L AVENIR DE L OR
Si la production annuelle des métaux précieux paraît aujourd'hui insuffisante, c'est parce que celle de Tor diminue constamment. U y a donc lieu de se demander s'il n'y a pas d'espoir de la voir se relever an niveau d'il y a trente ans. L'expérience de ces dernières années a montré combien il est imprudent de se faire prophète en pareille matière. En 1850, on se croyait menacé d'une inondation d'or, et on réclama avec les plus vives instances la démonétisation de ce métal. Deux petits pays, qui comme tels ont cependant le plus grand intérêt à ne pas s'isoler de leurs voisins, la Hollande et la Belgique, prirent les devants et adoptèrent l'étalon unique d^argent. De différents côtés on engagea la France et même TAngleterre à imiter cet exemple. On connaît les plaidoyers de Michel Chevalier et de Gobden en ce sens.
Mac-Culloch annonça dès lors que bientôt ces alarmes se dissiperaient, que la faveur reviendrait à l'or, et que ce serait l'argent qui à son tour serait menacé de proscription. Ses prévisions se réalisent maintenant. Un géologue d'une autorité reconnue, M. Edouard Suess, professeur à l'université de Vienne, a publié à ce sujet un volume du plus grand intérêt : L'Avenir de l'or (Die Zukunft des Goldes), Il mérite surtout de Oxer Taltention parce qu'il s'appuie sur des faits soigneusement recueillis et rigoureusement discutés. Voici les conclusions auxquelles il arrive.
D'après M. Suess, il y a un rapport de cause à effet entre la rareté des métaux précieux et leur poids ou densité. Le
plus lourd des métaux, Tiridium, qui pèse 22, 23 fois autant que Teau distillée, ne se rencontre qu'en quantité tout à fait minime dans les lavages de platine. Le platine, poids spécifique 21,5. ne se trouve guère que dans le district de Nijni-Tagil en Russie, et depuis 1823 jusqu'en 1882 il ne s'en est produit que 68,000 kilogrammes. L'or, poids spéciûque 19,25, et le mercure, poids spécifique 13,59, sont plus rares que l'argent, poids spécifique 10,47. Le mercure ne se présente, combiné avec le soufre sous forme de cinabre, que dans très peu de localités, à Huanca Vélica dans le Pérou, à Idria en Garintbie, à Almaden en Espagne et à New- Almaden en Californie. La production, qui a beaucoup augmenté dans ces dernières années, ne dépasse guère trois millions de kilogrammes. L'or, plus pesant que l'argent, apparaît dans le sable des rivières et dans la gangue des rocbes en plus d'endroits que l'argent, mais toujours en quantité beaucoup moindre, et la production totale ne monte en ces dernières années (1886) qua 147,000 kilogrammes, tandis que celle de Targent s'élève à 3,137,000 kilogrammes.
Pour expliquer cette concordance entre le poids, la rareté et la valeur des métaux, M. Suess adopte une idée émise, il y a plusieurs années déjà, par un géologue allemand, Petzholt, qui écrivait en 1845 :
« Si l'or et le platine ne sont recueillis qu'en petite quantité, c'est à cause de leur énorme poids spécifique, qui les a précipités dans les coucbes les plus profondes, vers le centre en fusion de la terre, où ils se dérobent pour toujours à la main de l'bomme. » Il est un fait qui semble confirmer cette hypothèse. Le poids spécifique des planètes n'est pas le même : elles peuvent se diviser sous ce rapport en deux groupes séparés par la zone des astéroïdes. Dans la région intérieure relativement au soleil tournent les planètes lourdes. Mercure, la plus rapprochée du soleil, pèse 6,84 fois autant qu'un volume égal d'eau. Vénus, la Terre et Mars, pèsent au moins 5 fois autant que l'eau. Au delà des astéroïdes gravitent les planètes légères ; Jupiter avec un poids spécifique de 1,29, Saturne avec le chiffre de 0,73, et Uranus avec 0,82 pèsent moins que l'eau. La planète la plus éloignée, Neptune, doit être extrêmement légère, et le Soleil lui-môme ne pèse que 1,42. Le poids spécifique de la Terre est représenté par le chiffre de 6,56. Or les
roches et les matières qui forment la saperQcie de la planète ont à peine la moitié de ce poids (2,7 ou 2,8 en moyenne). Pour que notre planète arrive au poids de 5,56, il faut nécessairement que Tintérieur renferme une grande proportion de corps très lourds. Au siècle dernier, Kant exprimait déjà l'idée que dans la formation du système planétaire, les matières les plus lourdes avaient dû se réunir vers le centre, ce qui explique comment les planètes les plus rapprochées du soleil sont les plus pesantes. L'analyse spectrale n'a pas découvert de métaux précieux dans le Soleil; on peut en conclure que ces métaux se trouvent à rintérieur et non dans son enveloppe, qui est encore à rétat gazeux.
