‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 16 sur 49 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

PROLÉGOMÈNES 65

de plus exacte définition pour les désigner. Mais on doit noter que le poëte ne semble en aucune façon parler d’une circonstance exceptionnelle dans les jeux qu’il chante; tout indique qu’il fait allusion à un usage ordinaire. Son témoignage montre même que l’usage de ces étranges billets d’entrée n’était pas exclusivement réservé, comme quelques-uns l’ont soutenu pour l’honneur de la belle antiquité, à certaines fêtes où l’on mettait plus qu’à d’autres toute retenue de coté, par exemple aux FLoralia. La civilisation païenne voyait dans des obscénités de ce genre de simples facéties ; ses amusements n’étaient pas plus moraux que ne 1 est encore ajourd’hui le Karagheuz de Constantinople. Pourtant, comme la fabrication des soidisant spintriennes ne semble pas avoir dépassé le temps de Domitien, l’on est en droit de supposer que les empereurs comme Nerva et Trajan, honnêtes et désireux de voir au moins régner dans les mœurs une certaine régularité extérieure, ne tolérèrent plus l’exhibition d’images aussi dévergondées sur les tessères des jeux publics.

Personne ne croit plus aujourd’hui, comme on faisait avant Spanheim, que dans les tessères en question l’on ait des médailles par lesquelles Tibère ait voulu immortaliser et divulguer le souvenir de ses débauches secrètes de Caprée. Mais il est du moins curieux que, suivant une remarque due à M. Cohen (1), sur une des prétendues spintriennes l’homme couché sur un lit, tandis qu’une femme est assise auprès sur un tabouret, soit certainement Tibère ; le graveur du coin a précisé ses traits avec une netteté qui ne permet pas de conserver un doute à ce sujet. Ce qui rend cette circonstance encore plus digne de re-

(1) Méd. imp. introduction, p. xxhi.

g6 la MONNAIE DANS L’ANTIQUITÉ

marque, c’est que précisément l’attitude de la femme et de Tibère sont ici celles que Parrhasius avait prêtée à Àtalante et à Méléagre dans un tableau infâme que Tibère avait fait placer dans sa chambre à coucher, après en avoir accepté le legs préférablement à celui d’une enorine sommé d’argent (1). Suétone, qui pourtant n’est pas sévère et s’indigne peu, rapporte ce trait comme ayant causé un véritable scandale. Le peuple saisissait, dit-on, pour la souligner, dans un mot d’une Atellane, une allusion aux goûts dépravés du vieil empereur (2), qui se révélaient aussi dans son atfection pour ce tableau ; il est donc assez peu étonnant d’en trouver une représentation dictée par un sentiment satirique (3) . Seulement le simple bon sens suffit à faire comprendre que ce n’est pas de son vivant que l’on a pu oser se permettre une pareille plaisanterie à son égard. C’est après sa mort, dans les premiers temps du règne de Caligula, qui ne montrait pas beaucoup de tendresse pour la mémoire du prince qu’il avait fait étouffer. On se permit, du reste, bien d’autres libertés avec le souvenir de Claude, dans les débuts du régné de Néron. Tandis que Sénèque écrivait son Apocolokyntose, on représentait derrière la tête de l’empereur qui venait de mourir le bolet par le moyen duquel il venait d’être fait dieu, sur un aureus de sa Consécration (û) .

gauhflsfinq aab arnr lua ,(1 , • >

afiu'np feibnul ,til nu xus 90

fl) Sueton. Tiber. 44.

(2) Sueton. Tiber. 45.

(3) Il est même- assez probable que, pour rendre l’allusion plus directe, le graveur du coin de la tessère a dû imiter la composition du tableau de Parrhasius.

