XXXVIII
en lingots on en monnaies étrangères, le taux auquel le trésor de la République le comptait aux généraux à qui il en envoyait pour le service de leurs armées, était par rapport à la valeur de l’argent :: 1 : 11,91 (1). A la même époque, le gouvernement romain imposait aux Étoliens, dans le payement de leur contribution de guerre, de lui donner l’or pour une valeur seulement décuple de celle de l’argent ; mais en cela, comme nous l’avons vu tout à l’heure, ou bien il se conformait au cours alors admis en Grèce, ou bien il profitait de sa victoire pour obliger les vaincus à lui fournir de l’or à un prix sur lequel il réalisait immédiatement un notable bénéfice.
Au commencement du vif siècle, la découverte des mines d’or du Norique jeta dans la circulation une masse de métal qui en fit subitement baisser le cours d’un tiers sur tous les marchés de l’Italie (2). Mais l’équilibre se rétablit au bout de quelques années, car le rapport :: 1 : 11,91 était de nouveau le rapport officiel de l’or à l’argent au temps de la dictature de Sylla (S) (voy. livre VII, chap. m, § 5). Il se maintint ainsi sous Jules César (4) (voy. livre VII, chap. iv, § 1) pour les espèces monnayées , car la grande quantité d’or en lingots rapportée par César de la guerre des Gaules fit un moment tomber d’une telle façon le prix de l’or comme métal brut dans le commerce à Rome, qu’il ne valait plus que 3,000 sesterces d’argent par livre, c’est-à-dire que sa valeur comme marchandise était à celle de l’argent : : 1 : 8,93 (5).
(1) Mommsen, M R, t. IJ, p. 111.
(2) Strab. IV, p. 208, d’après Polybe.
(3) Mommsen, MR, t. II, p. 118.
(4) Mommsen, au même endroit.
(5) Suelon. Caes. Si; Mommsen, M fl, t. II, p. 113.
Auguste fixa la proportion monétaire de l’or à l’argent au taux :: l : 11,91 (1), lequel devint :: 1 : 10,31 sous Néron et :: 1 : 9,375 sous Trajan (2) (voy. livre VII, chap. iv, § 1). A partir du règne de Septime Sévère, l’altération extraordinaire qu’éprouva le titre des monnaies d’argent, tandis que celui de l’or restait le même (voy. livre VII, chap. IV, § 2), détruisit cette proportion, fit disparaître en grande partie la masse d’or en circulation dans l’empire romain et dut amener un écart très-considérable entre les deux métaux. Nous manquons de documents pour apprécier jusqu’où alla cet écart vers les règnes de Valérien et de Gallien, sous lesquels eut lieu la plus grande altération des monnaies d’argent ; mais sous Dioclétien et Constantin, époque où l’on recommença à frapper de l’argent assez pur, il était :: 1 : 13 8/9 (3) (voy. livre VII, chap. iv, § 3, et chap. vi, § 1). Il ne s’arrêta pas à ce point, car sous Julien l’or s’échangeait contre 14 2/5 fois son poids en argent (4). ün-rescrit de Théodose le Jeune, de l’an 422, prouve que, sous cet empereur, la relation de valeur de l’or à l’argent était :: 1 : 18 (5). Nous remarquerons cependant que ce dernier écart, qui était énorme, ne fut que temporaire, car un siècle après, sous Justinien, la proportion des deux métaux redevint un peu au-dessous de quinzième (6) (livre VII , chap. vi, § 2).
(1) Mommsen, M R, t. III, p. 42.
(2) Mommsen, M R, t. III, p. 43.
(3) Mommsen, M R, t. III, p. 154.
(4) Ammian. Marc. XX, 4, 18.
(5) Cod. Theodos. VIII, 4, 27.
(6) Letronne, Évaluation des monnaies, p. 111; Mommsen, M R, t. III, p. 155.
5. Le rapport du cuivre à l’argent éprouva sous la République romaine des variations très -considérables. Lorsque le monnayage de l’argent fut introduit à Rome, le denier, qui valait alors 10 as (1), pesait 1/72 de la livre (2) (voy. livre VII, chap. m, § 3). Or, à cette époque, l’as avait été déjà réduit à ne plus avoir comme poids que le tiers de la livre de cuivre (3) (voy. livre VII, chap. il, § 5). Le rapport de l’argent au cuivre était donc de 1 à 240, écart déjà plus faible que celui qui avait existé au temps de la fixation de l’as libralis, deux siècles auparavant, : : 1 : 230 (4) (voy. livre VII, chap. n, § 3), pareil au rapport primitif des deux métaux à Syracuse (livre VII, chap. i, § 1), à Tarente (livre VII, chap. i, § 2) et dans le monnayage de l’Étrurie au ive siècle avant J. -C. (livre VII, chap. n, § 2). Antérieurement, au Ve siècle, l’argent paraît avoir valu, chez les Étrusques, 288 fois son poids d’argent (3) . L’existence de la proportion 240°, -quand fut établi le poids des premiers deniers romains, prouve combien encore, au me siècle avant notre ère, l’argent était rare et le cuivre abondant à Rome [et dans toute l’Italie centrale et méridionale. Les valeurs des deux métaux allèrent d’ailleurs, à dater de ce moment, en se rapprochant assez rapidement. Vers la fin de la pre-
(1; Plin. H N, XXXIII, 3, 44; Fest. Excerpt. p. 98 et 347 ; Apul. ap. Prise. Instit. VI, 12, 66; Volus. Maec., 46.
(2) Borghesi, Osservazioni numismatiche, décade 17, dans ses Œuvres complètes, t. II, p. 288; Mommsen, M R, t. II, p. 26; Hultsch, p. 202; F. Lenormant, Organisation de la monnaie dans l'antiquité, p. 123.
(3) Mommsen, MR, t. II, p. 14et suiv., 37; F. Lenormant, p. 117.
(4) Mommsen, M R, t. I, p. 236 et suiv.
(5) Deecke, Elr. Forsch. II, p. 81 ; et dans son édit, des Etrusker d’Ottfr. Müller, t. I, p. 388.
rnière guerre punique, le poids de l’as ayant été abaissé au sixième de la livre (l), comme le poids du denier d’argent avait été en même temps réduit à 1/84 de la livre (2) (livre VII, chap. m, § 3), — taux auquel il demeura depuis lors définitivement fixé, — nous devons en conclure que l’écart des deux métaux n’était plus que de 1 à 140. En 217 avant J.-C., dans un moment de grande détresse pour la ville de Komulus, lorsque Hannibal était le plus menaçant, on décida par la loi Flaminia la réduction du taux de toutes les monnaies (3). Le poids de l’as fut établi à une once, c’est-à-dire au douzième de la livre, et en même temps on réglait que le denier, dont le poids demeurait le même, vaudrait désormais 16 as au lieu de 10 (livre YII, chap. m, §3). Ces dispositions de la loi Flaminia prouvent, au moment où elle fut rendue, une proportion de 1 à 112 entre les valeurs de l’argent et du cuivre.
Sous le régime de cette loi, la monnaie de cuivre était encore une monnaie effective ou représentative, comme elle l’avait été à Borne depuis le commencement de la fabrication monétaire; la valeur nominale de l’as continuait à être à peu de chose près conforme à sa valeur métallique. Il n’en fut plus de même quand la loi Papiria, rendue vers 89 avant notre ère, eut encore réduit l’as de moitié (i) (voy.
(1) Varr. De re rust. I, 10, 2; Verr. Flacc. ap. Fest. p. 98; Plin. H N, XXX11I, 3, 44; voy. Mommsen, M R, t. II, p. 14 et suiv.
(2) Plin. XXXIII, 3, 132; Cels. V, 17, 1; Mommsen, M R, t. II, p. 23 et suiv.
(3) Plin. XXXIII, 3, 43; Fest. p. 317; voy. Mommsen, MR, t. II, p. 13, 67 et 153.
(4) Letronne, Evaluation des monnaies, p. 18; Mommsen, M R, t. II, p. 73,- 407 et 420.
livre VII, chap. m, § 5). La monnaie de cuivre ne fut plus depuis lors à Eome que conventionnelle, comme elle l’était depuis longtemps en Grèce. La loi établissait que contre 1 d’argent il suffisait de donner sous la forme monnayée un poids de 56 en cuivre; mais c’était là tout au plus la moitié de ce qu’il eût fallu en donner, d’après la proportion réelle de la valeur réciproque des deux métaux dans le commerce. La valeur nominale du numéraire de cuivre était déjà le double de sa valeur effective.
La réforme monétaire d’Auguste (livre VII, cbap. iv, | 1), établissant, à côté du denier d’argent de 84 à la livre et de l’aureus de ÛO à livre, des sesterces et des dupondii de laiton pesant 1 once et 1/2 once, puis des as de cuivre rouge, sans alliage (1), pesant 1/3 d’once (2), donne les rapports suivants entre les différents métaux sous la forme monnayée (3), rapports qui pour les deux derniers ne sont pas l’expression de leur valeur commerciale réelle :
Or. Argent. Laiton. Cuivre.
Sous Néron, le poids respectif des différentes monnaies (livre VII, chap. iv, § 1) établit l’échelle :
(1) Plin. H N, XXXIV, 2, 4; Digest. XLVIII, 13, 1, d’après la lex Julia de peculatu.
