‹ La monnaie et le bimétallisme internationalChapitre 33 sur 137 · ACCROISSEMENT DE LA RICHESSE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ACCROISSEMENT DE LA RICHESSE EN ANGLETERRE

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passé, en Angleterre, de 36 millions de tonnes en 1846 à 133 millions de tonnes en 1876; elle a donc plus que triplé; la production de la fonte a quadruplé; le tonnage des navires entrés et sortis, non compris le cabotage, s'est élevé de 13 307 000 tonnes en 1848 à 51 531 000 tonnes en 1877 : il a presque quadruplé. L'exportation des étoffes de coton s*est accrue, dans la même proportion, de 1096 751000 yards en 1848 à 3 838 000 000 en 1876. La production des deux métaux précieux réunis a diminué, en ces dernières années, d'environ 150 millions de francs et la production de l'or de 250 millions. De ces deux faits concordants, augmentation des échanges et diminution des moyens d'échange, dans ces dernières années, il a dû résulter un défaut d'équilibre qui s'est traduit par une baisse des prix. J'ajouterai que l'argent, n'étant plus nulle part admis à la frappe, n'a pu venir, comme naguère, alimenter la circulation où l'or devenait plus rare.

M. Giffen ne croit pas qu'un emploi notablement plus étendu des instruments de crédit soit venu combler le déficit des métaux précieux. En effet, dit-il, on ne voit pas que le système des chèques ou des virements ait pris une notable extension dans ces derniers temps sur le continent, et, quant à l'Angleterre, il y était déjà porté à un point -considéré comme excessif. Voici les paroles de M. Giffen •

« Si une baisse générale des prix due à une rareté relative <le l'or a commencé, ne sommes-nous pas à la veille d'uji mouvement en sens inverse de celui qui a suivi les découvertes de l'or en Californie et en Australie, si admirablement décrit dans le livre bien connu de M. Jevons? Ce mouvement avait pour résultat d'alléger peu à peu la charge des dettes au profit des débiteurs et au détriment immédiat de la classe des créanciers et des capitalistes, quoique ces derniers pussent trouver, en fin de compte, une compensation dans l'augmentation du revenu nominal de leurs maisons et de leurs propriétés. Maintenant, nous voyons une aggravation graduelle du poids des dettes, au grand dommage des débiteurs et à l'avantage immédiat des créanciers, quoique ceux-ci puissent souffrir à la fin, par la diminution nominale du revenu de leurs biens, résultant de l'ajustement des prix en général, sous l'empire des circonstances nouvelles. II n'y a pas à en douter: •des effets semblables doivent se produire si, en réalité, une

notable appréciation de Tor a lieu et si le total de sa production et remploi des moyens destinés à en économiser Tusage ne changent pas. Les conséquences de ces faits en tant qu'ils restreignent le commerce sont considérés avec quelque appréhension par un grand nombre de nos plus hautes autorités. » En conclusion, M. Giffen écrit : « Ce ne serait rien moins qu'une calamité pour les affaires si une autre demande d*or se produisait semblable à celles faites récemment par TAllemagne et les États-Unis. Une demande même beaucoup moindre aurait des résultats très sérieux après un temps très court. >• (Lu au sein de la Société de statistique, 21 janvier 1879.)

Dans un autre travail de M. R. Giffen, publié dans la Contemporary Review, juin 1885, on lit ceci : « En fait, concordant avec la baisse des prix que nous avons décrite, il y a eu un changement notable dans le monnayage d'or en Angleterre comparé h celui qui avait lieu quand le niveau des prix était plus élevé. Dans la période 1861-1870, le monnayage annuel était d'environ 5 millions sterling : en 1871 il s'est élevé à 10 millions et en 1872 à plus de 15 millions. La moyenne durant la période 1874-1883 a été de 1 million et demi seulement. En 188M882, rien n'a été frappé; en 1879, 35,000 livres sterling seulement; en 1877, 981, 000 livres sterling et en 1875, 243,000 livres sterling.... Le monnayage d'or, en somme, a diminué alors qu'en égard à l'accroissement de la richesse et de la population il aurait dû être beaucoup plus grand. »

« Considérant tous les faits, il est impossible d'échapper à la conclusion que la marche récente des prix, si différente de ce qu'elle était après la découverte des « placers » de l'Australie et de la Californie, est en partie le résultat d'une diminution de la production de l'or et des demandes extraordinaires de ce métal. On a avancé, il est vrai, que les facilités du crédit et d'autres économies dans l'emploi de Tor ont compensé cette rareté. Mais la réponse à faire est que dans la période 1850-1863 et jusqu'en 1873, l'accroissement des facilités de banque et autres économies était aussi grande que depuis lors, relalivement aux arrangements en vigueur. On peut répondre de même à l'objection que tous les changements notés peuvent être attribués à la multiplication des produits. Il n'y a aucune raison de croire que la multiplication des produits relativement à la production antérieure a augmenté plus rapidement depuis 1873, que vingt ans auparavant. Et, cependant, avant 1873, les prix augmentaient malgré la multiplication des produits, et depuis cette date la tendance a été à la baisse.

