‹ La monnaie dans l'antiquitéChapitre 30 sur 49 · Les monnaies fourrées · texte numérisé non relu

Les monnaies fourrées

1. On désigne par l’expression de «monnaies fourrées » des pièces qui se composent d’un flan de métal de peu de valeur, cuivre, fer, plomb ou étain, formant âme et revêtu dans toutes ses parties d’une mince feuille d’argent, plus rarement d’or. Ame et enveloppe ont été soumises en même temps à la frappe monétaire. Les pièces fourrées étaient donc des monnaies sans valeur intrinsèque, que l’on émettait pour des espèces d’argent ou d’or par une opération frauduleuse.

Ces pièces sont particulièrement multipliées dans la série romaine. On rencontre aussi des monnaies fourrées grecques depuis les époques les plus anciennes; mais l’âme y est presque toujours de cuivre ou de plomb. Celle de fer, dans les monuments parvenus jusqu’à nous, paraît propre aux pièces romaines. Pourtant lorsqu’ Aristote (1) dit que les habitants de Clazomène, dans un moment de pressante détresse financière, monnayèrent du fer pour de l’argent, il fait manifestement allusion à une émission d’espèces fourrées.

(1) Œcon. II, 2.

On considère ordinairement les pièces fourrées comme les œuvres de faux-monnayeurs. C’est une opinion qui, dans l’état actuel de la science, doit être abandonnée pour la grande majorité d’entre elles. Les pièces fourrées sont trop multipliées et affectent trop spécialement certaines émissions monétaires déterminées, à certaines époques de l’histoire, pour qu’on puisse les attribuer exclusivement au faux-monnayage privé. Le travail très-soigné, très-délicat de la plupart d’entre elles, pésente les caractères les plus incontestables d’une fabrication régulière. Pour les produire avec ce degré de réussite dans la frappe, surtout celles qui ont une âme de cuivre ou de fer, il fallait des soins que n’aurait pu y apporter une fabrication clandestine, traquée par la police ; il fallait surtout un outillage perfectionné, qui ne pouvait se rencontrer que dans les ateliers monétaires de l’Etat.

Il est donc tout à fait nécessaire, quand il s’agit de monnaies fourrées, d’observer soigneusement la distinction, déjà faite autrefois par Neumann (1), bien mieux établie de nos jours par M. Mommsen et surtout par M. le baron de Witte (2), entre deux classes toutes différentes de ces monuments numismatiques :

1° Les pièces hybrides (voy. livre IV, chap. iv, §3), qui associent souvent une tête à un revers d’une autre époque ou qui offrent des erreurs grossières dans les légendes. Celles-ci doivent être presque toujours des produits des officines des faux-monnayeurs. Elles sont, d’ailleurs, bien moins parfaites d’exécution que les monnaies de la seconde classe.

(1) Pop. et reg. mm. vet. t. II, p. 195 et s.

(2) Rev. num. 1868, p. 177 et s.

2° Les pièces parfaitement régulières comme types et comme légendes. Celles-ci sont sûrement l’œuvre des gouvernements.

2. M. Mommsen (1) a démontré de la manière la plus positive que, sous la République, le gouvernement romain faisait, à la suite de décisions légalement prises par leSénat, des émissions monétaires dans lesquelles entrait un certain nombre de pièces fourrées. C’était une monnaie fiduciaire que l’on faisait accepter au public en la mêlant à la monnaie loyale, et à laquelle on donnait cours forcé ; mesure fausse et inique qui, toutes les fois qu’on y recourut, mit le désordre dans les finances de l’Etat et des particuliers, causant bien des embarras et bien des troubles.

L’expression consacrée en latin pour désigner une semblable opération est celle de miscere monetam, ou bien aes ou ferrum argento miscere. Il n’y a pas moyen d’entendre autrement ces expressions et de croire qu’elles se rapportent à une altération du titre de la monnaie par un alliage exagéré. En effet, chimiquement, le fer ne saurait donner un alliage avec l’argent (2). De plus, il est à chaque instant question de décisions ordonnant de miscere aes ou ferrum à la monnaie d’argent sous la République. Or, jamaisle titre dumétalne s’y trouve sérieusement altéré (3), tandis qu’au contraire on rencontre à cette époque, surtout par moments, un très-grand nombre de pièces fourrées.

(1) M R, t. Il, p. 78 et s.

(2) Mongez, Mém. de T Acad, des Iriser, nouv. sér. t. IX, p. 253.

(3) Letronne, Considérations, p. 84 ; Schiassi, Medaglie di Cadriano, p. 33; Mommsen, MR, t. II, p. 78.

Mais voici une preuve, à ce qu’il me semble, encore plus directe. Pline (1) dit : Miscuit denario Illvir Antonius ferrum; miscentur aéra falsae monetae . Or, les deniers légionnaires de Marc-Antoine sont dans les pièces dont on possède le plus d’exemplaires fourrés., et précisément à âme de fer (2).

Ce n’est que dans les bas temps, vers le mc siècle, alors que la fabrication des pièces fourrées imitant l’argent avait cessé par suite de l’impossibilité d’y trouver désormais un bénéfice, tant le titre des monnaies était devenu mauvais, ce n’est qu’ alors que l’on commence à trouver Pexpression miscere aes argento , en parlant des monnaies, pour désigner une nouvelle altération du titre métallique par alliage (3). Quand il s’agit de monnaies fourrées dans lesquelles la feuille de revêtement est en or au lieu d’être en argent, les termes légaux sont tingere (4) ou infcere (S).

3. L’art de la fabrication des pièces fourrées a dû être inventé par la fraude privée avant que la fraude publique en profitât. Les faux-monnayeurs clandestins ont dû nécessairement en faire les premiers, avant que les gouvernements les imitassent. Dès qu’il y a eu des monnaies, des faussaires ont cherché à les imiter frauduleusement. Il y en avait à Athènes dès le temps de Solon (6), au mo-

(2) Mongez, Mèm. cit. p. 255.

(3) Vopisc. Tacit. 9.

(4) Ulpian. Digest. XLVIII, 10, 8.

(5) Schol. ad Pers. Y, 105.