(2) Borghesi, dans la Numismalica biblica de Cavedoni, p. 111-136; Mommsen, M R, t. 111, p. 34 et süiv. ; F. Lenormant, p. 147 et suiv.
(3) Mommsen, M R, t. III, p. 42.
Or. Argent.
Laiton.
Cuivre.
Enfin sous Trajan (livre VII, chap. iv, vons la dresser ainsi (1) :
§ 1) nous
Or. Argent.
Laiton.
Cuivre.
On voit qu’à travers toutes ces modifications la valeur monétaire du laiton reste toujours double de celle du cuivre. Cet alliage artificiel, appelé orichalcum , avait en effet une valeur commerciale considérable (2) , à tel point que les faussaires trouvaient un bénéfice tentant dans la fabrication de dupondii de laiton fourrés (voy. livre II, chap. il, § 3, et livre VII, chap. iv, § 1), avec une âme de fer ou de plomb (3).
A partir du règne de Septime Sévère, dans toute la grande crise des monnaies pendant le me siècle (livre VII,
(1) Mommsen, M R, t. III, p. 43.
(2) Beckmann, Geschichle der Erfindungen, t. III. p. 379 ; Mommsen, M R, t. III, p. 47.
Selon Procope (De aedif. I, 2), le laiton n’est pas beaucoup inférieur à l’or pour la couleur, à l’argent pour la valeur. Dans l’édit de Dioclé^ tien De pretiis reram venalium (VII, 24 et 23), l’ouvrier gagne sur la livre de laiton un quart de paye de plus que sur la livre de cuivre.
(3) Neumann, Pop. et reg. num. vet. t. I, p. 200; Eckhel, D N, t. I, p. cxvi ; La Saussaye, Numism. de la Gaule Narbonnaise , p. 156.
chap. iv, § 2), il est impossible de suivre avec la même certitude les fluctuations, qui durent être considérables et nombreuses, dansla valeur respective des métaux mis sous forme de monnaie, particulièrement dans le rapport du cuivre et de l’argent. Ce que l’on sait seulement de positif, c’est que la monnaie de cuivre resta jusqu’à un certain point étrangère aux crises de l’argent, parce que la fabrication s’en trouvait confiée à d’autres mains (livre III, chap. 1 , § 8, et livre VII, chap. iv, § 1) ; ensuite que l’altération continue de l’argent finit par donner au laiton et au cuivre un prix qui leur faisait presque jouer le rôle d’une monnaie émise à sa valeur métallique. Cette valeur commerciale était alors pour le cuivre 1/120 de celle du même poids d’argent et probablement 1/60 pour le laiton (1). Le rapport monétaire du cuivre aux autres métaux avait été basé, comme nous venons de le voir, sur une valeur conventionnelle donnée à la monnaie d’appoint, et bien plus forte que la valeur commerciale du cuivre. Mais quand, au me siècle, l’altération toujours croissante de la monnaie d’argent eut fait que celle que le gouvernement impérial émettait sous ce nom, d’abord en billon, puis en cuivre saucé, ne fut plus qu’un numéraire conventionnel, une sorte d’assignat décrié, les pièces de cuivre sénatoriales se trouvèrent avoir une valeur de métal intrinsèque supérieure à celle' des pièces impériales de soi-disant argent, auxquelles on prétendait donner une valeur nominale plusieurs fois plus forte. Aussi ce fut alors, par un phénomène peut-être unique dans l’histoire, la monnaie de. cuivre d’appoint que l’on enfouit dans les moments de danger, au lieu de celle que l’on donnait à la
(1) Mommsen, MR, t. III, p. 47.
circulation pour de l’argent, comme la seule monnaie ayant en elle-même une valeur réelle (1) .
§ 2. — Variations dans le choix du métal étalon AUX DIVERSES ÉPOQUES.
1 . On peut poser en principe que les anciens ne connurent pas la prétention irréalisable de ce que l’on a appelé de nos jours la monnaie bimétallique ou le double étalon. Chez eux, l’on constate au contraire toujours le choix d’un seul métal adopté comme étalon fondamental et régulateur de tout le système monétaire. Seulement le métal choisi a varié, comme il devait arriver nécessairement, suivant les circonstances particulières des contrées et des époques.
En Asie Mineure, aux débuts du monnayage (voy. livre VI, chap. m, § 1), et dans le système de la monnaie d’empire des Perses (livre VI, chap. iv, § 2), tant que dura la monarchie des Achéménides, ce fut l’or qui joua le rôle d’étalon; aussi les rois du sang de Darius, trèslibéraux en ce qui était de laisser aux cités soumises à leur empire le droit d’un monnayage municipal d’argent (voy. livre III, chap. i, § 1, et livre VII, chap. iv, § 2), réservèrent absolument à leur couronne le privilège de la fabrication de la monnaie d’or. Ce dont ils tolérèrent seulement en Asie Mineure le développement dans certaines villes favorisées d’une façon particulière, comme à
(1) Mommsen, M R, t. III, p. 1 1 1-136, joignant au texte de l’auteur allemand les importantes notes de M. de Witte.
Cyzique et à Phocée, ce fut le monnayage de cet alliage d’or et d’argent que l’on nommait électrum et que l’on considérait monétairement comme un métal à part (voy. , dans ce chapitre, §3, 2).
Les Grecs d’Europe adoptèrent dès le début et gardèrent constamment (voy. livre YI , chap. iii, §3; chap. iv, § 1 et 3, et le chap. v en entier) l’étalon d’argent ; c’était le métal qu’ils avaient le plus abondamment à leur disposition et celui que Phidon avait fait frapper le premier à Egine (voy. livre I, chap. m, § 2).
Cette adoption de l’étalon d’argent a donné naissance à une infinité de locutions dans la langue grecque. Nous avons signalé plus haut (livre II, chap. n, 2) l’emploi d’àpyü'piov, comme expression générale désignant toute espèce de monnaie. Le changeur est dans le langage hellénique « celui qui change l’argent », àpyupap,ot,êoç ; le vérificateur des monnaies, ce celui qui examine ou qui connaît l’argent » , «pyupocx.o7roç ou «pyupoyvwp.wv ; le banquier, « celui qui vend l’argent » , àpyupoTtôA-nç, «pyupoiîpar/iç et même «pyupoxairflloç ; le collecteur des finances, et celui qui rassemble l’argent », àpyupo'Xoyoç ou àpyupoc7ro&lx.T7]ç; l’ouvrier monnayeur, te celui qui frappe l’argent », àpyupowko;. De même on appelle àpyupoxoTcaîov l’hôtel des monnaies, àpyupo0'/ix,7i la caisse financière ou le trésor. Enfin certaines villes de l'Asie Mineure employaient les expressions d’âpyupoTap»; et àpyvcoTo'jj.’.ûov au lieu des simples tzu.Lzç et rapusïov, plus généralement usités ailleurs.
Chez les Romains et chez tous les peuples de l’Italie centrale, jusqu’au consulat de A. Ogulnius et C. Fabius (485 de Rome, 269 avant J. -C.), l’étalon fut de cuivre (livre VII, chap. il, §3 et 5); à dater de ce moment jusqu’à la fin de la République, on adopta l’étalon d’argent
(livre VII, chap. m), et enfin, sous l’Empire, l’étalon d’or (livre Vil, chap. iv et vi).
2. Excepté là où règne le système de Yaes grave, c’està-dire là où l’on a l’habitude d’employer des monnaies de cuivre circulant pour leur valeur métallique et pesant plus de \ 00 grammes, comme chez les Italiotes antérieurement au ine siècle av. J.-C., dans l’Egypte des Ptolémées et à Carthage, les fluctuations de la valeur réciproque du cuivre et de l’argent n’ont aucune réelle importance au point de vue monétaire. Les espèces de cuivre ont toujours trop le caractère de monnaie d’appoint; elles représentent de trop minimes sommes pour que l’on attache un intérêt bien sérieux à l’exactitude de leur poids et à leur valeur intrinsèque, là même où l’on cherche à la tenir rapprochée de leur valeur nominale. Que le cuivre baisse tout à coup de valeur comme métal sur les marchés, la monnaie que l’on en fabrique ne verra pas pour cela son cours sensiblement affecté; elle prendra un caractère encore plus conventionnel qu’auparavant, mais il n’en résultera pas de trouble dans l’économie de la circulation, car cette monnaie ne sert qu’aux appoints, et sa baisse n’amènerait d’ailleurs qu’une défalcation minime sur des valeurs déjà bien petites par elles-mêmes.
Il n’en est pas de même des changements dans le rapport de l’or à l’argent. Ceux-ci affectent de la manière la plus vitale toute l’économie financière, tout le mécanisme des échanges, et par suite ont l’action la plus considérable et la plus directe sur la fortune publique. Aussi, dès qu’il y a eu des monnaies, une des préoccupations principales qui se sont imposées en matière de finances à l’autorité
publique des différents pays, a été la question de la nature des relations à établir, au point de vue de la valeur intrinsèque et de la valeur nominale, entre les pièces constituant le numéraire d’or et le numéraire d’argent, et du trouble qu’une baisse de quelque importance dans le cours de l’un ou de l’autre métal amenait dans cette relation. Dans la manière de régler la condition réciproque et la fabrication de la monnaie d’or et d argent, le monde antique a connu et employé deux systèmes.
