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CHAPITRE LVI

OBJECTION N*» 4. — LA DÉPRÉCIATION DE l'aRGENT RELATIVEMENT A l'or a pour cause, non la LÉGISLATION, MAIS UNE LOI NATURELLE

Les adversaires du bimétallisme disent : c'est en vain que l'on veut ramener l'argent à son ancienne valeur. L'argent s'est déprécié régulière ment et fatalement depuis l'antiquité. L'argent est bon pour les peuples dont les échanges sont peu nombreux et peu importants. L'or est la monnaie des nations riches et civilisées. Le remplacement de l'argent par l'or comme monnaie est donc une loi historique, contre laquelle s'élèverait en vain la législation monétaire, quand même elle serait édictée par une Union bimétallique universelle s'accordant pour restituer à l'argent la place qu'il occupait autrefois et dont il est définitivement exclu.

Deux causes amèneront inévitablement la chute de l'ar» gent : i^ l'excès de la production qui, comme pour toute autre marchandise, doit en diminuer la valeur; 2<» le poids trop grand de l'argent, qui le rend impropre à servir de moyen d'échange aux peuples de civilisation avancée. Il en résulte une défaveur qui se traduit par une dépréciation lente et mystérieuse, mais invincible. Voilà ce que soutiennent M. Herztka dans son livre : Wœhrung und Handel^ et M. Cramer-Frey dans son rapport à la Kaufmœnnische Gesellschaft de Zurich. C'est ce qu'a laissé entendre aussi M. Soetbeer, et cela se répète sur tous les tons et partout, même à l'Institut de France.

Toates ces afOrmations sont absolument contraires à la vérité. Je le démontrerai par des faits et par des chiffres que nal ne constestera. L'argent, relativement à Tor, a, au contraire, haussé considérablement vers le commencement de l'époque actuelle. Après avoir subi, entre i620 et 1650, une baisse très brusque, il a conservé une valeur extraordinairement stable pendant plus d'un siècle et demi. Quant aux baisses qui se sont produites, on peut prouver qu'elles sont uniquement la conséquence des actes des législateurs, •et non de l'excès de production ou des préférences des peuples civilisés.

Et tout d'abord il n'est pas exact de dire, comme on le fait souvent, que dans l'antiquité le rapport de valeur entre l'argent et l'or était celui de 10 àl.

Le rapport chez les Assyriens était de 13/12 à 1; on en trouve la preuve positive dans des tablettes d'or, d'argent, de bronze, d'antimoine et de plomb trouvées dans les fondations du palais de Khorsabad, bâti par Sargina, père de Sauhérib, 708 ans avant notre ère.

En Egypte, la valeur de l'argent * semble avoir été la même. En Grèce et à Rome, on trouve des rapports différents qui varient entre 12/12 et 14/12. Ce dernier rapport aurait été adopté par la réforme monétaire de Constantin en 330 (V. cod. Theod., XIII, 2, 1, et VII, 4, 27), mais Soelbeer pense qu'il faut le réduire à 1 : 13/12. La valeur

1. Les faits et les chiffres que je cite sont empruntés en grande partie au beau travail de M. Soetbeer, publié dans Petermann*s Mittheilungen, janvier 1869; au volume si rempli de faits publiés par M. Dana Horton pour le compte des États- Unis : International monetary Conférence; au savant travail de M. Lexis : Beitrâge zur Statistik der Edelmetalle, — Jahrb. fur Nation. Œkonomie (1880), et surtout à la 2« édition du livre complet de M. Soetbeer : Materialen, etc., traduit en français par M. Ringeisen : Matériaux relatifs aux rapports économ. des 4eux métaux, 1889.

D'après des recherches récentes, nous apprend M. Max Mûller, un kilogramme d'or valait à Babylone 12 kilogrammes 1/2 d'argent et 13 kilogrammes 1/2 dans les autres pays qui avaient adopté le même système monétaire (calculs du D' Brucsh et du D' Brandes).

