Souvent ce que l’on introduisait dans la composition
(1) Gazette des beaux-arts, t. XXI, p. 120.
(2) Ces pièces avaient pour types, d’un côté une tête de Nymphe, de l’autre une cithare à sept cordes dans un carré formé de quatre traits.
d’un bijou, c’était un estampage pris sur une monnaie contemporaine et formé d’une feuille d’or plus ou moins épaisse. Deux diadèmes d’or trouvés dans une des tombes royales du Bosphore Cimmérien, et conservés au Musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg (1), offrent à leur milieu, comme ornement, l’estampage pris sur la face de médaillons de bronze bien connus de coin romain, l’un avec l’effigie de Marc-Aurèle, l’autre avec les deux bustes conjugués de Commode et de sa concubine Marcia, celle-ci vêtue en amazone. Le soi-disant médaillon d’or de Tétricus, volé au Cabinet de France en 1831 (2), n’était pas autre chose qu’une bractée relativement fort épaisse, mais estampée de la même manière sur un original qui nous reste inconnu; une riche bordure d’or l’entourait et complétait le joyau.
Des feuilles d’or beaucoup plus minces, estampées sur des pièces d’un moindre module, s’employaient aussi en les cousant comme des paillettes sur des vêtements de grand luxe, au moins chez les Asiatiques et les barbares à demi hellénisés (3) . Le Cabinet des médailles de Paris possède une série de bractéates de ce genre trouvées toutes ensemble en Syrie et offrant l’empreinte de la face d'aura de Caracalla et de Julia Mamæa (4). D’autres, plus anciennes et probablement même antérieures à Alexandre, ont été trouvées près de Kertch, dans le fameux tumulus du Koul-
(1) Antiquités du Bosphore Cimmérien, pi. Ht, n° 1, et IV, n° 1.
(2) Mêm. de l’Acad. des inscr. anc. sér. t. XXVI, pl. à la p. 504; Cohen, M 1, t. V, pl. VI, 1.
(3) Voy. l’artiele Brattea dans le Dictionnaire des antiquités de MM. Dareraberg et Saglio.
(4) Bulletin archéologique de l'Athènæum français, 1855, p. 40.
PROLÉGOMÈNES 39
Oba(l). Elles sont estampées sur des pièces de Panticapée, d’Athènes et d’autres villes grecques, et sur leur circonférence on voit les trous où passaient les fils qui les fixaient sur l’étoffe.
§ k. — Les médailles talismaniques.
1. Certaines monnaies et médailles ont été portées en bijoux, non-seulement comme simples ornements, mais à titre de talismans protecteurs. On en a même fabriqué spécialement pour cette destination.
Une idée talismanique de ce genre s’attachait à l’effigie d’Alexandre le Grand dans l’empire romain, au IIIe siècle de l’ère chrétienne. Le conquérant macédonien divinisé, et toujours en grande vénération chez les Orientaux depuis sa mort, eut une vogue extraordinaire à ce moment chez tous les habitants de l’empire, et à Eome même, comme héros protecteur. On en fit un véritable dieu qui repoussait tous les maux et toutes les influences funestes, AleçtW.oç, comme était déjà depuis longtemps surnommé son ancêtre mythique Hercule. Ce fut le résultat à la fois de la véritable invasion de superstitions orientales, avec leur cortège de croyances et de rites magiques, qui coïncida à Eome avec l’avénement de la famille de Septime Sévère, et aussi de la mode d’imitation d’Alexandre qui préoccupa si vivement l’esprit de Caracalla et d’Alexandre Sévère, fantaisie bizarre chez le premier, tendance plus raisonnée chez le second. Le fils de Julia Mamæa, né dans le temple
(I) Antiquités du Bosphore Cimmérien, pl. XXI. nM 2-9.
d’Alexandre le Grand, le considérait naturellement comme son patron, et d’ailleurs il faisait du nom du vainqueur du dernier Darius comme un symbole de la lutte de la civilisation occidentale contre la Perse, qui était la grande préoccupation et la pensée politique de son règne.
Nous avons des monuments numismatiques de cette mode dans la nombreuse émission de monnaies de cuivre du module du moyen bronze, que l’autorité romaine fit frapper dans la province de Macédoine pour la circulation locale, sous Caracalla ou sous Alexandre Sévère, avec l’effigie et le nom d’Alexandre le Grand (1). A la même époque, on commença à fabriquer des médailles non monétaires, d’un caractère talismanique, avec la même effigie(2). cc On prétend, dit Trebellius Pollion, que ceux qui portent « l’effigie d’Alexandre en or ou en argent sont protégés cc dans tous les actes de leur vie (3). » Il montre cette superstition particulièrement développée pendant plusieurs générations successives dans la famille d’où sortit l’usurpateur Macrien, énumère les différents objets où l’on plaçait habituellement l’effigie du héros macédonien et nous apprend que les femmes la portaient dans leurs bijoux aussi bien que les hommes dans leurs ornements. Au temps ou il écrivait, c’est-à-dire au iv° siècle, le même usage continuait, et Trebellius Pollion cite la patère avec portrait d’Alexandre que possédait son ami Cornélius Macer. La
(1) Eckhel, D N, t. II, p. 110 et s.; Mionnet, t. I, p. 354-562.
(2) Telles sont les petites pièces d’or et d’argent, à la tête et au nom d’Alexandre, décrites par Mionnet, 1. 1, p. 553, nos 572-575; voy. Eckhel, t. II, p. 108; une petite pièce d’or au nom et à la tête d’Olympias, sa mère, Zeitschr. f. Num. t. III, p. 56.
(3) Dicuntur juvari in omni adu, suo, qui Alexandrum expressum vel auro gestitant vel argento : Trebell. Poil. Trig. tyr. 14.