Le premier, qui remonte aux origines memes du monnayage en Asie et plus haut encore , aux habitudes de la circulation de lingots qui précéda la monnaie proprement dite dans les civilisations orientales (voy. livre I, chap. m, § 1 , et livre VI, chap. n, § 1 et 2) , consista à partir de la proportion existant entre la valeur des deux métaux pour tailler l’unité d’or et l’unité d’argent sur un pied différent, de telle façon que la première valût la seconde un nombre de fois exact, par exemple 20 ou 15 fois, tandis que l’écart de valeur réelle des métaux était de 1 à \ 3 \ /3. C’est ainsi que l’on procéda dans la série monétaire primitive du royaume de Lydie et des cités grecques de la côte d’Asie Mineure avant la conquête perse, ainsi que dans la fixation du système des monnaies d’empire des Achéménides (voy. livre VI, chap. m, § 1). A l’époque suivante, les villes grecques soumises aux rois de Perse dans la même contrée, bien que ne fabriquant que de la monnaie d’argent, durent s’arranger pour tailler celle-ci de manière qu’elle fût dans un rapport exact avec la monnaie d’or du suzerain, qu’elles étaient obligées de recevoir au pair. Ce système était très-commode dans la pratique des petites transactions journalières, tant que la proportion entre les deux métaux d’après laquelle avait
été établi le taux différent de l’unité de l’un et de l’autre restait sans changement, ou n’eprouvait qu’une variation telle qu elle put se racheter par une legere prime en faveur de l’un ou de l’autre. Mais il avait l’inconvénient de livrer la circulation monétaire à toutes les perturbations qui devaient résulter d’un changement considérable dans cette proportion, d’une forte baisse soit de l’or, soit de l’argent. Quant un fait de ce genre s’était produit, il fallait nécessairement en venir à une démonétisation et à une refonte de la monnaie d’un des deux métaux, pour en changer le poids et la remettre, d’après les bases du nouveau cours, en rapport exact de valeur avec celle de l’autre métal. Dans les siècles de la décadence de leur empire, les Achéménides eurent la prétention de maintenir légalement, contre toutes les règles économiques, à l’or une valeur 13 1/3 fois supérieure à celle de l’argent, bien que son cours eût baissé par le fait d’au moins 11 0/0. Le résultat en fut une exportation de l’argent sur une telle échelle qu’il disparut presque complètement des provinces intérieures de l’empire, où ne restait plus que l’or, fortement déprécié par le fait, quoique gardant la même valeur nominale (1).
Avec leur merveilleux instinct de commerce et leur expérience des opérations de banque, les Athéniens conçurent une toute autre solution du problème. Comme tous les Grecs d’Europe, ils avaient adopté l’étalon d’argent ; c’était d’ailleurs le métal que les mines du Laurium versaient en quantité presque inépuisable sur leur marché, et dont l’exportation constituait une de leurs grandes richesses. Pourtant l’or abondait aussi sur le marché
(1) Brandis, p. 248.
d’Athènes, car ils pouYaient s’en procurer tant qu’ils voulaient en échange de leur argent ; les inscriptions seraient là pour attester cette abondance de l’or dans la circulation de l’Attique, si nous n’en avions pas une preuve encore plus éclatante dans les cours si modérés, de 1 à 12 ou 111 /2, que nous avons vu ceux de l’or par rapport à l’argent à Athènes vers la fin du V° siècle avant J.-C. et dans la plus grande partie du IVe. Dans les inscriptions, les historiens et les orateurs, il est facile de constater que si toutes les évaluations de compte s’exprimaient en drachmes d’argent, l’instrument d’échange des grandes affaires commerciales était l’or, pendant toute la période qui s’étend de Périclès à Alexandre. Mais les Athéniens préférèrent ne pas monnayer cet or au nom de leur république, et le laisser entre les mains du commerce sous la forme de lingots ou d’espèces étrangères, dont la banque fixait librement le cours. Ils avaient compris que le grand commerce se trouve toujours plus sur et plus à l’abri des crises politiques lorsqu’il est indépendant des monnaies, et qu’il peut se procurer et administrer lui-même ses ressources métalliques en toute liberté., sans avoir besoin du secours de l’Etat. Il y eut pourtant une monnaie d’or athénienne, et l’on en possède des spécimens de diverses époques, qui rentrent tous dans la période dont je viens d’indiquer les limites (1). Mais la fabrication en fut toujours fort restreinte; surtout elle n’eut lieu que par intervalles, pour une circonstance spéciale, pour un besoin déterminé du trésor public. De plus, les Athéniens ne s’ingénièrent pas à tailler leurs monnaies d’or de manière à leur faire repré-
(1) Sur ce numéraire d’or attique et les échantillons qui en subsistent, voy.Beulé, Les Monnaies d’Athènes, p. 70 et suiv. ; Hultsch, p. 163.
senter un nombre exact d’unités d’argent, d’après un rapport de valeur qui pouvait changer d’un jour à l’autre. Ils les taillèrent exactement sur le même pied, de manière que le statère, unité d’or, pesât comme deux drachmes d’argent, c’est-à-dire une fraction exacte (1/50°) (voy. livre VI, chap. iv, § 1) de la mine pondérale ; ce n’était pas une pièce de telle valeur, mais de tel poids. La monnaie d’or ainsi taillée était mise par le gouvernement dans la circulation, quand il trouvait un intérêt et un avantage à la fabriquer, comme représentant une valeur qu’un tarif public devait déterminer au moment de l’émission, et qui était conforme au cours du métal en banque. Puis, quand les circonstances qui avaient amené l’émission étaient passées, quand le cours de l’or avait changé, il n’était pas besoin de démonétiser les pièces ; elles restaient dans la circulation, toujours acceptées avec empressement pour leur valeur intrinsèque, à cause de leur excellente qualité. Le statère d’or d’Athènes était ainsi, sur le marché même de cette ville, un lingot dont le gouvernement garantissait le poids et le titre, ce qui lui assurait une préférence et une certaine prime, mais dont le cours par rapport à l’étalon d’argent suivait librement et sans entraves les fluctuations commerciales de la valeur du métal (1).
(1) C’est ce que Xénophon dit en termes formels dans son traité Sur les revenus de l’Allique (iy, 10), où, après avoir avancé que l’or pouvait être pour le trésor public aussi utile que l’argent, il ajoute : « Cependant je dois dire que,lorsque l’or abonde, son estimation devient moindre, et celle de 1 argent plus grande. Nous disons cela afin de pouvoir insister avec plus de confiance sur l’utilité d’exploiter les mines d’argent, car on en trouvera toujours, et l’argent ne perd jamais sa valeur. Cela me semble avoir été l’opinion de l’État avant moi. » Pour les Athéniens, l’argent était donc le métal à valeur fixe et constante, l’or celui dont la valeur était variable.
Alexandre le G-rand, imitateur fidèle du système des monnaies d’Athènes, donna aussi à son or le même poids qu’à son argent (voy. livre VI, chap. v, § 1), sans s’inquiéter de savoir s’il en résultait entre les pièces des deux métaux un rapport de valeur en nombres entiers ou fractionnaires. C’est ainsi qu’il donna à son système monétaire une élasticité telle que ses monnaies de l’un et de l’autre métal furent copiées pendant plus de cent ans après sa mort (1), sans subir, ni dans l’or ni dans l’argent, aucune altération sensible de poids, et cela sur une étendue de territoire immense, du fond du Pont-Euxin à la frontière d’Egypte, et de l’Acbaïeaux bords de l’Euphrate. C’est-àdire que l’on frappait desstatères d’or etdestétradrachmes d’Alexandre, les uns et les autres toujours taillés sur le même pied, dans des pays où la proportion de valeur des deux métaux était certainement différente, et que cette fabrication se continua sans changement pendant toute la durée d’un siècle qui vit, comme nous l’avons montré tout à l’heure, de grandes fluctuations dans le cours réciproque de l’or et de l’argent. Ce qui rendit ce fait possible, c’est qu’ Alexandre s’était conformé au principe nouveau introduit par les Athéniens, qu’il avait fait de son statère d’or une pièce du poids de deux drachmes et non d’une valeur invariablement déterminée en argent. Son système monétaire se prêtait de cette façon, sans trouble dans sa constitution essentielle, à toutes les variations dans le rapport des deux métaux.
L’exemple d’Alexandre fut suivi par la plupart des monarchies issues de son empire, monarchies dont le monnayage d’or fut, du reste, fort restreint (voy. livre YI,
(1) L. Millier, Numismatique d'Alexandre, p. 87 et s.
chap. v, § 2). Chez les Ptolémées seuls nous constatons un retour à l’ancienne méthode. Sous Soter, l’or est taillé exactement sur le même pied que l’argent, parce que les deux métaux sont alors dans le rapport :: 1 : 12 1/2 et qu’alors le statère, pesant juste deux drachmes, se trouve en valoir 25 d’argent. Mais après son règne, tandis que le poids de l’argent reste invariable, nous constatons une diminution du poids des pièces d’or assez notable et assez régulière pour qu’il soit nécessaire de l’attribuer à une mesure légale ayant pour but de maintenir au statère la valeur exacte de 25 drachmes d’argent dans les données d’une élévation du cours de l’or qui l’amenait presque à être :: 1 : 13 (voy. livre VI, chap. VI, § 1).