« La seule chose qui ait changé paraît être la production de l'or et la demande qui en est faite, et, par conséquent, c'est grandement à cette cause que nous devons attribuer le changement dans les prix qui a eu lien. »

L'opinion développée par M. R. GifFen est aussi celle de M. Thorold Rogers, professeur d'économie politique à Tu Diversité d'Oxford, réminent auteur de YHisioire des prix au moyen âge, qui est, sans contredit, avec Tooke et Newmarch, Técrivain le plus compétent dans la question des prix. Cherchant les causes de la baisse survenue depuis 4873, il dit : « La principale, la plus générale et, suivant toute probabilité, la plus durable est la hausse rapide de la valeur commerciale de l'or. Au moment où le domaine de la civilisation s'agrandit de toutes façons et où, par conséquent, le besoin de moyens d'échange correspondants s'est accru, un des grands États de l'Europe, l'Allemagne a expulsé l'argent et en môme temps adopté l'or. Elle a cru pouvoir le faire, grâce à l'indemnité imposée à la France^ mais elle a fait le plus grand mal à ses populations et elle a ruiné ses industries *. » Deux autres auteurs corroborent l'opinion de MM. Giffen et Rogers par l'étude des faits et par l'enseignement des chiffres; ce sont M. W.-E. Smith, l'auteur d'un mémoire sur la crise récente, qui a obtenu le prix Cobden, et M. Ernest Seyd, qui, engagé dans le commerce des métaux, s'est fait une spécialité de la discussion scientifique de celte difficile et importante matière (voir son livre the Décline of Prosperity, 1879).

Quelques économistes allemands, MM. Otto Arendt et Adolphe Wagner, par exemple, qui sont cependant les premiers à blâmer la réforme monétaire tentée dans leur pays, ne considèrent pas comme démontré que la baisse des prix constatée depuis 1873 ait eu pour cause principale l'expulsion de l'argent et la rareté de l'or. En effet, disent-ils, l'or n'a jamais manqué aux banques : ce qui le prouve, c'est que le taux de l'intérêt, pendant cette période de dépression, a toujours été peu élevé. Ce fait, qui est réel, ne prouve pas ce qu'on veut en déduire. La même cause, la stagnation des affaires, qui déprime les prix, accumule l'or dans les banques et fait tomber le taux de l'escompte. Tous

1. Causes of commetxial dépression. Princeton Review, janvier 1819.

les banquiers le savent bien, quand l'esprit d'entreprise languit, « la matière escomptable » fait défaut et Tintérét baisse. 11 faut bien distinguer ici, d'une part, les crises aiguës, comme celles de 1847 et de 1857, où Tor se dérobe et où, par suite, une demande « angoissée » produit des hausses brusques et violentes de l'escompte, et les crises lentes de Tanémie industrielle et de l'atonie commerciale, où, au contraire, le capital, faute d'emploi, s'offre à vil prix.

Supposez un arrêt presque complet dans le mouvement économique : les prix et l'escompte tomberont à un taux dérisoire.

Les faits concernant la période d'expansion de 1850-1870, si admirablement décrits et résumés dans le livre magistral de Tooke et Newmarch, History of priceSy jettent un jour complet, par déduction a contrario, sur les phénomènes de la période de dépression 1873-1889 *.

1. Dans V History of priées, se trouve démontré que le développement économique si remarquable au xvi* et au xix* siècle après 1850 est dû principalement à raccroissement de l'agent de la circulation par Tafflux des métaux précieux. « Nous avons les raisons les plus décisives pour affirmer que, quels qu'aient été les inconvénients partiels qui ont pu résulter de la hausse des prix au xvi« siècle, comme conséquence de l'afflux des métaux précieux venant d'Amérique, ils ont été plus que compensés et cent fois contre-balancés par l'activité, l'expansion et l'énergie que cet afflux d'or et d'argent a imprimées, pour plus d'une génération, à toutes les entreprises et à tous les actes qui donnent plus de dignité à la vie humaine et plus de bonheur à tous. » Les heureux effets amenés au xvii* siècle par l'arrivée des métaux précieux en Europe ont été décrits de la façon la plus brillante dans un chapitre du livre de M.Alexandre del Mar (Money and Civilisation). Ce chapitre, réimprimé en brochure, est intitulé : England's Halcyon âge or the bénéficient effects of silver money during the xk//"' century.

