‹ La monnaie et le bimétallisme internationalChapitre 95 sur 137 · CHAPITRE XLY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLY

COMMENT L'ANGLETERRE IMPOSE l'EHPLOI EXCLUSIF DE L*OB COMME MONNAIE LIBÉRATOIRE A TOUS LES ÉTATS

A la conférence monétaire internationale de 4878 et avec plus d'insistance encore à celle de 4881, les délégués, à Tunanimité, ont admis que l'on ne pouvait exclure l'emploi de l'argent comme monnaie principale sans provoquer des troubles économiques très graves. La résolution suivante a été votée sans réserves par tous à la séance du 29 août 1878 : « II est nécessaire de maintenir dans le monde le rôle monétaire de l'argent aussi bien que celui de l'or; mais le choix entre l'emploi de l'un ou de l'autre de ces deux métaux ou l'emploi simultané des deux doit avoir lieu suivant la situation spéciale de chaque État ou de chaque groupe d'États. »

M. Goschen, commentant cette résolution, disait : « J'ai voulu combattre la théorie des économistes qui réclament l'adoption universelle de l'étalon d'or, mesure qui, selon moi, pourrait être la cause des plus grands désastres. Je maintiens absolument à cet égard mes affirmations : je crois que ce serait un grand malheur que de se livrer à une propagande contre l'argent et de ne pas protester contre la théorie d'après laquelle ce métal devrait être entièrement exclu des systèmes monétaires du monde. »

M. Goschen avait dit à une séance précédente : « La tentative de généraliser l'emploi exclusif de For est non seulement une utopie, mais c'est une utopie malfaisante. »

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Les principaux économistes anglais, même ceux qui n'admettaient pas le système bimétallique, comme levons, Bagehot, VEconomist, Bonamy Price, etc. , ne voulaient pas que tous les pays adoptassent Tétalon d'or. Celui-ci devait être réservé aux pays dont le commerce international était le plus étendu. « Si l'or seul était monnaie, a dit M. Bonamy Price, il s'en suivrait de grands maux et pour le présent et pour l'avenir. » (A coinage composed of gold solely would be loaded with mischief présent and future,)

A la conférence monétaire de 1889, les principaux adversaires du bimétallisme, MM. Levasseur, Raffalovitch et Goste, se sont vivement défendus de vouloir proscrire Targent, et ils ont même indiqué différents moyens propres à lui donner une plus grande place dans la circulation.

Mais ces propositions, ainsi que l'idée de M. Goschen de réserver l'étalon d'or pour certains États, les autres conservant ou adoptant l'étalon d'argent, ne sont plus acceptables aujourd'hui. Aussi longtemps qu'en France la loi bimétallique permettait de transformer un kilogramme d'argent à 9/10 de fin en monnaie légale investie du plein pouvoir libératoire, il n'y avait guère d'inconvénient pour un pays d'avoir rétalon d'argent, car la valeur de ce métal restait pratiquement fixe et ainsi une traite tirée sur ce pays payable en argent avait une valeur stable, moins les variations habituelles du change commercial, inévitables même entre deux États ayant le même étalon. Maintenant il n*en est plus ainsi. Un pays qui a l'étalon d'argent ou qui, ayant légalement comme étalon les deux métaux, ne conserve pas dans ses banques assez d'or pour payer toute traite de l'étranger en ce métal, subit de notables inconvénients :

10 Pour faire accepter ses emprunts soit de l'État, soit des compagnies industrielles, sur les places étrangères, il est obligé de s'engager à en payer les intérêts en or, et cet or, il ne peut se le procurer qu'en payant un agio parfois très considérable. Ainsi la République argentine doit en payer un de 150 à 200 pour 100, ce qui l'entraîne à la banqueroute. Même chose en Autriche, en Russie, en Grèce et dans les États de l'Amérique méridionale.

2^ Sa monnaie principale, l'argent, est soumise à des yariations incessantes de valeur et de plus elle n'est pas exportable à Tétranger pour régler une balance défavorable du commerce, puisqu'elle n'est plus admise à la frappe.