3. Pendant toute la durée delaRépublique, les Romains, à l’exemple des Athéniens, ne fabriquèrent de monnaie d’or que dans des cas exceptionnels, bien que toutes les grandes affaires se réglassent au moyen de payements en or, sous forme de lingots ou d’espèces étrangères librement tarifées par le commerce (1). Au reste, à cette époque, ainsi que l’a très-justement remarqué M. Mommsen, les monnaies de la République ce ne représentaient pas à beaucoup près toute la circulation du numéraire en Italie ; elles n’étaient destinées qu’aux usages journaliers et au petit commerce, tandis que les grandes opérations commerciales se réglaient en lingots et au poids. » On peut même formuler en règle que jusqu’à César il n’y eut de monnaies d’or romaines que frappées dans les provinces, par les généraux en campagne, en vertu de leur imperium
(I) Mommsen, M R, t. II, p. 119.
et pour le service de leurs armées (voy. livre III, chap. i, § 7). Les premières de ces pièces, en particulier celles de l’année 537 de Rome (livre VII, chap. ra, §3), furent émises comme représentant dans l’étalon monétaire d’argent une valeur déterminée, inscrite en chiffres sur ces pièces ; la valeur ainsi indiquée avait même un caractère exceptionnel qui en faisait de véritables monnaies de nécessité, justifiées par les circonstances politiques du moment (voy. plus haut, dans ce chapitre, § 1, 4). Plus tard, au contraire, les aurei de Sylla et de Pompée (livre VII, chap. ni, § 5), comme ceux de César (livre VII, chap. iv,§l),d’ après un principe analogue à celui du monnayage d’Athènes, ne furent plus des pièces d’un nombre fixe de deniers ou de sesterces d’argent , mais d’une fraction exacte, 1/30 ou 1/40 de la livre pondérale. Elles pouvaient donc subir des variations de cours sans porter un trouble général dans l’économie du système monétaire.
Quand Auguste adopta 1 étalon d’or, il semble avoir cherche à creer quelque chose comme une monnaie bimétallique. Du moins il s’attacha à faire que le denier d’argent eût réellement une valeur intrinsèque conforme à sa valeur nominale par rapport à l’aureus, dans les données du cours respectif des deux métaux au moment de sa reforme monétaire. Sous ses premiers successeurs, on continua à faire de même, et, lorsque l’on fit des changements a la monnaie, on chercha à les opérer également sur les pièces d’or et sur les pièces d’argent. Ainsi l’on voit Néron diminuer en même temps le poids de l’aureus et celui du denier (livre VII, chap. iv, § I). « A cette « époque, remarque M. Mommsen (1), l’or et l’argent
(1) Mommsen, M R, t. III, p. 44.
« s’exportaient également dans les pays étrangers, tandis « que le cuivre frappé par les Romains ne s’y trouve pas « du tout : ce qui prouverait que l’or et l’argent conti- « nuaient tous deux à conserver leur valeur métallique, « tandis que le cuivre n’était qu’une monnaie de conven- « tion affectée seulement à l’usage de l’Empire romain. « On trouve dans la Germanie beaucoup de deniers d’ar- <c gent et peu d’or appartenant aux deux premiers siè- « clés (1); dans l’Inde, on rencontre les deux métaux, mais « plus d’or que d’argent. » Après Néron, la progression rapide de l’altération du poids des monnaies d’argent (voy. livre VII, chap. iv, § 1) donne de plus en plus aux espèces de ce métal le caractère de monnaie représentative et presque fiduciaire, or On a vu, continue M. Mommsen, « quelque chose de semblable se produire en Angleterre « au xvif siècle: le gouvernement avait commencé à « émettre de la monnaie d’or avec l’intention de garder « en même temps à l’or et à l’argent leur valeur métal- « lique entière ; l’expérience ayant démontré que ce projet « était inexécutable, les pièces d’argent devinrent peu à a peu des monnaies fiduciaires, de sorte que, tandis que « le lingot d’or, à poids égal, était au lingot d’argent a :: 1 : 15,75, la monnaie d’or était àla monnaie d’argent « :: 1 : 14,29 (2). De même Auguste, en faisant frapper « des pièces d’or, avait peut-être l’intention de ne donner « à ce métal qu’une importance égale à celle de l’argent; « mais déjà sous Vespasien l’or était devenu le métal « principal, et l’argent n’était considéré que comme une « monnaie d’appoint. On comptait encore régulièrement
(1) ( Germani ) argentum magis quam aurum sequuntur : Tacit. Germ. S.
(2) Hoffmann, Lehre vom Gelde, p. 103 et suiv.
(( en deniers et en sesterces, comme on compte encore à « présent en Angleterre en livres et en shillings d’argent ; « mais cette valeur nominale n’était pas représentée par « une certaine quantité d’argent, mais par la quantité « d or correspondante ; ainsi le denier signifiait moins un « denier d’argent que 1/25 d’aureus. Très-souvent, on « comptait déjà à cette époque tout simplement en pièces « d or, surtout lorsqu’il s’agissait de la solde des trou- « pes ( I). » Pline (2) s’étonne de ce que la République n’a fait payer les contributions de guerre qu’en argent. C’est grâce à ce caractère de monnaie d’appoint attribué aux espèces d’argent, que, du règne de Néron à celui de Septime Sévère, le gouvernement put en altérer graduellement le titre jusqu’à l’amener à ne plus contenir que 50 ou 40 0/0 de fin (voy. livre VII, chap. iv, § 1) sans produire de perturbation tres-notable dans le mécanisme des échanges ni dans la fortune publique, parce quel’aureus, malgré deux réductions successives, gardait un poids exact et un titre métallique excellent.
C est avec Caracalla que commence la grande crise monétaire du me siècle (livre VII, chap. iv, g 2) . Ce détestable empereur y donna naissance par deux mesures, que ses successeurs aggravèrent encore en les continuant, au lieu d arrêter le mal. La première fut une brusque diminution du poids de l’aureus, avec la prétention de lui maintenir par des dispositions pénales rigoureuses la même valeur. La seconde consista a se mettre à fabriquer, dans des proportions qui excédaient de beaucoup celles que l’on peut admettre raisonnablement pour une monnaie d’ap-
(1) Sueton. Domit. 7.
point, et qui en firent en peu d’années la majeure partie du numéraire circulant, une monnaie de billon émise comme argent, quoiqu’elle en arrivât bientôt à ne contenir que 6 0/0 de fin et finît même par n’être plus que du cuivre saucé. Le premier résultat de ces mesures fut d’abord en peu d’années une dépréciation inouïe du denier, resté jusque-là l'unité de compte. Aucune loi ne put lui maintenir sa valeur nominale, et sous Elagabale et Alexandre Sévère, pour établir quelque fixité dans les revenus publics, on dut décider que les payements aux caisses de l’Etat se feraient désormais exclusivement en or (1). Bientôt l’aureus lui-même ne présenta plus de fixité dans son poids. D’année en année et pour ainsi dire de mois en mois, le gouvernement le modifiait (voy. livre VII, chap. iv, § 2). L’incertitude en vint à ce point, qu’elle produisit ce que M. Mommsen (2) a très-bien appelé la démonétisation virtuelle de l’or. Pendant presque tout un siècle, fait inouï dans l’histoire et dont on a peine à comprendre la possibilité, on frappa sans règle fixe la monnaie d’or, qui était la base et l’étalon de tout le système métallique. Des altérations incessantes de ce genre finirent par rendre illusoire toute fixation du poids des pièces. Aussi, dans la pratique et malgré les ordonnances que les empereurs renouvelaient incessamment, la monnaie d’or cessa d’être considérée comme une véritable monnaie ; les pièces ne furent plus regardées que comme des fragments de lingots estampillés à l’effigie impériale,, et ne purent plus être acceptées dans le commerce que la balance à la main. Et pourtant c’était là le seul numéraire qui gardât une valeur,
(1) Lamprid. Sev. Alex. 39.
(2) M R, t. III, p. 63.
qui ne subît pas une dépréciation comparable à celle des assignats à la fin de notre grande Kévolution ! Les ordres de payement sur le Trésor public à cette époque ne portaient plus l’indication d’une somme d’après une unité de compte fixe, comme le denier ou le sesterce, mais stipulaient combien de pièces de tel métal et de telle espèce (1) ou bien quel poids de tel métal sous une forme monétaire quelconque on devait remettre à celui qui en était gratifié.
