CHAPITRE XIII
QUELS SONT LES INCONVENIENTS QUI RESULTENT DE LA RAREFACTION DE LA MONNAIE
Il est certain que si Ton n'admet plus comme monnaie étalon {légal tender) que Tor seul, alors que de tout temps on s'est servi simultanément des deux métaux précieux, on bien dans le sens d'une raréfaction de Tinslrument métallique des échanges. Il nous faut donc aborder cette question très complexe et très controversée; y a-t-il quelque avantage à posséder plus ou moins de monnaie ou, pour mieux dire, de métal monétaire?
Gomme on le sait, « le système mercantile » croyait que la richesse principale d'une nation consiste dans les métaux précieux. Il fallait donc, d'après les mercantilistes, s'efforcer d'en accroître la quantité, et pour cela se créer une balance favorable, en stimulant les exportations et, au contraire, en entravant les importations de marchandises, afin d'obliger l'étranger à payer la différence de la balance commerciale en métaux précieux.
Ces idées furent combattues de bonne heure en Angleterre. Ainsi, dès 1682, Petty soutient que l'exportation delà monnaie est avantageuse quand elle procure une marchandise d'une valeur plus grande que les métaux envoyés à l'étranger {Quantulumcunque concerning Money). Worth, en 1691, dit qu'il n'y a qu'à perdre à avoir sa fortune sous forme de monnaie, car elle-même est improductive. Un Etat ne doit point s'inquiéter pour son approvisionnement
\iéià^., . ^
en or et en argent. Un pays riche n'en manquera jamais {Discourse upon Trade, p. il-17). Berkeley prétend qu'il n'y a pas de plus grande erreur que de mesurer la richesse d'un Etat d'après la quantité d'or et d'argent qu'il possède (Querist, 1735). Quesnay démontre qu'il est impossible que d'une façon permanente l'exportation dépasse l'importation, car, dit-il, « tout achat est vente et toute vente est achat ». {Dialogues sur le commerce.) Enfin Adam Smith détruit de fond en comble la doctrine mercantile et formule les idées qui ont cours maintenant. J.-B. Say considère même l'exportation de la monnaie comme plus avantageuse que celle de toute autre marchandise, car, dit-il, la monnaie n'est utile que par sa valeur, et la valeur de celle qui reste dans le pays augmente à proportion de la quantité qui en est exportée.
Je résumerai d'abord la théorie concernant les fonctions de la monnaie telle qu'elle est exposée dans les auteurs, classiques tant anglais que français : levons, Bonamy Price, Michel Chevalier et Paul Leroy-Beaulieu.
La monnaie est indispensable aux peuples civilisés; car elle sert de moyen d'échange et de commune mesure des valeurs. Mais il est inutile d'en accumuler plus qu'il n'en faut à cet effet. L'or est une marchandise comme une autre, on ne l'obtient qu'en livrant une autre marchandise de même valeur. Dans cet échange, celui qui obtient ce métal précieux ne s'enrichit pas plus que celui qui acquiert la marchandise. 11 est donc absurde de croire qu'une nation gagne quand ce qu'on appelle la balance commerciale lui est favorable, c'est-à-dire quand elle a un excédent d'exportation, que l'étranger doit solder par un envoi de métaux' précieux. L'or n'apporte aucun agrément à celui qui en possède, sauf au moment où il s'en sépare pour acheter un objet qu'il peut consommer. La monnaie est une machine comme un vaisseau ou un chariot. C'est un moyen, non un but : elle transporte la possession et le droit de propriété des objets, comme un véhicule transporte des ballots. Nul ne songera à accumuler des chariots dans ses remises rien que pour avoir la satisfaction de les posséder. D'où vient
donc qu'on se réjouit de voir arriver des lingots de la Californie? Ils n'ont pas augmenté la richesse de VAngleterre d'une seule livre sterling; car elle les a payés avec ses produits valeur contre valeur. Est-ce que les agriculteurs pousseraient des cris de joie si on leur annonçait qu'on a débarqué toute une cargaison de charrues?