(6) Demosth. Adv. Timocrat. p. 765, ed. Reiske.

ment meme ou clans cette cite l’on commençait la première fabrication d’une monnaie nationale (voy. livre VI, chap. n, § ”)• Toutes les législations antiques punissaient ce crime de la même peine, la mort (1). Que les faux-monnayeurs, soit chez les Grecs, soit chez les Romains, aient souvent fabriqué des pièces fourrées, c’est ce dont il ne serait pas possible de douter en présence de certains originaux de pièces de ce genre (2), quand même Pline (3) ne le dirait pas en termes formels. Pourtant, au moins chez les Romains, les faussaires se bornaient plutôt à exécuter sur les monnaies en circulation des surmoulages en plomb ou en étain (4) , qu’ils passaient à une sauce d’argent.

De très-bonne heure, les gouvernements besoigneux et peu honnêtes eurent recours dans leurs nécessités à la nature de fraude dont nous parlons. Hérodote (S) raconte que Polycrate, tyran de Samos, ayant une grosse somme d’or à pay er aux Lacédémoniens , les tro mpa en leur donnant des monnaies de plomb simplement dorées. La supercherie est si grossière que l’on a peine à y croire, et Hérodote lui-même fait des réserves sur l’invraisemblance du récit. Pourtant il faut noter que notre Cabinet des médailles, dans la collection de Luynes, possède une hecté archaïque de Milet formée d’une âme de plomb revêtue d’une mince feuille d électrum (6]. Polyen ( 7J parle des pièces de cuivre

(1) Voy. la réunion des principaux textes dans Eckhel, D N, t. I, p. cxm.

(2) Mommsen, MR, t. II, p. 80.

(4) Digest. XLVIII, 10, 9, 2; Jui. Pauli. Sentent, recept. V, 25, 5.

(6) Brandis, p. 327 et 395.

(7) Stratag. IV, 10, 2.

fourrées d’argent que Perdiccas II, roi de Macédoine, dut frapper comme monnaies de nécessité pour la solde de son armée pendant sa guerre contre les Chalcidiens. D’un autre roi macédonien, Pausanias, dont l’autorité fut toujours précaire, disputée par de puissants compétiteurs et n’eut que quelques mois de durée, on ne connaît qu ’une seule monnaie de véritable argent et un très-grand nombre de pièces fourrées (1). Nous avons vu tout à l’heure qu’un passage d’Aristote indiquait une émission de pièces fourrées à âme de fer par les habitants de Clazomène, dans une circonstance où l’argent leur manquait.

A Athènes, une forte altération des monnaies à la période la plus critique delà guerre du Péloponnèse est attestée par quelques vers des Grenouilles d’Aristophane (2) et par le commentaire du scholiaste à cette occasion. Beulé (3) a montré que ces indications ne pouvaient s’appliquer qu’à une émission de monnaies fourrées, car on en rencontre dans la numismatique d’Athènes, tandis que jamais la qualité du métal des pièces qui sont réellement en argent ou en or ne s’y montre diminuée par un alliage un peu considérable. Précisément quelques années après, les inventaires du trésor du Parthénon mentionnent une offrande de statères simplement dorés, amrnçzç y.loèrj.oL zarazexpuawpgvot (4). Beulé a également constaté (5) que parmi les tétradrachmes athéniens de la seconde époque, postérieurs

(L) Ch. Lenormant, Numism. des r. gr. p. 18.

(2) Ran. 730 et s.

(3) Monnaies d’Athènes , p. 70.

(4) Bœekh, Staatshaushalt . d.Athen. Beil. p. 238 et 277; Corp.inscr. gr. n° ISO, § 36.

(5) Monnaies d'Athènes, p. 107.

à Alexandre (voy. livre VI, chap. y, § 7), il est certaines séries annuelles pour lesquelles le nombre des exemplaires fourrés que l’on rencontre est tellement considérable, qu’il n’y a pas moyen de douter que ce ne soit une décision gouvernementale qui ait fait comprendre les pièces de ce genre dans une forte proportion sur les monnaies livrées au public dans l’année. Tel est, entre autres, le cas de la série où les deux magistrats principaux portent les noms de Polémon et Àlcétès.

4. A Rome, la première émission de pièces fourrées, mêlées à l’argent réel, eut lieu du temps de la guerre d’Hannibal, après la bataille de Trasimène, en même temps que la loi Flaminia réduisait le poids de l’as et décidait que le denier vaudrait 16 as au lieu de 10 (voy. livre VII, chap. III, | 3) . C’était un résultat de la détresse terrible à laquelle les désastres militaires réduisaient le gouvernement de la République. Ce fait ne nous est connu que par le dire de Zonaras (1); mais, quoiqu’une semblable source soit bien tardive, le renseignement paraît exact, car il est confirmé par deux observations numismatiques : d’abord la rareté extrême des exemplaires fourrés antérieurs à la loi Flaminia (2), exemplaires qui semblent porter les traces d’une origine due à la fraude privée plutôt que d’un caractère public ; ensuite l’existence de spécimens fourrés (3) des monnaies d’or frappées un peu après, dans le midi de l’Italie, par les généraux romains dans le cours de la guerre

(1) VIII, 26, s. fin.

(2) Cohen, M C, p. xvm ; Mommsen, M B, t. I, p. 79.

(3) Ilauch, Mitth. rl. num. Ges. in- Berlin, t. III, p. 287.

contre Hannibal (sur ces monnaies, voy. livre III, chap. i,

§ 7, et livre VII, chap. m, § 3).

La mesure financière, qui constituait en réalité une sorte d’emprunt forcé sous la forme d’une alteration des monnaies, était aussi fausse, que possible ; mais du moins elle pouvait trouver une excuse dans la nécessité. Quand une fois on l’eut prise, on n’y renonça j amais complètement. Continuée dans des temps normaux, l’opération devint aussi désastreuse qu’elle était déloyale. Une émission d’assignats à cours forcé, sous une forme quelconque, eût été encore moins mauvaise.

En effet, dans la véritable supercherie qu’il commettait en mêlant aux espèces regulieres un certain nombre de pièces sans valeur intrinsèque, de telle façon qu’elles s’y confondissent, le gouvernement trompait le public et se trompait lui-même. Il dissimulait l’émission de sa monnaie fiduciaire, et se mettait lui-même dans l’impossibilité de connaître dans quelle proportion le faux numéraire circulait avec l’argent de bon aloi. Lors même que, comme il arriva deux ou trois fois, la quantité de pièces fourrées que le gouvernement était autorisé à émettre avait été décrétée par un vote du peuple, personne ne pouvait savoir combien de deniers de bon aloi remontant a des émissions anterieures circulaient en même temps.