Quand Constantin, continuant l’œuvre ébauchée par Dioclétien, remit l’ordre dans cet inextricable chaos monétaire (voy. livre VII, chap. vi, g 1), son premier soin fut de rendre à la monnaie d’or un poids fixe et exact. 11 en fit l’étalon de son nouveau système et y subordonna le numéraire des deux autres métaux, constitué en monnaie d’appoint. Mais, pour ramener la confiance dans le public, il dut rendre aux pièces d’argent un titre excellent et une valeur intrinsèque conforme à leur valeur nominale. Seulement, cette concordance des deux valeurs ne dura pas longtemps. Peu d’années après Constantin, le cours de l’or ayant subi une assez forte élévation (voy. plus haut, dans ce chapitre, § 1, 4), les monnaies d’argent, qui, sans augmentation de poids, continuaient à représenter la même fraction de l’unité d’or, n’eurent plus une valeur de métal égale à leur valeur nominale. Mais ceci n’eut point d’inconvénient sérieux, parce qu’il ne s’agissait que d’une monnaie d’appoint fabriquée dans des proportions trèsraisonnables.
(1) Vopisc. Aurelian. 9 et 12; Prob. 4; Bunos. 15; voy. Mommsen, M R, t. III, p. 143.
§3. — Alliages des métaux monétaires.
1. En général, dans tout le monde hellénique, la monnaie d’or et d’argent se montre à nous avec un titre remarquablement pur. Presque partout, l’or est souvent sans alliage ; l’analyse ne révèle que 3 millièmes d’argent uni à l’or dans les statères de Philippe de Macédoine et d’Alexandre (1) (voy. livre YI, chap. v, § 1) ; c’est le plus grand degré de pureté auquel on pût atteindre avec les procédés d’affinage dont disposaient les anciens. Dans les dariques (livre YI, chap. iv, § 2), il y a un peu d’alliage introduit volontairement; mais il ne monte qu’à 3 centièmes (2). La monnaie d’argent grecque neprésente aussi, dans sa généralité, que des proportions d’alliage extrêmement minimes, bien inférieures à celles qu’ont admises les peuples modernes. Les tétradrachmes athéniens de la belle époque varient entre 0,986 et 0,983 de fin (3). Ceux de la seconde série (livre YI,.chap. v, § 7) ne contiennent plus, en moyenne, que 0,966 d’argent et 0,032 de cuivre; mais ils compensent cet alliage par une addition de 0,002 d’or (4). Quel-
(1) Hussey, p. 109.
(2) Letronne, Considérations sur les monnaies, p. 108; Brandis, p. 241.
(3) Barthélemy, Voyage d'Anacharsis, 3” édit. t. VII, p. liv; Hultsch, p. 171.
Pourtant quelques exemplaires exceptionnels n’ont donné de fin que 0,962 (Hussey, p. 45) et même 0,933 (Rauch, Zeitschr. f.Numism. t. 1, p. 36).
(4) Beulé, Les monnaies d'Athènes, p. 103.
ques-uns cependant, tout à fait dans les derniers temps du monnayage autonome de la cité de Minerve, sont d’un titre plus bas, 0,919 d’argent, 0,0784 de cuivre et 0,0026 d’or (1). Celui des statères d’argent d’Egine (livre VI, ch.ap.iil, § 3, et iv, § 1) est en moyenne de 0,960 de fin (2), c’est-à-dire inférieur de 2 centièmes environ au titre des tétradrachmes athéniens de la belle époque. L’analyse de plusieurs statères de Corinthe (livre VI, chap. iv, § 1) a donné des résultats qui varient entre 0,961 et 0,936 d’argent pur (3). Dans les monnaies d’argent d’Alexandre, on constate 0,9674 d’argent, 0,029 d’alliage et 0,0036 d’or (4).
Chez les Grecs d’Italie et de Sicile, les usages sous ce rapport étaient les mêmes, ainsi qu’il résulte d’une série d’analyses dues à M. de Rauch (5), et dont nous allons enregistrer les données essentielles ; on y remarquera que le titre des petites pièces divisionnaires, dans une même ville, est toujours inférieur à celui des tailles monétaires plus fortes, ce qui se pratique encore aujourd’hui dans beaucoup de pays de l’Europe. Voici d’abord le titre de quelques échantillons de la série des incuses de la Grande-Grèce (voy. dans ce livre, chap. ra, § 1, fi; livre VII, chap. i, § 2), fabriquées au VIe siècle avant l’ère chrétienne :
Caulonia, didrachme . 0,960 de fin;
Posidonia, didrachme . 0,970;
Tarente, didrachme . 0,948.
(1) Hussey, p. 45.
(2) Hussey, p. 60; Rauch. I. c.
(3) Hussey, p. 53 ; Rauch. I. c.
(4) Hussey, p. 71 ; Hultsch, p. 182.
(5) Zeilschr. f. Numism. t. I, p. 36 et s.
Un tétradraclime de Messine, des premières années du v° siècle, a donné 0,948 de fin.
Les indications suivantes se rapportent à des monnaies de la plus belle époque de l’art :
Campaniensj didrachme . 0,980 de fin;
Crotone, didrachme . 0,960 ;
Hyrina, didrachme . 0,940 ;
Héraclée de Lucanie, drachme. . 0,930 -,
» » diobole. . . 0,920 ;
» » obole. . . . 0,920 ;
Néapolis, didrachme . 0 . . . 0,940 ;
Nola, didrachme . 0,940;
Syracuse, tétradrachme . 0,960;
Tarente, didrachme (1) . 0,930 ;
» obole . 0,910 ;
» hémiobole . 0,910;
Térina, didrachme . 0,940.;
Thurium, didrachme (2) . 0,940;
» obole . 0,915;
Yelia, drachme (3) . 0,966.
Dans les derniers temps du monnayage de Tarente, le titre des pièces d’argent s’altère sensiblement, car un didrachme ou nomos de cette époque n’a donné à M. de Kauch que 0,880 de fin.
Pour les anciennes monnaies de l’Asie, ne trouvant au-
(1) Cette analyse n’appartient pas à la série de celles de M. de Rauch ; elle provient de quelques essais que j’ai fait faire à la Monnaie de Paris.
(2) Môme observation.
(3) Une autre drachme de la même ville, d’époque un peu plus récente, n’a plus donné que 0,930 de fin.
cune indication dans les publications antérieures, j’ai dû faire exécuter moi-même quelques essais à la Monnaie de Paris. Une pièce d’argent de la série créséenne (voy. livre VI, chap. m, § 1) a été reconnue comme contenant 0,980 de fin, une petite monnaie de Chios antérieure à Darius fils d’Hystaspe 0,975 et une de TéosO, 960, juste le titre des statères d’argent d’Egine sur le modèle desquels sont taillées les espèces de Téos . Deux pièces d’argent du monnayage d’empire des Achéménides ou sicles médiques (livre VI, chap. iv, § 2, et chap. ix, au mot Sicles médiques) ont montré un peu moins de métal pur, 0,940 l’une et 0,930 l’autre (1); une monnaie de Milet de la fin du Ve siècle av. J.-C. 0,950, une de Chalcédoine 0,960, enfin une de Rhodes antérieure à Alexandre 0,965 d'argent fin, mais 0,003 d’or. Tout ceci constitue toujours un titre fort élevé. Dans toute la série asiatique avant la conquête d’Alexandre, onne rencontre d’altération sérieuse du métal des pièces d’argent que dans les espèces royales fabriquées spécialement par les Achéménides pour l’usage de leurs provinces araméennes et phéniciennes, et cela pendant la période de décadence de l’Empire perse (livre VI, chap. iv, § 2) . Quelques rares villes ont aussi suivi l’exemple de cette altération des monnaies provinciales du Grand Roi ; c’est ainsi que s’explique la monnaie d’Aspendus de Pamphylie, appartenant à la même période, que M. de Rauch a analysée et dont il a trouvé le titre à 0,709 de fin ; il est bon d’ajouter que c’est une très-petite monnaie divisionnaire
(1) Les analyses, faites par M. de Rauch, de deux petites pièces frappées dans l’atelier de Tarse pour les satrapes des Achéménides ont
fourni :
1° Tête barbue et casquée ; ]y Baal-Tars assis . 0,942 de fin ;
2° Baal-Tars assis; IJf Lion dévorant un cerf . 0,934.
et que les pièces correspondantes d’un poids supérieur devaient être à un meilleur titre.
Pour 1 epoque postérieure à Alexandre, nous retrouvons les analyses du savant berlinois. Un tétradrachme d’Antiochus Ier de Syrie contient 0,990 d’argent pur, et un de Ptolémée Soter 0,934. Le titre des monnaies d’argent des Séleucides et des Lagides se maintient longtemps excellent ; mais dans l’agonie de ces deux monarchies il subit une altération profonde; un tétradrachme de Philippe, le dernier roi de Syrie de la race de Séleucus, ne contient plus que 0,678 d'argent; ceux de Ptolémée Aulète sont d’un billon où l’alliage tient la plus large part et arrivent même à n’être presque plus que de cuivre saucé (livre VI, chap. vi, § 2). Le titre d’une drachme d’Arsace Ier est à 0,946 de fin, et jusqu’à la fin de l’empire des Parthes le métal de leurs drachmes reste remarquablement pur, tandis que les tétradrachmes, frappés dans l’atelier de Séleucie et destinés exclusivement à la circulation des provinces euphratiques (livre VII, chap. v, § 1), suivent à partir des environs de l’ère chrétienne l’altération des tétradrachmes impériaux d’Antioche (voy. plus loin, la sect. 4 de ce §) et descendent même à un titre inférieur; sous les derniers Arsacides, le tétradrachme de Séleucie sur le Tigre, qui ne contenait plus que 0,625 de métal fin, ne pouvait valoir dans la circulation que 2 1/2 des drachmes frappées dans les autres provinces de l’empire, lesquelles restaient d’argent pur.