(4) Ch. Lenormant, Iconographie des empereurs romains, p. 26, pl. XIII,

n° 40. Mi/.x . :\ ,noii \i

§ 8. — Jetons divers.

i . En général, chez les anciens c’étaient de simples pièces de plomb que l’on employait pour tous les usages infiniment variés auxquels ont été appliqués les jetons et les méreaux dans le moyen âge et aux temps modernes. Je me bornerai ici à renvoyer le lecteur aux ouvrages de M. Albert Dumont sur les plombs de la G-rèce (1), de Eicoroni (2) et du R. P. Garrucci (3) sur les romains, pour ce qui touche à cette branche particulière de la numismatique, beaucoup trop négligée et encore imparfaitement connue. Pourtant, à côté des plombs, — qui généralement ont été fondus, ou dont on a produit les reliefs au moyen d’une pression du morceau de métal dans un moule en forme de pince, — on rencontre quelques échantillons antiques de jetons de diverses espèces, frappés en cuivre de la même manière que les monnaies. Tous ceux que l’on connaît jusqu’ici, sauf un seul, sont de fabrique romaine et du premier siècle de l’empire.

Le plus souvent, il est impossible d’arriver à en détermi. ner la destination d’une manière précise, car ces jetons sont anépigraphes, et les types qui les décorent n’ont pas une signification assez claire pour suggérer autre chose que des conjectures bien incertaines. Tel est le cas de ceux que Ton a généralement le tort déplacer dans la classe des Impériales

(1) De plumbeis apud Graecos tesseris, Paris, 1870.

(2) I Piombi antichi, Rome, 1740.

(3) I Piombi antichi raccolti dall’ Eminent, principe cardinale Altieri, Rome, 1847.

incertaines de petit bronze, bien que l’absence des lettres caractéristiques S C ne dût pas permettre de les confondre avec les monnaies (1). Il serait, en effet, bien imprudent de chercher à deviner quel a pu être l’usage spécial d’un jeton qui montre d’un côté le buste casqué de la déesse Rome et de l’autre le nom RO MA occupant le champ ; d’un autre où l’on voit un carpentum traîné par deux mules, faisant pendant à une couronne de laurier ; d’un troisième où les types sont d’une part un mulet sellé et bridé, et de l’autre une pioche; enfin d’un quatrième où figure un vase, au revers d’un modius accompagné de trois épis. Les pièces muettes et pour nous énigmatiques de ce genre sont très-nombreuses dans la série des plombs. Tout au plus pourrait-on ranger dans un groupe de tessères militaires, sans essayer de préciser davantage, celles de cuivre où un étendard apparaît sur une face, tandis que l’autre est occupée par une figure de Pallas, de la Victoire ou de Mars Gradivus portant un trophée sur l’épaule.

2. Heureusement quelques jetons de cuivre obtenus par la frappe monétaire présentent des légendes qui nous éclaircissent sur leur destination. Mais ils sont si peu nombreux, que l’on peut pour ainsi dire citer ici tous ceux que l’on connaît jusqu’à présent.

Voici d’abord un jeton de jeu. On en connaît un assez bon nombre d’exemplaires trouvés en Italie, en Gaule, en Espagne et en Afrique, ce qui montre que l’usage en fut a la mode un peu partout dans l’Occident latin. Il présente à son revers, avec quatre osselets, l’inscription suivante,

(I) Cohen, M I, t. VI, p. 346 et suiv., nos 30-44.

PROLÉGOMÈNES

disposée sur plusieurs lignes : QVI LVDIT ARRAM DET QVOD SATIS SIT : « Que celui qui se met au jeu donne des arrhes suffisantes pour répondre (1). »

A côté je place ceux qui ont servi à des marchands ou à des industriels pour donner leur adresse. Nous en avons un latin, du balnéaire LORVS, où il s’est fait représenter en fonction, massant un de ses clients (2), et un grec, de l’époque impériale, où un pharmacopole d’Ephèse, copiant les types monétaires de la ville, inscrit son nom avec l’indication d’un médicament dont il avait la spécialité (3).

Quatre jetons de cuivre différents, avec des types variés, portent le nom d’un même personnage, qui prend le titre de magister juventutis , C MiTREIVS L F MAG IVVENT (4). Ficoroni (5) a publié un jeton analogue, mais en plomb, d’un autre magister juventutis.

