IX
(5) M. J. P. Six (Num. chron. n. s. t. XV, p. 28 et s.) a proposé une explication très-ingénieuse, mais encore conjecturale, des témoignages relatifs à cette monnaie d’étain de Syracuse. Il en résulterait que ces passages devraient être entendus comme se rapportant à une monnaie de cuivre et à la proportion d’alliage d’étain qu’elle contenait, puis que le fait serait en rapport avec la réduction de la litra par Denys.
Je reproduirai, du reste, les termes dans lesquels le savant hollandais développe son opinion :
« Pollux dit que Denys força les Syracusains à se servir d etain au lieu d’argent et que cette monnaie avait la valeur de 4 drachmes attiques (d’étain s’entend) au lieu d’une seule (drachme d’étain) qu’elle contenait en effet. Or les Grecs n’employaient pas l’étain seul, que je sache, mais ils s’en servaient journellement pour faire du bronze en le mêlant au cuivre. Le cuivre, que Denys a dû se procurer en grande quantité dans le nord de l’Italie, devait avoir alors peu de valeur en comparaison avec l’étain, qu’il fallait acheter aux Carthaginois, avec lesquels il était sans i. 14.
facilité avec laquelle l’étain se détruit par l’oxydation dans le sein de la terre.
cesse en guerre, à moins qu’il n’ait trouvé une grande quantité de ce métal dans le butin enlevé lors du sac de Motya. Il s’agit donc, dans le passage de Pollux, d’une monnaie de bronze, dont l’étain formait l’ingrédient le plus précieux. Or, les bronzes les plus anciens de Syracuse, à la tête de Pallas, pèsent environ 8 drachmes attiques. Supposons qu’ils contiennent 1 drachme d’étain et 7 drachmes de cuivre et que Denys les donna en payement comme s’ils contenaient 4 drachmes d’étain (et 4 drachmes de cuivre). Dans ce dernier cas, ils auraient eu, je suppose, la valeur d’une litra de cuivre de 50 drachmes de poids. Donc 50 drachmes de cuivre étaient égales à 4 drachmes d’étain et un alliage de 4 drachmes de cuivre, que Pollux ne compte pas. Ceci nous donne un rapport de l’étain au cuivre de 1 à 12,5 et un rapport de l’argent à l’étain de 1 à 20, puisque l’argent était au cuivre dans le rapport de 1 à 250. Si les 4 drachmes de cuivre doivent compter, ces chiffres seraient 11,5 et 21,5 au lieu de 12,5 et 20. Le résultat , d’après cette hypothèse, est que les bronzes de 8 drachmes valaient réellement 7 drachmes de cuivre et 1 drachme d’étain égale à 12 1/2 drachmes de cuivre, ce qui fait ensemble 19 1/2 drachmes ou juste 20 drachmes de cuivre, si l’on ajoute 1/2 drachme pour les frais de monnayage. En introduisant cette nouvelle espèce, Denys aurait donc remplacé la litra d’argent égale à 50 drachme de cuivre par une pièce qui n’en valait que 20 ou un peu moins de la moitié, c’est-à-dire qu’il aui*ait fait ce que l’on fit à Rome lors de la première réduction de l’aes grave. C’est à cette même réduction de la litra à moins de sa moitié, qu’il faudra peut-être rapporter les paroles d’Aristote [Oeconom. II, 2), que cite M. Holm ( Geschichie Siciliens, t. II, p. 444) : imnotyoLi /apay.Tîipa iEéStoxe •rtiv Spa/piv Suo Suvapivriv 6pax(J.àç, car il me paraît impossible d’admettre que Denys ait donné la valeur d’un didrachme à la drachme d’argent. Mais il peut très-bien avoir emprunté du cuivre brut ou en barres et avoir acquitté sa dette en espèces de bronze de moindre poids, sous prétexte que l’étain qu’il y avait ajouté avait plus que doublé sa valeur. »
Nous reviendrons sur cette difficile question, au livre VII, chap. i, § 1 , ici nous nous bornons à rapporter l’ingénieux système de M. J. P- Six, sans nous prononcer ni pour ni contre. Il soulève, en effet, de sérieuses objections. Ainsi il est difficile d’admettre que l’oes rude des Grecs de Sicile, qui se mesurait par litræ pondérales, fût de cuivre pur, quand les monuments nous attestent que celui des Italiotes était un bronze conte-
Le Digeste (1) mentionne également des pièces d’étain, mais à titre de fausse monnaie. On découvrit il y a quelques années à Lyon, soigneusement enfoui dans un vase, un dépôt de 700 pièces en étain de Septime Sévère, Caracalla, Géta et Julia Domna, frappées avec les coins des deniers d’argent. Cette trouvaille se trouve presque en entier dans la possession de M. Etienne Récamier ; le Cabinet des médailles en possède aussi un échantillon. Les pièces, toutes à fleur de coin, n’ont jamais été revêtues de la pellicule d’argent des monnaies fourrées (voy. le § 3 de ce chapitre); elles ne présentent non plus aucuns trace d’une sauce d’argent ; il est donc évident qu’elles ont été frappées pour être mises dans la circulation avec la couleur et l’aspect propres à leur métal, non pour être données par fraude comme de l’argent. La régularité de leur frappe et le soin apporté à leur fabrication excluent d’ailleurs l’idée d’un travail clandestin de faux-monnayeurs ; ce sont des monnaies sorties des ateliers bien organisés du gouvernement. A ces remarques il faut ajouter que les dates de puissances tribuniciennes et de consulats, inscrites sur les pièces en question, sont postérieures à la grande expédition de Sévère en Bretagne, dans le pays par excellence de la production de l’étain. On peut donc se demander si, à la suite de cette opération, l’Empereur n’aurait pas fait essayer dans l’atelier de Lugdunum la fabrication de pièces de petite valeur en étain, frappées avec les coins
nant 6,3 0/0 d'étain (Mommsen, MR, t. I, p. 175; Gozzadini , Sepolcreto etrusco , p. 22; F. Lenormant, Essai sur l’organisation de la monnaie dans l’antiquité, p. 98).