A un moment donné, un pays a besoin d'une certaine quantité de numéraire, pour accomplir ses échanges. Tout ce qui dépasse cette quantité est inutile et même onéreux, car Tor ioactif mange son intérêt. Il est à remarquer d'ailleurs que plus un pays est avancé économiquement, moins il a besoin de métaux précieux. Nul pays n'en a moins relativement à l'importance de ses transactions que l'Angleterre. Les nations peu civilisées en ont, au contraire, beaucoup, d'abord parce qu'elles en thésaurisent, et ensuite parce qu'on n'y vend jamais que contre argent comptant. Mais un pays ne peut-il souffrir par suite d'un manque de numéraire qui diminuerait son activité économique? Nullement : il n'en est pas du numéraire comme des autres instruments nécessaires à la production. S'il y avait moins de charrues, une partie des champs ne seraient point labourés, la récolte diminuerait et le bien-être du pays en serait réduit. S'il y avait moins de numéraire, il n'en résulterait aucune réduction dans les productions des objets de consommation. Les échanges s'accompliraient comme auparavant, soit parce qu'on ferait un plus grand usage du crédit, soit parce que l'or resté dans le pays, acquérant plus de valeur, transporterait ainsi la propriété de plus d'objets. Une baisse de valeur d'une marchandise, du Ihé par exemple, augmente le bien-être, car on peut en consommer davantage. La baisse de valeur du numéraire, résultant de son abondance, n'aurait que des inconvénients. Le bon marché des métaux précieux aurait pour unique conséquence qu'il faudrait en livrer un poids plus considérable. Cela rendrait la monnaie plus incommode et pousserait à la remplacer par des billets de banque ou des chèques. Quand, dans une année de mauvaise récolte, on voit l'or émigrer à l'étranger, on s'en alarme. C'est bien à tort. Cet or nous
apporte en échange de quoi nourrir nos ouvriers. Loin d y voir une oalamité, il faut s'en réjouir. On s'imagine que cet écoulement de l'or aura pour conséquence d'en amener la rareté et par suite « l'appréciation », d'où résulterait nécessairement une baisse des prix. Craintes vaines. La puissance et la valeur de l'or sont à peu près les mêmes dans tous les pays civilisés : la baisse des prix ramènerait donc bientôt l'or, et, par suite, rétablirait l'ancien niveau des prix.
Le langage de nos marchands, de nos banquiers et de nos journaux financiers est encore infecté de l'erreur mercantiliste. Us parlent constamment de u la balance favorable ou défavorable ». On dirait qu'Adam Smith a écrit en vain; on suit d'un air attentif et souvent inquiet les mouvements de l'or, comme si c'était la richesse par excellence. Si nous exportons beaucoup de fer ou de charbon, on s'en réjouit; si nous exportons beaucoup d'or, on s'en afflige. D'où vient cette difTérence d'appréciation? L'or n'est-il pas une marchandise, tout comme le fer ou le charbon? Ceux qui propagent ces idées absurdes méritent, comme Midas, d'être enterrés sous l'or dont ils réclament si follement l'abondance. Il n'y a pas à s'inquiéter des mouvements de l'or. Il se distribuera naturellement entre les différents pays, suivant leurs besoins relatifs.
Voilà bien, je crois, le résumé de ce qu'enseignent, au sujet du rôle de la monnaie, les économistes qui ont le plus d'autorité en cette matière. Et cependant il existe une contradiction complète entre ces dogmes de l'économie politique spéculative et le langage de tous les écrivains pratiques qui rédigent le bulletin du marché monétaire en France, en Allemagne et surtout en Angleterre. Dans leurs chroniques de chaque jour, ils suivent, avec la plus grande attention, le mouvement des métaux précieux.
Quand Tor part pour l'étranger, ils poussent le cri d'alarme, Quand, au contraire, le précieux métal reflue, ils voient tout en beau et ils annoncent des jours prospères. Pour constater cette étrange contradiction de vues, il suffit de lire VÉconomiste finançais en France, VEconomist, le BuUionist
OU le bulletin financier du Times en Angleterre depuis un ou deux mois. (Décemb. i890.)