La loi avait beau donner cours forcé aux pièces fourrées, prétendre obliger les particuliers à les accepter sans discussion pour leur valeur nominale, imposer des pénalités à qui les refuserait (1) ; elle ne pouvait prévaloir contre la force des choses. Les pièces fourrées, quand elles étaient reconnues, — et c’était chose facile, — n’étaient pas ac-

(1) Arrian. Epictet. III, 1 ; Pauli. Sentent, recept. V, 25, 1.

ceptées sur le même pied que les pièces réellement d’argent dans les transactions ordinaires de la vie, de particuliers à particuliers. L’usage, auquel il est si souvent fait allusion dansles écrivains, de constater la valeur et la vraie composition métallique des deniers au son qu’ils rendaient en les jetant à terre (1), ou bien de les percer d’un poinçon pour en voir l’intérieur (2) ; d’un autre côté, l’absence presque complète d’exemplaires fourrés dans les grands enfouissements de deniers de la Eépublique, comme ceux de Frascarolo, San Cesario, Collecehio, Cadriano(3), ces deux faits parallèles prouvent que les monnaies fiduciaires ainsi émises subrepticement par le gouvernement trouvaient dans le public une défaveur marquée. Dès lors, les pièces en vrai métal devaient tendre à disparaître rapidement de la circulation. Il y avait avantage pour la spéculation privée à les en retirer, pour les thésauriser ou pour les fondre et vendre les lingots.

Les pièces sans valeur intrinsèque restaient ainsi seules dans la circulation et y prédominaient. Par suite, le numéraire tout entier subissait une forte dépréciation, n’était plus accepté que difficilement et avec un cours désavantageux. Celui qui avait été obligé de recevoir des caisses de l’Etat les mauvaises pièces à leur cours nominal éprouvait une forte perte.

5. Ces inconvénients si graves devinrent surtout insupportables au commencement de la période des guerres

(1) Mommsen, M H, t. II, p. 81.

(2) Cavedoni, Saggio, p. 29.

(3) Cavedoni, Ripostigli, p. 17 et 25o.

civiles, par suite de la proportion inouïe que prit la fabrication des pièces fourrées. Cette mesure, à la fois maladroite et malhonnête, produisit alors une crise monétaire d’une très-grande intensité.

En 663 de Rome, 91 avant Jésus-Christ, M. LiviusDrusus fit décider par le Sénat que dans les émissions qu’on ferait désormais il y aurait un denier de cuivre fourré contre sept d’argent (1). Quelques années après, au temps de Cinna, la valeur du numéraire était devenue si incertaine, nous dit Cicéron (2), que personne ne savait au juste ce qu’il possédait. C’est à ce moment que fut composée et représentée la Casina de Plaute (3), dans le prologue de laquelle il est fait allusion à la situation monétaire : Nunc novae quae prodeunt comoediae, mullo sunt nequiores quarn nummi novi. C’est également aux mêmes années qu’appartient la pièce de la Mostellaria, dans laquelle (h) un personnage dit, en s’adressant à Vulcain : Faber qui cudere soles plumbeos nummos. Il doit y avoir encore là une allusion, et l’on est en droit d’en conclure qu’à ce moment on émettait des as de plomb d’un aspect plus ou moins déguisé, en même temps que des deniers fourrés à âme de cuivre. Les deux opérations se tenaient d’une manière étroite et naturelle.

En 670 de Rome, 8k avant Jésus-Christ, les tribuns du peuple et les préteurs délibérèrent sur les mesures à prendre pour remédier à cet état déplorable des choses. Un édit du

(1) Plin. H N, XXXIII, 3. 40.

(2) De offic. III, 20, 80 : Jactabalur illis temporibus nummus sic, ut nemo posset scire quid haberet.

(3) Voy. Mommsen, Rhein. Mus. nouv. sér. t. X, p. 122 et s.

(4) Act. IV, sc. 2.

préteur M. Marius Gratidianus institua des bureaux de vérification, supprima le cours forcé des deniers fourrés, ordonna aux caisses publiques de les retirer de la circulation et de donner en échange des deniers de bon aloi (1). L’enthousiasme populaire qui accueillit cet acte peut donner la mesure du mal auquel il portait remède. On éleva dans tous les carrefours des statues au préteur qui avait pris l’initiative d’une aussi bienfaisante réforme, et l’on rendit à ces statues des honneurs presque divins, en brûlant devant elles des cierges et de l’encens.

Sylla fit cruellement expier cette popularité à Marius Gratidianus. C’était un adversaire politique redoutable, et aux yeux du parti aristocratique il avait commis un véritable crime en portant atteinte à un droit de l’Etat, qui, pour ce parti, était devenu un véritable dogme, le droit d’altération des monnaies, contesté par les seuls démocrates. Aussi, dès l’entrée du dictateur à Rome, toutes les statues de Gratidianus furent-elles renversées (2j, et lui-même, compris dans les listes de proscription, fut mis à mort avec les raffinements de torture les plus barbares (3). Aussi Sylla revint-il à la pratique des émissions mêlées d’un certain nombre de pièces fourrées (4), et par la lex Cornelia testamentaria il renouvela dans les

(1) Cic. Deoffic. III, 20, 80; Plin. H N, XXXIII, 9, 132; voy. Mommsen, M R, t. II, p. 83, qui a le premier mis en lumière toute l'importance de la réforme monétaire de Marius Gratidianus ; De Witte, Rev. nam. 1868,

(2) Plin. H N, XXXIV, G, 27.

(3) Cic. De pet. cons. ad M. Tullium fratrem, 3, 10 ; Senec. De ira , III, 18 ; Flor. III, 21, 26 ; Lucan. Phars. 11, 173 et s.

(4) Mommsen, M B, t. II, p. 83.

termes les plus sévères les dispositions forçant à recevoir la monnaie publique à son cours nominal, quelle qu’en fût la composition métallique (1). Son exemple fut largement suivi après lui ; en effet, parmi les deniers dont on rencontre autant d’exemplaires fourrés que d’exemplaires de bon métal (2), on compte ceux de C. Marius Capito (8), triumvir monétaire vers 674 de Rome (80 av. J.-C.), de

L. Papius (4) , triumvir un peu avant l’an 680 (74 av. J.-C.), de Q. Crepereius Rocus (5), L. Roscius Fabatus (6) et Ser. Sulpicius (7), qui exercèrent la même magistrature dans les années suivant immédiatement 680. Pour

M. Aemilius Lepidus, triumvir monétaire en 693 de Rome, un de ses types (8) se rencontre aussi souvent fourré qu’en argent et un autre (9) beaucoup plus souvent. Enfin, l’un des types de Cassius Longinus (10), monétaire en 700 de Rome (5i av. J.-C.), n’est connu que sous la forme d’exemplaires fourrés (11).