PROLEGOMENES
manière la plus naturelle de reproduire cette effigie protectrice pour l’enchâsser dans des bijoux ou dans des pièces d’orfèvrerie était la forme de médailles du genre de celles que Lampride nous dit avoir été fabriquées par l’ordre d’Alexandre Sévère. « Il fit faire de nombreuses médailles « avec la figure d’Alexandre, quelques-unes enélectrum, « mais le plus grand nombre en or (I). »
Il y a quelques années, on découvrit à Tarse, avec un certain nombre de monnaies d’or romaines descendant jusqu’au règne de Gordien 111, un groupe de bijoux antiques et quatre médaillons d’or, l’un d’Alexandre Sévère, les trois autres correspondant d’une manière fort remarquable aux indications du passage de Lampride (2). Ces trois médaillons, qui font maintenant partie des collections du Cabinet des médailles, ont de 67 à 70 centimètres de diamètre, et les bords en ont été amincis au marteau pour entrer plus facilement dans une sertissure ; leurs poids ne sont pas égaux entre eux et ne représentent pas des valeurs monétaires exactes. Le travail est celui du m® siecle, mais très-soigné. Chacun porte une tête différente, Hercule, Philippe, Alexandre, qui devaient être réunis dans une même parure comme une sorte de triade héroïque macédonienne. Au revers des trois, on lit la même légende au nom du roi Alexandre, BAC1AGYC AAGEANAPOC; sur les deux médaillons aux têtes d’Hercule et d’Alexandre, le type du revers représente le combat du fils de Philippe, monté à cheval, contre un lion, imitation d’un groupe fa-
(1) Alexanclri habitu nummos plurimos figuratif : et quidern eleclreos aliquantum , sed plurimos tamen aureos : Lamprid. Alex. Sev. 2o.
(2) A. de Longpérier, Trésor de Tarse, dans la Rev. mm. 1868, p. 309- 336, pl. X-XIIL
meux de Lysippe dédié à Delphes par Cratère (1) ; sur celui à la tête de Philippe, c’est la Victoire dans un quadrige (2).
M. de Longpérier considère ces médaillons d’or du trésor de Tarse comme ayant été destinés à former des phalères militaires pour les hommes des légions néo-macédoniennes d’Alexandre Sévère. Il constate pourtant en même temps qu’une partie au moins des bijoux avec lesquels ils furent trouvés présentaient un caractère talismanique très-prononcé ; il admet donc que l’on puisse préférer tenir les médaillons eux-mêmes comme ayant aussi servi d’amulettes préservatrices, d’ornements destinés à porter bonheur, plutôt que de récompenses officielles au courage. C’est là, pour ma part, l’opinion vers laquelle j’incline le plus, et il me semble même difficile de ne pas croire qu’Alexandre Sévère lui-même, subissant l’influence des idées de son temps, attachait dans une certaine mesure une notion de ce genre à ses propres médailles d’Alexandre de Macédoine.
2. Plus tard, saint Jean Chxysostome reprenait sévèrement les chrétiens de son temps pour la superstition idolâtrique qui leur faisait ce attacher à leurs têtes et à leurs « pieds comme amulettes des médailles en cuivre d’ Alexan- « dre le Macédonien (3) . » Quelques-unes des médailles
(1) Plutarcli. Alex. 35.
(2) Aussi la légende y subit elle une modification; elle est alors BACIAetOC AAeiANAPOT, car le type ne représente plus Alexandre lui-même, mais la Victoire d’Alexandre.
(3) Nojit'o|iœTa /aXxà ’AXeijàvSpou toü MaxeSôvoç Taïç xeçaXatç xai tosç •Koai icepi5ea(xo0vTwv : Johan, Chrysost. Ad ilium, catechum. Homil. II, 5.
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auxquelles fait allusion l’éloquent Père de l’Eglise sont parvenues jusqu’à nous en original et présentent un bien bizarre mélange de représentations païennes et chrétiennes (1). C’est d’abord un médaillon eontorniate (voy. plus loin le § 6 de ce chapitre) où l’on voit d’un côté la tête d’Alexandre coiffée de la peau de lion d’Hercule, comme sur ses tétradrachmes, de l’autre le monogramme du Christ. Ce sont ensuite de petites médailles de cuivre avec l’effigie d’Alexandre, représentée de même et accompagnée du nom ALEXANDRI, le revers montrant l’ânesse avec son poulain qtti, d’après les Evangiles, porta le Sauveur à son entrée triomphale dans Jérusalem. Sur une des variétés, ce type est accompagné de l’inscription D N IHV XPS DEI FILIVS, Dominus nosler Jésus Christus Dei films. Le style de ces singuliers monuments de superstition les indique comme environ contemporains de l’empereur Honorius (2), et en effet il existe une petite médaille talismanique du même genre qui a sur une de ses faces l’effigie de cet empereur, avec son nom, sur l’autre le type de l’ânesse et de l’ânon, avec la légende ASINA.
S. H y a même dans la série des médaillons de bronze impériaux de coin romain, dès le IIe siècle, quelques pièces auxquelles on doit attribuer une origine et une destination talismaniques, dont par conséquent la fabrication a du
(1) Vettori, Dissertatio apologetica de quibusdam Alexandri Severi numismatibus , Rome, 1749; Eckhel, D N, t. VIII, p. 173 et suiv.; Cavedoni, Rev numism. 1837, p. 309-314, pl. VIII.
(2) L’idée d’association du Christ et d’Alexandre remonte, du reste, plus haut; elle apparaît pour la première fois, circonstance bien digne de remarque, dans le laraire d’Alexandre Sévère.
avoir un caractère privé, au lieu d’émaner d’une décision du Sénat. Je me bornerai à en citer un seul exemple, qui du moins paraît certain.