Qui a tort, qui a raison? — Les économistes n*ont pas tort in ahstracto; mais les rédacteurs financiers ont encore plus raison qu'eux, car ils saisissent la vie économique dans sa réalité. Est-il possible de croire que les négociants, les banquiers et les écrivains qui observent de près les mouvements journaliers du marcbé, égarés par les sopbismes du mercantilisme, ne comprennent rien aux faits qui s'accomplissent sous leurs yeux? D'autre part, est-il possible que les économistes les plus éminents se soient complètement trompés à ce sujet? Ni l'une ni l'autre de ces hypotbèses n'est admissible. La contradiction provient de ce que le problème a été envisagé à deux points de vue différents, à l'état « statique » par les économistes, à l'état « dynamique » par les financiers; les phénomènes étant considérés à un moment donné et au repos par les premiers, — dans leur développement et en mouvement par les seconds. Expliquons ceci.
D'une façon abstraite, il est parfaitement exact de dire, comme le font les économistes, que la quantité de métaux précieux que possède un pays est une chose entièrement indifférente. Ainsi la France pourrait accomplir tous ses échanges aussi bien avec deux milliards ou môme avec un milliard de francs, au lieu des sept à huit milliards qu'elle emploie maintenant, car, suivant la remarque de J.-B. Say, la valeur du numéraire relative à celle des marchandises augmenterait à mesure que la quantité en diminuerait, c'est-à-dire que les prix calculés en monnaie diminueraient dans la proportion où celle-ci serait plus rare. N'ai -je plus qu*un franc au lieu de deux, je n'en souffrirai pas, car avec ce franc je pouiTai me procurer autant d'objets qu'auparavant avec deux.
Doublez, triplez dans un pays la quantité des métaux précieux, il n'en deviendra pas plus riche. La quantité d'objets utiles, qui constituent vraiment le bien-être, sera restée la même : seulement chacun de ce§ objets sera estimé en argent deux fois ou trois fois plus. Tout cela est
évident et jusqu'ici l'analyse des économistes est irréprochable; mais dès qu'on transporte ces abstractions dans la réalité, elles sont complètement démenties par les faits que constatent chaque jour les financiers accusés de « mercantilisme ». C'est ce que nous essayerons de faire voir.
Dans le monde réel, les contrats à long et à court terme, sel prêts que font les banques, le taux de l'escompte, tous les modes de règlement des affaires sont basés sur certains prix, et les prix sont déterminés par la quantité des moyens d'échange, métalliques et fiduciaires. Mais comme la circulation fiduciaire s'élargit ou se contracte suivant la base métallique sur laquelle elle repose, il s'ensuit que les prix sont en rapport avec l'abondance du numéraire. Si cette quantité de numéraire et les prix qu'elle détermine augmentent ou diminuent, la base de toutes les affaires se trouve nécessairement modifiée : dans quel sens, voilà ce qu'il faut examiner.
Supposons d'abord que la quantité de numéraire augmente : qu'en résultera-t-il? Nous ne sommes pas réduits ici à spéculer sur des hypothèses. Ce phénomène s'est produit sous nos yeux et dans des proportions colossales, après 1850. Comparée à ce qu'elle était vers 1840, la production de l'or a décuplé après la découverte des « placers » de la Californie et de l'Australie, et celle de l'or et de l'argent réunis a quintuplé. Les conséquences de ce changement inouï ont été parfaitement analysées dans le livre si connu de Tooke et Newmarch, History of priées. Quand cet afflux extraordinaire du métal précieux arriva en Europe, Michel Chevalier poussa un cri d'alarme qui fut répété par Cobden et qui fit une grande impression sur les gouvernements. <c Les prix allaient doubler, disaient-ils, ce qui amènerait une perturbation économique profonde ; il fallait donc s'empresser d'expulser l'or de la circulation et adopter rétalon d'argent. » Newmarch répliqua que ce danger n'était pas à craindre, parce que l'or en arrivant stimulerait des activités économiques nouvelles et ainsi, créant un emploi pour le métal, en empêcherait la dépréciation.
La suite donna raison à Newmarch et tort à Chevalier.
Après quelques années les prix augmentèrent un peu, de 15 p. 100 environ, d*après M. Jevons, mais bientôt la hausse s'arrêta, pour faire place à une baisse des prix, quoique la production de Tor et de l'argent se fût maintenue à près d'un milliard de francs. Voici comment les prévisions de Michel Chevalier et de Cobden se sont trouvées démenties par les faits.