2. Cependant certaines séries de monnaies, très-nettement déterminées et appartenant à l’Asie Mineure, tranchentsur le reste du monnayage grec en ce qu’elles sont fabri-
quées, non plus en or pur, mais avec un métal extrêmement pâle, d’aspect particulier, lequel est un or allié dans des proportions énormes d’argent et même de cuivre. C est ce que les numismatistes ont pris l’habitude d’appeler, avec justeraison, les monnaies d’électrum.
Le nom d’TÎXszTpov ou d’or blanc, ’Xeuzoç ^pucoç(l), distingué de l’or proprement dit, s’appliquait chez les anciens à tout alliage d’argent et d’or où la proportion de l’argent s’élevait au-dessus de 20 0/0 (2). Il y avait l’électrum naturel et l’électrum artificiel (3). En effet, presque toujours, dans la nature, le minerai d’or se présente uni à une certaine proportion d’argent, laquelle, dans celui que donnent les lavages de quelques pays, s’élève bien au-dessus de la limite qui pour les anciens déterminait l’électrum, et modifie de la manière la plus sensible la couleur du métal en la blanchissant. Ainsi l’or de Yorospatak, en Transylvanie, est naturellement mêlé d’une quantité d’argent qui atteint quelquefois 38,74 0/0 du poids total du minerai. Celui qu’on recueillait en grande abondance en Lydie aux temps antiques, soit dans les lavages des sables du Pactole, soit dans les excavations des filons quartzeux du Tmolus et du Sipyle, paraît avoir contenu une proportion encore plus forte d’argent. Les analyses que l’on a faites (i) d’hectés primitives de Milet, au type delà tête
(1) Herodot. I, 50.
(2) Plin. H N, XXXIII, 4, 23; cf. Pausan. V, 12, 6; Eustath. ad Dionys. Perieg. 293 ; Hesych. Suid. et Phot. v. ©Æwrpov; Serv. ad Virg. Æneid. VIII, 402 ; Isidor. Orig. XVI, 24.
(3) Plin. I. c.; voy. Ch. Lenorraant, Rev. mm. 1856, p. 88 et s. ; Brandis, p. 164.
(4) Brandis, p. 216.
de lion et de l’astre (voy. livre VI, chap. m, § i), semblent prouver que l’alliage y allait quelquefois jusqu’à 43,8 0/0 d argent, ce qui obligeait d’y ajouter pour le monnayage une très-faible proportion de cuivre, afin de donner un peu de couleur et d’empêcher le métal d’être presque aussi blanc que l’argent (1). C’est là, du reste, un maximum qui n’était pas toujours atteint, car les analyses du duc de Luynes (2) paraissent montrer que l’électrum monétaire de l’Asie Mineure, soit naturel comme à l’origine, soit imité plus tard par des alliages artificiels, était d’une composition très-irrégulière, où les proportions des deux métaux variaient, mais où celle de l’argent était fortement supérieure à 20 0/0 (3). Ce minerai mélangé de la Lydie constituait l’électrum de Sardes, que l’on oppose à l’or pur recueilli dans l’Inde (4). Pour en tirer de l’or, il fallait l’ affiner. Mis en œuvre tel que le donnait la nature, on le considérait, dès le temps de la composition des poésies ho- . mériques, comme un métal distinct de l’or et classé à un rang de noblesse intermédiaire entre l’or et l’argent (5).
Il en était de même bien antérieurement, dans la civilisation préhistorique d’âge du bronze de la cité si an-
(1) L’analyse a donné exactement 0,536 d’or, 0,438 d’argent et 0,026 de cuivre.
(2) Rev. mm. 1856, p. 89.
(3) Pline fait la remarque suivante à propos de l’électrum : Si ( argentum ) quinlam portionem excessit, incudibus non resistit. Tous les numismatistes ont pu remarquer que les flans des statères d’électrum ont constamment éclaté sous le marteau et présentent des fissures irrégulières et profondes, qu’on ne voit presque jamais dans ceux des pièces de véritable or.
(4) Sophocl. Antig. 1037.
(5) Odtjss. O, 460 ; 2, 296.
cienne dont M. Schliemann a découvert les débris à Hissarlik en Troade, et qu’il croit, à tort suivant moi, être l’Ilion d’Homère. Le trésor du chef de cette ville renfermait de l’or, de l’électrum, de l’argent et du bronze, comme celui de Menelas a Sparte d apres 1 Odyssee (1), et de même encore les offrandes envoyées parCrésus à l’oracle de Delphes consistaient en or, or blanc ou électrum et argent (2). En parlant de ces offrandes, Hérodote nous indique que des tuiles, les unes d’or, les autres d’ électrum, exactement des mêmes dimensions, pesaient les unes 2 1/2 talents, les autres 2 talents. Le poids spécifique de F électrum de Sardes était donc à celui de l’or :: 2 : 2 1/2, ce qui conduirait à admettre une proportion moyenne de 30 0/0 d’argent dans cet électrum.
Dans la série des rois de Lydie (3) et dans le monnayage primitif des cités de l’Ionie. (4), on voit que l’or pur et l’électrum ont été monnayés simultanément, comme des métaux distincts et ayant des valeurs monétaires qui ne se confondaient pas (voy. livre YI, chap. ni, § 1). En effet, du moment qu’on avait admis l’emploi de l’électrum naturel comme d’un métal a part, on avait du lui donner une valeur fixe et dans un rapport exact avec celle de l’or et de l’argent. Brandis (S) a établi que le rapport avec l’or était alors :: 4 : 3, autrement dit qu’un poids donne d electrum avait une valeur de 25 0/0 moindre que celle du
(1) A, 73 et s.
(2) Herodot. I, 50.
(3) Brandis, p. 386 et s. ; F. Lenormant, Monnaies royales de la Lydie, Paris, 1876.
(4) Brandis, p. 388, 393, 395, 396 et 401. ,
(5) P. 169 et s.
meme poids d or pur. C’est ce fait dont la tradition , mal comprise au bout d’un grand nombre de siècles, a fait diie a Servius (1) et a Isidore de Seville (2) que l’électrum ne contenait régulièrement que 3/4 d’or, ce que toutes les analyses jusqu a présent faites démentiraient, s’il s’agissait en réalité d’une proportion d’alliage. Ainsi, quand Crésus, dans sa réforme monétaire (livre VI, cliap. in, § 2), fabriqua deux pièces d’or, l’une de 10 gr. 89, l’autre de 8 gr. 17, la première était l’équivalent exact du statère d’électrum de 14 gr. 52, qui restait dans la circulation à côté des nouvelles monnaies, la seconde en représentait les 3/4 (3) ; quand Milet émettait en même temps un statère d’électrum de 14 gr. 52 et un statère d’or de 16 gr. 40 (4), les valeurs courantes de ces deux pièces étaient entre elles :: 1 : 11/2.
Plus tard, après une assez longue interruption et principalement dans l’intervalle entre la paix de Callias et Philippe de Macédoine, plusieurs cités de l’Asie Mineure, principalement Cyzique et Phocée, reprirent, dans des circonstances que nous étudierons plus loin (livre VI, chap. iv, | 3; chap. ix, aux mots Cyzicènes et Phocaïdes) , des émissions de statères et d’hectés en électrum, non plus naturel, mais artificiel. On qualifiait alors ces pièces d « or de Cyzique » et d’ ce or de Phocee » , xp valov KvÇixyjvov, Xpiwt'ov <5wr.at7.ov, deux expressions qui se trouvent fréquemment dans les textes littéraires et épigraphiques de 1 époque. Les cours constatés plus haut par nous (dans ce
(-1) Ad Virg. Æn. VII, 402.
(2) Orig. XVI, 24.
(3) F. Lenormant, Monnaies de Lydie, p. 25 et s.
(4) Brandis, p. 394-398; F. Lenormant, Monnaies de Lydie, p. 27.
chapitre, §1,2) pour le statère de Cyzique du poids de 16 gr. 20, de 28 drachmes attiques d’argent sur le marché du Bosphore Cimmérien et de 32 sur le marché d’Athènes, sont de 25 0/0 inférieurs à la valeur du même poids de métal si c’était de l’or pur. On tenait donc compte, dans la fixation du cours de ces pièces, de la présence de l’alliage, et l’on cotait l’électrum artificiel à l’ancienne valeur de l’électrum naturel. Les cours indiqués étaient d’ailleurs de vrais cours de faveur, supérieurs à la valeur intrinsèque résultant pour les pièces de la quantité d’or qu’elles contenaient réellement, car dans les cyzicènes de la meilleure qualité la proportion d’alliage n’est jamais moindre de 40 0/0. Au reste, nous avons constaté tout à l’heure (§1, 5), à propos du laiton, un phénomène analogue, celui d’un alliage métallique qui était coté dans le commerce ancien pour une valeur supérieure à celle des deux éléments entrant dans sa composition.
