CHAPITRE LVIII
OBJECTION N*" 6. — IL NE PEUT Y AVOIR QU'UNB COMMUNE MESURE DES VALEURS (lOCKE)
L'objection qu'a faite Locke à l'emploi simultaaé de l'or et de l'argent et qui a été si souvent répétée et développée depuis est celle-ci :
11 ne peut y avoir qu'une commune mesure des valeurs, de même qu'il n'y a qu'une commune mesure des poids et des longueurs. Il est contraire à la raison et à Téquité de prendre pour commune mesure des valeurs, c'est-à-dire pour monnaie, deux marchandises dont la valeur varie pour chacune d'elles et dont par conséquent le rapport de valeur est aussi sans cesse variable.
Le débiteur prendra toujours comme mesure des valeurs et comme moyen de payement celle des deux marchandises qui aura le moins de valeur, c'est-à-dire tantôt l'or, tantôt l'argent.
Cette objection parait spécieuse, et cependant elle n'est pas fondée.
Et d'abord il y a une grande différence entre la commune mesure des valeurs et celle des poids et des longueurs. La première est faite d'une marchandise qu'on livre dans l'échange parce qu'elle est l'équivalent universel : sa valeur est donc essentiellement instable. Le pied ou le mètre, Ja livre ou le kilogramme sont des mesures essentiellement stables parce qu'elles ne sont pas une marchandise ; elles servent à mesurer, non à payer.
Ne pouvant avoir dans la monnaie une commune mesure des valeurs entièrement stable, il faut au moins faire en sorte que sa valeur soit aussi peu variable que possible. Or
nous avons proavé que la monnaie composée des deux métaux précieux possède une valeur plus stable que celle qui est faite exclusivement, soit d'or, soit d'argent. (V. chapitre X.) Dans rUiiion latine, le système bimétallique, quoique Tune de ses conditions essentielles, la frappe libre des deux métaux précieux, soit suspendue, a encore assez de puissance pour ne faire de la monnaie d'or et de la monnaie d'argent, en vertu de leur pouvoir payant respectif établi par la loi, qu'un seul et même instrument de la circulation, équivalent universel et commune mesure des valeurs. Gomme Font très bien montré MM. Gernuschi et Gibbs, les deux métaux accouplés, fondus ensemble en une seule masse, n'en font plus qu'un, comme Télectrum des Grecs, fait à la fois d'or et d'argent.
Locke avait sous les yeux des systèmes monétaires très différents du système bimétallique devenu self-acting , automatique, en raison de la frappe libre. Les États accordaient le pouvoir payant à l'or et à l'argent, mais d'après un rapport différent en chaque pays, rapport que la loi changeait fréquemment, ce qui amenait des importations et des exportations tantôt d'or, tantôt d'argent, et des troubles monétaires d'autant plus persistants que les gouvernements se réservant seuls la frappe, le monnayage libre ne pouvait agir pour rétablir l'équilibre. Pour ne rappeler que quelques faits cités dans l'exposé des motifs de la refonte des pièces d'or par de Galonné, jusqu'en 1779 un marc d'or était coté par le tarif de la Monnaie en Portugal à i5 marcs 6 onces d'argent, à 15 marcs 2 onces en Angleterre, à i4 marcs 7 onces en Espagne, à 14 marcs 5 onces en France. En 1779 l'Espagne releva les valeurs de l'or de 1/5, de sorte que le marc d'or reçut la valeur de 15 marcs 7 onces d'argent.
Il est tout naturel que Locke et lord Liverpool ne pouvaient concevoir l'influence que peut exercer, sur la stabilité du rapport des deux métaux, un accord bimétallique international adoptant un rapport identique avec monnayage libre.
En second lieu, dans un pays possédant une monnaie
IL NE FAUT qu'un ÉTALON 303
libératoire faite de deux métaux, il n'y a pas deux mesures des valeurs, Tune d'argent, l'autre d'or. Ces deux métaux accouplés par la loi qui leur attribue un pouvoir payant en rapport avec leur poids, ne forment qu'une seule mesure, qu'un seul moyen de payement. Il n'y a pas un prix différent suivant que Ton paye soit en or, soit en argent.
Pendant soixante-dix ans, depuis 1803 jusqu'en 1873, c'està-dire tant que le bimétallisme a été en vigueur en France, même après le cri d'alarme si retentissant de M. Michel Chevalier, à la vue des flots d'or qui envahissaient la circulation française, nul n'a songé à l'objection de Locke, nul n'a* remarqué qu'il y avait deux mesures des valeurs, parce qu'en eflfet il n'y en avait qu'une.
Chacun faisait ou recevait le payement « en monnaie légale ayant cours », suivant la formule habituelle des contrats, sans s'inquiéter si le moyen de payement était de l'or ou de l'argent. Et, chose plus extraordinaire, il en est encore de même dans toute l'Union latine, quoique aujourd'hui celui qui est payé en argent reçoit en réalité, comme valeur marchande, un quart de moins que s'il était payé en or.
Si Tun des deux métaux précieux fait prime relativement à l'autre, il n'est pas un homme sensé, dit U. Giffen, qui, payant avec \e métal « apprécié », ne se fera pas remettre la prime dont il jouit.
Les faits constatas chaque jour dans l'Union latine prou* vent qu'il n'en est rien : chacun paye ou est payé tantôt en or, tantôt en argent, et généralement en billets, s'il s'agit de fortes sommes, sans que nul réclame une prime, quoique la marchandise or vaille 20 à 25 p. c. plus que la marchandise argent.