M. Mommsen (12), dans son admiration constante pour

(1) Paul. Sentent, recept. V, 25, I .

(2) Cohen, MC, p. xix.

(3) Cohen, M C, pl. XXVI, Maria, nos 1-3.

(4) Cohen, M C, pl. XXX, Papia, n° 1 .

(5) Cohen, M C, pl. XVI, Crepereia.

(6) Cohen, M C, pl. XXXVI, Roscia.

(7) Cohen, M C, pl. XXXVIII, Sulpicia, n° 3.

(8) Cohen, M C, pl. I. Aemilia, nos 6 et 7.

(9) Ibid. n° 8.

(10) Cohen, M C, pl. XI, Cassia, n° 5.

(11) Cohen, M C, p. xx.

(12) M R, t. II, p. 81.

Jules César, a prétendu qu’il avait cessé de frapper des monnaies fourrées et même ordonné que les anciennes fussent retirées de la circulation. Mais cette assertion est démentie par les faits. Il existe des deniers fourrés de César (1), et même un des types au nom deL. Hostilius Saserna (2), l’un de ses monétaires, n’est connu que sous cette forme (3) .

6. On sait qu’une partie du numéraire frappé sous la République était encore en circulation du temps de Trajan (voy. livre IY, chap. vi) ; on pourrait donc croire, au premier abord, que les pièces fourrées, qu’on n’avait aucun intérêt à fondre, devaient avoir échappé au creuset et, par conséquent, se trouver en grand nombre parmi les monnaies subsistantes à cette époque entre les mains du public. Mais il n’en est rien, et l’on n’a jamais rencontré une pièce fourrée du temps de la République revêtue de la contre- marque impériale (livre IY, chap. v, §1). Ceci semble prouver (4) qu’à une certaine époque les anciennes monnaies fourrées furent retirées et que l’on interdit alors de leur appliquer le poinçon qui en eût autorisé le cours (5). Cet acte de retrait ne peut être historiquement

(1) Ramus, Cal. num. vet. Mus. reg. Daniae, t. II, p. 116 et 117; De Witte, Rev. num. 1868, p. 182.

(2) Cohen, M C. pl. XIX, Hostilia, n° 4.

(3) Cohen, M C, p. xx.

(4) Mommsen, M R, t. II, p. 84.

(5) En revanche, du temps de Pline (H N, XXXIII, 9, 132), les amateurs de numismatique de Rome recherchaient pour leurs collections les exemplaires fourrés des anciens deniers et les payaient bien plus cher que les exemplaires de bon aloi.

placé qu’à un seul moment, lors de la réforme monétaire d’Auguste en l’an 15 avant Jésus-Christ (voy. livre VU, chap. iv, § 1). En effet, tant que le Sénat, dans les premières années du principat d’Auguste, garda la direction du monnayage de l’or et de l’argent, il continua de suivre pour les deniers les anciennes pratiques. Un de ceux de L. Aquillius Florus (1), triumvir monétaire à cette époque, n’est connu que fourré (2), et l’on rencontre plus d’exemplaires dans cette condition que d’exemplaires véritablement en argent (3) des deniers de M. Sanquinius (4), qui exerça le triumvirat en 737 de Rome (17 av. J.-C.), deux ans avant qu’ Auguste mît la main sur la fabrication de la monnaie des métaux précieux (5) .

Sous le fondateur de l’empire, la fabrication des deniers fourrés paraît avoir été restreinte à une destination spéciale, en vue d’une exportation. On a trouvé dans l’Inde des quantités considérables de deniers du temps d’Auguste, — particulièrement celui qui représente au revers Caïus et Lucius Césars (6) , — très-souvent d’un poids supérieur au poids normal de la pièce de véritable argent, mais tous fourrés (7) ; au contraire, les mêmes monnaies, en exemplaires fourrés, sont presque introuvables en Occident. Le Périple de la mer Erythrée (8) nous apprend que le denier

(1) Cohen, M C, pi. VI, Aquilia, n° 3.

(2) Cohen, M C. p. xx.

(3) Ibid. p. xix.

(4) Cohen, M C, pl. XXXVI, Sunquinia, noS 1 et 2.

(5) Mommsen, M R, t. III, p. 8.

(6) Cohen, il/ I, t. I, Auguste, n° 87.

(7) Eckhel, D N, t. VI, p. 171 ; Num. chron. t. VI, p. 70.

(8) 8 et 49.

romain était un des grands objets d’exportation de l’Egypte par la Mer Rouge, et qu’il jouissait dans les ports de l’Inde d’un cours de faveur sur la monnaie indigène (voy. livre VII, chap. v, §2). Il semble donc qu’Auguste ait voulu profiter de ces conditions commerciales, et de ce que les Indiens ne savaient pas encore bien distinguer les pièces fourrées des pièces vraies, pour une opération aussi lucrative que peu honnête, faisant fabriquer des deniers fourrés spécialement pour les exporter vers l’Inde (I). C’était un axiome de la politique impériale que l’on devait chercher à tromper les Barbares et à gagner sur eux, sans s’inquiéter des scrupules de loyauté dans les relations de commerce. Un calcul du même genre, quoique moins frauduleux, a peut-être été la principale cause de la fabrication des monnaies de restitution sous Trajan (voy. livre IV, chap. vi).

On rencontre beaucoup de monnaies fourrées des premiers empereurs après Auguste. Les quatre cinquièmes des monnaies d’argent de Claude sont dans ce cas (2), en particulier les deniers portant au revers les légendes DE BRITANN et PACI AVGVSTAE (3). Les deniers d’argent de Néron sont aussi très-souvent fourrés (4), de même que les pièces à types républicains frappées dans les premiers mois après sa mort (3).

Le nombre des pièces fourrées d’argent va ensuite en diminuant à mesure que les pièces en vrai métal devien-

(1) Mommsen, MR, t. III, p. 337.

(2) Rauch, Mittheil. d. mm. Ges. in Berlin, t. III, p. 287.

(3) Cohen, MI, t. I, p. 157.

(4) Ibid. p. 178.