Tout d'abord, le développement prodigieusement rapide des pays producteurs de l'or, la Californie et l'Australie, apporta un premier stimulant à l'industrie et au commerce de Tancien monde.
En effet, ces pays ne donnèrent pas pour rien le produit de leur travail. En échange de chaque million qu'ils envoyèrent en Europe, ils prirent une valeur équivalente en marchandises. 11 fallut fabriquer et transporter celles-ci, et ainsi des débouchés nouveaux s'ouvrirent à un travail accru. Ces consommations nouvelles dans les pays de l'or, et en Europe les productions nouvelles nécessaires pour y faire face, donnèrent lieu à plus d'échanges, donc à un plus grand emploi des métaux précieux, moyen métaUique d'échange et base de toute circulation fiduciaire. L'or, arrivant en Europe, se déposa dans les banques et, converti en monnaie, il obtint une rémunération immédiate. Celte accumulation de monnaie poussa à une baisse du taux de l'intérêt. Après 1850, l'escompte tomba à 1 1/2 et même à 1 p. 100. La baisse de l'intérêt eut pour effet de stimuler Tesprit d'entreprise et la création de sociétés nouvelles de toute espèce, tant à l'intérieur qu'à l'étranger. Il faut bien faire emploi de l'argent surabondant. D'ailleurs, quand le numéraire s'obtient pour un loyer minime de 2 à 3 p. 100, nn grand nombre d'affaires deviennent lucratives qui ne l'eussent pas été avec un intérêt de 4 à 5.
J'emprunterai ici la comparaison très juste faite par M. Bonamy Price, quand il dit que le numéraire est un véhicule, mais j'en tire une conclusion complètement opposée à la sienne.
Quand les véhicules abondent, ils se louent à bon marché, et quand les voitures sont à bon marché, tout le monde
s'en sert, et il y a une circulation extraordinaire. C'est ce qu'on voit à Naples, où on paye la course 50 centimes et où les mendiants même roulent en comcolo pour un sou. Quand les véhicules monétaires sont très abondants, ils se prêtent à bon marché. La circulation est très active. Les affaires ont de Tentrain, comme on dit. Sans doute le capital qu'on prête et qu'on emprunte, ce n'est pas, en péalité, la monnaie, mais toutes les choses utiles à la production ; seulement le numéraire est le moyen d'arriver à ees choses. C'est avec la monnaie qu'on les paye. C'est donc de la monnaie qu'on demande pour tout faire. Il s'ensuit que, si elle est abondante, on arrive facilement aux capitaux réels qu'on veut mettre en œuvre, et par suite la production se développe. Le premier effet d'un afflux de métaux précieux est donc une baisse de i'escoinpte. Mais cette baisse imprime bientôt une telle activité au mouvement d'expansion économique que les demandes de capitaux en excèdent la quantité disponible, et alors l'escompte se relève. C'est ce qu'on a vu durant la période de prospérité 1853-1870.
L'intérêt moyen a été élevé, malgré l'abondance de l'or, parce que le développement prodigieux qui a signalé celte époque provoquait une demande incessante de capitaux. C'est alors, en effet, qu'on a dans toutes les parties du globe construit des chemins de fer, ouvert des canaux, percé les isthmes et les montagnes, placé les fils et les câbles électriques, fondé des usines et des banques.
M. Newmarch ne fait que traduire l'opinion générale, en disant que l'or des « placers » a été la cause principale de ce prodigieux développement.
Le second effet de Tafflux des métaux précieux est de produire une hausse moyenne des prix. Beaucoup d'entreprises nouvelles se créant, il en résulte une demande plus grande de toutes choses. Aux usines, aux chemins de fer, aux entreprises de toute espèce, qui s'établissent de tous côtés, il faut des ouvriers, du fer, du bois, des matières premières de toute sorte, en plus grande quantité qu'auparavant. L'accroissement de la demande provoque néces-
sairemeot une hausse de prix. Cette augmentation se produit lentement, et pendant qu'elle a lieu, elle a pour résultat celte situation du marché que les Anglais appellent a brisk trade *.