Pourtant, lorsque l’abaissement du titre des pièces excédait certaines limites, comme à Phocée et à Lesbos, dont les liectés ne contiennent plus qu’environ 40 0/0 d’or (1), la monnaie d’électrum ainsi fabriquée ne passait plus sur les marchés étrangers avec l’ancienne valeur du métal factice, de 25 0/0 seulement inférieure à celle de l’or. Les pièces phocaïques sont signalées pour leur détestable qualité (2), et nous savons qu’ elles éprouvaient une perte très-considérable hors des marchés de Phocée, de
(1) Voici les analyses de deux liectés de Phocée par le duc de Luynes :
1° Or, 0,4133 ; argent, 0,61 ; cuivre, 0,0767 ; traces de plomb.
2° Or, 0,41167; argent, 0,5394; cuivre, 0,04893.
Une hecté de Lesbos a donné à Brandis : or, 0,395 ; argent, 0,489 ; cuivre, 0,116. Rev. num. 1856, p. 89; Brandis, p. 259.
[2) 'Lwxafç, và xaxioTOv xp voîov, dit Hésychius.
Lesbos (1) et d’un certain nombre de villes unies par un traité pour la fabrication commune de ces sixièmes de statères à si bas titre (voy. livre III, chap. i, § 2, 2; livre YI, cbap. iv, § 3). Au reste, il résulte d’indices évidents que cette association de villes ioniennes , que l’on pourrait qualifier dans l’bistoire monétaire du nom à’Union des hectés d’électrum, avait précisément pour but l’émission d’un véritable numéraire de convention destiné à circuler dans tout le territoire de l’union, avec une valeur nominale très-supérieure à sa valeur intrinsèque, sans s’inquiéter de la défaveur qui devait nécessairement frapper ce numéraire à l’étranger. Aussi une partie des villes de cette union, en particulier celles de Lesbos , complétant le système exclusif du numéraire de convention et l’appliquant à tous les métaux, frappaient, à côté de l’électrum à si bas titre et en guise d’argent, un billon (2) qui ne contenait pas non plus une proportion de plus de 40 0/0 de fin (3). Il se trouvait ainsi, à l’égard de l’électrum, dans le même rapport de valeur intrinsèque que le bon argent à l’égard de l’or pur (4) .
(1) Callisthen. ap. Pollue. IX, 93 ; voy. F. Lenormant, Rn. num. 1868, p. 243.
(2) Improprement qualifié de potin par un grand nombre de numismatistes.
(3) Brandis, p. 141, 286 et 321.
(4) La fabrication de ce billon paraît avoir commencé à Methymna antérieurement à Darius fils d’Hystaspe (Brandis, p. 393). C’est probablement à cela que fait allusion Démosthène (Adv. Timocrat. p. 803), quand il dit que dès le temps de Solon certaines villes grecques se servaient, comme monnaie publique, d’un argent mêlé de cuivre et de plomb,
àpY'jpîfô wpèç /a).xôv y.xt u/Ajëoov xexpa|XÉV(i>.
Nous constatons encore plus tard, et dans une toute autre contrée, une fabrication de monnaie d’électrum, frappée en même temps que de la monnaie d’or pur, avec une valeur différente et conforme aux proportions de l’alliage. C’est dans le monnayage des Romains en Campanie, avant qu’on eût encore commencé à frapper la monnaie d’argent à Rome même (livre VII, chap. iii, § 1). Ce monnayage comprend des pièces d’or de 6, 4 et 3 scrupules de la livre romaine et des pièces d’électrum à la proportion de 20 0/0 d’alliage, lesquelles pèsent 21/2 scrupules, mais circulaient certainement pour une valeur de 2 scrupules d’or (1).
Enfin la série de Carthage nous offre, à côté de pièces d’or, quelques pièces d’électrum, que nous étudierons plus loin (livre VI, cliap. vu, § 1). L’usage en était probablement venu à cette cité de la Cyrénaïque, qui, au début de son monnayage, avait imité les statères d’électrum de l’Asie Mineure (livre VI, chap. iii, § 4). Remarquons cependant qu’à Carthage la composition du métal en fait plutôt de l’or à bas titre que de l’électrum proprement dit (2). De plus, les monnaies en question avaient toutes, avant d’être mises dans la circulation, été soumises à un procédé de cémentation destiné à enlever l’argent de la surface et à leur donner l’aspect extérieur de pièces d’or pur (3). Il est donc probable que le gouvernement de Carthage n’avait pas officiellement et patemment un mon-
(1) Mommsen, M R , t. I, p. 264; F. Lenormant, Organisation de ta monnaie , p. 121.
(2) Ces pièces contiennent environ 60 d’or, 37 1/2 d'argent et 2 1/2 de cuivre.
(3) L. Müller, Numismatique de l'ancienne Afrique, t. II, p. 131 et s.
nayage d’électrum , mais altérait , par une opération subreptice et frauduleuse, dans les moments de nécessité, le titre des espèces qu’il donnait comme d’or au public.
3. Klaproth, Gœbel et Phillips ont analysé des pièces de bronze d’Alexandre le Grand, des Ptolémées, d’Athènes, d’Olbia sur le Pont-Euxin et d’Hiéron, roi de Syracuse (1). Ils y ont trouvé des proportions variables, mais toujours fortes, d’étain allié au cuivre; dans les bronzes des Ptolémées., elles vont jusqu’à 16 0/0. M. von Bibra donne aussi 95 analyses de monnaies de bronze grecques (2), mais malheureusement sans les décrire et même souvent sans ajouter de quelle ville ou de quel roi elles sont. Ceci enlève presque toute utilité de renseignement pratique à son tableau. Nous y noterons seulement que 13 analyses sur 95 indiquent une proportion de plus d’un huitième d’étain, entre autres dans les bronzes d’Alexandre le Grand, 6 un huitième et les autres une quantité inférieure (3). Ce n’est qu’à Massalie que l’on rencontre le cuivre absolument pur (4). Jamais le plomb n’entre dans la composition du bronze monnayé des temps purement grecs; il ne commence à s’y montrer que sous l’autorité ou du moins sous l’influence prépondérante des Romains, dans des pièces de Philippe Y de Macédoine, des Mamertins de Sicile, de Centuripæ et de Syracuse. Pourtant M. von Bibra a
(1) Mommsen, M R, t. 111, p. 37.
(2) Die Bronzen- und Kupfer-Legirungen der alten Vælkern , p. 82-87.
(3) Yoy. J. P. Six, Num. chron. n. s. t. XV, p. 32 et s.
(i) Revue numismatique belge, 3" série, t. I, p. 319.
déjà trouvé 1 J 3 0/0 de plomb dans un bronze d’Agatkocle de Syracuse.
En effet, l’idée de mêler au bronze monétaire du plomb, et cela dans une proportion plus forte que l’étain, paraît avoir été une invention propre aux Romains (1) ou du moins à des peuples italiques, et depuis la première fabrication de Vaes signatum jusqu’après la mort de César la monnaie romaine de ce métal offre toujours la même composition. L’alliage en contient 5 à 8 0/0 d’étain et 16 à 29 0/0 de plomb (2). Les Romains semblent avoir cherché par cette addition du plomb à rendre le métal des monnaies différent de celui des ustensiles, pour empêcher la tentation d’envoyer les monnaies au creuset, tentation qui devait être fréquente alors que le cuivre monétaire circulait pour sa valeur métallique intrinsèque. Quant à l’argent de la République, il est toujours d’un titre excellent, qui varie de 0,993 à 0,995 de fin suivant Darcet (3), de 0,998 à 0,902 suivant Thompson et Fabbroni (4). L’altération des monnaies à cette époque, altération qui fut souvent considérable, ne consistait pas à augmenter l’alliage de l’argent, mais à mêler à toutes les émissions monétaires un certain nombre de pièces fourrées (voy. livre II, cliap. n, § 3). Une loi de Sylla interdisait sous des peines sévères de porter atteinte, au titre des monnaies
(1) Mommsen, M R, t. I, p. 204; t. III, p. 37.
(2) Phillips, London Chem. Soc. journal , t. IV, p. 2G3 et s. ; Wœhler, Ann. der Chemie, t. LXXXI, p. 206 et s. ; Gœbel, Ueber den Einfluss der Chemie auf die Ermittelang der Vœlker , p. 29 ; Mommsen, M R, t. III, p. 37.
(3) Letronne, Considérations sur les monnaies, p. 84.
(4) Schiarsi, Monete di Cadriano, p. 33; Mommsen, MR, t. II, p. 78.
d’argent (1). Il n’y a que dans de rares exceptions, à l’époque des dernières guerres civiles, par exemple dans les deniers légionnaires de Marc-Antoine, que l’on constate un abaissement sérieux de ce titre (2). Quant à l’or républicain, aux différents moments où l’on en a frappé, il est toujours parfaitement pur. Les lois de Sylla défendaient d’introduire un alliage dans l’or, même dans celui qui restait dans le commerce à l’état de lingots (3).
