CHAPITRE XXXVIII
Le bimétallisme français a été en vigueur pendant soixante-dix ans, au grand avantage de la France et du monde entier, à qui il a apporté la stabilité du rapport entre Tor et l'argent, de façon que les pays à étalon d*or et les pays à étalon d'argent disposaient en réalité d'une monnaie bimétallique, puisqu'ils pouvaient, à prix fixe, se procurer de l'or pour de l'argent et de l'argent pour de l'or. Cest ce que montrent très clairement le gouverneur de la Banque d'Angleterre et des financiers éminents de l'époque, Morris, Palmer et Glyn, dans leurs dépositions au Committee of the House of Lords on commercial distress (cité par M. H. Gibbs à la Gold and Silver Commission, I, p. 186' 187). J'en donne quelques extraits :
c< Je considère, dit le gouverneur de la Banque d'Angleterre, l'argent comme un aussi bon moyen que l'or pour assurer la convertibilité des billets de banque.
« L'argent peut toujours se vendre et ainsi servira rembourser les billets. On a tort de limiter la quantité d'argent que la Banque peut détenir. » « L'argent étant monnaie dans le monde entier, c'est la meilleure marchandise au moyen de laquelle on peut rectifier les changes. » « L'argent valant autant pour les remises à faire sur le continent et même mieux, il est désirable de ne pas limiter la somme que le banquier peut posséder d'un métal qui est toujours
vendable et qui sert admirablement à équilibrer les changes. » (J.-H. Palmkr.)
« Pendant soixante-dix ans, dit M. A. Gibbs, la monnaie française a fait l'office d'un Clearing house entre l'Angleterre et l'Inde.
« En Angleterre comme ailleurs, dit encore M. Gibbs, les deux métaux étaient unis et ne formaient qu'une seule masse monétaire.
« Toute traite tirée sur un pays k étalon d'argent, soit de l'Amérique méridionale, soit de l'Asie, avait un prix fixe, car l'argent auquel elle donnait droit, valait presque invariablement 200 francs le kilo à 9/10 fin ou 60 pence 7/8 l'once standard, »
En rendant cet incalculable service au commerce du monde entier et surtout à celui de l'Angleterre, la France a-t-elle eu lieu d'être considérée « comme dupe », ainsi qu'on l'a dit? Nullement : au contraire, l'or des placers auquel, après 1850, elle a ouvert toutes larges les portes de ses Monnaies, lui a apporté un essor de prospérité et d'activité économique sans exemple, comme l'ont constaté tous les statisticiens.
En même temps, par Tefifet du « parachute » qu'a si bien décrit M. Michel Chevalier *, le système de l'an XI a empêché l'accroissement général des prix et les troubles prévus par certains économistes.
Quand, après 1862, il a fallu envoyer de l'argent aux Indes, c'est encore la France qui l'a fourni, en vendant à prime une partie de ses pièces de cinq francs. Ces primes, les citoyens français les ont encaissées; donc le pays y a gagné.
En dehors des attaques dirigées contre ce système, d'abord par M. Michel Chevalier réclamant l'exclusion de l'or, puis par d'autres économistes demandant la proscription de l'argent, nul en France ne s'est plaint du régime monétaire existant. Même aujourd'hui, avec l'argent déprécié de 20 à 25 pour 100 (1890) par des actes législatifs, il continue à fonctionner sans inconvénient pour personne.