Tous ceux qui sont engagés dans la production gagnent. Les ouvriers, pJus recherchés, sont mieux payés; ils consomment davantage et font renchérir les objets dont ils ont besoin, ce qui donne du bénéfice à ceux qui les fabriquent. Les fabricants, gagnant davantage, achètent aussi plus d'objets. Les prix de ceux-ci montent à leur tour, d'où bénéfice pour une autre catégorie de manufacturiers et de commerçants.
Celui qui achète de la matière première pour la convertir en fabricats gagne presque toujours, par le seul fait de la hausse générale, car cette matière première, lin, coton, laine, fonte, vaudra plus au moment de la vente qu'à celui de l'achat. Le monde économique et commercial forme ainsi une immense chaîne de causes et d'effets, dans laquelle la situation de chacun se trouve améliorée, par l'activité universelle imprimée au travail, source véritable de toute richesse. Il arrive même qu'il se produit une baisse « industrielle » des prix pour beaucoup d'objets, parce que, grâce aux entreprises et aux machines nouvelles,
1. Voici ce que dit à ce sujet M. Paul Leroy-Beaulieu ; « La période qui s'est écoulée de 1825 à 1875 se signale par deux phénomènes qui n'ont jamais présenté dans le passé un tel degré d'intensité : ce sont, d'une part, les découvertes industrielles et les perfectionnements dans les voies de locomotion; d'autre part, la dépréciation des métaux précieux, par l'exploitation de gisements excessivement riches et par l'usage de plus en plus répandu des billets de banque, des chèques et des payements par compensation. C'est grâce à ces phénomènes que la richesse de la France estimée en argent a triplé de 1826 à 1874 (en 1826 les valeurs déclarées pour le payement des droits de succession s'élevaient à 1337 millions de francs; en 1874 elles atteignirent la somme de 3931 millions de francs; en 1876 elles montèrent à 4901 millions de francs). On peut dire que les découvertes industrielles et la dépréciation de l'or et de l'argent ont sauvé la France de la banqueroute dans la deuxième partie du xix» siècle. » {La Science financière, II, p. 323.)
on les produit à meilleur marché. Telle est la série des conséquences favorables qui sont la suite de l'afflux des métaux précieux.
Mais, dira-t-on, ces avantages sont aussi attribués par les « inflationistes » à une émission abondante de papier-monnaie à cours forcé. Sans doute, seulement l'excitation factice amenée par « Tinflation » se paye cher. Comme elle ne repose sur rien de réel et qu'elle n'a pour cause qu'un abus du pouvoir législatif, elle occasionne la dépréciation de la circulation fiduciaire, Tavilissement des changes, et la perturbation en permanence du commerce étranger. Et tôt ou tard il faut faire de grands sacrifices pour revenir à la circulation métallique. 11 en est tout autrement quand l'impulsion donnée aux affaires est due à un fait naturel, l'accroissement des métaux précieux , base réelle des échanges et en même temps équivalent effectif de toute valeur.
Dans ce cas il n'y a ni dépréciation de l'agent de la circulation et des instruments de crédit, ni perturbation des changes et du commerce, ni réaction fâcheuse. Tout ce qui serait possible, ce serait une hausse générale des prix résultant de la masse plus grande de numéraire; mais cette conséquence même ne se produira probablement pas, car si le nombre des transactions augmente considérablement et d'une façon permanente, par suite du développement économique qu'amène le stimulant de l'abondance plus grande de la monnaie, celle-ci trouvera son emploi. La demande s'élèvera et se maintiendra au niveau de l'offre. Les métaux précieux ne perdront rien de leur puissance d'acquisition : les prix ne s'élèveront pas. Voilà précisément ce qui a eu lieu après 1850. La moyenne annuelle de la production de l'or et de l'argent était de 362 millions de francs pendant le décennal 1840-1850. Depuis 1850 jusqu'à maintenant il a été presque trois fois plus considérable — de 900 à 1000 millions de francs — et cependant les prix, un moment augmentés, ont d'abord repris à peu près leur ancien niveau, et puis ils sont retombés au-dessous de eluide 1850.
