‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 22 sur 49 · ORIGINE ET PROPAGATION DE L’USAGE DE LA MONNAIE DANS LE MONDE ANTIQUE · texte numérisé non relu

ORIGINE ET PROPAGATION DE L’USAGE DE LA MONNAIE DANS LE MONDE ANTIQUE

| 1. — La CIRCULATION MÉTALLIQUE AVANT L’iNVENTION DE LA MONNAIE.

1. Lorsque des relations d’échanges un peu suivies commencèrent à s’établir entre les différents peuples dont la famille humaine avait couvert les territoires du monde ancien, les qualités propres des métaux précieux, leur densité et leur solidité les firent, au bout de peu de temps, adopter comme l’instrument commun des transactions, comme le moyen d’échanges le plus commode et le plus sûr. Cet emploi des métaux est un des caractères essentiels de la grande civilisation.

Mais on s’en servit pendant bien des siècles purement et simplement comme de toute autre marchandise, c’està-dire en les pesant à chaque fois et en les conservant soit en lingots plus ou moins réguliers, soit sous la forme de bijoux ou d’ustensiles. De grands et florissants empires, comme ceux de l’Égypte, de la Chaldée et de l’Assyrie, ont traversé des milliers d’années d’existence dans la richesse et la prospérité, avec des relations commerciales aussi étendues qu’ont jamais pu l’être celles d’au-

PROLÉGOMÈNES

cun peuple de l’antiquité, en se servant constamment des métaux précieux dans les affaires de négoce , mais en ignorant absolument l’usage de la monnaie. Les habitants de ces empires employaient à leurs échanges des lingots de métal de formes variables, sans marque qui en assurât au nom d’une autorité publique l’exactitude de poids et la pureté de titre, et l’on pesait ces lingots à chaque transaction. En effet, une certaine quantité de métal représentait une valeur fixe, et cette quantité de métal était réglée d’après l’échelle pondérale en usage chez les différents peuples. Par exemple, dans l’Asie Sémitique, le sicle n’était pas encore une monnaie, mais un poids, et l’estimation des choses se faisait par une quantité d’or ou d’argent brut d’un certain nombre de sicles pondéraux.

Forcément, dès qu’il y avait eu progrès dans la civilisation, et à mesure que les échanges commerciaux avaient pris un plus grand développement, on avait cessé de laisser le métal sous la forme première où l’on s’en était servi d'abord, dans un état de barbarie encore grande, sous la forme de morceaux irréguliers comme figure et comme poids. La nécessité des choses , le besoin d’une plus grande commodité dans les transactions, avaient amené a donner des poids exacts et fixes aux lingots employés dans les échanges. C’était déjà quelque chose d’assez gênant que d’être obligé de recourir à la balance lors de chaque transaction , quelque minime qu’elle fût , pour s’assurer de l’exactitude du poids de ces lingots. S’il avait fallu à chaque fois les couper, les rogner, y ajouter ou en retrancher une petite quantité pour en parfaire un poids exact, une aussi grossière imperfection de l’instrument matériel de la mécanique de l’échange eût constitué l’obstacle le plus fâcheux à la réalisation des opérations

commerciales. Le développement en eût été entravé et arrêté par là de la manière la plus sensible. Aussi, bien que l’on n’eût pas encore eu l’idée, qui nous paraît pourtant si simple, de faire appliquer aux morceaux de métal par la puissance publique une empreinte inspirant assez de confiance pour les faire accepter de tous à leur valeur nominale, partout où il y avait civilisation réelle et développement des échanges, les lingots métalliques destinés à la circulation étaient déjà fabriqués d’après les données .d’une échelle pondérale exacte.

De plus, en leur donnant des poids précis et réguliers, l’ utilité pratique avait conduit à préférer les ramener à des tailles assez faibles pour représenter des valeurs minimes. C’était, en effet, le seul moyen de les faire servir efficacement dans les transactions journalières. Il était facile de faire de grosses sommes, se comptant par talents ou par mines, soit en accumulant en nombre des lingots d’un poids faible, soit en employant dans les payements les barres d’or et d’argent, telles qu’elles arrivaient des districts miniers pour être mises en œuvre parles orfèvres. Ce qui était indispensable pour la vie de chaque jour et pour les transactions ordinaires, c’était d’avoir tout prêts de petits lingots des poids divisionnaires inférieurs, pouvant servir aux achats les plus simples, aux petits payements. On connut donc, bien longtemps avant qu’il y eût proprement de monnaie, des formes particulières, des tailles pondérales exactes et assez faibles, données spécialement à l’or, à l’argent et même au cuivre, pour servir dans les échanges. Les petits lingots de poids fixe, préparés comme nous venons de le dire, constituaient dans toutes les civilisations orientales de la haute antiquité, antérieurement à l’invention de la monnaie véritable et

PROLÉGOMÈNES

complète, une forme de numéraire créée en vue de l’objet spécial de la circulation commerciale et de la réalisation des échanges.

L’innovation féconde, la véritable invention de géniequi transforma en monnaie ce numéraire encore si imparfait, fut la création de l’empreinte officielle apposée aux morceaux de métal de poids régulier, mis entre les mains du public comme signes des valeurs et instruments des échanges. On fut ainsi, comme le dit Aristote (1), « délivré de l’embarras de continuels mesurages; » la garantie que l’Etat donnait par cette empreinte au poids et au titre des espèces métalliques y introduisit la part de caractère fiduciaire, qui est de l’essence même de toute monnaie, même de la meilleure, de celle dont la valeur intrinsèque coïncide le plus exactement avec la valeur nominale. Car c’est la foi qu’inspire le gouvernement qui intervient en marquant la monnaie de son empreinte ou type, c’est cette foi qui fait recevoir les espèces sans contrôle et au pair de leur valeur d’émission. En même temps, le service ainsi rendu aux transactions permit à l’autorité publique d’attribuer à la monnaie le cours légal, qui ne pouvait pas appartenir aux lingots non garantis .

(1) « On convint de donner et de recevoir, dans les échanges, une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie ; ce fut du fer, par exemple, de l’argent ou telle autre substance analogue, dont on détermina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfin, pour se délivrer des embarras des continuels mesurages, on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur. Avec la monnaie, née des premiers échanges indispensables, naquit aussi la vente, autre forme d’acquisition, excessivement simple dans l’origine, mais perfectionnée bientôt par l’expérience, qui révéla, dans la circulation des objets, les sources et les moyens de profits considérables » : Aristot. Politic. I, 6, 14-16 ; t. I, p. 53, traduct. de M. Barthélemy Saint-Hilaire.

de l’époque antérieure; autrement dit, il lui donna le droit légitime d’interdire sous la sanction de pénalités, partout où s’étendait son pouvoir, de refuser sa monnaie, le droit d’obliger à la recevoir, droit qui n’est vraiment légitime qu’à la condition que la monnaie soit bonne et loyale, et qui n’est même effectif qu’à cette condition. Car aucune disposition de loi, quelque sévère qu’elle soit, ne peut aller à rencontré' de la force irrésistible des choses, en empêchant la rapide dépréciation d’un numéraire de mauvais aloi, dont la valeur nominale s’écarte trop de sa valeur effective.

Voilà en quoi consista l’invention de la monnaie proprement dite et le progrès qu’elle réalisa sur l’état de choses précédent. Cette invention fut tardive, car elle ne se réalisa que vers le commencement du vue siècle avant l’ère chrétienne, et l’honneur, comme toute l’antiquité classique l’a reconnu, n’en peut être disputé qu’entre les Grecs ou les Lydiens, c’est-à-dire entre deux peuples voisins l’un de l’autre, presque frères par le sang et appartenant au monde gréco-pélasgique. Avant eux , on n’en rencontre la traee nulle part, et dans tout le monde antique, depuis les Colonnes d’Hercule jusqu’au delà du Gange, l’usage de la monnaie a été répandu par l’influence de l’hellénisme, à des dates et par des voies que l’on peut déterminer historiquement.

Ce que nous affirmons ici n’est pas une hypothèse, mais un fait positif. Les plus anciens monuments numismatiques, ceux qui représentent certainement les débuts mêmes de la fabrication monétaire sont grecs et lydiens, et aucun d’entre eux ne peut être tenu pour remontant au delà de la fin du vme siècle. En même temps, le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens et de l’écriture eu-

PROLÉGOMÈNES

néiforme des riverains de l'Euphrate et du Tigre, les deux plus grandes conquêtes de notre siècle dans le domaine des sciences historiques et philologiques, révèlent dès à présent une masse de faits assez considérable, pour permettre de rétablir au moins les grands traits essentiels du tableau de la circulation métallique dans les civilisations orientales de la haute antiquité. C’est ce que je vais essayer de faire d’une. façon sommaire et le plus brièvement possible.