LA DÉPRÉCUTION DE l'aRGENT 285

relative de Targent, pendant Pantiquité, aurait donc été à peu près la même que maintenant. Pendant tout le moyen âge cette valeur augmente considérablement en moyenne, mais à cette époque elle est absolument arbitraire. Gomme le remarque M. Soetbeer, elle est uniquement déterminée par les règlements des Monnaies, qui varient de localité à localité, et souvent de génération à génération et même d'année en année *. Les souverains, les évoques, les seigneurs, les comtes, les villes même, avaient le droit de battre monnaie et tous n'avaient qu'un but : se faire un revenu du « seigneuriage ».

Je ne noterai pas ici les différents rapports qu^on a pu constater de divers côtés et à différentes époques. Ces faits présentent un certain intérêt au point de vue historique, mais ils n'en offrent aucun au point de vue économique, sauf en ceci : qu'ils confirment complètement notre thèse. Ces rapports ne dépendent en effet ni de Tabondance ou des frais de la production, ni des préférences du public, mais uniquement de l'arbitraire toujours peu éclairé et souvent mal inspiré du législateur.

La valeur de Por baisse pendant le moyen âge, quoique la production en soit réduite presque à rien, donc contrairement à la loi économique qu'on invoque à tort en cette matière; car au lieu de 1 : 13 ou 1 : 12, comme dans l'antiquité, il n'est plus que de 1 : 10 1/2.

Soetbeer avoue qu'il avait autrefois attaché trop d'importance à ces rapports de valeur, qui n'étaient basés que sur

1. « Les renseignements sur les rapports de valeur des métaux précieux dans les premiers siècles du moyen âge sont rares et incertains. Pour les époques postérieures jusqu'au commencement du xvi* siècle, nous possédons un grand nombre d'édits et de conventions monétaires en différents pays; on peut en déduire le rapport suivant lequel Tor et l'argent étaient convertis en monnaies. Mais ce serait une grave erreur de croire rencontrer dans ces renseignements une indication exacte du rapport réel des métaux précieux dans le commerce libre à cette époque. » Il résulte des données recueillies par M. Soetbeer sur les années 1262 à 1495 que le rapport était assez stable, environ de 1 : 10 1/2 (Matériaux, etc., p. 25).

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les ordonnances des Monnaies et qui, par conséquent, Tariaient sans cesse.

Les chefs d'État se laissaient guider, dit Stoebeer, non par la valeur commerciale des métaux précieux, mais par le désir d'avantager tantôt Tor et tantôt Targent. D'ailleurs comment parler de valeur commerciale, alors que la frappe n'était libre nulle part et que l'exportation des métaux précieux était ordinsûrement interdite ? Cependant, vers la fin du XVI* siècle, ces métaux possédaient partout une valeur assez égale, s'il faut s'en rapporter à un petit livre très curieux que je cite ici en note ^ . Voici en effet les rapports qu'il donne : dans les Pays-Bas, 1 à 11 ; eu Espagne, 1 à 10 2/3 ou même à il; en France, en 1571, 1 à 11 11/19; en Angleterre, 1 à 11 ; en Allemagne, 1 à 11 2/3; à Rome, 1 à 12; à Milan, 1 à 11 3/4. Le Trésoir rapporte que Darius taxa l'or à 13 fois l'argent.

Au XVI* siècle, la valeur de l'or augmenta relativement d'environ 10 0/0. On ne peut l'attribuer à la production plus grande de l'argent; car, au contraire, après la découverte de l'Amérique, c'est l'or qui est d'abord arrivé en plus grande abondance.

Un accroissement subit et très notable dans la valeur de

1. Ce volume en néerlandais, assez rare, est intitulé : Trésoir van de Maten en Gewichten, Amsterdam, 1590. Il contient les renseignements les plus précis sur les mesures et sur les monnaies de l'époque et sur les procédés du monnayage. Un chapitre est même consacré à une espèce de statistique de la population et des revenus des différents pays. Voici ce qu'il dit à propos de la production de l'or : « Il nous vient de différents pays, des montagnes de la Bohême et des rivières de la Pannonie et de la Suède. Il arrivait d'Espagne, de ses rivières et de ses montagnes plus de 20 000 livres d'or chaque année, mais maintenant ces mines sont épuisées. L'or est venu ensuite des Indes espagnoles occidentales, d'abord de Saint-Domingue, puis d'autres lieux, mais cela est fini aujourd'hui. L'or arrive maintenant du Pérou, pour 3 millions par an autrefois, et maintenant pour 5, 6 et 8 millions. Mais avec le temps ces mines aussi s'épuiseront et cesseront d'être exploitées comme les autres. » Ce passage pourrait servir d'épigraphe au livre si important de Suess : Die Zukunft des Goldes (VAvenir de l'or).