En 1777, on découvrit à Borne, dans les ruines d’une maison privée, une peinture murale divisée en deux tableaux et tout à fait singulière (1). Dans la première composition, une femme dont les traits sont ceux de l’impératrice Lucille, femme de Lucius Verus, se tient debout au milieu d’un jardin et sur le bord d’un étang ; on lui a donné l’attitude et l’accoutrement habituels à Venus Genitrix. Sa main droite, élevée, saisit la branche d’un arbre sacré auprès duquel est un autel. Trois Amours enfantins et ailés l’entourent. L’un tombe la tête la première, précipité de l’arbre dans les eaux ; un autre, debout sur l’autel, paraît disposé à le suivre ; le troisième, de l’autre côté, donne les marques d’un profond désespoir. On a reconnu sans hésiter dans ces trois Amours les trois enfants que les monnaies à la légende FECVNDITAS (2) attribuent à Lucille et dont aucun ne survivait plus quand, à la mort de Lucius Verus, elle fut remariée à Pompeianus ; leur mère étant transformée en Vénus, ce travestissement pour eux en découlait naturellement. Dès lors, comme Ottfried Müller l’a distingué avec sa sagacité habituelle, la composition prend un sens assez clair. Elle est allusive au trépas de celui de ces enfants qui mourut le premier en bas âge et que représente l’Amour précipité. L’autre tableau y fait suite et a manifestement trait à quelque cérémonie expiatoire et magique par laquelle l’impératrice, après la
(1) Buti, Parietinae picturae inter Esquilinum et Viminalemcollemdeteclae, Rome, 1738; Ottfr. Müller, Denkm. d. ait. Knnsl. t. I, pl. LXXIV, n° 427.
(2) Cohen, M I, Lucille, nos 30-32.
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mort du premier de ses enfants, jmdt cru pouvoir assurer l’existence des deux survivants. Lucille, toujours en Vénus, est assise sur un rocher au bord d’une rivière, où l’ensemble de la composition induit à reconnaître le Styx. Deux Amours seulement l’accompagnent cette fois. Une suivante agenouillée plonge l’un d’eux dans les eaux du fleuve infernal pour l’y rendre invulnérable comme le jeune Achille ; l’autre se prépare à s’y élancer à son tour.
Or, parmi les médaillons de bronze à l’effigie de Lucille, il en est un, d’une extrême rareté, dont le revers groupe en un seul tableau tous les éléments essentiels de ces deux peintures allégoriques (1). La première composition, celle qui a trait à la mort de l’enfant, demeure intacte; la seconde est réduite à trois figures placées sur le premier plan, à la droite du spectateur-, mais c’est assez pour en indiquer le sens. Les deux Amours personnifiant les enfants survivants sortent du bain regénérateur dans le Styx, qu’indiquent ici les eaux sur le devant (2) ; la suivante, qui vient de les y plonger, est encore agenouillée sur le bord de cette eau ; elle y remplit un vase pour les rites de l’expiation. Voilà donc un médaillon dont le type a trait de la manière la plus directe, et par une allusion transparente, à une cérémonie propitiatoire et magique qui n’a pas pu avoir un caractère officiel et public. Le fait est particulièrement remarquable avec la date élevée de la pièce.
(1) Cohen, M I, Lucille, n° 39.
(2) Il est fort naturel que l’A:nour qui meurt ait été en même temps représenté précipité dans ce fleuve des Enfers. Si les uns y trouvent la préservation, les autres s’y engloutissent.
§ S. — Les médailles de dévotion des premiers chrétiens.
1. C’est à l’imitation des médailles talismaniques païennes que les chrétiens des premiers siècles se mirent à fabriquer les médailles de dévotion qu’ils suspendaient à leur col et dont l’usage s’est continué jusqu’à nos jours.
Dans la V ie de sainte Geneviève , écrite dès les premiers temps mérovingiens, on raconte que lorsque la jeune bergère eut prononcé entre les mains de saint Germain , évêque d’Auxerre, la consécration de sa virginité à Dieu, l’évêque lui remit une médaille de cuivre marquée du signe de la croix pour la porter à son col en gage de la profession religieuse à laquelle elle venait de se vouer (1). Trois passages assez obscurs des Traités de saint Zénon, évêque de Vérone, semblent aussi faire allusion à une semblable médaille donnée aux néophytes lors de leur baptême (2). M. J. -B. de Kossia consacré un article d’une importance capitale aux monuments, parvenus jusqu’à nous et antérieurs au VIIe siècle, de cet usage des médailles de dévotion, beaucoup plus ancien chez les fidèles qu’on n’était disposé généralement à le croire (3). Ce sont toujours d’assez larges médailles de cuivre, dont les types n’ont pas été obtenus en relief par les procédés de la frappe
(!) Quasi quoddam pujnus religiosi muneris atque ut perforatus collo ejus inhaereret indixit : Bolland. Act. Sanct. 1. 1, januar. p. 143.
(2) L. I, tract. 14, 4; 1. II, tract. 35 et 42.
(3) Bulletino di archeologia cristiania, 1869, p. 33-45 et 49-64.
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monétaire, mais incisés dans le métal ou imprimés en creux au marteau par le moyen d’un poinçon en relief et ensuite retouchés au burin ; il faut descendre au VIe siècle pour rencontrer, et cela seulement en Orient, des médailles de dévotion chrétienne frappées avec des coins semblables à ceux des monnaies (1). Chacune est munie au sommet d’un anneau de suspension ou percée d’un trou pour y passer un cordon.
2. La plus ancienne connue n’a de sujet que d’un côté et représente le Pasteur divin veillant sur son troupeau, scène tout empreinte de l’esprit de la discipline du secret, de règle au temps des persécutions. La composition, trèsgracieuse, est tout à fait conforme à celles que l’on voit sur les sarcophages du me siècle, et c’est à cette date que le monument doit être rapporté. Nous voyons ensuite, dans les siècles postérieurs, la plupart des sujets habituels dans les peintures des catacombes, dans les mosaïques des églises et dans les bas-reliefs des sarcophages, se montrer sur les médailles de cette classe, par exemple encore le Pasteur autrement représenté, l’orante, la scène du sacrifice d’ Abraham ou bien celle de l’adoration des Mages, le monogramme du Christ, etc.