2. Je commencerai par l’Égypte, dont la civilisation est peut-être l’aînée de toutes les autres, et du moins se trouve être la seule, dans l’état actuel des connaissances, où l’on puisse se reporter avec certitude à une certaine distance dans le cours des âges (1). Nous connaissons jusque dans ses détails l’Égypte du temps des Pyramides, celle qui vivait 4000 ans avant J. -C. En Chaldee et en Assyrie, au delà de 1100 ans avant notre ère, tout est encore ténèbres et confusion; il est impossible de déterminer d’une manière solide, même par approximation, les intervalles qui séparent les uns des autres dans le temps les débris parvenus jusqu’à nous. Tel roi monumental remonte suivant les uns à 3000 ou 4000 environ avant J.-C.; pour les autres, il doit être descendu à 2000. On estjus-

(1) J’ai suivi sur cette matière les indications d’un important travail de M. E. Yon Bergmann, Die Anfange des Geldes in Ægypten, publié dans la Numismatische Zeitschrift de Vienne, 1872, p. 161-180, et celles d’un mémoire tout récent de M. Chabas, Recherches sur les poids, mesures et monnaies des anciens Egyptiens , Paris, 1876. Mais surtout je dois ici beaucoup aux amicales communications de M. Maspéro, dont je suis heureux de me proclamer l’obligé.

qu’à présent, dans l’appréciation de ces époques primi* tives, en plein domaine de l’hypothèse. Aussi n’est-ce qu’à partir du XIIe siècle, à partir du moment où la série monumentale devient pour nous suivie et sans lacunes, que je me servirai ici des renseignements fournis par les textes cunéiformes. Pour l’état plus ancien des choses en Asie, c’est aux documents hiéroglyphiques de l’Égypte que je demanderai des renseignements. Mais auparavant il faut d’abord les faire parler sur l’Égypte elle-même.

Un papyrus du temps de la XIXe dynastie (1) parle d’une gratification de 100 outens de cuivre distribuée à la garnison de la ville forte de Pa-Kamsès, dans la basse Égypte, pour donner aux hommes les moyens de faire la fête, à l’occasion de la visite du roi Merenphtah (2).

L ’outen ou ten (car il y a quelque incertitude sur la lecture du mot), divisé en 10 hite, était chez les Égyptiens l’unité pondérale supérieure. M. Chabas (3) a cru pouvoir l’évaluer à 91 grammes, d’après un poids original de la collection Harris ; mais les étalons nombreux que possède le Musée de Boulaq (à), et qui représentent soit l’outen simple, soit ses multiples, soit ses divisions par 1/2, 1/3, 1/6 et 1/10, semblent plutôt indiquer qu’il a varié, suivant les époques, entre 94 et 96 grammes.

Un certain nombre de documents d’un caractère privé, qui sont parvenus jusqu’à nous en original et remontent aux temps pharaoniques, nous montrent les payements,

(1) Papyrus Anastasi, n° III, pl. VI.

(2) Maspéro, Du genre épistolaire chez les anciens Egyptiens, p. 77.

(3) Note sur un poids égyptien dans la Revue archéologique de 1861 ; Détermination métrique de deux mesures égyptiennes de capacité, 1867.

(4) Mariette, Monuments divers , pl. 97-100.

PROLÉGOMÈNES

les achats et les évaluations d’objets toujours exclusivement faits en outens de cuivre. Tantôt, comme dans les ostraca n" 3633 et 3636 du Musée Britannique (1), nous y voyons estimer ainsi les objets mobiliers de successions; tantôt, comme dans le papyrus Mallet (2) et dans plusieurs ostraca, l’on indique la valeur d’objets remis à un homme de service-, tantôt enfin, comme dans l’ostracon n° 3649 du Musée Britannique (3), il est question depayements faits à diverses personnes en outens de cuivre, puis on indique d’après le même étalon la valeur d’une série d’objets donnés en échange d’un bœuf, ce qui détermine du même coup le prix du bœuf lui-même.

Voici, d’après ces différents documents, quelques-uns des prix de diverses choses en poids de cuivre :

Un bœuf . J 1 9 outens(i) (H kil. 186 gr. ou 11 kil. 484 gr.).

Un chevreau . 2 outens (188 gr. ou 192 gr.).-

Une paire d’oies . 1/4 outen (23 gr. 50 ou 24 gr.).

Un couteau . 3 outens (282 gr. ou 288 gr.).

Un rasoir . 10 outens (940 gr. ou 960 gr.).

(1) Inscriptions in the hieratic and demotic cliaracter of ihe British Muséum, pl. XVI; Birch, Zeitschr. f. Ægypt. Spr. und Alterth. 1868, p. 37 ; Chabas, Recherches sur les poids, etc. p. 17 et s.

(2) Recueil de travaux relatifs à l’Egypte et à l’Assyrie, t. -I, p. 57 et s.

(3) Inscr. in Ihe hierat. char. pl. XV ; voy. Chabas, Mélanges égyptologiques, 38 sér. p. 217.

(4) Ce prix n’est pas tout à fait sûr ; mais l'incertitude ne porte que sur quelques outens. En effet, on lit au revers de l’ostracon : a Total, 119 outens », et ce total a beaucoup de chance d’être celui des valeurs des objets donnés en échange du bœuf, puisque celles-ci montent à 106 outens, plus un article effacé. Pourtant ce pourrait être aussi le total des sommes payées dont l’énoncé vient après, puisque cet énoncé donne 109 outens, plus deux articles effacés.

Cinq pièces d’étoffe. . . 25 outens (2 kil. 350 gr. ou 2 kil. 400 gr.). Cinq hins (1) de miel. 4 outens (376 gr. ou 384 gr.)

Onze hins (2) d’huile. 10 outens (940 gr. ou 960 gr.).

Une peau tannée . 2 outens (188 gr. ou 192 gr.).

Une canne avec incrustations . 4 outens (376 gr. ou 384 gr.).

Une canne simple en

cyprès . 1 outen (94 gr. ou 96 gr.).

Une pioche . 2 outens (188 gr. ou 192 gr.).

Une passoire de bronze. 5 outens (470 gr. ou 480 gr.).

Dans un endroit, un vase de bronze du poids de 20 outens est évalué 50 ; il était bien évidemment d’une grande richesse de travail , et dans son évaluation le prix de la main - d’œuvre l’emporte de beaucoup sur celui de la matière.

Une mesure de blé de qualité supérieure se trouve estimée à 7 outens (658 ou 672 gr. de cuivre) dans un papyrus (3) ; mais malheureusement la nature de la mesure est douteuse; il peut être question de celle que M. Chabas (4) appelle « grande mesure » et qui, d’après sa détermination, était de 73 lit. 60.

Enfin le salaire d’ouvriers à la solde des temples est porté à 5 outens de cuivre par mois (5); mais, comme dans les usages de l’Égypte ptolémaïque, cette minime

(1) Environ 2 litres 30.

(2) Environ 5 litres 06.

(3) Pleyte et Rossi, Papyrus hiératiques de Turin, pl. XXXIX, 1. 5 et 9."

(4) Recherches, p. 9.

(5) Pleyte et Rossi, Pap. de Turin, pl. XCI, 1. 2.

PROLÉGOMÈNES 97

paye en numéraire était accompagnée de la fourniture de rations de grain en nature (1).

De ces faits il résulte clairement que l’antique Égypte, dans le mécanisme de ses échanges intérieurs, s’était de très-bonne heure élevée au-dessus du simple troc; qu’elle connaissait la vente et l’achat, ainsi que la mesure de la valeur des choses au moyen d’un étalon commun; puis que cet étalon commun des valeurs était le cuivre circulant au poids, sans forme monétaire, et mesuré avec la balance à chaque transaction. Car précisément dans les mentions d’achats, de payements et d’estimations en outens de cuivre que présentent les documents égyptiens, on ne trouve aucune trace de rien qui ressemble à la monnaie proprement dite, d’une monnaie revêtue d’une garantie publique, ayant un cours légal et dispensant de recourir à chaque instant à la balance. C’était un régime d’aes rude pareil à celui que nous retrouverons dans l’Italie primitive (livre VII, chap. n, § 1).

L’existence d’un pareil régime constituant toute l’économie de la circulation intérieure de l’Égypte pharaonique n’a rien qui doive nous surprendre. L’Égypte, à toutes les époques et depuis les temps les plus reculés, a toujours été par excellence le pays du cuivre ; non qu’elle possède ce métal dans son propre sol, mais à cause de la proximité des mines si riches de la péninsule du Sinaï, ouvertes et exploitées pour le compte des Égyptiens dès 1 epoque de la IVe dynastie. Même au temps des Lagides, qui étaient pourtant maîtres des mines d’argent de l’île de Cypre, le cuivre formait la majeure part du numéraire circulant dans le pays, la drachme de cuivre la monnaie

(1) Chabas, Recherches, p. 40.

de compte universellement adoptée (voy. livre VI, chap. vi). A plus forte raison en était-il de même au temps des Pharaons. Comme l’a établi M. Lepsius dans son beau mémoire sur Les Métaux chez les Egyptiens (I), ils avaient alors en abondance le cuivre, l’or et même l’électrum ; mais l’argent, qui venait exclusivement de l’Asie (2), était pour eux un métal rare, à tel point que sa valeur s’approchait beaucoup de celle de l’or (3) ; le rapport de l’un à l’autre métal était, en effet, seulement :: 3 : 5 ou :: 1 : 1 2/3 (4). Ce n’est donc pas l’argent qu’ils auraient pu choisir pour instrument habituel des échanges et des fixations de valeurs. L’or, malgré les nombreuses quantités qui en venaient à la fois du Nord et

(1) Dans les Mémoires de l’Académie de Berlin pour 1871.