For s'est produit à peu près partout en Europe de 1620 à 1650. Voici leurs relations indiquées dans le Traité historique des monnaies de Leblanc comme ayant été notées par une commission spéciale réunie à la Monnaie de Paris en 1641 : Allemagne et Milan, 1 : 12; Pays-Bas, 1 : 12 1/2; Angleterre, 1 : 13 1/5; Espagne, 13 1/3. On adopta alors en France le rapport de 1 : 13 1/2, plus élevé que celui des pays voisins, afin d'attirer For. La valeur de For continue par suite à s'élever; de sorte que, vers la fin du siècle, il atteint et dépasse même en certains pays la proportion de là 15, qu'il tend à conserver, malgré des variations locales incessantes, pendant tout le zvni« siècle.

La hausse de For provient-elle de l'accroissement de la production de Fargent relativement à celle de For? Nullement; c'est le contraire qui a eu lieu. La valeur de For reste stationnaire, quand la production de Fargent augmente, et elle s'élève quand la production de Fargent diminue et que celle de For augmente. Soetbeer le constate luimême et fournit les chiffres qui le prouvent et que nous reproduisons en partie ici.

Production en millions de marcs.

(1 marc = 1 fr. 24.)

Années ....r... \ ^ à à à à à

Or '. 19 20 23 23 24 25

Argent 53 75 76 70 65 60

Valeur de l'or relativement à

Fargent 11,50 11,80 12,25 14,01 14,50 15,01

Comme on le voit, de 1561 à 1600 la production annuelle de Fargent s'élève de 53 à 75 millions de marcs; Fargent ne baisse pas. De 1600 à 1700 la production de Fargent tombe de 75 millions à 60 millions, et celle de For monte de 20 à 25 millions ; For aurait donc dû baisser et Fargent hausser. C'est le contraire que Fon constate; For hausse de 1 : 12,25 à 1 : 15, 01.

Pendant le xviu* siècle, la production de Targent augmente considérablement et la valeur de l'argent hausse. Ici encore nous donnons les chiffres de M. Soetbeer.

Production es millioits de marcs.

(1 marc = \ fr. 24.)

C nOl 1721 1741 1761 1781

Années < à à à à à

Or 35 53 68 57 49

Argent 64 77 95 117 158

Valeur de l'or relali- 15,27 15,09 14,93 14,81 14,76

vement à l'argent.. 15,15 15,07 14,50 14,64 15,42

Ainsi, tandis que la production de Targent triple, la valeur de ce métal augmente relativement à celle de Tor.

Pendant le zix« siècle, nous avons vu, après 1850, la production de Tor décupler brusquement, passant de 56 millions vers 1840 à 574 millions de marcs, vers 1860, sans que sa valeur se modifie sensiblement.

L'augmentation de la valeur de l'or, qui ne peut donc être attribuée à l'influence de la production, comme on le prétend habituellement, peut-elle tenir à cette préférence dont on parle maintenant et qui est une imagination toute récente? Pas davantage, car la préférence théorique était pour l'argent, comme Michel Chevalier l'a parfaitement démontré.

Newton et Locke en Angleterre, Mirabeau et Gandin en France proclament que l'argent est, par eicellence, la matière de la monnaie. « L'argent, dit Locke, est l'instrument et la mesure du commerce dans toutes les parties civilisées et commerçantes du monde entier. Silver is the instrument and measure of commerce in ail the civilised and trading parts of the world, »