3^ Il s'ensuit que les traites tirées sur ce pays suivent toutes les variations du prix de Targent, ce qui, à certains égards, est plus fàcbeux que l'emploi exclusif du papiermonnaie. En effet, si ce papier-monnaie est déprécié, l'État peut prendre certaines mesures qui le lelèveront : ainsi réduire ses achats à l'étranger, diminuer sa dette, restreindre la circulation fiduciaire, favoriser la production industrielle et agricole, tandis que la baisse ou la hausse du prix de l'argent, d'où résultera la valeur de l'étalon national, est déterminée par les lois et les règlements de certains États étrangers.

Ainsi, en ce moment, le prix de l'argent dépend surtout des résolutions prises aux États-Unis. Que ce pays cesse d'en acheter 4 500 000 onces par mois, en suspendant le Silverbitl de juillet 1890, et le prix de l'argent tombera peut-être à 30 pence; qu'au contraire, il continue ses achats et ce prix s'élèvera nécessairement, tout en restant très variable.

La prévision seule que, d'une façon ou d'une autre, l'emploi de l'argent dans la circulation serait accrue a suffi pour faire monter la cote de ce métal de 42 3/8 à 48 pence (d'oct. 1889 à avril 4890) et l'adoption du Sî7v6r-6t7Z l'a porté au mois d'août dernier (1890) à 54 pence.

N'est-ce pas pour un État une situation à la fois désavantageuse et humiliante, contraire à la notion même d'indépendance et de souveraineté, que d'avoir une monnaie dont la valeur dépend presque entièrement des résolutions d'un État étranger? Et qu'on veuille bien le remarquer, un pays, même quand il a l'étalon d'or, n'échappe pas à ces graves inconvénients, s'il a de grandes relations commerciales avec des nations ou avec des colonies à étalon d'argent. C'est le C81S de l'Angleterre. La valeur de ses traites tirées sur l'Amérique méridionale, sur l'Orient, sur l'Inde, la valeur de la roupie et le déficit résultant pour le budget indieu des pertes sur le change, tous ces intérêts si consi-

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dérables sont à la merci des décidons, non du gouvernenement anglais, mais du parlement des États-Unis.

N'est-il pas intolérable pour un puissant empire comme TAngleterre que de si grands intérêts soient Tenjeu des débats entre les partis qui se disputent la majorité au congrès de Washington ? ^

Il n'en serait plus ainsi si, à la suite d'une convention internationale, la valeur des deux métaux précieux reprenait le niveau presque invariable que leur a assuré le bimétallisme français pendant soixante-dix ans.

Tant que ce résultat ne sera pas atteint, aucun peuple ne consentira de son plein gré à avoir comme monnaie principale l'argent qui, n'étant pas monnayable à l'étranger, n'est pas exportable et dont la valeur varie chaque jour.

Tous les peuples sont donc forcés d'adopter l'étalon d'or, parce que l'or seul, partout monnayable et partout exportable, conserve ainsi une valeur stable qui est de L. st. 3. 17,10 1/2 à Londres et de 3,100 francs à 9/10 fin à Paris.

Donc ce que M. Goschen déclarait être une utopie est aujourd'hui un fait, mais un fait « malfaisant », ainsi qu*il l'a dit.

L'Angleterre, en attribuant un monopole monétaire exclusif à l'or, à l'exclusion de l'argent, impose ce système au monde commercial tout entier.

Quant aux différents projets proposés pour relever le prix de l'argent, en lui donnant une place plus large dan» la circulation, sans toutefois rétablir la frappe libre, ils sont complètement inadmissibles.

En premier lieu, ils n'auraient point pour effet de faire hausser définitivement le prix de l'argent, l'expérience du Bland-bill et même du récent Silver-hill (1890) aux États- Unis le prouve, et surtout ils ne pourraient pas donner à l'argent une valeur stable.

En second lieu, si l'argent ne peut plus être monnayé librement, il ne peut plus servir pour les remises à l'étranger et, quant à la circulation intérieui-e des différents États, et principalement de l'Amérique, l'argent y est entré déjà en quantité trop considérable, s'il doit rester un métal dépré-

cié, de valeur chaque jour variable, non monnayable et non exportable.

Un autre point à considérer est celui-ci. L'Angleterre, en obligeant tous les États à avoir comme monnaie principale For, déjà si rare et si recherché, au lieu de l'argent comme naguère, impose aux pays débiteurs de Tétranger une charge si lourde qu'il en résulte des crises, des suspensions de payements, des répudiations de dettes, des banqueroutes dont le monde commercial et financier de Londres est la principale victime, ainsi qu'on Ta vu récemment (nov. et déc. 1890).

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