Parmi ces représentations, il en est que M. de Eossi pense très-judicieusement de nature à caractériser les médailles qui les portent comme ayant été des médailles
(1) Telle est la médaille de pèlerinage du Saint-Sépulcre de Jérusalem, rangée bien à tort par Eckhel (D N, t. Y1I, p. 231) parmi les monnaies de l’empereur Jean Zimiscès, car elle est fort antérieure : De Rossi, l. c.,
baptismales comme celles dont parle saint Zenon. Ce sont les sujets pastoraux qui font allusion au troupeau chrétien dans lequel entre le catéchumène, la scène du Christ entre les deux principaux apôtres Pierre et Paul, remettant au premier le livre de la loi, ou bien le symbole des cerfs se désaltérant dans les eaux régénératrices, suivant les paroles du Psalmiste.
D’autres médailles sont manifestement des souvenirs de pèlerinages aux tombeaux des martyrs, des signes de consécration au culte de tel ou tel saint. Je citerai comme exemple celle qui montre d’un côté le martyre de saint Laurent, de l’autre un chrétien qui visite son tombeau, un cierge à la main ; l’une et l’autre scène est accompagnée de l’acclamation SVCCESSA VIVAS, vœu pour la femme à qui la médaille était donnée. Une autre retrace la scène de la présentation d’un enfant du nom de GAVDENTiA- NVS, consacré par un de ses parents au sépulcre d’un martyr.
3. À partir du moment, du reste assez tardif (voy. livre IY, chap, i) , où la croix s’implanta définitivement comme type principal sur une des faces d’une bonne partie des monnaies frappées pour la circulation, nombre de chrétiens, au lieu de chercher à se procurer des médailles spécialement de dévotion, prirent comme telles des pièces de monnaie marquées du signe sacré sous la protection duquel ils se plaçaient. Ce furent donc des monnaies au type de la croix qu’ils suspendirent à leur col ou cousurent à leurs vêtements, après les avoir perforées. Quelques détails du récit relatif à sainte Geneviève et à saint Germain d’Auxerre semblent indiquer la pièce donnée
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par l’évêque pour être portée par la vierge comme une monnaie véritable plutôt qu’une médaille fabriquée exprès dans une intention pieuse. Il en fut ainsi pendant toute la durée des temps barbares. C’est seulement avec le progrès des arts du moyen âge que la fabrication des médailles de dévotion, d’abord en plomb, reprit un développement d’abord comparable et bientôt fort supérieur à celui qu’elle avait eu dans l’Eglise primitive, du IIIe au VIIe siècle.
g 6. — Les médaillons contorniates.
1 . Sous ce nom de médaillons contorniates , on désigne des médailles planes, d’un cuivre dont la couleur et l’alliage varient, d’une fabrique particulière, et d’un travail et d’un style souvent imparfaits, dont les types ont en général peu de relief. Le module en est à peu près égal à celui des médaillons de bronze impériaux, mais leur poids est inférieur, le flan ayant moins d’épaisseur. Ces médaillons portent presque tous sur leurs deux faces un cercle parfaitement régulier, tracé en creux à l’aide du tour; quelquefois aussi les bords de la trancbe sont un peu relevés, afin d'empêcher le frottement des types en relief (1). Le cercle en creux, auquel ces pièces doivent leur nom (de l’italien contorno ) , ne leur est pas exclusivement propre ; on le retrouve aussi sur quelques médaillons
(1) Sur les contorniates, voyez principalement : Ha ver camp, De numis contorniatis , Leyde, 1722; Eckhel, D N, t. VIII, p. 277-314; Sabatier, Description générale des médaillons contorniates , Paris, 1860; Cavedoni, Osservazioni entiche sopra gli antichi medaglioni conlorniati, dans le Bullet. archeol. ital. 1862, p. 33-38 et 49-56.
proprement dits des empereurs postérieurs à Constantin (1). Mais ce qui distingue nettement les contorniates, en leur donnant un aspect particulier auquel il n’est pas possible de se méprendre, c’est qu’en immense majorité, au lieu d’être frappés au marteau , ils sont coulés, avec ou sans retouches au burin.
Une des faces est occupée ordinairement par une tête ou un buste, et la majeure partie des sujets figurés sur les revers se rapportent aux jeux du cirque ou de 1 amphithéâtre; quelques-uns sont empruntés aux traditions mythologiques, et on en trouve en ce genre de fort curieux; d’autres, enfin, reproduisent avec plus ou moins de fidélité, et assez souvent d’une manière servile, des types copiés sur ceux d’anciennes monnaies impériales. Les têtes du droit sont fort variées : on en voit des premiers empereurs (mais la plupart, sauf celles de Néron et de Trajan, dans les simples copies de monnaies) aussi bien que des princes du Bas-Empire, d’Alexandre le Grand, des hommes célèbres, orateurs, poètes, rhéteurs, philosophes, de la Grèce et de Rome. D’autres fois, des bustes d’auriges ou agitalores du cirque, tenant leur cheval par la bride, ou bien des masques scéniques sont figurés au droit des contorniates et y occupent la place des effigies impériales ou des portraits de personnages célèbres. Les têtes de divinités sont très-rares sur ces pièces; on n’y relève que celles de Jupiter Sérapis, de Minerve, de Mercure, le dieu de la palestre, du Soleil, de Rome et d’ Hercule.
(1) Voy. dans Cohen, M I, t. YI, p. 58i et S82, les pièces aux têtes de Constantin, Constant Ie* et Constance; Sabatier, pl. XVII, n° 4, XVIII, n° 12, et XIX, n° 1. Ce sont des médaillons véritables et non des contorniates, malgré la présence du contour en creux.