Athènes, probablement à l’époque où elle conservait son ancienne constitution sous la suprématie des Romains, nous offre une tessère de magistrat en cuivre, d’apparence monétaire, qui devait servir de jeton de présence aux Thesmothètes dans leurs réunions communes ou plutôt dans les séances judiciaires qu’ils présidaient, ou bien encore être employée, comme le pense M. Frænkel, au tirage au sort qui les répartissait entre les différents tribunaux (6). Elle montre d’un côté quatre chouettes disposées avec leurs

(1) Eckhel, DN, t. VIII, p. 316; Cohen, MI, t. VI, pi. XX, Tessères des jeux, 5.

(2) Cohen, M I, t. VI, p. 542, n° 9.

(3) Eckhel, DN, t. VIII, p. 317.

(A) Eckhel, D N, t. VIII, p. 314; Cohen, M I, t. VI, p. 53, n»° 12-15.

(5) PL IX, n° 1.

(6) Poil, VIII, 88; voy. Schœmann, Opusc. acad. t. I, p. 200 et suiv.

pieds dirigés vers un centre commun, et autour la légende 0EIMO0ETHN, de l’autre un grand E (1). On sait que les tribunaux héliastiques, présidés par les Thesmothètes, étaient désignés chacun par une des premières lettres de l’alphabet. '

Certains monuments de la classe dont nous parlons ont été fabriqués à l’occasion de fêtes, où ils servaient sans doute de tessères donnant part à des spectacles, à des cérémonies, à des banquets. On possède, par exemple, un jeton de cuivre sur lequel on lit le fameux cri des Saturnales ÎO SAT urnalia 10 (2); mais les jetons des Saturnales, indiqués par leurs inscriptions, se rencontrent plus souvent en plomb (3) . Un autre, en cuivre, offre aux regards sur une de ses faces deux fers à cheval au milieu d’une armille terminée à ses deux bouts par des tûtes de serpent (4), tandis que sur le revers on voit un rameau d’olivier avec la légende IO 10 TRIVMP he (5). C’est évidemment d’un triomphe du cirque qu’il s’agit ici.

Ces indications, les seules que l’on puisse donner dans l’état actuel de la science, se réduisent, comme on le voit, à bien peu de chose. La catégorie de monuments dont je parle ici est, dans tout le domaine de la numismatique,

(1) Beulé, Les Monnaies d'Athènes, p. 78; Prokesch, Ined. mein. Samml. (dans les Mém. de l’Acad. de Vienne , t. IX), Europ. n° 36; Zeitschr. f. Num. t. III, p. 383 et suiv.

(2) Eckhel, D N, t. VIII, p. 316.

(3) Ficoroni, pl. VII, n° 20, et pl. XV, n° 1.

(4) Ce type est un élément fort intéressant dans la question de la date où commença la ferrure des chevaux, d’autant plus que le travail de la pièce porte l’empreinte d’une époque assez élevée pour qu’on ait pu la rapporter au règne de Domitien.

(5) Eckhel, DN, t. VIII, p. 316; Cohen, M I, I. VI, p. 543, n° 1.

PROLÉGOMÈNES

celle à laquelle on a jusqu’à présent accordé le moins d’attention et d’étude. Amateurs et cabinets publics n’ont même pris aucun soin d’en recueillir les échantillons. Il y aurait pourtant, on n’en saurait douter, des découvertes intéressantes à faire et tout au moins d’utiles observations à glaner dans ce champ négligé des travailleurs. Aussi, pour ma part, je m’étonne un peu qu’il n’ait pas encore tenté quelque numismatiste ou quelque collectionneur. Et, comme il arrive toujours, une recherche attentive et suivie des monuments de cette nature révélerait bientôt des richesses dont on ne se doute seulement pas, dans une série dont la pauvreté paraît singulière’aujourd’hui.

Page 1