Apollon Branchidien à Didymes, dans le voisinage de Milet. Cependant il n’est

(!) Sestini, Classes generales, p. 17; Mionnet, Suppl. 1. 1, pl. IX, n°23.

(2) Il s’agit du dieu égyptien, fils d’Osiris, que Diodore de Sicile (I, 18) appelle MaxeSwv.

(3) A ce sujet, voyez mon travail spécial dans la dernière livraison de la Revue numismatique de 1874.

(4) Millingen, Sylloge of ancient coins, p. 70.

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pas possible de se prononcer d’une manière définitive pour une semblable conclusion, car quelquefois, par exemple dans l’Asie Mineure, à Alexandrin Troas et à Ilium, les inscriptions de la monnaie courante la désignent comme émise au nom de la divinité protectrice de la ville, au lieu de l’être au nom des autorités politiques (vo y. livre III, chap. 1, § 2, 4; livre IV, chap. 11).

En revanche, nous avons un exemple certain dans ces curieuses pièces frappées avec les coins des as coloniaux de Nemausus sur des flans de cuivre en forme d’un jambon muni du pied du porc (1). On ne les a jamais rencontrées que dans le bassin de la fontaine de Nîmes, où elles avaient été jetées comme offrandes. Ce sont là certainement des ex-voto qui ont été fabriqués pour être tels et qui n’ont jamais circulé comme monnaies. Mais les types qui les décorent sur les deux faces ont été frappés avec les coins ■ mêmes de la monnaie ordinaire, et, sous une forme plus recherchée, ils représentaient l’offrande traditionnelle d’une pièce du numéraire usuel à la divinité de la fontaine sacrée.

4. 11 importe de rapprocher de cet usage le fait que certaines pièces de monnaie ont été spécialement frappées sous la direction et sur l’initiative des autorités sacerdotales pour être données en prix dans les jeux célébrés en l’honneur des dieux (2).M. Ernest Curtius (3) admet un

(1) La Saussaye, Numismatique de la Gaule Narbonnaise, pl. XX, n° 36 ; Ch. Robert, Numismatique de la province de Languedoc, pl. IV, n° 12.

(2) Sur le sujet général des monnaies en rapport avec les jeux public» voy. Eckhel, D N, t. IV, p. 421-434.

(3) Dans les Monatsberichte de l’Académie de Berlin, 1869, p. 468.

assez grand développement à la donnée d’émissions monétaires spéciales destinées à fournir les prix des jeux, qui, dans certains cas, étaient en argent (1), ou à subvenir aux frais de leur célébration, lesquels, dans les temps les plus anciens, étaient à la charge des caisses des temples, car les solennités agonistiques avaient chez les Grecs un caractère religieux et sacré. En tout cas, nous en avons un exemple positif: c’est ledidrachme d’argent deMétaponte, où la figure du dieu-fleuve Achéloüs est accompagnée de la légende ’AysÀcoov àOÀov, « prix de 1 Achéloüs» (2). Cette inscription ne peut laisser un doute sur la destination originaire de la pièce, frappée pour un prix de jeux publics. Et l’exemple est d’autant plus curieux qu’il remonte à une date fort élevée, qu’il précède de plusieurs siècles les émissions de monnaies de cuivre à l’occasion des jeux, faites en si grand nombre par les cités grecques, surtout en Asie Mineure, au temps des empereurs romains (voy. livre III, chap. i, § 4; livre IY, chap. iv; livre VII, chap. iv, § 4).

g 3. — Imitations de monnaies faites four des bijoux.

I. C’est à l’imitation des anciens que nos joailliers se sont mis à monter en bijoux des médailles antiques. Comme les femmes orientales de nos jours, celles de la Grèce et de

(1) Sur cet usage et en particulier sur les jeux appelés 0é|u8eç, où les prix étaient toujours en argent, voyez H. de Longpérier, Rev. numism. 1869-1870, p. 31 et suiv.

(2) Millingen, Ancient coins, pl. I, n° 21, et p. 12; D. de Luynes, Mètaponte, pl. I, n° 13; O. John, Archœol. Zeit. 1862, p. 321.