Si, en effet, l'or et Targent ont été attirés par leur poids dans les couches centrales de notre globe, comment se fait-il cependant qu'on en rencontre dans les roches de la superficie et dans le sable des rivières formé par la désagrégation de ces roches? Il faut remarquer d'abord qu'on trouve les métaux précieux dans des veines de quartz qui traversent les couches et très rarement dans celles-ci. La croûte terrestre en se refroidissant a dû se contracter; il s'est formé ainsi des fentes et des fissures qui se seront remplies de filons métallifères Mais comment le métal, et notamment l'or et l'argent, que leur pesanteur devait retenir au centre, sont-ils arrivés par ces fissures jusqu'à la surface? On suppose qu'ils y ont été apportés par les eaux thermales ou par sublimation, c'est-à-dire par la vaporisation du métal soumis, au sein du globe, à une température énorme. Non seulement on vaporise l'or et l'argent dans les laboratoires; mais dans les fours de fusion, en Amérique, on a parfois remarqué que les parois des cheminées s'étaient couvertes d'une légère couche d'argent ou s'étaient imprégnées d'or. Les mineurs prétendent qu'il s'échappe toujours une certaine quantité de métaux pré> cieux sous forme de vapeur. Cette théorie explique la formation dans la gangue de ces gîtes très riches en métaux précieux qu'on appelle bonanzas en Ariiérique et edle Saùlen (nobles colonnes) à Chemnitz en Hongrie. Les mineurs américains les nomment aussi chimneys, et ce sont, en effets semble-t-il, comme des cheminées par où les vapeurs métalliques ont pu plus facilement monter et se déposer en forme de filons. Dans la gangue remplissant la crevasse
s'est ouvert une sorte de troa qui plongeait jusque dans les ■ profondeurs de la terre. La principale richesse du fameux Comstock'lode provenait d'une de ces « cheminées ».
On comprendra mieux comment se présentent ces filons métallifères par un aperçu de cette veine fameuse dont la production colossale ~ plus d'un milliard en quinze ans — a tant contribué à jeter le désarroi dans le marché monétaire.
Parallèlement à la Sierra Nevada et à l'ouest se prolonge une chaîne, la Virginia Range, qui se compose de roches volcaniques de formation récente. Ces roches ont submergé la partie inférieure des montagnes plus anciennes et, entre autres, le mont Davidson formé de syénite, qui s'élève à 7,827 pieds. A l'endroit où s'arrête la roche volcanique plus moderne, qu'on désigne sous le nom le propylite, à une altitude de 5,800 à 6,000 pieds, apparaît le filon du Comstock-lode. Une fissure s'est produite entre la montagne ancienne et la roche plus récente qui est venue la recouvrir. Cette fissure s'étend sur un espace d'environ 22,000 pieds. Elle a une largeur très variable, tantôt de plusieurs centaines de pieds, tantôt elle est comme étranglée entre les deux parois de syénite et de propylite. Des tranches détachées de ces parois la remplissent par endroits ; le reste de la place est occupé par du quartz métallifère dans lequel se rencontrent les « cheminées » des bonanzas, La plus puissante de celles-ci est la bonanza de Gold Hill, qui descend jusqu'à une profondeur de 700 pieds.
Plusieurs sociétés exploitent ce prodigieux filon. La plus productive est la Virginia Consolidated, qui, sur les i25 millions de francs qu'a livrés le Comstock-lode en 1875, en a donné 85 ^ La richesse de la ^veine a été reconnue jusqu'à 1,600 pieds. Des puits d'extraction atteignent déjà des profondeurs de 700 à 800 mètres, et on en a commencé un qui doit descendre à 1,200 mètres. Quand il arrive à 600 mètres l'ouvrier rencontre de très grandes difficultés. La température s'élève à 50 degrés centigrades, et il faut les plus puissants ventilateurs pour la maintenir à 30 degrés. Le travail doit être interrompu toutes les dix minutes et il ne peut être soutenu longtemps.