(1) X, 48 : Eadem lege exprimitur ne quis nummos stanneos, plumbeos emere, vendere dolo malo velit.
de l’argent. Il aurait pu chercher dans cette mesure un moyen de remédier, sans porter atteinte aux privilèges du Sénat, à l’insuffisance des envois de monnaie de cuivre que l’atelier sénatorial de Rome faisait dans les provinces, insuffisance qui devait être très-sensible en Gaule depuis que l’on avait cessé d’y fabriquer les pièces provinciales au type de l’Autel de Rome et d’Auguste (voy. livre III, chap. i, §4, 7 ; livre VII, chap. iv, § k). Mais si cette conjecture était admise, on devrait aussi reconnaître que l’essai de monnaie d’étain ne réussit pas, que l’on y renonça presque tout de suite. Un des plus sérieux inconvénients d’espèces de ce métal devait être nécessairement la facilité de les confondre avec les pièces d’argent.
3. Nous possédons des preuves irréfragables de l’usage de monnaies de verre en Égypte dès le temps du Haut- Empire (1), usage qui se continua dans le même pays sous les Byzantins (2) , puis sous les Arabes (3) . C’est principalement du temps des Khalifes Fatimites que l’Egypte vit fabriquer le plus grand nombre de ces assignats de verre, portant l’indication d’une valeur de monnaie. Les
(1) Longpérier, Rev. num. 1861, p. 442 et s. ; Feuardent, Collection Giovanni di Demetrio, Egypte antique, Domination romaine, p. 334 et 336.
(2) Longpérier, Rev. num. 1861, p. 413.
(3) Assemani, Mus. cuf. Nan. 2e part. p. 121, pl. VIII; Adler, Mus. cuf. Borg. Velitr., p. 77, pl. VI, n°s 57 et s. ; 01. Gerh. Tychsen, Introd, ad rem num. Moham. p. 149, pl. III, n° 38 ; De Sacy, Magasin encyclopédique, t. III, p. 59 ; Pietraszewsky, Num. Mohammed, p. 97 ; Sawaskiewicz, Le génie de l’Orient commenté par les monétaires, p. 96, pl. I, nos 5-10; Fræhn, Recens. num. Mohamm. Acad. Pelrop. p. 621 ; Mus. Munlerianum, part. III, p. 160 ; Edw. Thomas, Num. chron. 1872, p. 199 et s.
Arabes de Sicile en firent aussi, à l’imitation de ceux d’Egypte (1).
II. Cédrénus prétend que les Bomains, à une époque très-ancienne, auraient eu des monnaies de bois; mais cette tradition doit très-probablement être reléguée dans le domaine des fables (2), avec la monnaie romaine de terre cuite dont parle Suidas (3). Pourtant il se pourrait que cette dernière indication se rapportât a quelque espèce d’assignat momentanément en usage et qui n aurait pas émané des autorités publiques. On trouve fréquemment à Athènes des moulages en terre cuite de monnaies d’argent ou d’or de diverses contrées, appartenant principalement à la période qui s’étend du milieu du Ve siècle avant Jésus-Christ, entre autres de statères de Cyzique (voy. livre VI, chap. iv, §3; et chap. ix, au mot Cyzicènes). Le savant numismatiste sicilien M. Antonio Salinas, pendant son séjour en Grèce, a recueilli un grand nombre de ces monuments, soit en originaux, soit en molages et en dessins, et il annonce depuis plusieurs années l’intention d’y consacrer une monographie. Personne, à ma connaissance, n’en a jusqu’ici traité. La destination de cette classe spéciale d’objets, qui se rattachent forcement à la numismatique, est très-obscure ; mais on peut
(1) Torremuzza, Ant. inscr. di Palermo,p. 410.
(2) Eckhel, D N, 1. 1, p. xx.
(3) V. àoaâpia. — Le mot ôaxpàxivoi, dont se sert Suidas, a été entendu par quelques interprètes modernes comme désignant des coquilles, analogues aux cauris dont une partie des indigènes de 1 Afrique se sert encore aujourd hui en guise de monnaies.
conjecturer que de telles pseudo-monnaies de terre cuite, moulées sur des espèces existantes, ont dû avoir une circulation fiduciaire, mais d’un caractère tout privé, comme celle des billets de crédit dont la loi autorise dans certains pays l’émission par des institutions particuliè res.
§ 2. — Prétendues monnaies de fer et de cuir.
1. Pollux (1) raconte que les habitants de Byzance, aux époques les plus anciennes, se servaient de fer au lieu de cuivre comme monnaie d’appoint, « de telle façon que l’on disait trois sidères au lieu de trois chalques (2) ». Hésychius (3) affirme que c’étaient de véritable s monnaies frappées, avec des typas, les images des dieux . Mais la chose est difficile à croire sur le seul témoig nage de ce lexicographe. Le fait qu’il paraît avoir réellem ent lu dans les auteurs anciens qu’il extrayait, la présence de figures des dieux en relief sur le fer que l’on employait dans les échanges à Byzance, n’exclut en aucune façon l’interprétation la plus vraisemblable à donner des rares témoignages sur cette habitude, qui précéda l’introduction de la monnaie de cuivre, laquelle, pour la grande cité du Bosphore de Thrace, date du milieu du Ve siècle avant Jésus-Christ (4) (voy. livre VI, chap. iv, § 6). Cette inter-