(2) Lepsius, Mém. cit. p. SO et 116.

(3) Lepsius, Mém. cit. p. SI.

(4) Mariette, Papyrus de Boulaq, t. Il, pl. III, col. 1, 1. S : « cinq d argent, ce qui fait trois d’or » ; cf. Chabas, Recherches, p. 27 et 37.

On peut comparer ici la donnée de Strabon (XVI, p. 778), d’après lequel l’or n’aurait valu chez les Sabéens que 3 fois le cuivre et 2 fois l’areent. Il ressort d’un texte positif des Lois de Manou qu à 1 époque ou fut 'rédigé ce livre (époque beaucoup moins ancienne qu’on ne l’a souvent cru) l’or ne valait qu’environ 2 1/2 fois son poids d’argent dans 1 Inde (Eugène Burnouf, dans Dureau de la Malle, Economie politique des Romains, t. I, p. Si). Mais ce sont là des faits exceptionnels, particuliers à des pays où l’or abondait et où l’argent était rare. Les économistes qui, comme Dureau de la Malle, ont cru pouvoir en conclure que, dans les âo-es primitifs, l’écart des deux métaux était partout presque nul, sont tombés dans une erreur complète. Nous savons aujourd’hui d’une manière positive qu’il n’en a jamais été ainsi dans l’Asie antérieure, du Tigre à la Méditerranée. Là, au contraire, la valeur de l’or était 13 1/3 par rapport à celle de l’argent représentée par un; aussi haut que nous puissions remonter dans les annales de ces contrées, nous y trouvons l’écart des deux métaux plus grand qu’il ne fut en Grèce après Alexandre le Grand (voy. livre II, chap. Ier, §1).

PROLÉGOMÈNES 99

du Sud, de l’Asie et de l’Éthiopie, avait trop de valeur, dans un temps où le pouvoir effectif des métaux était (les prix cités tout à l’heure le montrent clairement) bien supérieur à ce qu’il est dans nos civilisations, pour servir d’instrument et d’étalon commode des prix dans les petites transactions de la vie journalière. On avait donc été tout naturellement conduit à adopter, malgré ce qu’il avait d’encombrant, le cuivre, le métal le plus abondant et celui avec lequel on pouvait représenter les plus minimes valeurs.

3. Ce sont aussi les monuments égyptiens qui seuls, jusqu’à présent, nous renseignent sur la forme qu’avaient les métaux non ouvrés dans le commerce égyptien et dans celui des contrées voisines aux temps reculés où la XVIIIe et la XIXe dynastie régnaient sur les bords du Nil. Les inscriptions historiques sont remplies à ce sujet des données les plus précieuses, confirmées par les bas-reliefs qui les accompagnent quelquefois et par les peintures de certaines tombes, comme celle de Rekh-ma-Ra à Thèbes (1) ; ces données se trouvent pour la plupart dans les énoncés des tributs payés aux Pharaons par les nations étrangères.

Le cuivre, le fer et le plomb étaient constamment en barres ou plus exactement en lingots d’un poids assez fort, carrés et aplatis, ayant, en un mot, la figure de briques. Quant à l’or, les Égyptiens le recevaient sous différentes

(1) Outre le mémoire cité de M. Lepsius, il faut consulter à ce sujet J. Brandis, Das Münz- Mais- und Gewichtswesen in Vorderasien bis auf Alexander den Grossen, p. 75-83 et 91-93.

formes. Celui d’Éthiopie arrivait en lingots ou en poudre. Dans cette contrée, on le comptait au pck, poids spécialement éthiopien dont nous pouvons restituer le taux d’après une inscription de Napata qui dit que « 40 outens font 5120 peks (1) ». Le pek était donc de 0 gr. 75 environ, ce qui nous amène à y reconnaître le type primitif du poids de 0 gr. 764, sur lequel sont taillés les anneaux d’or qui constituent encore aujourd’hui la circulation métallique dans le centre de l’Afrique (2). L’or et l’argent apportés de l’Asie étaient quelquefois, quand il s’agissait de poids considérables destinés à être mis en œuvre par l’industrie, sous forme de «briques »; c’est 1 expression même des textes égyptiens , parallèle à celles de i&wôot Xpurat x.aî âpYupat, lateres argentei atque aurei dans les langues classiques. Plus souvent, cet or et cet argent étaient en anneaux (3), d’un poids assez médiocre, c està-dire sous la forme adoptée habituellement, en l’absence de monnaie proprement dite, pour les métaux précieux servant aux échanges chez les anciens Celtes de la Bretagne (4) et de l’Irlande (5), chez les Islandais jusqu’au

(1) Rev. archéol. nouv. sér. t. XII, p. 176; Lepsius, mém. cit. p. 41.

(2) Num. cliron. t. VI, p- 16 et s. ; t. VIII, p. 215.

(3) Pour les anneaux d’or, Lepsius, mém. cit. p. 33 et IL) ; pour les anneaux d’argent, p. 50 et 116. — Dans un exemple (Lepsius, Denkm. aus Ænypt. part. II, pl. LXXV1I) , au lieu d’anneaux d’or, nous voyons mettre des plaques rondes de ce métal, percées d’un trou au centre, dans le plateau de la balance, où on va les peser avant de les recevoir en payement.

(4) Num. chron. t. XIV, p. 64.

(b) Num. chron. t. XVII, p. 71 et s.

PROLÉGOMÈNES

XIIIe siècle (1), sous la forme que l’on trouve encore actuellement usitée dans l’intérieur de l’Afrique (2) et dans plusieurs parties de l’Inde (3). Le nom hébraïque de l’unité pondérale supérieure, du talent, “|DD, kikkar, signifiant originairement cc un cercle », se rattache évidemment à l'habitude de donner cette forme aux métaux dans la circulation commerciale.

Les inscriptions hiéroglyphiques expriment en outens et fractions d’outens les quantités des métaux reçus en tribut de l’Asie. Mais il est facile de constater, comme J. Brandis l’a fait le premier, que ces énoncés ne sont pas autre chose qne des traductions en poids égyptiens de sommes beaucoup plus exactes et plus régulières dans l’échelle normale des systèmes pondéraux alors en usage dans les provinces asiatiques, entre l’Euphrate et le Ml (sur ces systèmes pondéraux, voy. livre VI, chap. il, § 1 et 2). Ainsi que le simple bon sens devait le faire supposer, les gens de la Syrie donnaient aux lingots métalliques des poids réguliers d’après leur propre système indigène de mesure et livraient aux Pharaons un certain nombre de ces lingots ; mais les scribes égyptiens, pour enregistrer le tribut, convertissaient les poids asiatiques en poids égyptiens. On peut aussi constater, lorsque l’on divise plusieurs des sommes totales composées de lingots de cuivre, de fer ou de plomb par le nombre des lingots, que le quotient reste toujours le même pour chaque métal. Il y avait donc un type pondéral fixe adopté, dans la por-

(1) Num. chron. t. VIII, p. 208 et s.

(2) Outre les renvois indiqués plus haut, voy. encore Num. chron. t. XVI, p. 168.

(3) Num. chron. t. VIII, p. 217.

tion de l’Asie en rapports avec les Égyptiens, pour la fabrication des lingots de cuivre, de fer ou de plomb mis dans le commerce.

Au contraire, les anneaux d’or et d’argent avaient des poids fort inférieurs et très-divers. On les taillait de manière à représenter tous les degrés réguliers d’une échelle de divisions pondérales, conforme au système asiatique et descendant jusqu’à des poids tout à fait minimes. L’usage était dès lors d’employer deux poids différents, tous les deux d’origine babylonienne, pour mesurer l’or et l’argent, afin d’obtenir entre les valeurs des quantités de même nom dans les deux métaux une proportion exprimée en nombres entiers, tandis que le rapport de valeur entre deux pesées identiques d’or et d’argent eût comporté dans son expression l’emploi de fractions compliquées (voy. livre VI, chap. n, § 2) ; c’était la pratique que l’on avait adoptée pour simplifier les comptes (1). Les anneaux d’or et d’argent mentionnés dans les textes égyptiens avaient leurs poids réglés d’après l’unité adoptée pour chaque métal, et en offraient des multiples ou, plus souvent encore, des divisions, jusqu’aux plus petites que l’on pût fabriquer sous cette forme. Ainsi que nous le disions plus haut, cette subdivision des tailles jusqu’à d’extrêmement faibles était ce qui les rendait propres à leur rôle dans le mécanisme de l’échange. Au reste, ici le témoignage des monuments assyriens est confirmé par celui de la Bible, dont bon nombre de passages attestent l’emploi de petits lingots d’or ou d’argent de poids exacts, représentant des valeurs assez minimes, dans les acquisitions et les paye-

(1) Sur les preuves de l’existence de cette pratique en Syrie et en Mésopotamie au temps où régnait Thouthmès III, voy. Brandis, p. 91 et s.