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2. On a longtemps discuté sur l’époque où ont été fabriqués les médaillons contorniates. Ducange et Havercamp croyaient encore que ceux où Ton voit les têtes de souverains du Haut -Empire dataient de leur temps. Eckhel a montré à quel point les caractères d’art et de style rendaient une semblable opinion impossible à soutenir. Les anciens empereurs y figurent seulement à titre d’hommage commémoratif, et souvent dans les légendes qui les désignent on leur donne des titres qu’ils n’ont jamais pris, qui étaient même encore inconnus de leur temps. Il est désormais incontestable que c’est aux temps du Bas-Empire qu’ont été faits les contorniates. Eckhel les faisait partir de Constantin ; M. Sabatier, au contraire, a voulu en restreindre la fabrication entre les règnes de Valens et d’Anthemius (1), et c’est bien la date que leur comparaison avec les monnaies, sous le rapport du style, assigne au plus grand nombre. Cependant, comme l’a judicieusement remarqué M. Ch. Kobert (2) , « il en est, même parmi ceux fabriqués avec les moyens les plus imparfaits, qui dénotent par le large et le mouvement des figures une époque antérieure à la seconde moitié du ive siècle, que caractérisaient déjà en Orient et en Occident les formes roides et allongées de l’école byzantine. » Le jugement d’Eckhel paraît donc le plus vraisemblable; j’ajouterai même comme argument en sa faveur que c’est précisément sous Constantin, Constant et Constance que les médaillons de bronze impériaux présentent quelquefois le cercle exécuté au tour qui devient ensuite un des traits les plus constants des contorniates.
(1) Anthemius est, en effet, le dernier empereur dont l’effigie se montre sur les contorniates : Sabatier, pl. XII, n°l l.
(2) Rev.num. 1868, p. 249.
3. Une première observation est à faire comme préliminaire à toute recherche sur l'origine et la destination des médaillons contorniates. C’est qu’ils sont tous incontestablement de fabrication occidentale, même ceux dont les inscriptions sont rédigées en grec. Aucun ne présente la tête d’un des empereurs qui régnèrent seulement sur l’Orient; aucun n’offre dans son travail les caractères de stvle qui distinguaient déjà d’une manière certaine, au ivc et au Ve siècle, l’art de Byzance de celui des pays latins.
En même temps, il est impossible de méconnaître la relation étroite qui existe entre les contorniates et les jeux et spectacles du cirque, lesquels tenaient une si grande place dans la vie des Romains aux siècles ou furent fabriqués ces monuments numismatiques. La grande majorité des types de leurs revers est là pour l’attester ; ce sont tantôt des vues du Circus Maximus de Rome, tantôt des scènes empruntées aux decursiones ou courses de chevaux et aux courses de chars, dont les diverses factions, la blanche ( alba ), la rouge ( russata ), la bleue ( veneta ) et la verte (prasina), partageaient la population et avaient pris, les deux dernières surtout , l’importance de partis politiques, aux venationes ou combats des bestiaires contre des animaux , aux luttes d’athlètes, aux tours d’adresse des bâtonnistes (1) et aux concours de musique. Dans d’autres cas, et très-souvent, ce sont les portraits des favoris des courses, chevaux ou cochers, accompagnés de leurs noms, que montre Tune ou l’autre face de la pièce. Les types mythologiques eux-mêmes y sont fréquemment allu-
(1) Sur cette classe de types spécialement, voy. Ch. Robert, Rev. num. 1868, p. 251 et suiv.
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sifs à la fondation des jeux les plus célèbres ; par exemple, celui d’Hercule assis sur l’Aventin, ayant à côté de lui sa femme Roma, fille d’Evandre (1), a trait aux Jeux Séculaires, commémoratifs de la fondation de Rome ; celui d’Hypsipyle et Archémore (2) rappelle l’origine des Jeux Néméens.
C’est comme protecteurs et fauteurs des plaisirs du cirque que les anciens empereurs ont leurs effigies placées sur ces pièces. On rappelle ainsi ce qu’ils avaient fait pour développer des divertissements aussi chers. Deux têtes surtout reviennent très-habituellement, celles de Néron et de Trajan, association bizarre dans une popularité posthume du plus odieux monstre et du meilleur empereur qui aient exercé le pouvoir, mais qui s’explique en ce que le premier avait institué les J eux Quinquennaux et en ce que le second avait considérablement agrandi le cirque, aussi bien que par le souvenir des JeuxParthiques ou Triomphaux, célébrés avec un éclat extraordinaire en son honneur, de son vivant ou après sa mort. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que le souvenir de Néron n’éveillait pas dans le peuple de Rome le sentiment d’exécration qui eût été légitime. Il était, au contraire, très-populaire, surtout dans le monde qui vivait du cirque ou de l’amphithéatre, et se passionnait pour leurs spectacles. C’était l’empereur sportsman par excellence, celui qui s’était le plus intéressé à la splendeur des jeux, le premier qui y eût pris part lui-même comme acteur. Et cette étrange popularité allait en grandissant à mesure qu’on s’éloignait de lui. Nous en avons un monument, contemporain de la fabrica¬
nt) Sabatier, pl. XIII, n°5; de Witte, Rev. num. 1861, p. 243. (2) Rev. num. 1868, pl. VII, n° 4.
tion des contorniates et d’un style d’art tout pareil. C’est un camée du Cabinet de France (1), où l’on voit Néron, la tête radiée, debout dans un quadrige, tenant le sceptre et la mappa circensis , avec laquelle il donna le premier le signal du commencement des jeux. Autour est l’inscription NGPON ArOTCTÉ, 6 Néron Auguste. C’est une véritable invocation ; le parricide a fini par devenir un héros agonistique.
Les médaillons contorniates ont donc été fabriqués à l’occasion des jeux du cirque. Ce ne sont certainement pas des monnaies ; ce ne sont pas non plus des médailles commémoratives comme celles que font frapper les gouvernements. Ils n’émanent d’aucune autorité publique et portent tous les caractères les plus manifestes de fabrications privées.