(5) D. de Blacas, Rev. num. 1862, p. 229.

nent d’un titre plus mauvais (voy. livre VII, chap. IV, § 2). L’opération cessait d’être lucrative pour le Trésor. Le bénéfice, moindre à chaque règne, compensait de moins en moins les frais considérables de main-d’œuvre que nécessitaient ces monnaies. Les pièces fourrées sont moins nombreuses à partir de Domitien et deviennent de toute rareté sous Commode (1). Elles cessent à dater de Caracalla, lorsque l’argent n’est plus qu’un billon saucé du plus bas titre. Pourtant ce détestable prince trouva encore moyen de falsifier une aussi mauvaise monnaie, en faisant fabriquer, au lieu du billon qu’il annonçait légalement, du plomb argenté (2).

7. Mais si les pièces fourrées d’argent cessent avec le règne de Caracalla, parce que l’on n’aurait plus pu dès lors en fabriquer qu’à perte, on se met à mêler aux émissions d’or une certaine quantité de pièces fourrées.

Xiphilin, d’après Dion Cassius, qu’il abrège, reproche à Caracalla d’avoir frappé des pièces de cuivre doré, ex yjxkv.o\> -/.txTocypvaov[j.svov (voyicpcc). La collection d Ennery renfermait une bractée provenant d’un aureus fourré de Caracalla (3) , et une pièce de ce genre intacte existe au Cabinet de Vienne (à). On rencontre un assez bon nombre de monnaies fourrées, à âme de cuivre revêtue d’une feuille d’or, qui avaient été mises en circulation comme des aurei ,

(1) Cohen, M I, 1. 1, p. 178 ; De Witte, Rev. num. 1868, p. 183.

(2) Xiphilin. Brev. Dion. Cass. LXXVII, 14.

(3) Cat. d’Ennery, n° 680.

(4) Eckhel, D N, t. I, p. cxv.

avec les têtes de Gallien, de Postume, de Yictorin et de Probus (1). Et il semble que le gouvernement en avait déjà fait faire quelquefois dans les époques antérieures, car on connaît de ces aurei fourrés d’Hadrien (2) et de Commode (3), dont la frappe est trop soignée, dont les coins sont gravés avec trop d’art et de finesse pour qu’on puisse facilement les croire dus à l’industrie des faux-monnayeurs privés.

Quand Dioclétien, après la grande crise monétaire du IIIe siècle, se remit à faire fabriquer des espèces loyales et voulut établir un peu d’ordre dans les monnaies (voy. livre YII, chap. îv, § 3), il mit fin à ces pratiques. Mais un peu plus tard, sous le Bas-Empire, nous voyons reparaître les pièces d’or fourrées ; on en a de Valentinien , d’Honorius , d’Anastase et d’Héraclius (h). On en trouve ensuite encore un bon nombre dans le monnayage mérovingien de certaines localités. On comprend le recours à cette fraude dans la barbarie mérovingienne, bien mieux que dans la pleine civilisation de l’Empire romain; elle était, en effet, si facile à discerner, rien que d’après le poids des pièces, que l’on s’étonne qu’elle ait pu alors être pratiquée par les gouvernements avec quelque chance de succès. 11 fallait que l’on comptât beaucoup sur les lois pénales qui interdisaient de refuser la monnaie à l’effigie du prince, quel qu’en fût le poids ou le titre (5) . Mais l’emploi de ce procédé frauduleux par le

(1) De Witte, Rev. mm. 1868, p. 183 et s.

(2) Cohen, M I, t. II, p. 121, n“ 172.

(3) Rauch, Miith. <1. num. Geseüseh. in Berlin , t. III, p. 287.

(4) De Witte, Rev. num. 1868, p. 183.

(b) Arrian. Epictet. III, 1; Paul. Sentent, recept. V, 23, 1,

gouvernement lui-même n’est certain, appliqué à la monnaie d’or, que pour le temps de Caracalla et de la grande crise monétaire du IIIe siècle (voy. livre VII, chap. ry, § 2). M. Mommsen (1) refuse de voir dans les solidi fourrés des empereurs postérieurs à Constantin, dont quelques-uns ont l’âme d’argent (2), autre chose que des œuvres de fauxmonnayeurs. Il est possible que les exemples d'aura fourrés antérieurs à Caracalla soient aussi, malgré leur fabrique soignée, des produits du faux-monnayage. C’est,, en elfet, exclusivement à cette industrie criminelle que Perse (3) et Ulpien (li) attribuent une semblable pratique.

Au reste, cette question de l’histoire des monnaies fourrées, qui constitue un des chapitres les plus importants de l’économie politique de l’antiquité, présente encore des parties très-obscures, faute d’en avoir suffisamment rassemblé jusqu’ici les documents. A part Frœlich (5) et Neumann (6), personne n’a pris soin de dresser des listes un peu étendues de pièces de ce genre. Aussi, comme l’a dit M. de Witte (7), « au lieu de rejeter systématiquement les monnaies fourrées, tant grecques que romaines, les numismatistes devraient s’attacher a en former des séries qui permettraient de juger et de l’âge et de l’importance des émissions. »

(1) MR , t. III, p. 68.

(2) Riccio, Monete di fam. rom. p. 2.

(3) Sat. V, 103 ; cf. Schol. a. h. I.

(4) Diçjest. XLVIII, 10, 8.

(b) Tenlam. in re num. vet. p. 361 et s.

(6) Pop. et rerj. num. vet. p/ 193 et s.

(7) Rev. num. 1868, p. !83:

§ 4. Les MONNAIES DES MINES.

1. En traitant, dans le chapitre précédent, des trois métaux monétaires chez les anciens, de leur valeur respective et de leurs alliages, j’ai laissé entièrement de côté la question des mines d’où l’on tirait, aux diverses époques et dans les differentes contrées, l’or, l’argent et le cuivre employés au monnayage. C’est là, en effet, une question qui ne rentre pas directement dans le sujet de notre livre, qui , d’ailleurs, n’a été que fort imparfaitement élucidée jusqu’ici par les érudits (!) et qui, à elle seule, demanderait que l’on y consacrât un ouvrage spécial, avec de nouvelles études, où les observations des géologues et des ingénieurs des mines devraient se combiner avec les indications des textes littéraires et des inscriptions.

Cependant il existe tout un groupe de petites monnaies de cuivre romaines, du second siècle de notre ère, les unes avec les effigies de Trajan et d’Hadrien (2), les autres avec des têtes de divinités (3), qui portent au revers la mention de différentes mines, en général au génitif, une seule fois au datif et une autre au nominatif (4). Quelques

(1) Voy. cependant : Caryophilus, De antiquis auri argenti stanni aeris ferri plumbique fodinis, Vienne, 1737 ; Reitemeier, Geschichte des Bergbaues und Hiittenwesens bei den allen Volkern, Gœttingue, 1785 ; J. et L. Sabatier, Production de l’or, de l'argent et du cuivre chez les anciens, Saint-Pétersbourg, 1850.