PROLÉGOMÈNES

ments(l) ; en un endroit même (2), il est question d’un de ces lingots, du poids d’un quart de sicle seulement, qu’un individu porte sur lui, comme plus tard on aurait fait d’une monnaie.

Thouthmès III, dans la grande inscription du sanctuaire de Karnak, rapporte qu’en l’an 23 de son règne il reçut des Khétas 301 outens d’argent (28 kil. 896 gr.) en 8 anneaux. Chacun pesait donc 37 outens 62 kite et 5 dixièmes ou 3612 gr. C’était juste 5 mines ou 230 sicles du poids adopté pour l’argent en Syrie, en Phénicie et en Palestine, le sicle y étant de 14 gr. 33. Du moins, il n’y a qu’une inexactitude de 10 gr. 50 (car 3 mines seraient rigoureusement 3632 gr. 30), ce qui n’est vraiment rien sur la somme totale, surtout en tenant compte de ce que notre détermination du poids de l’outen n’est qu approximative et n’a pas encore une rigueur mathématique (3).

Le Musée de Leyde possède en originaux, provenant d’une même découverte, un certain nombre d’anneaux d’or de très-petite dimension qui n’ont pu servir que comme instruments d’échanges et non comme joyaux (4). Les poids en sont parfaitement réguliers et donnent six

(]) Yoy. Movers, Die Phcenizier, t. III, lre part. p. 33; Sc8tb6er, Dos Gold, dans la Gegenwart , n° 141, p- 333; Brandis, p. 76.

(2) I Sam. îx, 8.

(3) Nous avons compté dans ce calcul l’outen comme de 96 gr. ; mais nous avons vu plus haut qu’à certaines époques il paraissait avoir été un peu plus faible, de 94 gr. et quelque chose ; s il fallait le compter ainsi au temps de Thouthmès III, les anneaux d’argent remis par les Khé tas auraient été de 4 1/2 mines ou 223 sicles.

(4) Leemans, Ægyptische Monumenten van het Nederl. Muséum, 2° part, pl. XLI, n° 296 ; Brandis, p. 82.

tailles différentes qui ne sont réglées ni sur le type égyptien de l’outen et du kite, ni sur le type éthiopien du pek, bien que ces anneaux aient été trouvés en Egypte. Ce sont des divisions normales et très-exactes du sicle chaldéo-babylonien , adopté pour la mesure de l’or dans toute l’Asie antérieure, à son taux le plus ancien de 8 gr. 18, divisions qui suivent l’échelle de 1/6, 2/15, 1/10, 1/12, 1/15, 1/20 ou, dans le système de fractions sexagésimales des Babyloniens, 10/60, 8/60, 6/60, 5/60, hl 60, 3/60 (1).

Ces faits établissent d’une manière bien positive, à mon avis, que les anneaux d’or et d’argent qui existaient en Égypte dans la circulation métallique étaient fabriqués en Asie, sur les données des poids asiatiques; c’est seulement en dehors de la vallée du Nil qu’ils constituaient le type habituel et fondamental du numéraire servant aux échanges, tandis que la terre de Mitsraïm avait son aes grave national. La forme de celui-ci est révélée par le signe hiéroglyphique désignant l’outen, ( — ) ou t — ’ , une lame de métal repliée sur elle-même. Mais, bien que d’origine étrangère, les anneaux d’or et d’argent asiatiques constituaient, à côté du cuivre indigène, une part de quelque importance dans la masse totale du numéraire circulant en Égypte. On s’en servait pour les payements considérables où le cuivre eût été par trop encombrant et difficile à transporter ; mais c’était toujours

(1) Si on voulait rapporter le poids de ces anneaux, non plus au sicle babylonien lui-même, mais au sicle d’or des Hébreux, qui en était le double (voy. livre VI, chap. n, § 2), les divisions seraient 1/12, 1/15, 1/20, 1/24, 1/30 et 1/40. C’est ce qu’a admis Brandis, mais ce qui me paraît moins vraisemblable, car ces divisions ne seraient plus toutes alors des nombres exacts de soixantièmes.

PROLÉGOMÈNES

alors comme représentant, d’après le cours du moment, des sommes comptées en outens de cuivre. C’est ainsi qu’un certain nombre de peintures d’hypogées (1) nous montrent les grands achats de blé soldés au moyen d’anneaux d’or, que l’on entasse pour les peser dans un des plateaux d’une balance. Il est évident que lorsque les anneaux étaient ainsi en nombre, les Egyptiens en comptaient le poids total à leur propre manière, c’est-à-dire en outens (2) et non en talents, en mines ou en sicles asiatiques ; et à ce point de vue, ce n’est certainement pas une coïncidence fortuite qui fait que les sommes de 600 sicles d’argent pour un char et 150 pour un cheval, que Salomon payait aux producteurs égyptiens (3), constituent précisément des poids de 90 et de 22 1/2 outens. Une stèle de la XXIIe dynastie, étudiée par M. Brugsch (h), parle de 10 outens d’argent (910 ou 960 gr.) donnés pour prix de 100 satas de terre en culture, et de 5 (470 ou 480 gr.) donnés pour 50 satas. L’éminent égyptologue assimile le sala antique au feddan actuel. Si cette identification était exacte, 94 ou 96 grammes d’argent auraient été ce que l’on aurait fourni comme payement d’une superficie de terre de 59,290 mètres cubes; mais, quelque rare que fût l’argent en Égypte, cette donnée me paraît inadmissible, etM. Chabas (5) a eu raison de penser que le sala devait

(1) Lepsius, Denkm. aus Ægypt. part. III, pl. 29, d, et 39, a.

(2) Lepsius, Mémoires de l’Académie de Berlin pour 1871, p. 35, 39, 40 et s.

(3) I Reg. x, 29.

(4) Zeitschr. Ægypt. Spr. uni Alterlh. 1871, p. 85.

(5) Recherches, p. 44.

être une mesure agraire inférieure à ce qu’avait cru M. Brugsch.

Quand il s’agissait de petites sommes d’argent, payables avec un ou quelques anneaux seulement, les Egyptiens comptaient par sicles d’argent dont le change. C’est ainsi qu’un papyrus hiératique du Louvre (1) mentionne des recettes en sicles d’argent, auxquels s’ajoutent « pour le change 3/4 d’outen de cuivre par sicle ». Il s’agit évidemment ici du sicle de 14 gr. 53, celui qui était usité en Syrie pour l’argent ; or, en estimant l’outen à 96 grammes, on trouve que 3/4 d’outen font un poids de cuivre égal à 5 de ces sicles. Le change énoncé serait donc de 3.1055 0/0 si l’argent avait valu cent soixante-une fois son poids de cuivre dans l’Égypte pharaonique, comme dans celle des Lagides (voy. livre II, chap. i, §1, et livre VI, chap. vi, 1 1 ) ; et il devait être encore moindre, car tout indique qu’un bien plus grand écart existait alors entre les deux métaux. En supposant que cet écart atteignait le chiffre :: 1 : 250, tel que nous le constatons aux plus anciennes époques dans la Sicile et dans l’Italie (voy. livre II, chap. i, § 1 ; livre VII, chap. i, § l ; chap. il, § 2 et 3), nous ne trouverions plus que 2 0/0 pour le change ; mais il faut ici s’abstenir de toute hypothèse en l’absence de données assez précises pour y fournir un point de départ suffisant.

Un papyrus deBoulaq(2), du temps de la XVIIIe dynastie, qui a été traduit par M. Chabas (3), contient un fragment de comptabilité de la vente journalière, faite à

(1) Devéria, Catalogue des papyrus du Louvre, IX, n°10.

(2) Mariette, Papyrus de Boulaq, t. II, pl. III et IV.

(3) Recherches, p. 26-35.

PROLÉGOMÈNES

des marchands, des viandes provenant des sacrifices d’un temple, qui n’avaient pas pu être consommées par les prêtres et par le personnel du sanctuaire. Toutes les recettes y sont perçues en or. Il serait très-important d’arriver à une lecture certaine du nom du poids d’après lequel l’or y est mesuré et à une détermination de ce poids, évidemment fort peu élevé. Est-il égyptien ou asiatique? C’est ce que l’on ne saurait dire quant à présent d’une manière positive. Ce n’est pas, du moins, une des divisions connues et normales de l’outen. La lecture giru ne serait pas invraisemblable pour le nom, tel qu’il est tracé en caractères hiératiques. En ce cas, il faudrait y reconnaître la gerah des Hébreux, 20° partie du sicle dans les données des livres mosaïques (1). La gerah du sicle d’or de 8 gr. 1 8 serait 0 gr. 405, taille qui est précisément celle d’un des anneaux d’or du Musée de Leyde, trouvés en Egypte, taille qu’en outre trois des anneaux de la même série multiplient par 11/2 (2), un par 2 et un autre par 2 1/2. Il est à remarquer que dans le même papyrus le poids de la viande vendue est indiqué une fois et qu’il n’y est pas exprimé par outens, à l’égyptienne, mais par mines, à l’asiatique.