4. Pinkerton (2) a émis la conjecture que les contorniates avaient été des tessères, des billets distribués pour donner entrée dans le cirque. Cette interprétation semble admissible pour une petite partie d’entre eux. Tels sont ceux qui ont été copiés d’anciennes monnaies et qui ne pouvaient guère servir que comme une sorte de jetons. Deux autres, à la tête de Néron, semblent, d’après les types de leurs revers, n’avoir pu être destinés qu’à donner droit à une part dans une distribution publique de eomes-
(1) C.aylus, Recueil d'antiquités, t. I, pl. LXXXVI, 2; Chabouillet, Catalogue des camées, pierres gravées et antiques de la Bibliothèque impériale, n° 238.
(2) Essay on medals, t. I, p, 232.
tibles (1 ) . La même explication d’origine et de destination cadrerait très-bien avec celui qui, portant sur le droit la tête de l’empereur Placidus Valentinianus, montre au revers PETRONIVS MAXSVMVS Wir Clarissimus COnSul assis sur son siège consulaire et présidant les jeux (2).
Cependant il faut remarquer que sur les contorniates on ne rencontre jamais de chiffres indicateurs de telle ou telle cavea, de telle ou telle rangée de places, comme sur les véritables tessères théâtrales ou agonales. Au contraire, ces chiffres ne font défaut dans aucun exemple connu sur les monuments de cette dernière espèce, et, en effet, des indications de places étaient necessaires sur les billets qui donnaient entrée dans le théâtre, dans le cirque et dans l’amphithéâtre.
D’ailleurs on ferait difficilement accorder la théorie de Pinkerton avec le souhait VINCAS, en grec N1KA, adressé le plus souvent dans les légendes des contorniates a tel ou tel des favoris, chevaux ou cochers, dont ils offrent 1 image, quelquefois avec l’indication de sa faction, quand 1 inscription se rapporte à Yagitator, DOMNINVS IN VENETO (d), EVSTORGIVS IN PRASINO (fi). Le magistrat qui donnait les jeux par une obligation de sa charge, n aurait pas pu prendre parti d’une manière aussi publique pour tel ou tel des coureurs qui se disputaient la palme, sur les billets mêmes distribués à l’entrée.
(1) Sabatier, pl. XIX, n° 4, et Cohen, MI, t. VI, pl. XX, n» 74. Le premier montre au revers une série de poissons recherchés des gourmets; le second un couteau, un pain, un jambon et une tête de porc.
(2) Sabatier, pl. XVI, n° 6.
(3) Sabatier, pl. III, n° 10; IV, n» 2.
(4) Sabatier, pl. III, n° 9.
Si donc il est possible d’admettre, à la suite de Pinkerton, que quelques-uns des contorniates ont pu jouer le rôle de tessères donnant accès aux jeux, cette théorie ne s’appliquerait qu’à une fort petite part de leur nombreux ensemble. Pour la grande majorité, il faut chercher un autre usage, une autre destination.
5. Pour ma part, je suis surtout frappé du caractère talismanique évident d’une très-notable partie des types de ces pièces.
La tête qui s’y montre le plus fréquemment est celle d’Alexandre le Grand, et la figure du héros macédonien n’est pas moins multipliée sur les revers. Or, nous savons maintenant d’une manière très-précise quelle idée était attachée dans les superstitions magiques et talismaniques à l’image d’Alexandre (voy. plus haut, § 4, 1). La pièce que nous avons citée plus haut (§ 4, 2), avec la tête d’Alexandre et le monogramme du Christ, et dont l’explication nous a été donnée par un passage de saint Jean Chrysostome, ne se rattache pas seulement à la série des contorniates par son aspect extérieur et par le mode de sa fabrication ; elle appartient sûrement au nombre de ceux qui ont été fabriqués pour les jeux du cirque. En effet, on y voit gravé en creux, à côté de la tête du fils de Philippe, un symbole, fréquent sur les contorniates, que M. Ch. Robert a retrouvé, dans des monuments d’autres classes, imprimé sur la cuisse des chevaux, et qu’il considère très-ingénieusement comme ayant été la marque d’une écurie célèbre du temps d’Honorius (1).
(1) Rev. archéol. nouv. sér. t. XXXII, p. 36.
PROLÉGOMÈNES 57
Le choix de la plupart des sujets mythologiques figurés au revers des contorniates est tout à fait remarquable au point de vue que j’indique. C’est Hécate entourée de serpents, Hécate la déesse des enchantements, dont la figure décore tant d’amulettes, en particulier tant de ces pierres gravées, pour la plupart magiques, que l’on se dispense trop souvent d’étudier en les rejetant pêle-mêle .dans la classe des abraxas ou soi-disant pierres gnostiques; ce sont les dieux spécialement qualifiés d’àXs&woioi, ceux qui repoussent les maux et les influences funestes, Apollon tuant le serpent Python, Hercule et ses différents travaux. Or, ces exploits du fils d’Alcmène, nous voyons au Bas-Empire les médecins eux-mêmes, comme Alexandre de Tralles, prescrire de les graver sur certaines gemmes pour en faire des amulettes qui amèneront la guérison de telle ou telle maladie (1). Notons maintenant, parmi les scènes empruntées à l’histoire héroïque, les exploits de Thésée, parallèles à ceux d’Hercule, auxquels on attachait les mêmes idées, on attribuait le même pouvoir ; Ulysse échappant aux périls de Scylla, à ceux de l’antre de Polyphème, ou bien déjouant les enchantements de Circe; la perfidie de Duce châtiée par Amphion et Zétus; Énée sauvant son père et sortant sain et sauf de l’incendie de Troie, Énée que certaines légendes de basse époque, qui naissaient alors, représentent comme particulièrement versé et puissant dans les arts magiques. Ce sont là bien manifestement des sujets tous destinés à porter bonheur, à écarter un danger, à repousser un maléfice.
