CHAPITRE LIX
OBJECTION N*" 7. — LA MONNAIE, COMMUNE MESURE DES VALEURS, SERA PLUS VARIABLE SI ELLE EST CONSTITUÉE D OR ET d'aRGENT SIMULTANÉMENT QUE SI ELLE EST CONSTITUÉE EXCLUSIVEMENT SOIT d'or, SOIT d'argent
Si un pays a Targent seul comme monnaie libératoire celle-ci subira les variations de l'offre et de la demande de ce métal, qui résulteront, d'une part, de la production plus grande ou moindre de ce métal et, d'autre part, de l'emploi plus grand ou moindre qui en sera fait soit par l'industrie, soit par le monnayage, soit pour les remises vers l'extrême Orient.
Si un pays a l'or comme seule monnaie libératoire, celle-ci subira, de même, les variations de l'offre et de la demande, qui résulteront d'une part de la production diminuée ou accrue de ce métal et, d'autre part, de l'emploi diminué ou accru qui en sera fait par l'industrie, par le monnayage ou par les remises à l'étranger.
Si un pays emploie simultanément l'or et l'argent comme monnaie, celle-ci sera soumise à cette double série de causes de variation dans la valeur. Si les mines d or rendent davantage, l'instrument de l'écbange s'accroît en proportion. Si les mines d'argent livrent davantage, l'instrument d'échange augmente également.
Si un pays n'emploie que l'or, la production des mines d'argent ne le touche pas, et réciproquement.
Voici ce qu'on peut répondre :
Et d'abord quel que soit le système monétaire qu'un pays possède, il ne le met pas à l'abri des {variations que subis-
STABIUTÉ DE LA MONNAIE BMÉTALLIQUE 305^
sent rinstrament d'échange et les prix dans les autres pays. A moins de s'isoler par un mur de la Chine douanier, qui empêche toute relation commerciale, il subira le contrecoup des changements monétaires survenus chez les autres peuples. Si par suite d'une contraction monétaire sur le continent les prix y baissent, les prix baisseront aussi en Angleterre, quoiqu'elle ait conservé assez d'or pour les soutenir à Tancien niveau, parce que les marchandises produites à meilleur marché sur le continent pénétreront en Angleterre et forceront les fabricants anglais à réduire aussi leurs prix.
En second lieu, si l'instrument monétaire universel, quand il est composé des deux métaux, est soumis à Tinfluence de la production et des mines d'or et des miues d'argent, l'influence sur la valeur de la monnaie, et par conséquent sur les prix, sera moitié moindre, parce que le stock de monnaie est, cœteris parihus, deux fois plus considérable que s'il était composé uniquement soit d'or, soit d'argent.
A bref délai, la monnaie bimétallique offre une commune mesure des valeurs plus stable, ainsi que nous l'avons montré dans un précédent chapitre.
Ceci est le point important, car ce sont surtout les variations rapides et brusques dans la valeur de la monnaie et par conséquent dans les prix que redoutent le commerce et l'industrie.
En considérant une longue période et un avenir éloigné, il est probable que l'instrument métallique de l'échange s'accroîtra davantage et en tout cas plus régulièrement, s'il est composé des deux métaux précieux. Mais c'est là un grand avantage à différents points de vue.
Premièrement, la population, la richesse, les échanges du monde entier augmentent avec une rapidité merveilleuse. Il faut donc pour éviter une réduction générale des prix que l'instrument des échanges s'accroisse aussi notablement et d'une façon continue.
Avec l'or seul, il y a danger, au contraire, qu'il diminue. {V., aux annexes, \ Avenir de Vor,)
Eq second liea, une monnaie augmentant régulièrement et amenant une augmentation correspondante des prix est très favorable à Tessor de l'activité économique. (V. chapitre xni.)
En troisième lieu, les dettes de tous les États, de toutes les villes, de toutes les communes s'accroissent sans cesse. €e qui peut diminuer, non le montant nominal de ces dettes, mais la charge qu'elles font peser sur les contribuables, c'est l'augmentation du prix des produits. A mesure que le prix des produits augmente, le contribuable obtient pour ses efforts une somme plus grande, et ainsi il acquert plus de facilité pour payer sa part des impôts. Si un hectolitre de blé vaut vingt francs, je ne dois en vendre qu'un pour payer vingt francs de contribution. Si le prix de l'hectolitre tombe à 10 francs, je dois en vendre deux ; s'il s'élève, au contraire, à 40 francs, je ne dois en vendre qu'un demi.
Dans l'antiquité, et surtout en Grèce, les dettes écrasaient les citoyens et les réduisaient à la misère. Sous l'empire de la nécessité, les législateurs, Selon, par exemple, à Amènes, réduisirent toutes les dettes. Cette mesure était si ordinaire qu'elle portait un nom particulier : aetaaxOeta, ou « abolition des dettes ».
Certes à l'époque moderne nul ne conseillera d'imiter Solon en ceci. Mais, néanmoins, il n'est pas rare de voir les États trop obérés suspendre d'abord le payement des intérêts de leurs dettes, puis réduire le montant payé annuellement à leurs créanciers.
C'est ce qu'ont fait, par exemple, l'Espagne, le Portugal, l'Autriche, et la plupart de États de l'Amérique méridionale •et centrale.
Si la nature, en offrant à l'humanité deux métaux également propres à constituer une bonne monnaie, favorise une hausse lente et graduelle des prix, et diminue ainsi le poids des dettes anciennes, ne faut-il pas s'en féliciter, au lieu d'y mettre obstacle?