Examinons maintenant les motifs qui font croire à
1. Jusqu»en 1880, le Comstock-lode avait produit 130,000,000 <iol!ar8-or.
M. Suess que la production de l'or ira en diminuant^ malgré des accroissements qui peuvent être momentanément considérables, mais qui, d*après lui, ne dureront pas. L'or s'obtient de deux façons : il est ou bien extrait de la gangue qui le contient ou recueilli à Tétat de paillettes, de pépites ou même de rognons (nuggets) dans les allumions. On trouve principalement Tor dans les régions volcaniques et toujours plus ou moins associé à Targent. Ce rapport intime qui semble exister entre les filons aurifères et argentifères et les roches volcaniques s^explique aisément. Là où les phénomènes éruptifs et le travail violent du feu central ont ébranlé et déchiré la croûte terrestre, il s'est formé des crevasses qui se sont remplies ensuite de quartz, d'or et d'argent, apportés des grandes profondeurs par la sublimation ou par les eaux thermales.
Les régions où l'on rencontre les métaux précieux peuvent se diviser en trois catégories : 1» La région des roches volcaniques relativement récentes, où l'argent est plus abondant que l'or; — c'est là que se trouvent les mines du Nevada et le Gomstock-lode, celles du Colorado et celles des Karpathes. Ces roches ne semblent pas abandonner leur métal à l'action des eaux : elles ne forment guère d'alluvions aurifères. 2® La région des roches volcaniques anciennes, comme la diorite. Elles contiennent peu d'argent, mais produisent de très riches dépôts de détritus. C'est là qu'on rencontre les exploitations de l'Australie, Victoria, Queensland et Nouvelle-Zélande. 3<> Enfin il est une troisième région où l'action volcanique n'a agi qu'à l'intérieur. C'est celle où l'on rencontre les filons aux points de contact des schistes avec les granits. On peut citer comme exemple le filon si riche nommé Mother-lode en Californie et les exploitations au sud des Alpes, dans le val Anzasca et dans le val Sesia. Dans cette région, les filons sont parfois très nombreux, mais très peu importants, comme dans la province australienne de Victoria, où ils se comptent par milliers; d'autres fois ils se distinguent, au contraire, par leur étendue, comme en Californie. L'or y est bien moins abondant que dans les districts volcaniques et ne se trouve que par places.
L'exploitation des filons produit beaucoup moins que celle des alluvions. Pour ceux-ci, on procède d'abord au lavage des sables aurifères des rivières, qui constituent les
« placers ». Plus tard on attaque les dépôts plus profonds, souvent recouverts d'autres couches de terrains, les deep leadSf et alors il faut employer les béliers hydrauliques inventés en Californie, qui exigent déjà d'immenses travaux pour amener la masse d'eau qu'exige ce travail. Ce sont les alluvions qui ont produit presque tout l'or que nous possédons. Si l'on prend les trente dernières années, on constate que 83 pour 100 de l'or en provient, et i2 pour 100 seulement des filons.
En ce moment, par suite de la richesse en or du Gomstock-Iode, récemment, et par suite du système perfectionué d'exploitation des rochers aurifères, la proportion est différente : les filons produisent un tiers. C'est qu'en effet les « placers » s'épuisent vite. On les trouve dans les pays vierges ; mais aussitôt on s'y précipite de toutes parts. En peu de temps la production atteint son apogée; puis elle décline peu à peu et enfin s'arrête, quand tout le terrain est épuisé, ce qui n'a jamais beaucoup tardé. Les lavages de la Californie et de l'Australie ne donnent plus guère que le tiers de ce qu'ils livraient il y a vingt-cinq ans. Ceux de la Sibérie augmentent : ils ont donné, en 1869, 113 millions de francs et en ces dernières années jusqu'à 130 millions, mais c'est à la condition d'avancer sans cesse vers Test. Ou est déjà arrivé ainsi jusque sur l'Amour ^ Sans doute, il est très probable qu'on trouvera de nouveaux alluvions aurifères dans des pays encore peu connus, notamment à
1. Voici, d'après l'ouvrage de M. E. Hoskier, quelle a été la production de Tor en Russie de 1872 à 1888 :
Pouds Liv. Kilogr. Gr. Francs.
1872 2,330 30soit38,178 617
1881 2,244 32 36,770 722 / jj 126,286,838
1884 2,178 13 35,681 970 1 cJ 128,547,585