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Ainsi donc Tafflax extraordinaire des métaux précieux, qui a commencé il y a quarante ans, a exercé l'influence la plus fayorable sur l'expansion de l'activité économique dans le monde entier, et cet avantage n*a été accompagné d'aucun inconvénient. Quand je me borne à constater des faits indéniables, j'espère qu'on ne m'accusera pas de « mercantilisme » ou d' t< ioflationisme ». Je ne fais que résumer les chapitres de l'ouvrage classique de M. Newmarch à qui, j'imagine, on n'attribuera pas de semblables hérésies.
Étudions maintenant le phénomène inverse, la raréfaction de la monnaie. « L'exportation de l'or est chose indifférente, dit M. Michel Chevalier; car on fait aussi bien les échanges avec peu qu'avec beaucoup de monnaie. »
« Dites plutôt chose avantageuse, ajoute J.-B. Say, car en échange du numéraire, capital mort, on obtient des marchandises utiles, et la monnaie restée dans le pays devient plus commode, car pour payer la même quantité d'objets il en faut un poids d'autant moindre qu'elle acquiert plus de valeur. » Si ces propositions que tous les économistes de l'école déductive étaient naguère encore prêts à signer, étaient exactes, il faudrait en conclure que le monde des affaires tout entier, les banques régulatrices, les négociants, les agents de change, les spéculateurs et les auteurs des chroniques financières de tous les journaux, sont en proie à la plus étrange hallucination. Tous affirment que les crises et les perturbations, qui de temps en temps troublent les marchés monétaires, sont causées ou aggravées par les exportations excessives du métal monétaire. Évidemment ce sont les économistes qui se sont trompés par suite d*une analyse superficielle, basée uniquenient sur des abstractions. Il faut reprendre l'étude du phénomène par l'observation attentive des faits réels. Ici encore nous n'avons qu'à rappeler ce qui se passe de temps en temps sous nos yeux.
Quand du numéraire doit être exporté, c'est aux banques qu'on le prend, parce qu'il s'en trouve là une grande accumulation, qui est à la disposition de tout porteur de billets
de banque ou de papiers de commerce escomptables. Les banques, tenues d'avoir toujours une encaisse suffisante pour garantir la circulation fiduciaire, élèvent alors le taux de l'escompte. En temps ordinaire, une augmentation de un ou deux pour cent suffît pour rappeler le métal précieux, en diminuant le prix de toutes les valeurs et en accordant un loyer plus rémunérateur à Targent. Mais parfois, et, comme on l'a remarqué, tous les neuf ou dix ans, la fuite du numéraire amène une crise aiguë. M. Jevons attribue ces crises périodiques aux tacbes du soleil. J'ai montré dans un livre spécial, le Marché monétaire depuis cinquante anSy qu'elles sont amenées par le concours de trois circonstances : 1° emploi très général des instruments de crédit, ce qui fait que l'énorme masse de la circulation fiduciaire, billets, traites, cbèques, comptes courants, repose sur une base métallique extrêmement réduite; 2<* existence sur le marché d'un grand nombre d'engagements à terme, résultant de la création : a) de beaucoup d'entreprises nouvelles; b) de beaucoup d'achats de marchandises, et c) de la spéculation qui accompagne toujours une période d'expansion et de prospérité; 3° enfin, comme cause déterminante de la crise, exportation du numéraire, nécessitée soit par une mauvaise récolte, comme en 1847, soit par les placements à l'étranger, comme en 1826 et 1856, soit par un achat exceptionnel de certaines marchandises, comme lors de « la famine du coton » en 1864. Quelles que soient les causes qui préparent les crises, elles sont toujours déterminées par l'exportation du numéraire, qui amène le resserrement ou l'ébranlement complet du crédit, par suite de l'élévation brusque et considérable de l'escompte.
