CHAPITRE XXXVI
LE SYSTÈME BIMÉTALLIQUE A-T-IL EXISTÉ EN FRANCE AUTREMENT QUE DANS La'lOI?
Oq a prétendu qne la France n'a jamais en, sanf pendant
quelques années ezceplioDuelles, un agent de circulation
monétaire composé effectivement des deux métaux. De
iS03 à 1850 elle n'aurait eu que de Targent et de 1850 à
1870 que de l'or. Cette affirmation a été si souvent répétée
en Angleterre, depuis Jevons et Bagehot jusqu'à M. Giffen,
et il a été si insuffisamment démontré combien elle était
erronée, que beaucoup de personnes la considèrent encore
comme vraie; ainsi Ta fait, par exemple, M. Juglar dans son
discours au Congrès monétaire de 1889 (Y. Compte rendu
. in extenso, p. 232).
Cependant nous sommes en possession d'un assez grand nombre de données certaines, pour pouvoir affirmer que la France a toujours eu, en même temps, assez d'or et assez d'argent pour maintenir en pratique le pair bimétallique de 1 : 15 1/2, sauf les variations inévitables résultant du cbange et des frais d'envois et de monnayage des métaux précieux, telles que nous les avons indiquées au chapitre XXXIV. De 1803 jusqu'en 1842 * on a frappé, sans compter, les pièces d*or de 40 francs, 47 779 389 pièces de
1. Je m'arrête, pour ce calcul, à cette date parce que la période 4803-1842 est celle où la rareté de l'or aurait dû se faire le plus sentir en France. A partir de 1840 la production de l'or augmente d'année en année.
20 francs, soil pour 955 587 780 francs d*or, ce qui fait par an 23 889 694 francs de monnayage d*or. Si Tor avait été une marchandise jouissant d'une très forte prime, nul n'en aurait fait monnayer, ainsi qu'on le yoit maintenant que, depuis bientôt dix ans , la frappe de l'or est devenue presque nulle dans l'Union latine.
M. Alexandre Baring, plus tard lord Ashburton, répond au Committee for Coin, 26 avril 1828, à propos de l'or : « La variation en France dépasse rarement 1/10 pour 400; exceptionnellement elle arrive à i/4 pour 100. Elle a dépassé ce taux quand la Banque d'Angleterre drainait le continent pour avoir de l'or. » Dans sa déposition à la Qold and Silver Commission, 24 juin 1887, M. Barr Robertson dit : « Le total net des exportations d'ôr de France entre 1815 et 1836 a été, d'après les chiffres officiels, complètement insignifiant. » Il ajoute plus loin : « 11 y a eu, sans doute, parfois une prime* sur l'or, comme sur Targent, mais cela intéressait les marchands de métaux sans affecter en rien les payements en monnaie du peuple français. Depuis 1795 jusqu'à ce jour, l'étalon monétaire (standard) français n'a jamais été exclusivement soit d*or, soit d'argent. » (II Rap., pp. 20, 21 *.)
Il y a plus : nous avons des chiffres précis qui démontrent la vérité absolue des affirmations de M. Barr Robertson. Le gouvernement français a communiqué à la Conférence monétaire de 1878 un tableau indiquant, avec la date de la frappe, le nombre de pièces de 20 francs et de pièces de 5 francs frappées en France de l'an IV à 1878, et le nombre des pièces de chaque date trouvées dans 19 511 caisses des comptables des administrations financières de France, le 14 août 1878 (V. le tableau à la fin de ce chapitre).
Je n'y reproduis les chiffres comparés que jusqu'en 1850,
1. Dans l'enquête du Committee on Bank of England Charter, M. Rothschild dit (n» 4789), 24 juillet 1832, que « depuis sept ans la prime sur Tor a été généralement & Paris de 1/4 ou de 3/8 pour 100 ». La prime était alors moins élevée que maintenant que la France regorge d'or, mais elle était très variable.
parce qae c'est pour la période 1803 à 1850 qu'il faut prouver que tout l'or ii*avait pas disparu.
En comparant les millésimes, on trouve que, presque pour toutes les années, il restait plus de pièces d'or que de pièces d'argent. L'or avait donc été relativement plus conservé en France que l'argeot.
En Angleterre également le nombre des anciennes pièces restant en circulation est très minime, car il résulte de l'enquête faite en 1889 par MM. John Martin et R. Inglis Palgrave, auprès de 1 500 banques anglaises, qu'il ne reste en circulation que 5 pour 100 de la monnaie d'or, souverains et demi-souverains, représentés par des pièces « pré victoriennes ».
En France, en 1878, sur 572 916 pièces de 20 francs on en trouva 49441 antérieures à 1851, donc environ 10 pour 100, soit deux fois plus que de pièces « prévictoriennes» en Angleterre. Si l'on invoque contre le bimétallisme français la loi de Gresham, on peut dire que, pendant la période où l'or, prétend-on, a disparu de la circulation française, cette loi a agi plus sur l'argent que sur l'or, puisqu'il était resté relativement plus d'anciennes pièces d'or que d'anciennes pièces d'argent.
M. Giffen, qui avait appuyé son argumentation contre le bimétallisme principalement sur le fait que la France avait manqué d'or de 1803 à 1850, reconnaît aujourd'hui son erreur, et il explique môme pourquoi l'or était resté en France : « Pourquoi, dit-il dans une lettre au Times (i<^' févr. 18 0), y avait-il tant d'or en France lorsque l'argent était la monnaie prédominante sous la loi bimétallique? Pendant longtemps, en France, l'or était demandé pour certains usages plus qu'il ne l'eût été autrement, parce qu'il n'y avait pas de billets de banque inférieurs à 20 livres sterling (500 francs) *. »