Ce qui est du moins certain, c’est que les anneaux d’or et d’argent, servant d’instruments aux échanges dans l’Asie antérieure et même entrant pour une part dans la circulation métallique de l’Egypte aux temps de la XVIIIe et de la XIXe dynastie, ofîraient une échelle de poids tout à

(1) Exod. xxx, 13; Levit. xxvn, 23 ; Num. ni, 47 ; xvm, 16; cf. Ezech. xlv, 12.

(2) Dans le papyrus, beaucoup de payements sont mentionnés comme faits avec 11/2 des poids d’or que nous proposons d'assimiler à la gerah.

fait régulière et descendant jusqu’à des tailles fort minimes. C’est que l’on facilitait le côté matériel des transactions, en fabriquant des anneaux de ce genre qui représentassent toutes les valeurs normales résultant de l’application des systèmes pondéraux généralement admis entre le Tigre et le Nil à la mesure des métaux servant d’étalon commun de la valeur des choses. Parla, cette forme de circulation se rapprochait déjà beaucoup de la monnaie.

La Genèse nous fait assister à toute la mise en pratique de son mécanisme. Quand Abraham achète aux Hethéens le terrain de sa sépulture de famille, il livre en les pesant à son vendeur 400 sicles d’argent « tels qu’ils ont cours entre les marchands » (1). Le même livre dépeint trèsexactement la circulation internationale de l’argent, en lingots réguliers de poids, entre la Palestine et l’Egypte. C’est avec de l’argent que les frères de Joseph vont acheter du blé en Egypte au moment de la famine (2) , et cet argent est sous une forme qui leur permet de l’emporter dans des bourses fermées, THS (3). Comme les lingots en sont d’un poids régulier et conforme à certaines tailles d’un usage général et habituel, on les compte quelquefois à la pièce, aussi bien en Egypte qu’en Palestine. Ainsi font Abimelech, roi de Gerar, quand il offre un présent d’argent à Abraham (4), les marchands madianites, quand ils achètent Joseph à ses frères (5), et Joseph, devenu ministre du

(1) Genes. xxiii, 16.

(2) Genes. xlii, 27.

(3) Genes. xlii, 33.

(4) Genes. xx, 16.

(5) Genes. xxxvn, 28

PROLÉGOMÈNES

pharaon, quand il fait un cadeau à Benjamin, en l’envoyant rechercher son père (1).

Tout cela est bien près de l’usage de la monnaie; mais ce n’en est pas encore réellement et complètement. Il y manquait ce que les jurisconsultes romains appelaient dans la monnaie la loi et laforme. Ni le poids ni le titre n’étaient garantis par des autorités publiques. Le côté fiduciaire qui est de l’essence de toute monnaie, même de la meilleure, de celle dont la valeur réelle est le plus exactement en concordance avec la valeur nominale, et qui fait qu’on la reçoit sans vérification dans les transactions journalières, à cause de son caractère légal et de la confiance qu’inspire l’empreinte gouvernementale qu’elle a reçue, ce côté fiduciaire y faisait absolument défaut.

Dans cette circulation, tout en constituant déjà la commune mesure de la valeur, les métaux étaient encore à l’état de pure et simple marchandise. Pour la réalisation plus commode des échanges, on préparait cette marchandise en quantités exactes, depuis les plus faibles jusqu’aux plus fortes, de manière à avoir toujours sous la main un morceau d’or ou d’argent du poids voulu, sans être obligé de le couper dans un plus gros lingot. Mais comme les anneaux n’avaient pas d’empreinte et de garantie de l’autorité publique, ils n’avaient pas non plus de cours légal. Il fallait à chaque fois vérifier à la balance l’exactitude de leur poids et essayer leur titre à la pierre de touche. Et le marchand demeurait libre, même dans le pays où ils avaient été fabriqués, de les refuser ou d’en discuter le cours.

Encore aujourd’hui, la Chine nous présente un état de

(1) Genes. xlv, 22.

choses tout à fait analogue, qu’il est intéressant d’y comparer.

Le cuivre en sapèques y est la seule monnaie marquée d’une empreinte officielle, ayant cours légal. Elle ne représente que des valeurs infiniment petites. Mais, à côté de l’emploi de cette monnaie, il y a une grande circulation d’or et d’argent, d’argent surtout, en lingots, à l’état de marchandise. C’est avec ces lingots que s’opèrent la plupart des transactions commerciales, dès qu’elles ont quelque importance, et non par le moyen de la monnaie de cuivre, beaucoup trop encombrante et difficile à transporter. Pour la commodité du commerce, auquel ils servent d’instrumenthabituel d’échange, on donne à ces lingots des poids exacts et suivant une échelle régulière, de 1 / 2 à 10 taëls en or, de 1/2 à 100 taëls en argent. Mais leur circulation et leur acceptation n’ont aucun caractère légal et obligatoire. L’autorité publique n’a point à y intervenir et ne leur donne aucune garantie. Ces lingots ne portent aucune empreinte, si ce n’est en certains cas un poinçonnement individuel, simple marque d’origine et de fabrique, qui quelquefois inspire assez de confiance pour dispenser de la vérification du titre du métal, lorsque c’est celle d’un négociant assez honorablement connu. La facilité avec laquelle on accepte le lingot à tel ou tel poinçon tient donc entièrement au crédit personnel de celui qui l’a marqué.

4. Si nous recourons maintenant aux documents cunéiformes pour y chercher des renseignements sur les conditions de la circulation métallique, servant aux échanges dans l’Assyrie et la Babylonie, du XIIe au vu0 siècle avant

PROLÉGOMÈNES

Père chrétienne, et principalement à partir du ix” siècle, où les textes commencent à se multiplier dans une proportion considérable, nous y constatons la continuation de l'état de choses que, pour une époque plus ancienne, les monuments égyptiens de la XVIIIe et de la XIXe dynastie nous ont fait voir en Egypte et dans l’Asie antérieure.

Les trois métaux qui seront plus tard les métaux monétaires, or, argent et cuivre, servent d’étalon commun de la valeur des choses ; ils circulent en lingots non monnayés, donnés et acceptés au poids, avec vérification h la balance, comme toute autre marchandise. Et cette manière de procéder marque son empreinte dans le langage, car un même verbe, saqal signifie à la fois «peser » et

« payer». « Pour un payement en argent, dit un texte « grammatical (1), on emploie le verbe saqal , peser, et « pour un payement en grains le verbe madad, mesurer. » La masse principale de la circulation se compose d’argent ; ce métal est le véritable régulateur de la valeur des choses (2).

Le système pondéral chaldéo-assyrien avait pour unité inférieure un sicle de 8 gr. M5, dont 60 faisaient une mine, 60 mines formant à leur tour un talent (voy. livre YI, chap. il, § 1). C’est d’après ce système qu’ invariablement on mesurait l’or, et d’après l’étalon du sicle de 8 gr. 415, de ses multiples ou de ses divisions que l’on taillait les lingots de ce métal destinés à servir aux échanges. On mesurait fréquemment l’argent au même

(1) Cuneif.inscr. of West. As. t. II, pl. 13, 1. 44 et 43, d.

(2) Dans tous les contrats de vente, lorsque l’on fixe le chiffre de l’amende très-forte destinée à punir toute tentative d’éviction de l’acquéreur, une partie de cette amende doit être payée en un poids d’argent, et une autre partie en un poids d’or.

poids que l’or, surtout quand il s’agissait de grandes quantités, comptées par mines ou par talents. Mais plus souvent, pour les petites sommes, on mesurait l’argent sur un poids différent de celui de l’or (1), avec un sicle particulier, de 11 gr. 22, de manièreà avoir entre lesicle d’or et le sicle d’argent un rapport exprimable en nombres entiers, facilitant ainsi les calculs, tandis que le rapport de valeur, à poids égal, entre l’or et l’argent, était :: 1 : 13 1/3 (voy. livre VI, cbap. n, § 2). Ce sicle de 11 gr. 22 était, du reste, 1 /à 5 par rapport à la mine pondérale ordinaire, appliquée dans beaucoup de cas, ainsi que nous venons de le dire, à la mesure de l’argent aussi bien qu’à celle de l’or; tandis que le sicle pondéral du commerce, identique au sicle de l’or, en était 1/60 (2) . En outre, une part des lingots d’argent existant dans la circulation de l’Assyrie et de Babylone, ceux qui venaient des contrées de l’ouest, étaient taillés sur le pied du gicle d’argent syrien de 14 gr. 33, dont lo équivalaient à 2 sicles d’or chaldéobabyloniens ; 30 de ces sicles formaient la mine syrienne (livre VI, chap. n, § 2), que les documents assyriens appellent « mine de Karkémisch ».

Il ne semble pas que les petits lingots d’or et d’argent, fabriqués pour les échanges en Assyrie et en Babylonie, eus-

(1) Sur les preuves formelles de l’existence de ce système de double poids en Assyrie dès le temps de Sargon, voy. Brandis, p. 90.