Ces exportations du numéraire sont en général occasionnées par un dérangement de la balance du commerce. La plupart des économistes se moquent de la balance du commerce comme d'une chimère « mercahtiliste » ; cependant tous les journaux financiers continuent à s'en occuper et à en suivre avec le plus grand soin toutes les fluctualions. Ici encore les hommes d'affaires ont raison^ Bien
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eotendu, on ne peut plus calculer la balance du commerce uniquement, comme on pouvait le faire jadis, en comparant les importations et les exportations de marchandises. Les placements ou les ventes et achats de fonds à l'étranger et les intérêts qu'on en retire, ont pris des proportions énormes et modifient la balance, sans que les tableaux des douanes puissent en rendre compte. Les pays les plus riches, comme TAngleterre et la France, sont créanciers des autres pays pour des milliards, et les intérêts de ces milliards représentés par des marchandises, donnent lieu à des importations sans compensation en exportations. Il s'ensuit que les pays riches importent beaucoup plus qu'ils n'exportent d'une façon régulière et sans amener de perturbations dans la balance du commerce. Voici, en millions sterling, les chiffres pour l'Angleterre *.
Importations.... £ 359,41 368,17 362,99 411,22 Exportations.... — 252,34 245.48 248,78 268,41
Excéd. des imp.. f 107,07 123,29 114,21 142,81
Bien entendu, cet excédent d'importations représente ou l'intérêt des capitaux placés à l'étranger, les frets des quantités prodigieuses de marchandises que les vaisseaux
1. Je cite les chiffres de 1877-1880, parce que c'est à ceux-ci que se rapportent les calculs de M. Medley cités dans le texte. Mais les excédents de l'importation sur l'exportation ont continué à se produire tant en Angleterre qu'en France.
Angleterre (en millions sterl.)
Importation 361,93 386,58 427,21
Exportation 280,50 297,88 313,03
Excédents des importations. 81,43 88,70 114,18
France (en millions de francs.)
Importation 4,208 4,026 4,107
Exportation 3.248 3,246 3,246
Excédents des importations. 960 780 861
anglais transportent pour le monde entier et les bénéfices du commerce sur les produits nationaux et étrangers que les négociants anglais vendent partout.
Voici le calcul fait à ce sujet par M. G. Medley, dans the Reciprocity Craze :
Proûts sur les frets ^ 45,000,000
Assurances -- 3,500,000
Intérêt des capitaux du commerce
avec l'étranger — 5,000,000
Profits des marchands — 11,500,000
Intérêts sur placements à Tétranger. — 55,000,000
Il ne faut pas oublier que les achats et les ventes de fonds de toute espèce jouent un rôle immense dans la balance, ainsi qu'on l'a vu dans la crise de fin janvier 1882. Mais si réquilibre ainsi établi, avec un excédent d'importation pour le pays créancier, se trouve troublé par la nécessité de faire face à de nouveaux placements à l'étranger ou à un achat exceptionnel de blé dans une année de mauvaise récolte, il en résultera une exportation inusitée de numéraire et, par suite, une crise plus ou moins forte.
Ces crises aiguës sont parfois très désastreuses. Le prix de tous les titres est fortement déprimé. Les faillites se comptent par milliers. Les ateliers se ferment. Les ouvriers sont sans travail. Les souffrances et la misère sont très grandes. On ne peut donc pas soutenir que, même dans ce cas, l'exportation des métaux précieux ait été chose indifférente. Seulement les fâcheux effets qu'elle produit sont passagers. Bientôt le commerce et l'industrie reprennent leur allure habituelle. Les prix se relèvent; l'épargne de deux ou trois ans suffit pour réparer les pertes subies. Bientôt recommence une nouvelle période de prospérité, d'expansion et de spéculation, qui ordinairement aboutit à une nouvelle crise.
Les effets d'une réduction lente et permanente du stock monétaire sont d'un caractère différent. Ils se produisent insensiblement, sans être accompagnés d'aucune perturba-
tion violente. La cause du mal est si peu visible qu'elle est méconnue et contestée. Au lieu d'une fièvre chaude, c'est jxne anémie dont le corps social est atteint. Une crise de ce g-enre a eu lieu d'abord de 1816 à 1840, et ensuite après 1873 jusqu'en ce moment. Les deux crises ont été amenées par des circonstances identiques : 1^ diminution dans la production des métaux précieux; 2^ demande exceptionnelle d'or. Nous en exposons plus loin les caractères (voir, chap. XV et xvi).