Au sujet de la période 1848-1856 et de l'effet de l'or des « placers » de la Californie et de l'Australie, on lit dans VHistory of prices : « L'accroissement rapide de l'étendue des chemins de fer, les améliorations dans la navigation et la rapidité des navires ; l'expansion accélérée de la population dans des régions nouvelles et fertiles; les découvertes incessantes et importantes dans le domaine de la science appliquée et l'activité sans relâche que l'on a mise à les utiliser pour augmenter les

Qu'est-il arrivé après que la Californie et l'Australie ont envoyé en Europe leurs milliards d'or? D'abord, Tor, s'accumulant dans les banques, a produit une forte baisse de Tintérêt et une légère hausse des prix. Ces deux faits, égaJement favorables au commerce et à l'industrie, ont excité dans le monde entier une activité sans exemple. Des entreprises de toute nature se sont créées partout. De là est résulté ensuite, en môme temps : premièrement, une grande demande de produits et une hausse des prix; secon-

moyens mécaniques delà production, et plus encore peut-être la liberté accordée à l'industrie et à l'esprit d'entreprise, l'adoption par plusieurs grandes nations commerciales, d'une manière plus ou moins complète, des principes du free trade, telles sont les causes qui séparément ou conjointement ont accéléré la marche du progrès; mais l'influence des nouveaux envois d'or, chaque année, est probablement la cause première qui a modifié au plus haut degré l'histoire commerciale et économique de ces dernières années. »

M. Paul Leroy-Beaulieu reconnaît aussi, dans son excellent livre la Science financière^ que le grand essor économique de 1850-1870 est dû en grande partie à l'influence des arrivages d'or des placers (la Science financière, t. II, ch. n, p. 323). Les avantages de l'abondance de la monnaie ont été nettement indiqués par Jevons. Entre autres considérations, en voici une qui confirme l'opinion de Tooke : « Je ne puis qu'approuver l'opinion de Macculloch, qui affirme que la baisse de la valeur de l'or doit nécessairement exercer un effet bienfaisant, en faisant abstraction du préjudice qu'elle peut causer à certains intérêts individuels, et en admettant qu'elle en cause un. Il n'y a rien qui débarrasse aussi complètement le pays de ses vieilles entraves. La baisse de l'or met des récompenses à la portée de tous ceux qui s'occupent de créer la richesse. Elle pousse les classes actives et intelligentes de la société à de nouveaux efforts et équivaut, dans une certaine mesure, à l'exemption accordée par ses créanciers à un failli qui a longtemps lutté contre la dette qui l'accable. Et tout cela s'effectue sans violation de la bonne foi de la nation, mal que rien ne pourrait compenser. >•

Hume, dans son célèbre essai sur la monnaie, avait déjà reconnu que « toutes les fois que le numéraire afflue dans un pays, tout y prend une apparence nouvelle, le travail et Tiodustrie montrent plus de vie. Quand, au contraire, la quantité de numéraire diminue, le peuple souffre, et surviennent alors la pauvreté et l'oisiveté. »

dément, nne grande demande de capitaux et une hausse de l'escompte. Après J874, nous assistons au phénomène inverse : l'argent est expulsé ; For se raréfie, les prix bais* sent; Findustrie en perte se restreint; l'esprit d'entreprise décline; le capital peu demandé surabonde; le taux de l'intérêt baisse. L'enchaînement de cause à effet est ici aussi évident que dans la période d'expansion.