(2) Ceci serait de nature à conduire à une solution très-simple de difficultés qui autrement demeureraient inextricables dans la diversité des énoncés de sommes qu'offrent les contrats privés en écriture cunéiforme. On aurait toujours mesuré l’argent par sicles de 11 gr. 22, mais on aurait compté de deux manières ces sicles en nombre, tantôt par 45, c’est-à-dire par mines pondérales ordinaires, les mêmes que Ton employait pour l’or, tantôt par 60, c’est-à-dire en employant une mine spéciale à l’argent, supérieure de 1/3 à la mine pondérale.

PROLÉGOMÈNES 113

sent la forme d anneaux que nous avons vue adoptée dans les pays de la Syrie aux temps de la prépondérance militaire égyptienne. En effet, nous ne voyons jamais employer pour les désigner une expression qui éveille les notions de cercle ou d’anneau^ Le signe idéographique qui désigne le sicle dans récriture cunéiforme, JTT^T, a comme sens originaire celui de « masse, globe » ; ceci donne l’idée de quelque chose d analogue aux lingots de forme ovoïde légèrement aplatie que nous rencontrons à l’origine du monnayage de la Lydie (voy. le § 2 de ce chapitre, et livre VI, chap. iii, § 1).

5. Il faut pourtant constater, 'au point de vue du mécanisme des échangés et de la circulation commerciale, dans la civilisation que nous révèlent les documents assyriens du ixe au vne siècle, un progrès considérable sur l,état de choses antérieur. Mais il ne consiste pas dans 1 emploi d une véritable monnaie; il repose dans le développement des moyens de représentation fiduciaire de valeurs métalliques basee sur le crédit des négociants, dans un emploi des ressources que fournissent à cet égard les contrats de prêt et de change, en un mot dansun système déjà fort avance de papier de commerce, s’il est permis de se servir ici de cette expression. C’est la seule que fournisse notre langue et l’analogie des usages modernes ; mais en meme temps elle est tout à fait impropre quand il s agit des obligations ou des chèques du commerce assyrien, dont un bon nombre ont traversé les siècles pour parvenir jusqu’à nous. En effet, ce n’estpas sur une espèce de papier quelconque que sont tracés ces documents. Conformément aux habitudes particulières de la civilisation *■ 8

euphratique en ce qui concernait l’écriture et son excipient, ils ont été écrits sur de petites galettes quadrilatères d’argile, dont la forme et les dimensions rappellent assez nos pains de savon de toilette. Le texte y a été inscrit sur la terre molle, puis le gâteau d’argile a été mis au four de manière à devenir inaltérable et indestructible (1).

Les documents auxquels je fais allusion se ramènent à cinq types principaux pour chacun desquels je produirai un exemple :

A. — Obligation simple :

a Quatre mines d’argent au poids de Karkémisch ce (créance) de Nergalsurussur « sur Nabuzikiriddin, fils de Nabuiramnapisti ,

« de Dur-Sarkin,

« à 5 sicles d’argent d’intérêt mensuel (2).

« Le 26 aïr, éponymie de Gabbar (667 avant J.-C.). »

Suivent les noms des témoins (3).

Telle est la forme que l’on donnait en Assyrie au chiro-

(1) Les textes de quelques-uns de ces documents ont été publiés en fac-similé dans les Cuneif. inscr. of West. As. t. III, p. 46 et 47 ; mais il en existe un bien plus grand nombre d’encore inédits dans les collections publiques et privées, principalement au Musée Britannique. M. Oppert a consacré un travail fort remarquable à cette classe spéciale de textes Les inscriptions commerciales assyriennes, dans la Revue orientale et américaine.

(2) C’est un intérêt annuel de 2S 0/0, et tel était le taux normal du loyer de l’argent en Assyrie. La plupart du temps, dans les obligations du genre de celle-ci, où il n’est pas fixé d’échéance de payement, on dit s l’intérêt sera du quart » ; on doit en conclure que lorsque l'échéance n’est pas indiquée, le prêt est fait pour un an.

(3) Cuneif. inscr. of West. As. t. III, pl. 47, n° 9.

PROLÉGOMÈNES 115

graphum , rédigé par-devant témoins , qui constituait le titre du créancier sur le débiteur et dont la remise à ce dernier constatait sa libération. Comme dans tous les contrats chaldéo-assyriens, le dominus negotii , qui est ici le prêteur, le vendeur dans les actes de vente, le propriétaire dans les contrats de louage, est nommé le premier. C’est une obligation de ce genre que Tobie envoie son fils toucher chez Gabel (1).

B. — Obligation ou mandat du créancier sur le débiteur à courte échéance , avec clause pénale en cas de nonpayement :

« Deux talents de cuivre,

« (créance) de Mannu-ki-Arbaïl « sur Samasakheisallim.

« Celui-ci payera au mois d’ab (2).

cc En cas de non-payement « du tiers

cc (la dette) s’accroîtra.

« Le 11 sivan, éponymie de Banbâ (676 avant J.-C.). » Suivent les noms des témoins (3).

L’échéance ici est à 79 jours.

C. — Obligation garantie par une créance sur un tiers, sur qui l’on aura recours en cas de non-payement :

« Sept sicles d’argent

« (créance) de Mardukabalussur, fils de Mitia,

« sur Mardukabalussur, fils de Segua,

(1) Tob. IV, 21 et 22; cf. ix, 3 et 6.

(2) Cette forme indique une échéance au dernier jour du mois ,(3) Cuneif. insc. ofWest. As. t. III, pi. 47, n° S.

« qui (a créance) sur Rimut-Nabu, fils dé Mitia, fils d’Ilanitabni.

« Mardukabalussur (II) payera au mois de douz ce sept sicles d’argent,

cc plus trois journées de travail pour les intérêts (1) .

« En cas de non-payement par lui,

« la créance sera à faire valoir

cc sur Nabuakhidin (2) et Rimut-Nabu,

« qui devront acquitter solidairement.

cc Orcboé, le 22 adar,

cc l’an 2 de Cyrus, roi de Babylone. »

Suivent les noms des témoins (3).

Le prêt est fait dans cet exemple pour 128 jours.

j). Obligation portant délégation à un tiers du droit

de touclier la créance :

cc Trois mines d’argent

« (créance) de Ibbanabal, fils de P allai, fils de Zupe-Bel,

cc sur Samasakhiddin, fils de Mitia.

cc II payera une mine d’argent au mois de tasrit,

cc deux mines d’argent au mois de kisiliv.

cc II payera les intérêts, montant à 40 sicles d’argent,

cc au mois de sivan.

cc Mitiya, fils de Beltabnirar, touchera

cc les trois mines.

cc Orchoé, le 22 adar,

(1) Ceci semblerait fixer à 7/36 de sicle, ou un peu plus d’un sixième, le prix de la journée de travail.

(2) Ce personnage semble intervenir ici comme donnant sa garantie.

(3) Inédit, Musée Britannique; cité par M. Oppert.

« de l’année de l’avénement de Nabonide, cc roi de Babylone. »

Suivent les noms des témoins (1).

Le payement des intérêts doit avoir lieu par avance soixante-huit jours après la date de l’obligation, le premier remboursement, d’une mine, au bout de deux cent dixhuit jours, et le second, de deux mines, au bout de trois cent huit.

Jusqu’ici jen’ai rien cité qui sorte des variétés naturelles de la simple obligation, de celles qui ont été admises chez tous les peuples, rien qui suffise à justifier ce que j’ai dit plus haut des progrès consommés par les Assyriens et les Babyloniens en matière de crédit et de change. Il n’en sera plus de même avec le cinquième type, dont il me reste à citer des exemples ; ici nous allons constater de la manière la plus positive la pratique du cambium trajectitium.

E. — Mandat de payement tiré d’un lieu sur un autre :

« Quatre mines quinze sicles d’argent « (créance) de Ardu-Nana, fils de Yakin,

« sur Mardukabalussur, fils de Mardukbalatirib, cc dans la ville d’Orchoé.

« Mardukbalatirib payera « au mois de tebet

« quatre mines quinze sicles d’argent « à Belabaliddin, fils de Sinnaïd.

cc Our, le 14 arakhsamna,

« l’an 2 de Nabonide,

« roi de Babylone. »

(1) Inédit, Musée Britannique; cité par M. Oppert.

Suivent les noms des témoins (1).

Le mandat est à 76 jours de date. Il constitue incontestablement une lettre de change encore imparfaite dans sa forme, mais en remplissant toutes les conditions essentielles. Car, ainsi que le dit Pothier (2), « la lettre de change se fait par un acte sous signature privée en forme de lettre, adressée par le tireur à celui sur qui elle est tirée, par laquelle le tireur 'lui mande de payer une telle somme à un tel. » Ici seulement la forme est plutôt celle d’un mandat que d’une lettre, et il n’y a pas de formalité d’acceptation. En ceci, notre document chaldéen se rapprocherait du chèque encore plus que de la lettre de change, s’il n’était pas payable à terme, au lieu de l’être à vue. M. Caillemer a déjà établi, d’après un plaidoyer d’Isocrate, que le commerce attique avait connu et mis en pratique une sorte de lettre de change ou de chèque (3). Elle devait être fort analogue à celle dont nous constatons l’existence dans la civilisation chaldéo -assyrienne. Pourtant ce que dit Isocrate ne laisse entrevoir dans le contrat de change athénien aucune trace de l’intervention des témoins, qui interviennent ici à la création de l’acte, sans doute pour attester l’identité du tireur. Cette précaution particulière était nécessaire en Assyrie et à Babylone, avec un mode d’écriture qui ne permettait pas l’existence d’autographes d’un caractère individuel et reconnaissable ; peu de gens, d’ailleurs, savaient écrire, et la plupart du temps le tireur

(1) Inédit, Musée de Sainte-Irène à Constantinople.