Les causes du phénomène sont multiples; mais elles n'ont pu agir, comme nous le montrons, que par le fait du législateur. L'une de ces causes, d'après M. Cernuschi, est que les frais de monnayage, comptés au poids, étaient plus

considérables pour l'argent que pour l'or. U en résultait qu'en exportant de l'or qui, à l'étranger, ne valait que comme lingot, on perdait moins que sur l'argent. M. Lexis conteste le fait et montre qu'en Angleterre, au xvi* siècle, et en France, au xvii« siècle, les frais et le seigneuriage étaient à peu près les mômes pour les deux métaux. Les faits rapportés par M. Lexis ne suffisent pas pour ôter tout fondement à l'observation de M. Gernuschi, dont la portée devrait être étudiée en détail. M. Soetbeer cite deux autres causes : Tintluence de la guerre, surtout de celle de Trente ans, qui fit préférer la monnaie la plus facile à transporter et à cacher, et l'importance croissante des balances commerciales, qui se réglaient plus économiquement en or, parce que les frais de transport en étaient moins considérables. Ces causes ont certainement dû agir. On peut y ajouter qu'au xvi« et au xvii» siècle, la monnaie d'or étant un objet de luxe, il se produisit entre les différents États une sorte de concurrence pour se le disputer, en surélevant sa valeur fixée par les Monnaies.

L'argent étant partout la monnaie nationale et universellement employée, se trouvait retenu par les nécessités des échanges intérieurs. L'or, monnaie « surérogatoire », prenait facilement le chemin de l'étranger. Lorsqu'on voulait conserver les deux métaux, c'était donc toujours la valeur du métal rare et moins indispensable qu'il falfait augmenter par la législation.

Il est à remarquer que tous ces motifs de préférence n'existent plus aujourd hui. Dans les pays civilisés, il y a deux fois plus de monnaie d'or que de monnaie d'argent. Le transport pour les deux métaux, calculé ad valorem, est le même *. Enfin l'habitude de cacher l'or a complètement disparu.

En tout cas, c'est la loi, et la loi seule qui, en fai' , a

1. Un économiste spécialiste bien connu, M. Ottomar HaupI, démontre da«j& une brochure instructive : la Réhahilitation de Vargent, qu*avec le bimétallisme international les balances se régleraient aujourd'hui de préférence au moyen de l'argent.

E. DE LaVELEYE. — La monnaie. 17

diminué la yalear de Targent pendant le zvii® siècle et Fa an contraire légèrement relevé au zyiii<^. Comme le dit Desrotours dans son rapport de 1790, « chaque État fliait un rapport différent, suivant ses préjugés, ses convenances locales ou ses jalousies commerciales ». Un rapide coup d'oeil sur la législation monétaire des principaux États le fera voir clairement.

L'Espagne, qui à la fin du xyi<» siècle avait fixé entre les deux métaux le rapport de 1 : 13 1/2, Tavait porté en 1730 à : 16. Il en résulta que Tangent arrivant des mines du Pérou et du Mexique disparaissait et partait pour l'étranger. L'argent faisait jusqu'à 6 0/0 de prime. Pour remédier à cet inconvénient, le rapport fut abaissé à 14, -|Y,-, puis encore une fois ramené à 16 en 1779. Vers la fin du xvui* siècle le rapport en Portugal était de 1 : 14 3/4.

Dans les Pas-Bas, le rapport de 1 : il 1/4. en 1589, était à 1 : 12 1/2 vers 1640, à 1 : 14,43 en 1663, et à 1 : 14, Il vers la fin du xviii® siècle. En France, le rapport, qui est de 1 à il, 88 en 1602, est porté ai: 13, 62 en 1631, et enfin à 1 : 14,91 en 1679. A cette époque, Golbert Imita ce qui venait d*étre décrété en 1666 en Angleterre; il établit la frappe gratuite et libre, la Monnaie délivrant, poids pour poids, numéraire contre lingot d'or ou d^argent, conformément à Fédit de 1641. Cette mesure, qui eut pour effet, d'après Leblanc, « d'amener dans le royaume une abondance d'or et d*argent sans exemple », fut rappelée dix ans après, en 1689. En 1785, de Galonné établit pour la première fois le fameux rapport de 1 à 15 1/2.

Dans son rapport au roi. Galonné explique que le rapport de 1 : 14 [H existant en France était inférieur à celui qui était en vigueur dans tous les États voisins, où il était supérieur à 1 : 15, et que, par suite, les louis d'or étaient exportés. Pour mettre un terme à ce trafic, il propose le rapport de 1 : 15 1/2, plus élevé, dit-il, que celui du marché, qui était de 1 : 15 1/8. Ge taux du marché n'était autre que celui de la Monnaie de Londres *. En 1803,

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