(2) Cohen, M I, Trajan, nos 338-361 ; Adrien, nos 644, 645, 973.

(3) Cohen, M I, t. II, p. 251, n°s 1166T1169.

(4) Sur toutes ces monnaies, voy. Eckhel, DN, t. VI, p. 445 448.

savants ont entendu les légendes du revers de ces pièces comme désignant les sources de provenance du métal mis en œuvre dans leur fabrication (1). C’est là une interprétation qui ne saurait soutenir l’examen ; mais il importe de jeter un coup d’œil sur les monuments qui y ont donné lieu, d’autant plus que cette étude nous donnera lieu de constater un exemple important de monnaies, qui devaient, suivant toutes les vraisemblances, avoir un caractère avant tout fiduciaire.

Les monnaies des mines à l’époque impériale, car c’est sous cette désignation générale qu’il importe de les grouper, sont toutes du même module, celui du petit bronze, intermédiaires comme poids entre le semis et le quadrans, tels qu’ils étaient à l’époque où ces pièces furent frappées (voy. livre VII, cbap. iv, § 1); les revers, sauf deux exceptions (2), rentrent toujours dans les deux mêmes types, ou bien la légende qui mentionne la mine est placée dans une couronne de feuillage, ou bien elle accompagne la figure debout, soit de l’Abondance tenant des épis, soit de la Monnaie, représentée comme à l’ordinaire, avec la balance d’une main, la corne d’abondance sur 1 autre bras et la masse de métal auprès de ses pieds.

Les légendes peuvent ainsi se grouper, d’après les pays auxquels appartenaient les mines :

Dalmatie :

METAL. DELM. — Avec la tête d’Hadrien ou bien sans effigie impériale.

METALLI VLPIANI DELM. — Avec l’effigie de Trajan.

(1) Sabatier, Production , etc. p. 160 ; Cohen, M 1, t. II, p. 58 et 181.

(2) Cohen, M I, t, II, p. 251, n°s 1168 et 1169.

Mésie supérieure :

DARDANICI. — Avec l’effigie de Trajan ou la tête de Rome (I).

AELIANA PINCENSIA. — Avec la tête d’Hadrien (2). Norique :

MET. NOR. — A la tête d’Hadrien.

Pannonie :

METALLI PANNONICI METALLI VLPIANI PANN

Avec la tête de Trajan.

Provinces indéterminées :

METALLI VLPIANI. — A la tête de Trajan. Cette légende peut se rapporter également bien aux deux mines de même nom, dont les monnaies viennent de nous faire constater l’existence en Dalmatie et en Pannonie.

METAL. AVRELIANIS- — Avec la tête juvénile de Marc- Aurèle ou de Commode. La mine ici mentionnée devait son nom à Marc-Aurèle, mais rien ne nous indique où elle pouvait être située.

Aucune des monnaies des mines ne présente les lettres S C, indice du monnayage sénatorial dont les produits constituaient pour le cuivre la seule monnaie d’empire ayant cours légal dans toutes les provinces indifféremment (voy. livre III, chap. i, § 8 ; livre VII, cbap. iv, § 1).

(1) Une constitution de Gratien (Cod. Theod. I, 32, 5; Cod. Just. XI, 6, 4) mentionne les procuratores metallorum intra Macedoniam, Daciam , Mediterraneam Moesiam seu Dardaniam.

(2) Pincum était une ville de Mésie, voisine de Viminatium,

2. Une première observation doit être faite tout d’abord au sujet des monnaies des mines. Les exploitations qu’elles mentionnent appartiennent toutes à la même région, entre le Danube et l’Adriatique. Ce sont des mines impériales, dont la plupart portaient même les noms des princes sous qui elles avaient été inaugurées.

Ces monnaies sont toutes de cuivre ; pourtant aucune ne porte la mention des grandes exploitations qui fournissaient ce métal au monde romain du temps de l’Empire, de celles que Pline (1) signale particulièrement comme en fournissant les qualités employées au monnayage. U y a plus ; la plupart des mines qui y sont nommées nous sont connues d’ailleurs, par des témoignages formels des auteurs et des inscriptions, comme donnant des métaux autres que le cuivre. Les textes sur les mines d’or de la Dalmatie sont nombreux (2), et nous voyons que l’on exploitait aussi dans cette contrée des mines d’argent (3) ; celles de la Dardanie étaient consacrées à la production de l’or, dont elles donnaient une qualité particulière (4). Pour le Norique, les riches mines d’or ouvertes dans le vil” siècle de Rome (5) , et encore en exploitation du temps de Strabon (6), paraissent avoir été épuisées à l’époque où régnait Hadrien ; mais la grande industrie minière qui faisait alors la renommée de cette

(2) Caryophilus, p. SS ; cf. Corp. inscr. lat. t. III, n° 1997.

(3) Corp. inscr. lat. t. III, n° 6S7S.

(4) Plin. H N, XXXIII, 3, 12.

(5) Polyb. XXXIV, 10.

(6) Strab . IV, p. 208.

province était celle du fer (1). Une inscription de lecture douteuse (2) paraît mentionner les procuratores ferrariarum des trois provinces de Norique, Pannonie et Dalmatie (3), et, en effet, il est bien difficile de ne pas rapporter à une exploitation de fer destiné à la fabrication des armes la pièce, à la légende METAL- DELM, qui présente d’un côté la tête de Mars, barbu et casqué, de l’autre une cuirasse (4) ; ces ferrières de la Dalmatie sont plusieurs fois mentionnées par les écrivains (3) . Quant à la Pannonie, outre les mines de fer (6), on en mentionne d’argent (7) dans cette province, mais jamais aucune de cuivre.

Ceci écarte absolument l’idée que la mention des mines sur la classe spéciale de monnaies qui nous occupe aurait indiqué la provenance du métal employé pour les fabriquer. Il faut donc y chercher, au contraire, la désignation des lieux auxquels était restreint le cours de ces pièces, que l’absence des lettres S C caractérise comme destinées à une circulation exclusivement locale.