(2) Traité du contrat de change , § 30 ; éd. Bugnet, t. IV, p. 483.

(3) Etudes sur les antiquités juridiques d’Athènes. II Lettres de change et contrats d'assurance , 1863:

PROLÉGOMÈNES 119

devait avoir besoin de recourir à un scribe pour faire libeller son mandat .

Le genre d’acte dont je viens de citer un exemple portait dans la langue juridique assyrienne le nom de sipartu , proprement « missive », de la racine sapar , « en¬

voyer » , qui implique essentiellement la notion de remise d’un lieu surun autre. Dans un recueil de très-antiques formules juridiques dans les deux langues accadienne et assyrienne, nous lisons :« Sa sipartu — non payée, — qui reste à envoyer, — contre argent il l’a échangée (1). » Nous apprenons ainsi que ces mandats d’un lieu sur un autre étaient négociables, par la formule même consacrée pour l’acte qui constatait cette négociation; elle devait, en effet, nécessairement s’opérer par un instrument spécial, puisqu’une impossibilité matérielle empêchait qu’on eût l’idée de la faire par un endossement, rien ne pouvant plus s’ajouter au mandat sur argile après la cuisson de la terre. On remarquera, du reste, que la négociation du mandat contre argent par le tireur complète ici le contrat de change, même en le renfermant dans les termes rigoureux de la définition de Pothier (2) : « un contrat par lequel je vous donne ou je m’oblige à vous donner une certaine somme en un certain lieu, pour et en échange d’une somme d’argent que vous vous obligez de me faire compter dans un autre lieu. »

C’est sans doute pour faciliter la négociation de l’effet à un tiers, que, dans quelques-uns de ceux qui sont parvenus jusqu’à nous, on ne nomme pas de personne chargée de toucher dans la ville habitée par le débiteur. En ce cas,

(1) Cuneif. inscr. of West. As. t. II, pl. 13, 1. 35-38, a-b.

(2) Traité du contrat de change,- % 2 ; éd. Bugnet, t. IV, p. 473.

bien évidemment tout porteur avait le droit de réclamer le payement contre remise du mandat. En voici un exemple. Je l’emprunte à une tablette inédite faisant partie d’une collection particulière, dont je dois un moulage à l’amitié de M. Heuzey.

« Vingt-cinq sicles d’argent,

« (créance) de Belakheirib, fils de Nabuasir,

« sur Mukinya, fils de Nabuakheiddin,

« dans la ville de Borsippa.

« Celui-ci payera au mois de tasrit (1) .

« Cutlia, le 11 ab,

« l’an 10 de Nabuchodorossor,

« roi de Babylone. »

Suivent les noms des témoins.

Il est facile de juger d’après ces exemples ce qu’avait encore d’imparfait la forme de lettre de change usitée chez les Assyriens et les Babyloniens. Ainsi, nous n’entrevoyons aucune garantie contre la présentation indue d’un effet de ce genre, perdu ou volé, par quelqu’un qui n’aurait pas eu réellement droit de le toucher. L’absence d’acceptation et d’endossement était également un grave inconvénient; mais nous avons vu qu’on y remédiait en partie par le moyen d’un acte spécial constatant la négociation de l’effet et donnant, par suite, au preneur de la lettre de change, un moyen de recours contre le tireur en cas de non-payement, acte qui devait être annulé de plein droit par le payement. Il est probable que le tiers porteur était obligé a en remettre l’instrument, en même temps que le mandat lui-même, à celui sur qui il était tiré.

(1) Le mandat est à 79 jours de date.

Quoi qu il en soit, il y a quelque chose de singulier au premier abord et de tout à fait inattendu dans cette constatation de l’existence d’une forme de la lettre de change avant 1 invention de la monnaie, quand les métaux servant d’instruments aux échanges et de commune mesure de la valeur des choses circulaient encore à l’état de simple marchandise (1). Pourtant, si l’on réfléchit aux conditions particulières dans lesquelles s’opérait le commerce des Assyriens et des Babyloniens, on se rend compte de ce phénomène d’abord étrange, on comprend les causes qui ont dû conduire ces peuples, de meilleure heure que les autres, à inventer le contrat de change. Le commerce de l’Assyrie et de Babylone était forcément, par suite de la situation géographique de ces contrées, un commerce de terre, qui se faisait par voie de caravanes et dans presque toutes les directions avait à traverser des déserts infestés de nomades pillards. Dans ces conditions, une des premières préoccupations des négociants a dû être la recherche des moyens d’éviter les transports lointains d’argent. Tout en faisait une loi, le caractère encombrant du numéraire métallique, le nombre de bêtes de somme qui devenaient nécessaires

(1) Le fait paraît encore plus singulier si l’on mesure le recul qu’à ce point de vue les usages des Romains présentent, en regard de ceux de l’antique civilisation du bassin de l’Euphrate et du Tigre. En effet, si un passage des lettres de Cicéron (Epist. ad Attic. XII, 24, 1 ; cf. XV, 15, b ; Epist. ad fam. II, 17, 4) paraît impliquer la connaissance du contrat de change dans la Rome républicaine, le Digeste établit que l’usage en était du moins bien peu répandu aux temps impériaux. La loi 24 du titre De naulico foenore montre les prêteurs à la grosse aventure envoyant leurs esclaves au port d’arrivée pour recevoir, sur le prix de la vente des marchandises, le remboursement des sommes prêtées à l’armateur. Mais c’était aussi sur les usages du commerce athénien que semblable pratique constituait un recul considérable.

pour en porter de grandes quantités, aussi bien que l’insécurité des routes. Aussi, dès qu’il y a eu un créancier et un débiteur aux deux extrémités d’une ligne de caravanes, l’idée première du contrat de change a dû germer dans l’esprit du créancier. Ceci est tellement vrai, que c’est le renouvellement des mêmes conditions qui l’a fait reparaître après un long oubli, aux débuts du moyen âge, alors que les Juifs et les négociants italiens, en présence des difficultés du transport du numéraire et des risques sans nombre auxquels il était exposé, ont réinventé la lettre de change, mais sous une forme plus parfaite, celle qui s’est transmise jusqu’à nous.

6. Le tableau si vivant qu’Ezéchiel, dans ses prophéties contre Tyr, nous trace du commerce des Phéniciens, fait voir qu’il avait deux formes et comme deux faces.

D’un côté, les opulentes cités chananéennes entretenaient avec tous les pays civilisés de l’Asie antérieure un vaste négoce terrestre, par voie de caravanes. Ce commerce devait avoir bien évidemment les mêmes habitudes, les mêmes pratiques, les mêmes façons de procéder que celui que nous venons d’étudier chez les Assyriens, précisément au temps des prophètes d’Israël. Il est certain qu’il employait de même, comme instruments d’échange, les métaux, encore sous forme de lingots. Et lorsqu’on voit les Assyriens pratiquant le contrat de change, il n’est pas possible de supposer qu’il ait été inconnu à de plus grands commerçants qu’eux ; le peuple que le désir de simplifier ses écritures commerciales avait conduit à l’invention de l’alphabet devait avoir, lui aussi, sa forme de lettre de change ou de chèque, dispensant des transports d’argent.

PROLÉGOMÈNES

D’un autre côté, les Phéniciens entretenaient par mer un commerce bien plus vaste encore. C’était leur grande originalité et la principale source de leur richesse. Le rôle de marins était celui auquel la nature et la situation de leur pays les destinaient presque forcément. Placée à P extrémité du continent asiatique, sur les rivages de la grande mer qui la mettait en communication directe avec l’Afrique et l’Europe, la Phénicie se trouvait appelée par une disposition providentielle à servir d’entrepôt entre l’Orient et l’Occident. Aussi ce fut d’abord uniquement par ses flottes que, pendant de longs siècles, l’Asie, l’Europe et l’Afrique communiquèrent entre elles.

La nature et les procédés du commerce primitif que les Phéniciens entretinrent par la voie de mer peuvent se reconstituer d’une manière certaine. Les peuples avec lesquels ils allaient trafiquer étaient encore tout à fait sauvages, sans aucune industrie, dans l’état où les premiers navigateurs européens trouvèrent les indigènes de l’ Océanie . D’ un autre côté, les Chananéens maritimes étaient industriels presque autant que commerçants ; ils avaient perfectionné au plus haut degré les procédés de certains arts. Les produits de leur métallurgie sont vantés dans les textes égyptiens dès l’époque de la XVIIIe dynastie. Leurs tissus étaient célèbres dans tout le monde antique. Certaines teintures, comme celle de la pourpre, constituaient dans leurs mains un monopole sans partage. Leurs verreries, dont nous possédons d’assez nombreux échantillons, égalaient celles que Venise a fait sortir de ses ateliers au moyen âge. Us n’étaient donc pas seulement les courtiers des grandes nations civilisées et industrielles entre lesquelles ils se trouvaient placés, les Égyptiens et les Assyriens. Ils fabriquaient beaucoup par eux-mêmes, et ils avaient leurs

propres produits à écouler par les débouchés que créait sans cesse leur activité de marins.