Il nous faut examiner maintenant de plus près quel est l'effet produit sur le commerce et l'industrie par une baisse lente et persistante des prix. C'est un phénomène écono* mique dont Timportance n'échappera à personne et qui^ cependant, a été peu étudié jusqu'ici. Voici, toutefois, quel» ques considérations très justes, à ce sujet, que je trouve dans un écrit récent de M. Erwin Nasse, professeur d'économie politique à l'université de Bonn, l'un des partisans les plus éclairés de la théorie monométalliste, et dans le rapport de la Commission monétaire du Congrès américain de 1876. Bien entendu, il faut distinguer avec soin une baisse des prix résultant d'une réduction des frais de pro* duction, d'une baisse produite par une rareté de la moniiaie. La première ne présente que des avantages ; la seconde produit, au contraire, les effets les plus désastreux. Comme le montre très bien M. Nasse, un placement que je fais, quand les prix sont élevés, me mettra en perte si les prix viennent à baisser, surtout si j'ai contracté une dette. Celleci devient alors écrasante : on a peur d'avoir encore recours au crédit. Ainsi l'esprit d'entreprise est paralysé. Les affaires ne vont pas, dit-on. J'ajoute que le mal se répercute d'une façon générale dans l'industrie, dans le commerce et dans l'agriculture. Prenons des exemples. Je suis fabricant ; j'achète des matières premières; mais pendant que je les transforme en produits fabriqués, le prix diminue. Il arrive alors ce qui se voit très souvent dans l'industrie de la laine, du coton et du fer : la marchandise manufacturée se vend meilleur marché que la matière dont elle est feite; car le concurrent qui achète aux prix en baisse peut vendre en conséquence. Il en est de même pour l'agriculteur. Il prend une ferme quand le froment vaut 20 francs

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rhectolitre, et il calcule sur cette base le loyer qu'il consent à payer. Le froment tombe à 16 francs; le fermier se ruine .et le propriétaire doit diminuer le fermage. Son revenu est réduit, mais ses charges envers l'État, comme contribuable, etrintérétde la dette hypothécaire restent les mêmes. Le voilà donc, à son tour, dans la gène et peut-être forcé d'aliéner son domaine pour régulariser sa situation. Ce cas étant plus fréquent que d'habitude, il en résulte que le nombre des terres à vendre augmente. D'autre part, comme on n'a pas conOance dans Tavenir et qu'on voit sans cesse baisser le prix des immeubles, on est moins disposé à en acheter. Dans les années de baisse, les économies du laboureur s'épuisent; il s'estime heureux de conserver ce qu'il a. Il n'achète donc plus. Ainsi, d'une part, l'offre des immeubles ruraux augmente et, d'autre part, la demande diminue. La conséquence inévitable est la baisse du prix vénal de la terre. Mes recherches me permettent d'affirmer que cette baisse est, en moyenne, de 30 p. 100 en Belgique et de 40 à 45 p. 100 en Angleterre et en Allemagne. Elle est moindre en France; je l'estime à 25 p. 100 environ.

Les effets désastreux d'une diminution du stock monétaire que je viens d'exposer théoriquement se sont produits, d'une façon évidente et presque identique, sous l'empire de circonstances très semblables, d'abord après 1816 et ensuite après 1873.

Ces circonstances ont été, après 1816, la suppression du papier-monnaie et l'adoption de l'étalon d'ôr par l'Angleterre, concordant avec une grande diminution dans la production des métaux précieux, et, après 1873, la suppi-ession du papier-monnaie aux États-Uuis et l'adoption de l'étalon d'or par l'Union et par l'Allemagne, concordant avec une réduction très grande dans la production de l'or et avec la proscription de l'argent. La crise 1816-1840 offre un chapitre de l'histoire économique que je crois à la fois nonveau et instructif.

L'Angleterre, pendant la guerre qu'elle soutint contre la France depuis 1793 jusqu'en 1815, fut obligée d'avoir recours au papier-monnaie. La Banque suspendit ses payements en

LA CONTRÂCnON MONÉTAIRE

1797. C'est après 1810 seulement, que Texcès d'émission des billets amena une hausse nominale des prix en papier, qui s'éleva jusqu'à 30 p. 100. Pour que la Banque pût reprendre ses payements, il fallut diminuer peu à peu la circulation, ce qui ramena les prix à leur taux normal. En môme temps, l'Angleterre passa définitivement à Tétalon d'or. Ce ne fut pas sans peine et sans crises. En 1817, la Banque reprit momentanément ses payements; mais en 1818 éclata une crise très violente qui détermina une nouvelle suspension. Le remboursement régulier et définitif des billets ne recommença qu'en mai 1821, avec une encaisse magnifique de 11 900 000 livres sterling. Pour réunir cet amas d'or sans précédent, h une époque où ce métal était vraiment une rareté, il fallut créer un vide dans le reste du monde; car ces 300 millions de francs représentaient six fois la valeur de la production annuelle de ce métal.

En même temps, par suite des guerres de Tindépendance des colonies espagnoles d'Amérique, au Pérou et au Mexique la production de l'argent diminua notablement. De 894 150 kilogrammes annuellement, pendant la période décennale de 1801-1810, elle tomba à 460590 pendant la période décennale 1821-1830.

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