Les exploitations minières, avec les ouvriers qui y étaient employés, et dont le nombre était quelquefois

(1) Voy. les textes littéraires dans Caryophilus, p. 30, et Potter, ad Clem, Alex. Stromat. I, p. 363. — Corp. inscr. lat. t. III, n°s 4788 et 3036 ; t. V, n” 810.

(2) Corp. inscr. lat. t. III, ri0 4809.

(3) Voy. O. Hirschfeld, Untersuchungen auf dem Gebiete der Rcemischen Verwaltungsgeschichte, 1. 1, p. 76.

(4) Cohen, M I, t. II, p. 231, n° 1169.

(3) Claudian. Bell. get. 338 et s. ; Cassiodor. Var. III, 26.

(6) Corp. inscr. lat. t. III, n°3933.

(7) Corp. inscr. lat. t. III, n° 6373.

énorme (1), puis avec tous les gens de métier et les marchands qui venaient naturellement se grouper autour d’eux, les exploitations minières donnaient naissance à des agglomérations très-considérables de population sur leur territoire, souvent fort étendu (2). Lorsque les meta/la appartenaient au fisc impérial, ce qui dès le IIe siècle de l’ère chrétienne était le cas du plus grand nombre, tout ce qui était compris intra fines metallonm , comme les puits de mine, les carrières, les bains, les marchés, les industries, les hommes libres, les affranchis, les esclaves, ainsi que les mineurs, les ouvriers, les artisans, etc., était subordonné à l’autorité et à la juridiction du procurator meiallorum. Celui-ci, comme le premier magistrat d’une colonie industrielle, déterminait les droits et les devoirs de tous les habitants, établissait les redevances sur l’exercice de chaque métier et fixait le taux de l’impôt sur le produit des mines, dont il réglait l’exploitation. Préposé aux mines d’une province entière, le procurator , pour chacune d’elles, substituait à son autorité et à son administration, dans tous les cas ordinaires et sous son contrôle supérieur, un entrepreneur ou conductor , dont les droits et les obligations étaient déterminés par un règlement établi lors de la conductio. La découverte récente de la table de bronze d’Alj.ustrel, en Portugal (3), nous a rendu en partie le texte d’un règlement

(1) On parle de 40000 ouvriers employés aux mines d’argent de Carthagène : Strab. III, 2, 10.

(2) Celui des mines de Carthagène avait environ douze lieues de circonférence.

(3) Voy. les articles deM. Ch. Giraud dans le Journal des savants d’avril et mai 4877, et oelui de M. Hübner dans 1 ’Ephemeris epigraphica de la même année.

de ce genre, imposé par 1 eprocurator metallorum Lusilaniae au concluctor du Metallum Vipascense, et il est probable qu’il reproduit un type consacré en pareil cas pour l’administration des mines appartenant au fisc et de la population groupée sur leur territoire.

Il fallait de la monnaie, et surtout de la monnaie d’appoint, pour les besoins intérieurs des grandes agglomérations industrielles ainsi formées sur le territoire des mines, et égalant comme importance des villes considérables. Or, si la monnaie d’or et d’argent de l’empereur, frappée non-seulement à Rome, mais dans toutes les parties de l’empire, était abondamment répandue dans les provinces, même les plus éloignées, il n’en était pas de même du numéraire de cuivre sénatorial, fabriqué dans les deux seuls ateliers de Rome et d’Antioche (voy. livre III, chap. m, § 2; livre VII, chap. iv, § 1). C’était de ces deux ateliers qu’il fallait expédier dans les diverses provinces ce numéraire, encombrant de sa nature et difficile à transporter, surtout quand les transports étaient lointains et devaient se faire par la voie de terre. Aussi ne se répandait-il que fort peu dans les provinces reculées, en particulier dans celles de l’Orient. Son insuffisance aux nécessités de la circulation dans ces provinces est un des faits les mieux avérés. Pour y suppléer, on avait dû recourir à la création de monnaies provinciales émises au nom des autorités de l’Etat, mais limitées dans leur circulation au territoire de la province pour laquelle elles étaient fabriquées (voy. livre III, chap. i, § 4; livre VII, chap. iv, § 4), et surtout à un très-large développement des permissions de monnayage du cuivre pour les besoins locaux, accordées aux colonies romaines ou latines (livre III, chap. i, § 5; livre VII, chap. iv, § 4) et aux cités indigènes jouissant de droits

étendus d’autonomie municipale (livre III, chap. I, § 6 ; livre VII, chap. iv, § 4). Ainsi que nous l’avons remarqué tout à l’heure, les pièces des mines à l’époque impériale, par l’absence des lettres S C indicatives de la fabrication dans les ateliers sénatoriaux et du droit de circulation générale dans tout l’empire qui en était la conséquence, présentent le caractère le plus manifeste d’un monnayage local de ce genre. Et en effet, dans les conditions économiques où se trouvait alors l’empire romain, dans les données des règles qui y présidaient alors à la fabrication de la monnaie de cuivre, il était tout naturel que l’autorité impériale accordât des permissions de monnayage de petites espèces d’appoint à circulation localisée, pareilles aux permissions que recevaient les villes grecques ou les colonies, à l’administration de certains métallo, , sur le territoire desquels se pressait une population particulièrement nombreuse. La nécessité de permissions de ce genre devait surtout se faire sentir dans les provinces auxquelles appartiennent exclusivement les monnaies des mines, car au IIe siècle ces provinces étaient dépourvues de monnaies locales, et le numéraire de cuivre sénatorial des ateliers de Rome ou d’Antioche ne pouvait y parvenir que difficilement. D’un autre côté, il est tout naturel qu’entre les différentes espèces de mines distinguées d’après les conditions de leur propriété, les unes appartenant à des particuliers ou à des compagnies privées, les autres au fisc (1), la permission de monnayage local ne fût jamais accordée qu’à des circonscriptions de metalla de la

(1) Sur les conditions différentes des mines privées et impériales, l’absorption graduelle des premières par les secondes et leur administration, voy. l’excellent résumé de M. O. Hirschfeld, Untersuchungen auf dem Gebiele der ræmischen Verivaliungsgeschichte, 1. 1, p. 72-91.

seconde classe, soumis à l’administration de procurateurs impériaux. Si dans des mines privées on voulut jamais suppléer au défaut de numéraire par la création d’un signe d’échange local, ce fut nécessairement un signe purement conventionnel et sans valeur intrinsèque, impossible à confondre avec la monnaie émanant d’autorités publiques, signe qui n’était en réalité qu’un assignat privé, échangeable contre du numéraire réel dans les caisses d’où il émanait, et tirait toute sa valeur du crédit de ces caisses, quelque chose comme les petits jetons de plomb auxquels nous avons attribué conjecturalement un rôle du même genre dans les comptoirs de la Compagnie des Nautae du Khône et de la Saône (voy. plus haut, dans ce chapitre, 1 1). On pourrait rechercher, parmi les plombs antiques se rapprochant par leur aspect des espèces monétaires, s’il n’en est pas qui, dans des circonscriptions minières, ont pu servir de signe d’origine privée suppléant au numéraire.