Dans ces conditions, leur commerce se faisait tout entier par échange direct. C’était le troc pur et simple, tel qu’il se pratique encore sur la côte d’Afrique. Les Phéniciens allaient, d’abord dans la Grèce, puis dans l’Espagne, dans la Gaule, dans l’Italie, dans la Libye, toutes encore barbares; plus tard, dans les Iles-Britanniques, et pendant un temps dans l’Inde. Là, ils recevaient des- habitants les métaux, les bois, les diverses matières premières naturelles que chacun de ces pays pouvait leur fournir. En retour, ils donnaient des produits manufacturés, instruments de métal, tissus, poteries, verres, dont leur contact avait répandu la connaissance et fait sentir le besoin aux populations, déjà déshabituées par eux des procédés et des coutumes trop rudimentaires de l’âge de la pierre, mais encore incapables de fabriquer par elles-mêmes.

C’est ainsi que s’explique ce phénomène que les Phéniciens, ces grands négociants au rôle desquels les Vénitiens, les Hollandais et les Anglais eux-mêmes dans les temps modernes ne peuvent être qu’ imparfaitement comparés, après avoir été amenés par les besoins de leur tenue de livres et de comptes courants à simplifier l’écriture, qu’ils avaient reçue des Egyptiens, et à inventer l’alphabet, ne parvinrent pas à l’invention corrélative, celle de la monnaie. Pendant bien des siècles, ils n’en ressentirent pas la nécessité, qui ne devait se produire que dans un commerce de civilisés à civilisés et non de civilisés à sauvages, et ils laissèrent à d’autres la gloire de cette autre grande invention, qui ne devait pas avoir de moins immenses et de moins féconds résultats.

PROLÉGOMÈNES

§ 2. — Les inventeurs de la monnaie.

i. Le lexicographe Pollux, dont les informations sont en général d’une remarquable sûreté, qui a puisé aux meilleures sources et qui, d’une foule d’auteurs aujourd’hui perdus, a su tirer tant de renseignements en faisant un choix souvent fort judicieux dans ses autorités, le lexicographe Pollux, en présence des données contradictoires qu’il lisait chez les historiens anciens, dit qu’il est bien difficile « de résoudre la question de savoir si Phidon l’Argien a été le premier à frapper monnaie ou si ce sont les Lydiens (1). » Nous éprouvons encore aujourd’hui le même embarras.

En effet, il existe dans l’antiquité deux traditions divergentes sur l’invention de la monnaie, toutes deux ayant pour elles des autorités du plus grand poids.

Pour les uns, les premières monnaies furent celles que Phidon, roi d’Argos, fit frapper, au type de la tortue, dans l’île d’Égine, dont il était le maître. C’est la donnée qu’adoptait Éphore , suivi par Strabon (2), que reproduisent d’après d’autres sources Elien (3) , la Chronique de Paros (4-) et un bon nombre d’écrivains plus ré-

(1) Tov ênl T» vofUajiaTi Xéyov êmÇriteïv, sÏte <E>s!8cov 7rpmToç ô ’Apyeïo; eypaAs vôjxia'p.a, site AuSoi: Poil. IX, 83.

(2) VIII, p. 376.

(3) Var. hist. XII, 10.

Ci) Epoch. 31.

cents (1) ; c’est celle qui avait le plus généralement cours en Grèce. La réalité historique du monnayage d’argent de Pkidon à Egine et du fait qu’il avait été le premier dans la Grèce européenne, était attestée jusqu’à une époque tardive par la conservation d’une offrande faite à l’Héræum par le célèbre roi d’Argos. C’était une certaine quantité de lingots d’argent de forme allongée et sans empreinte, appelés ôëc/Azoï, tels qu’ils servaient avant lui aux échanges parmi les Grecs ; il les avait dédiés en souvenir de son invention (2) .

Mais, d’un autre côté, Hérodote (3) dit : « Les premiers cc parmi les hommes, â notre connaissance, les Lydiens « ont frappé des monnaies d’or et d’argent. » Xénophane de Colophon affirmait le même fait (4), et les pièces d’or de Gygès, russes XP00^ étaient connues comme une monnaie antique des auteurs qu’extrayait Pollux (S), au même titre que les statères de Crésus, Kpoîaeioi arocrfjpeç.

On est en droit aujourd’hui d’affirmer que ces deux traditions ont une base réelle et se rapportent à deux faits distincts : la fabrication de la première monnaie d’or par les rois de Lydie (pour être exact, Plérodote aurait dû se borner à dire vaoü voutcua) et celle de la première mon-

(1) Poil. Onomast. IX, 83 ; Eustath. ad lliad. p. 60i; Schol. ad Pind. Olymp. XIII, 27.

La donnée de l’article eùg oïxov vô[xnrjji.a, dans le Grand Etymologique, est misérable à force d’erreurs et de confusions; on y fait le poids euboïque identique à l'éginétique; on y transforme l’Eubée en un village de l’Argolide et la monnaie de Phidon en une monnaie d’or.

(2) Etym. Magn. v. àëû.iay.o;.

(4) Poil. IX, 83.

PROLÉGOMÈNES 127

naie d’argent a Egme par les ordres de Phidon. Ce dernier fait se rattache à rétablissement du premier système complet et régulier de poids et mesures que l’on ait vu dans le Péloponnèse, institution capitale dont l’honneur est unanimement attribué à Phidon par tous les historiens antiques, même par Hérodote (1). Mais, de ces deux fabrications monétaires, à laquelle appartient la priorité? Où, par suite, l’invention de la monnaie a-t-elle été réellement consommée ? La plupart des érudits modernes ont admis les prétentions des Eginètes (2), mais plus récemment celles des Lydiens ont trouvé des avocats convaincus dans MM. Georges Rawlinson (3) et Barclay Head (ù). Il est nécessaire de nous arrêter quelques moments à l’examen de cette importante question.

(1) Herodot. VI, 127; Poil. IX, 179 ; Plin. H. N. VII, 36 ; Isid. Orig. XVI, 24.

Le Scholiaste de Pindare (ad Olymp. XIII, 27) dit que « Phidon l’Argien inventa les mesures des Corinthiens ». Quelques érudits en ont conclu à une domination temporaire de ce prince sur Corinthe, où il aurait introduit les mêmes mesures qu’à Argos et à Egine. Mais, au moins pour les monnaies, les Corinthiens employaient un tout autre système que celui de Phidon ; ils suivaient le poids euboïque au lieu du poids éginétique (voy. livre VI, chap. ni, § 3), Il doit donc y avoir ici une confusion de personnes. Le même Scholiaste qualifie ailleurs (ad Olymp . XIII, 20) de Corinthien le Phidon organisateur des poids et mesures ; or, Aristote (Rep. II, 3, 7) parle d’un Phidon de Corinthe, législateur dans cette ville et distinct de son homonyme d’ Argos.

(2) Voy. Ottfr. Muller, Æginetica, p. 37.

(3) On the invention of coining and lhe earliest specimens uf coined money, à la fin du tome Pr de sa traduction anglaise d’Hérodote.

(4) Numismatic chronicle, nouv. sér. t. XV, p. 231 et s.

2. Ce qui la rend tout d’abord particulièrement obscure, c’est que nous manquons d’un des éléments chronologiques essentiels à sa solution. D’après toutes les vraisemblances historiques et d’après les données recueillies par Pollux au sujet des pièces d’or de Gygès, la constitution du monnayage royal de la Lydie a dû coïncider assez exactement avec l’avénement de la dynastie des Mermnades au trône de ce pays, dans la première partie du VIIe siècle avant l’ère chrétienne, et la date de ce dernier événement est désormais assez bien établie par la comparaison des données des inscriptions cunéiformes assyriennes avec celles des récits grecs (1) . Mais il n’en est pas de même de l’époque de Phidon d’Argos. Ici nous sommes en présence de difficultés presque inextricables pour arriver à une détermination de date.

La Chronique de Paros (2) et la Chronographie de George le Syncelle font de Phidon le contemporain d’Iphitus et de Lycurgue. Le premier de ces documents le met en 895 avant Jésus-Christ, et même, en corrigeant son calcul d’après la date d’Ératosthène pour la prise de Troie, on trouverait toujours 869 pour l’époque indiquée. C’est manifestement reculer le roi d’Argos dans un passé trop lointain. Éphore (3) et Pausanias (4) le rapprochent de nous de plus d’un siècle, en le plaçant à la YIIIe olympiade (748 av. J.-C.) ; et ceci correspond assez bien avec le résultat que donnerait la comparaison de deux récits de

(1) Voy. la remarquable dissertation de M. H. Gelzer, Das Zeitalter des Gyges, publiée en 1874.

(2) Epoch. 31.

(3) Ap. Strab. VIII, p. 3o8.

Page 1