4. Dans la réforme monétaire d’Auguste (livre VIT, cbap. iv, § 1), l’or était au titre de 0,998 de fin (4), et la loi Julia sur le péculat faisait de son altération un crime d’État (5) ; l’argent n’admet également que 1 ou 2 0/0 au plus d’alliage (6) ; le laiton des sesterces et des dupondius se compose de 4/5 de cuivre et 1 /5 de zinc, sans aucun mélange d’étain ni de plomb, en même temps que le cuivre des as est absolument pur (7) ; la loi Julia défendait même d’une manière absolue d’introduire aucun alliage dans ces dernières pièces (8). Il résulte du témoi-
(1) Digest. XLVI1I, 10, 9.
(2) Ces deniers contiennent presque 20 0/0 de cuivre : Mommsen, M R, t, III, p. 28.
(3) Digest. XLVIII, 10, 9.
(4) Letronne, Considérations sur les monnaies, p. 84.
(b) Digest. XLVIII, 13. 1.
(6) Akerman, Catalor/ue of roman coins, t. I, p. xiv et s.; Mommsen, MR, t. III, p. 28.
(7) Phillips, London Chem. Soc. journal, t. IV, p. 26b et s.; Wœhler, Ann. der Chemie , t. LXXI, p. 206 et s. ; Mommsen, M R, t. III, p. 37.
(8/Dig. XLVIII, 13, 1.
gnage de Pline (1) que certains minerais donnaient naturellement un laiton assez bon pour être employé tel quel dans les monnaies. « Le cuivre de Cordoue, dit-il, est, « apres celui de Livium, le cuivre qui contient natu- « Tellement le plus de zinc, et il égale le laiton artificiel « pour la fabrication des sesterces et des dupondius, « tandis que les as doivent se contenter du cuivre de a Cypre. »
L’or impérial demeure jusqu’à Yespasien d’une excellente qualité comme métal, sans que son titre descende au-dessous de 0,991 de fin (2). Mais après Yespasien l’analyse ne fournit plus que 0,938 (3) , et le titre s’abaisse encore notablement vers le temps de Septime Sévère (voy. livre VII, chap. iy, § 1). Pourtant il reste encore remarquablement bon, par comparaison avec celui des deux autres métaux, même au plus fort de la grande crise monétaire du IIIe siècle. Pendant ce temps, chez les rois du Bosphore Cimmérien, les seuls de leurs vassaux auxquels les empereurs eussent permis de faire de la monnaie d’or (voy. livre III, chap. i, § 4 et 8; livre VII, chap. iv, § 5), le métal, qui était bon dans le début, n’est déjà plus, en 200 de notre ère, qu’un électrum très-fortement mêle d argent. Bientôt après, le titre tombe tellement bas que, du temps d’Alexandre Sévère, ces préten-
(I) H N, XXXIV, 2, 4: Aes Cordubense a Liviano cadmeam maxume sorbet et orichalci bomtatem imitatur in seslertiis dupondiariüque, Cyprio suo assibus eontenlis .
(-) Letronne, Evaluation des monnaies, p. 84; Montez ,Mém. de l' Acad, des Inscr. nouv. sér. t. IX, p. 203; Dureau de la Malle, Économie politique des Romains, 1. 1, p. 17 et 41.
(3j Dureau de la Malle, 1. 1, p. 17 ; F. Lenorraant, p. 144.
dues pièces d’or n’ont même pas la valeur d’une pièce d’argent de bon aloi (1). En 265, on n’y trouve plus que 0,0133 d’or, contre 0,1594 d’argent et 0,8273 de cuivre; en 267, c’est une pièce simplement dorée, dont l’analyse donne 0,1728 d’argent, 0,8207 de cuivre et 0,0065 d’étain; à partir de 268, il n’y a même plus d’argent, mais seulement du cuivre doré.
Nous renverrons le lecteur au chap. iv du livre VII, | 2, pour ce qui est du titre des monnaies d’argent de l’empire et de son altération prodigieusement rapide. Nous donnerons en effet, dans cet endroit, les résultats d’une série d’analyses, qui permettent de suivre l’augmentation de la proportion de l’alliage à partir du règne de Néron, jusqu’au moment où, dans le cours du IIIe siècle, la monnaie qui avait été d’abord d’argent n’est plus qu’un billon, lequel ne contient quelquefois que 2 0/0 d’argent, contre 82 de cuivre et 16 de plomb et d’étain, et même un simple cuivre, encore de mauvaise qualité, saucé d’argent. A partir du règne de Dioclétien, quand on recommença à faire de la monnaie d’argent (livre VII, chap. iv, § 3), elle fut de bonne qualité comme métal.
Dès le commencement de l’Empire , l’administration romaine fit frapper, dans quelques-unes des provinces d’Orient, des pièces du poids des anciens tétradrachmes, mais faites d’un billon qui ne contenait d’argent qu’une quantité correspondante à la valeur nouvelle et assez basse attribuée désormais à ces pièces en deniers romains (voy. livre VII, cbap. iv, § 4). Ainsi le tétradrachme impérial d’Antioche avait un poids moyen de
(I) De Kœhne, Mutée du prince Kotchoubey, t. II, p. 410 et s.; Mommsen, M R-, t. III, p. 294.
15 gr. 60 ; mais sa valeur officielle n’était que de 3 deniers de Rome (1), ce qui fait un poids d’argent de 11 gr. 70 sous Auguste, de 10 gr. 230 sous Néron et de 10 gr. 110 sous Trajan (voy. livre VII, chap. iv, § 1). Ces tétradraclimes contiennent donc, sur leur poids total qui reste le même, environ 3 gr. 90 d’alliage à la première époque, 5 gr. 37 à la seconde et 5 gr. 49 à la troisième (2), puis, de Septime Sévère à Trébonien Galle et Y olusien , sous qui furent frappés les derniers tétradrachmes d’Antioche, leur titre métallique est au-dessous de celui du billon de Rome.
A partir du règne de Tibère, on se mit à fabriquer, au lieu d’argent, dans l’atelier monétaire d’Alexandrie et pour l’usage spécial de la province d’Égypte, des pièces bien inférieures encore comme métal aux tétradrachmes d’Antioche, des pièces de billon combinées de telle manière qu’avec le poids de quatre deniers romains — qualifiés alors à Alexandrie de drachmes (3) — elles eussent comme valeur 1/25 de l’aureus (4). On ramenait ainsi à des données précises l’altération sans frein des espèces d’argent qui avait marqué le temps des derniers Ptolémées, et en particulier le règne d’Aulète (livre YI, chap. vi, § 2). Ce sont ces pièces impériales de la valeur d’un denier avec le poids de quatre, que les numismatistes ont pris l’habitude d’appeler le potin d’Alexandrie, désignation inexacte et qu’il faut remplacer par celle de billon, car l’alliage des
(1) Poil. IX, 86; Anonym.- Alexandr. dans Vincent, Recherches sur Héron: Mém. présent, par div. sav . à l’ Acad, des Inscr. t. IV, p. 212.
(2) Bœckh, Metrol. Untersueh. p. 71 ; Mommsen, M R, t. 1H, p. 321.
(3) Anonym. Alexandr. I. c.
(4) Mommsen, M R, t. III, p. 333.
monnaies d’Alexandrie n’offre en aucune façon la composition véritable du potin. Ces monnaies ont d’abord contenu \/ k d’argent, titre parfaitement loyal et qui faisait correspondre très-exactement leur valeur intrinsèque avec leur valeur de circulation. Mais plus tard , dans le HP siècle, elles descendent jusqu’à ne plus donner à l’analyse que 0,0181 d’argent, 0,9138 de cuivre, 0,0289 de zinc, 0,0385 d’étain et des traces de plomb (1).
Le potin , d’après la définition de Savot, est un alliage de cuivre, de laiton, de plomb et d’une petite quantité d’étain. On n’en rencontre réellement d’employé sous forme monétaire que chez quelques tribus gauloises, aux derniers temps de leur indépendance, entre les guerres de César et l’organisation des provinces des Gaules par Auguste (voy. livre Y1I, cbap. m, § 6) . Les pièces de ce métal factice sont toujours coulées, prodigieusement grossières, offrant dans leur fabrication tous les indices de circonstances de pénurie et de nécessité pressante. Leur analyse donne 60 0/0 de cuivre, 10 de zinc, 20 de plomb et 10 d’étain (2). Ces métaux, joints dans ces proportions au cuivre, en diminuent fortement la ductilité, et par suite la composition de l’alliage imposait presque la substitution du procédé du coulage dans un moule à celui de la frappe. La sorte de vernis qui recouvre ces pièces de potin gauloises et généralement en a empêché l’oxydation, a été obtenu en les faisant recuire après la fabrication.
Les prescriptions d’Auguste pour le maintien de certaines qualités de métal dans la monnaie de laiton et de cuivre, et pour l’interdiction de tout alliage d’étain ou de
(1) Sabatier, Production de l'or, etc. dans l’antiquité, p. 79.
(2) Caylus, Recueil d’antiquités , l. VI, p. 331.
plomb, ne furent pas observées beaucoup plus exactement que celles par lesquelles il avait cru mettre l’or et l’argent à l’abri des altérations. On trouvera dans le ckap. iv du livre Y II, § 2, plusieurs analyses de monnaies de bronze du iii° siècle, qui en font connaître la composition. Mais nous avons cru ne pas devoir séparer ces données du tableau général de la grande crise monétaire de la Eome impériale, dont elles sont un des éléments importants.