Mais, bien que faites d’un des métaux officiellement monétaires et rentrant par conséquent dans la classe des monnaies proprement dites, bien qu’émises par l’autorité d’officiers impériaux, les espèces qui nous occupent, destinées à une circulation exclusive dans le territoire de certaines mines, devaient nécessairement, comme l’est en général tout numéraire créé dans des conditions du même genre, être des monnaies fiduciaires bien plutôt que des monnaies réelles ; elles devaient circuler pour une valeur nominale sans rapport, même éloigné, avec leur valeur intrinsèque de métal. Sans doute il n’existe pas de preuve formelle de ce dernier point ; ce n’est là qu’une simple conjecture. Mais elle est rendue très-vraisemblable et presque imposée par ce fait que les monnaies en question

sont toutes d'un même module, égalant seulement les plus petites monnaies divisionnaires de cuivre, toujours frappées en assez petit nombre sous l’empire et .déjà complètement tombées en désuétude dans le 11e siècle. Elles sont donc en réalité fort inférieures au numéraire habituel du même métal à la même époque, dans les monnayages provinciaux et municipaux aussi bien que dans ceux des ateliers sénatoriaux, frappant pour tout le territoire de l’empire. Ceci, joint aux conditions d’une circulation restreinte, limitée à des territoires soumis à une administration particulière et dépendant du fisc impérial, conduit à l’idée d’un signe monétaire tout conventionnel, représentant sous la forme d’une quantité de métal bien inférieure les mêmes valeurs que le numéraire de cuivre habituel du même temps, numéraire lui-même déjà presque complètement fiduciaire, puisque la valeur métallique intrinsèque était bien loin de la valeur nominale qu’on lui assignait. L’administration financière de l’Empire était tout entière imbue de la fausse doctrine de la monnaie-Mÿrce (voy. livre III, chap. il, § 2), qui avait détrôné la vraie doctrine de la monnai ^-marchandise, prédominante chez les Grecs (livre III, chap. n, § 1), et c’est cette erreur économique dont les applications dans le domaine de la pratique engendrèrent la grande crise monétaire du me siècle (livre VII, chap. iv, § 2) ; là où cette administration devait appliquer d’abord une semblable doctrine, avant d’essayer de l’étendre à toute la monnaie d’Empire, c’était dans des territoires dépendant exclusivement du fisc, territoires où les conditions particulières de la circulation intérieure se prêtaient parfaitement et sans inconvénients sérieux à l’emploi d’un signe purement conventionnel.

3 . On s’étonnera peut-être de ce que, dans ce chapitre consacré à la rnonn aie fiduciaire , sans valeur intrinsèque, chez les anciens, nous ne parlions pas de faits semblables aux créations de monnaies obsidionales, auxquelles les peuples modernes ont eu plusieurs fois recours dans les circonstances de disette de numéraire produites par des événements de guerre. Le monnayage militaire pour les besoins des armées en campagne a pourtant eu un grand développement dans l’antiquité, et nous y consacrons plus loin une section spéciale (livre 111, chap. i, § 7). Mais ce monnayage, fabriqué par l’autorité et sous la responsabilité des généraux placés à la tête des armées, est généralement produit dans les conditions les plus satisfaisantes comme titre du métal et exactitude du poids des pièces; c’est de bonne monnaie que l’on fabriquait ainsi pour la solde des troupes et pour le payement des fournisseurs. Quant aux circonstances de pénurie qui peuvent amener la création d’une monnaie de nécessité , les anciens ne paraissent pas, du moins d’après les monuments parvenus jusqu’à nous, avoir en pareil cas employé la même méthode que ies modernes, celle de fabriquer une monnaie spéciale, ayant ouvertement les caractères de la nécessité, ne se confondant pas avec le numéraire normal et devant être retirée de la circulation dès qu’auront cessé les circonstances exceptionnelles qui l’ont produite. Ils préféraient avoir recours au moyen peu loyal d’une émission monétaire mêlée d’une forte proportion de pièces fourrées, moyen par lequel on espérait dissimuler les espèces fiduciaires, livrées au public sans la franchise qui seule pouvait justifier leur existence, moyen funeste, comme nous le montrions tout à l’heure, parce qu’en établissant une confusion entre les espèces loyales et les espèces altérées et en rendant très-difficile le retrait des

premières, il dépréciait tout le numéraire en circulation. D’autres fois, et particulièrement sous l’empire, quand la jalousie de l’autorité impériale eut retiré aux généraux en campagne l’ancien droit monétaire dont ils jouissaient sous la République romaine, au lieu de créer des monnaies spéciales de nécessité pour certains besoins militaires, on donna aux monnaies existant déjà dans la circulation une valeur exceptionnelle et temporaire par l’apposition d’une contremarque (voy. livre IY, chap. V, | 1). Dans ce dernier cas, il est évident, malgré l’absence de textes qui le disent formellement, qu’ après la cessation des circonstances qui avaient fait donner une valeur exceptionnelle aux pièces ainsi contremarquées, on devait fixer un certain délai pendant lequel les détenteurs de ces pièces devaient les présenter aux caisses publiques, pour être remboursés de leur valeur nominale en monnaie ordinaire. Passé ce délai, la valeur exceptionnellement donnée aux monnaies contremarquées était périmée ; entre les mains des particuliers qui avaient négligé de les échanger en temps utile, elles n’avaient plus que la valeur normale pour laquelle elles avaient été émises ; les caisses publiques elles-mêmes les remettaient dans la circulation pour cette dernière valeur, et l’on ne tenait plus désormais aucun compte du poinçon, qui y avait été apposé dans un but temporaire et dont elles continuaientà porter l’empreinte. C’est ainsi que l’on constate, dans toutes les trouvailles de monnaies impériales romaines en cuivre, de si nombreux exemples de pièces, qui ont reçu plusieurs contremarques successives et ensuite sont revenues dans la circulation au même titre que les monnaies non contremarquées, et y sont restées encore pendant un siècle ou deux.

Page 1