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Rome aimaient â, trouver dans les monnaies des éléments pour leurs parures. Nous possédons un grand nombre de bijoux antiques de tout genre, principalement des colliers et des bracelets, où les pièces d’or du temps entrent pour une large part. Rien de plus fréquent que de rencontrer des durci romains de la période impériale munis d’une bélière ou bien montés dans des encadrements ciselés et découpés, souvent d’une extrême élégance, qui les transformaient en pendants de colliers. Les plus pauvres se paraient même de monnaies d’argent. Celles qui ont servi à un tel usage sont percées d’un trou pour les enfiler en collier et en pendants. Il n’est personne ayant manié un certain nombre de pièces antiques qui n’ait eul’occasion d’en remarquer dans ces conditions. On voit même des vases de métaux précieux, tels que la fameuse patère d’or trouvée à Rennes et conservée au Cabinet des médailles de Paris (1), qui offrent comme motif de décoration des rangs de pièces de monnaie encbassees dans le métal. Le jurisconsulte Pomponien, dans le Digeste, parle des « médailles anciennes d or et d’argent que l’on emploie dans les bijoux à la façon des gemmes (2). »

Une de ces applications des monnaies à l’ornementation des bijoux paraît avoir eu quelque temps à Rome un caractère officiel. Pline raconte que les affranchis de Claude avaient établi l’usage de ne permettre de porter

(1) Millin, Monuments inédits, t. I, pl. XXIV-XXVI; Chabouillet, Catalogue des camées , etc. du cabinet des Médailles, n° 2537.

Dans chaque alvéole où l’on a inséré une pièce d’or, on avait indiqué à 1 avance, par une inscription au pointillé que la monnaie a ensuite recouverte, de quel empereur ou de quelle impératrice elle devait être.

(2) Nomismata aurea vel argenteu cetera quibus pro gemmis uti soient : Digest. VII, I, 28.

l’effigie de l’empereur en or à leur anneau qu’à ceux qui avaient obtenu la faveur de l’ admission auprès de lui ; la bague avec cette image constituait donc pour eux comme une sorte de signe de reconnaissance et de passeport à l’entrée du palais. Yespasien abolit cette règle et permit à tout le monde l’image impériale (1). Comme l'a remarqué M. de Longpérier (2), il s’agit évidemment ici des anneaux dont on possède quelques échantillons, où le chaton porte enchâssé un quinaire d’or dont le droit , avec la tête de l’empereur, est seul apparent.

2. L’habitude dont nous parlons conduisit l’industrie privée à exécuter des imitations de monnaies uniquement pour les placer dans les bijoux. On raconte que, sous Elagabale, Yalerius Pætus, ayant fait exécuter des pièces de plaisir en or où ses traits étaient tracés, fut condamné à mort comme ayant usurpé un droit souverain, bien qu’il prouvât avoir destiné ces pièces à composer simplement des bijoux pour ses maîtresses (3). Le crime qui lui coûta la vie était ici de paraître avoir usurpé le droit d’effigie monétaire, attribut exclusif du pouvoir impérial (voy. livre III, chap. i, § 8). Mais sa défense même montre que l’on considérait comme un acte permis la fabrication de copies de monnaies destinées à faire partie

(1) Fuit et alia Claudii principatu différentiel in solis his, quitus admissionem liberti ejus dédissent, imaginera principis ex aura in annulo gerendi , magna criminum occasiune : quæ omnia salutaris exorlus Vespasiani imperatoris abolivit, aequaliter publicando principem : Plin., Hist. nat. XXXIII, 12, 3.

(2) Rev. mm. 1868, p. 333.

(3) Dio Cass. XXIX, 4.

des bijoux , sans doute a la condition d’y employer un procédé different de celui de la frappe des espèces monétaires, de manière que la confusion ne fût pas possible.

En outre, il est bien évident que, pour rendre l’acte licite et indifférent, il fallait que l’on ne copiât pas les monnaies courantes du moment, que l’on fabriquât ou des pièces entièrement de fantaisie ou des imitations d’anciennes monnaies depuis longtemps sorties de la circulation. C’est ainsi qu’était formé un bracelet que j’avais acquis en Grèce en 1866 (1) et qui depuis a passé entre les mains de feu M. le baron Seillière. Ce bracelet ne datait pas d’un temps plus haut que l’époque impériale romaine, et il était composé d’imitations d’hectés (ou sixièmes de statère) en électrum deMitylène, telles qu’on les frappait dans cette île entre la guerre du Péloponèse et le règne d’Alexandre le Grand (2) (voy. livre VI, cbap. iv, § 3). Les pièces que l’on y avait copiées étaient donc des monnaies qui avaient cessé d’être en usage depuis cinq ou six siècles, de véritables médailles de collections d’antiquaires. Le fabricant ne s’était, du reste, astreint ni à donner strictement le même poids à toutes les pièces, ni à reproduire avec quelque précision celui des anciennes monnaies, dont il copiait seulement l’apparence extérieure. De plus, au lieu de les frapper, comme les hectés de Mitylène originales et en général toutes les monnaies antiques, il les avait coulées.

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