Il faut même noter que lorsque les traditions relatives a la fondation de jeux célèbres eussent appelé la représen-
(1) Voy. Ch. Lenormant, Rev. archéol. t. III, p. S10 et suiv.
tation d’une scène funeste, qu’on eût pu considérer comme d’un fâcheux augure, l’artiste auteur du contorniate n’a pas hésité à se montrer infidèle aux données reçues pour y substituer une image favorable. Sous ce rapport, la pièce qui représente Hypsipyle (YSÛTTYAH) avçc Archémore (1) est particulièrement curieuse. L’artiste n’a pas pu se décider à y représenter le fils de Lycurgue étouffé par le serpent ; c’eût été une image néfaste. Il en a fait, au contraire, le vainqueur du monstre qui le tue dans la tradition poétique, et pour le représenter il a emprunté la figure habituelle d’Hercule au berceau, étouffant les serpents envoyés par la jalousie de Junon. Si on ne lui reconnaît pas l’intention que nous lui prêtons, il faudrait lui attribuer un degré d’ignorance bien invraisemblable, pour avoir confondu deux représentations si opposées.
Quant aux écrivains célèbres dont les effigies sont représentées sur les contorniates, ils sont en général choisis parmi ceux à qui commençait à se former, sous le Bas- Empire, une réputation de magiciens, qui s’est prolongée dans le moyen âge. Tel est le cas d’Homère, de Pythagore, de Virgile, de Salluste, que l’on rencontre sur ces monuments, aussi bien que le thaumaturge Apollonius de Tyane et qu’Apulée, accusé déjà de magie de son vivant même. Une étude complète des contorniates qui offrent des portraits de personnages célèbres ne pourrait être faite qu’en groupant les légendes superstitieuses et bizarres qui firent à Constantinople regarder tant de statues de grands hommes comme des talismans, et celles qui avaient cours sur les poètes latins dans les premiers siècles de la Rome du moyen âge. Si celui qui offre en regard l’une de l’autre
(1) Bev. mm. 1868, pi. VII, n° i.
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les têtes du tyran Nicocréon et du philosophe Anaxarque (1) est vraiment antique, ce que n’admettait pas le savant Hase et ce dont on peut douter fortement, il ne contredirait pas la théorie que j’émets sur ces portraits, bien qu’ Anaxarque ne soit nulle part représenté comme un magicien. En effet, le mot placé dans la bouche du philosophe s’adressant au tyran, qui occupe tout le champ du revers, rentre absolument dans la catégorie des verba fausta , de ces paroles que l’on aimait à prononcer parce qu’on les croyait capables de détourner le malheur, de conjurer un enchantement : OTAEN EMOY 20T EITAI AKKIZOMENOY : « Tu n’auras rien de moi si tu fais le méchant. »
6. L’époque du Bas-Empire, à laquelle nous avons vu qu’il fallait rapporter les médaillons contorniates, fut particulièrement marquée par un développement énorme des superstitions magiques et talismaniques, en même temps que la passion des courses du cirque atteignait son plus haut degré d’ardeur. Le paganisme mourant tournait en théurgie. Les images des dieux, les représentations mythologiques étaient regardées comme douées d’un pouvoir mystérieux ; on en faisait des talismans, que beaucoup de chrétiens eux -mêmes se laissaient aller à porter, malgré les condamnations des Pères de l’Eglise contre ces pratiques coupables. La superstition magique se mêlait à tous les actes de la vie. Dans les luttes du cirque, chacune des factions était persuadée que l’adverse employait des sortilèges pour
(1) Sabatier, pl. XIV, n° 2.
faire échouer ses coureurs. C’était la grande accusation qu’elles se jetaient réciproquement à la face.
Les conformâtes sont le témoignage matériel, le monu* ment de ces croyances et de ces préjugés. La plupart de leurs types étaient destinés à porter bonheur, comme de vrais talismans, aux chevaux et aux cochers de telle ou telle faction, en faveur desquels ces pièces portaient des acclamations propices, souhaitant la victoire et déjouant l’effet des maléfices ou des imprécations funestes.
Cannegieter (1), d’Orville (2), Cavedoni (3) et M. de Kossi (1) ont reconnu le caractère talismanique de la grande majorité des contorniates. Seulement les derniers me paraissent leur attribuer un usage trop restreint, en admettant uniquement que les coureurs et les cochers devaient les porter sur eux dans des ligalurae magiques pour s’attirer la réussite. Je crois à cet emploi, mais il ne me paraît pas suffisant pour expliquer le grand nombre d’exemplaires que l’on rencontre de certains de ces médaillons. Il me semble nécessaire d’admettre qu’à la porte du cirque on devait vendre ou distribuer les contorniates en l’honneur des favoris de l’une et de l’autre faction. Les partisans de la verte ou de la bleue se munissaient de la médaille de leur coureur, comme d’un talisman destiné à déjouer les manœuvres et les sortilèges du parti adverse. C’était quelque chose d’analogue aux fétiches que cherchent encore à porter sur eux les joueurs et les parieurs des courses, car cette ridicule superstition est loin d’être
(1) Dans les Miscellaneae observationes de Burmann, p. 137.
(2) Mise, observ. crit. novae, t. I, p. 7 et suiv.
(3) Dans la dissertation citée plus haut, p. 580.
(4) Ballet, d’arch. crist. 1869, p. 61.
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morte, et il serait facile d’en citer de nos jours bien des exemples, et des plus bizarres. On connaît tel grand parieur qui ne veut se rendre sur le cliamp de courses qu’avec un sou troué dans sa poche; tel autre qui croit que c’est un vieux bouton de guêtre qui lui assure la chance. La conclusion à laquelle nous arrivons ainsi sur la destination des contorniates est aussi celle que Cannegieter a développée avec la plus profonde érudition.
On sait avec quelle ardeur les empereurs eux-mêmes prenaient parti pour les bleus ou les verts, s’enrôlant publiquement dans une des factions du cirque et la soutenant de son active protection. Les contorniates où l’on voit le portrait de l’empereur régnant sont bien évidemment ceux de la faction pour laquelle il s était declaie. C est, au contraire, celle qui ne pouvait se parer ainsi de 1 effigie du maître en possession du pouvoir, qui recourait à celles des empereurs d’autrefois, protecteurs du cirque, comme Auguste, Néron ou Trajan. Il lui fallait bien chercher des patrons dans le passé pour contrebalancer le patron vivant du parti adverse.
g 7. — Les tessères théâtrales.
1 . Les médaillons contorniates n’étaient donc pas, au moins pour la plus grande partie, quoi qu’en ait dit Pinkerton, des tessères théâtrales, des billets donnant entrée aux spectacles. Ils avaient une destination particulière, en rapport avec les superstitions propres au temps où ils ont été fabriqués, aussi bien qu’avec les divertissements préférés de cette époque. Mais, à côté de ces pièces, il existe
un certain nombre de vraies tessères de théâtre, exécutées au moyen des procédés de la frappe monétaire.
Ce sont des jetons de cuivre, d’un module intermédiaire entre ceux que l’on désigne vulgairement sous les noms de moyen et d e petit bronze, module qui n’était celui d’aucune monnaie circulante. Les plus intéressants, car ils déterminent la date des autres, offrent d’un côté la tête d’un empereur ou d’un personnage de sa famille, de l’autre, au milieu d’une couronne, un grand chiffre allant de I à XV I (1) ; c’est le numéro de la cavea où la tessère donnait le droit de se placer. D’après les têtes que l’on y voit figurer et d’après le style, ces tessères de cuivre frappées avec des coins analogues à ceux des monnaies, et sans doute dans les mêmes ateliers, ont vu le jour à deux époques différentes, séparées par un hiatus de plusieurs siècles, d’abord d’Auguste à Claude, puis sous les empereurs du Bas-Empire, Julien, Théodose, Honorius. Dans l’intervalle, par une raison qui nous échappe, on cessa cette fabrication, et l’on donna une préférence exclusive aux tessères d’os et de plomb, dont nous n’avons pas à parler ici, car elles sont absolument étrangères au ressort de la numismatique.
Quelquefois, avec les mêmes chiffres au revers et tous les caractères du style ne permettant pas de faire descendre ces tessères plus bas que le Ier siècle de l’ère chrétienne, ce sont des têtes de divinités qui remplacent sur le droit les effigies impériales (2). On relève ainsi la présence de celle de Minerve, d’une Bacchante et du masque de Méduse vu dé face. Sur une autre tessère du même genre,
(1) Eckhel, DN, t. VIII, p. 314; les descriptions dans Cohen, MI, t. VI, p. 53o-o 40.
(2) Cohen, MI, t. VI, p. 540 et suiv.
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ce n’est plus une tête ou un buste, c’est la figure entière de Silène monté sur un âne, qui fait pendant au chiffre indicateur de la place.
On rencontre, en effet, tout un groupe de tessères du même genre, qui, marquées toujours déchiffrés au revers, présentent au droit un petit sujet, vivement et spirituellement retracé, exécuté avec une grande finesse dans le style d’artde lameilleure époque impériale (1). Le plus souvent, comme de juste, le sujet est emprunté aux spectacles mêmes pour lesquels ces tessères servaient de billets d’entrée; c’est un cocher vainqueur et tenant la palme, daus son char au galop, ou bien un autre, triomphateur du cirque, défilant au pas dans un char attelé de mules, ou bien encore un chameau qui marche précipitamment en portant sur le dos une tourelle où sont deux figures. Plus rarement ce ne sont pas les spectacles théâtraux, mais des divertissements privés qui ont fourni les sujets des tessères : telle est celle où l’on voit deux joueurs de mourre assis en face l’un de l’autre, avec au-dessus d’eux le nom de leur jeu, MORA, qui prend ainsi droit de cite dans le lexique latin, malgré le silence des auteurs ; telle est aussi celle où quatre hommes balancent une femme dans une sorte de panier.
2. Il est encore nécessaire, malgré ce que le sujet a de scabreux et de répugnant à la fois, de parler ici, pour les classer à leur véritable place et en indiquer du moins brièvement la destination, des tessères auxquelles une habitude invétérée fait donner généralement le nom tout à fait inexact, et l’on peut même dire ridicule, de spin-
(1) Cohen, M I , t. VI, p. 541 et suiv.
triennes . Ce nom y fut donné, en effet, par les antiquaires d’autrefois en vertu d’une application erronée d’un passage de Suétone (1), qui n’a rien à voir avec les monuments en question.. Ces tessères sont en cuivre, de même dimension, de même fabrique et de même style que celles dont nous venons de parler. Elles ont au revers les mêmes numéros, mais sur l’autre face des sujets variés, tous de la plus révoltante obscénité (2).
Les prétendues spintriennes sont purement et simplement des tessères théâtrales datant de l’époque du Haut- Empire . Leur meilleur commentaire se trouve dans la pièce devers où Martial (3) célèbre la magnificence des jeux donnés au peuple, sous le règne de Domitien, par L. Arruntius Stella. « Chaque jour a ses présents qui se cc succèdent sans relâche ; le peuple se gorge du butin im- « mense qu’on lui jette. Tantôt c’est une nuée de médailles « aux images lascives ( lasciva numismata ) qui tombe sur cc lui ; tantôt des tessères distribuées sans parcimonie cc invitent aux spectacles d’animaux. On peut, en toute « sécurité, remplir son giron de cette pluie bienfaisante, cc et la volaille bien gardée attend, sans perdre une plume cc de ses ailes, le maître que le sort va lui donner. » On ne saurait méconnaître les tessères dont nous nous occupons dans les lasciva numismata de Martial; il n’y a pas
(1) Tiber. 43.
(2) Eckhel, D N, t. VIII, p. 315. Il existe un recueil assez nombreux de prétendues spintriennes gravées par Saint-Aubin, qui s’intercale dans les exemplaires bien complets des Pierres gravées du duc d’Orléans, par La Chaud et Leblond. L’artiste s’y est peu préoccupé de fidélité au style antique dans ses reproductions ; il ne visait qu’à offrir aux amateurs du xviii6 siècle les polissonneries dont ils étaient si friands.