‹ La monnaie et les prixChapitre 2 sur 50 · LA MESURE DES VARIATIONS DU POUVOIR D'ACHAT DE LA MONNAIE · texte numérisé non relu

LA MESURE DES VARIATIONS DU POUVOIR D'ACHAT DE LA MONNAIE

Le prix est l'expression du taux d'échange des marchandises : il exprime le rapport d'échange qui existe entre les marchandises et la marchandise choisie comme étalon, la monnaie; il exprime par suite aussi le rapport d'échange des marchandises entre elles.

Les variations particulières du prix d'une marchandise donnée expriment les variations inverses de la valeur d'échange ou pouvoir d'achat de la marchandise-étalon vis-à-vis de celte marchandise. Les variations générales des prix expriment les variations inverses de la valeur générale d'échange de la monnaie-étalon.

Mais peut-on mesurer les variations générales des prix? Peuton mêmeparler de variations générales desprixet de valeur générale d'échange de la monnaie? La courbe des prix n'est-elle pas « un mythe » ? N'existe-t-il point en effet « des milliers de prix dont les fluctuations sont indépendantes et exigeraient pour se traduire sur le papier des milliers de courbes '...? » Toute tentative pour établir les moyennes de prix paraît inutile à certains esprits : la moyenne obtenue n'est pour eux qu'une pure fiction donnant une expression concrète à une chose qui n'existe pas. M. Pierson va même jusqu'à déclarer dans un article de YÉconomic Journal : « Je suis arrivé à cette conclusion que le sys-

1 De Foville : Économiste français, 13-20 juin 1903 :

« Loin de voir les prix marcher ensemble au même pas comme des soldats qui font l'exercice, nous les voyons évoluer presque aussi confusément parfois que la foule dans la rue; les uns montent, les autres descendent et ceux-ci se mettent à courir pendant que ceux-là s'arrêtent et se reposent ».

lème des index numbers ne doit pas être soumis à une reconslruclion, mais abandonné entièrement parce qu'il est vicieux dans son principe même ' ».

Pour répondre aux économistes qui, en posant ainsi la question préalable, nient la possibilité de mesurer les variations générales des prix, il suffit de déterminer exactement l'objet qu'on se propose et de définir le moyen (pi'on emploie pour y parvenir.

L'objet qu'on se propose est d'obtenir une expression quantitative des variations de la valeur générale de la monnaie-étalon. La somme de tous les prix de certaines unités de produits à un moment donné représente la valeur générale d'échange de la marchandise-monnaie vis-à-vis des autres marchandises, c'està-dire la quantité de biens échangeable à ce moment contre une certaine quantité de monnaie métallique. La comparaison de ces sommes à des époques ditTércntes montre les variations des relations d'échange cotre la monnaie et les marchandises.

On ap()elle « index numbers » les chiffres indicateurs des variations de prix d'un certain nombre de marchandises, pendant une époque considérée et par rapport à une année prise comme base ou terme de comparaison. Pour établir ces index on relève dans les mercuriales les prix d'un certain nombre d'articles de large consommation et on calcule le pourcentage de leurs variations annuelles. Le prix moyen de chaque marchandise durant Tannée de base est représenté par 100. Les variations de prix de chacune des marchandises qui composent l'index sont exprimées par un tant pour cent d'augmentation ou de diminution par rapport à l'année de base et la somme des index particuliers, divisée par le nombre des marchandises, forme l'index total pour l'année. Le chiffre obtenu ainsi n'est pas une pure fiction : la moyenne est une réalité parce que les éléments avec lesquels elle a été construite sont em[iruntés à la réalité; elle n'est que le résultat d'opérations portant sur les prix courants des produits cotés sur le marché. Les index numbers n'ont pas la prétention de découvrir la cause des variations ({ui

' Picrson. Fitrthei Gonsideralionx on Index Xiembers [Economie J.. March. 18%. p. 127).

EDOUARD DOLLEANS.

se sont produites dans les rapports de la monnaie et des prix, mais seulement de représenter le sens du mouvement général des prix et les variations des relations qui existent entre la marchandise-monnaie et les autres marchandises : ils expriment simplement, sans les expliquer, les variations du pouvoir d'achat ou valeur générale d'échange de la monnaie-étalon.

Vous parlez, dira-t-on, de valeur d'échange. Mais qu'entendez vous par là? Une qualité intrinsèque des objets ou un simple rapport? Vous parlez de valeur générale d'échange de la monnaie, mais dans quel sens prenez-vous ce terme? La monnaie a-l-elle une valeur générale d'échange ou seulement des valeurs particulières, des rapports particuliers avec telle ou telle autre marchandise?

Le problème, que soulèvent la nature de la valeur d'échange et la mesure de cette valeur par les variations de prix, a fait naître deux thèses opposées, fortement défendues l'une par M. Walsh, l'autre par M. Bourguin. M. Walsh ' a consacré toute la rigueur scientifique de son esprit à démontrer que la valeur d'échange était une qualité des objets, qualité semblable à la longueur et au poids. « La valeur d'échange d'un objet avec un autre, dit-il, n'est pas simplement le rapport d'échange entre elles ». Il la définit « le pouvoir d'achat d'un objet vis-àvis d'un autre, la puissance qu'il possède de procurer à son propriétaire d'autres objets ». L'ensemble des valeurs d'échange particulières d'un objet forme la valeur générale d'échange de cet objet, valeur susceptible d'une mesure qui ne diffère pas essentiellement de la mesure des qualités physiques, la longueur et le poids,

M. Bourguin au contraire pense qu'un objet n'a pas de valeur en général, mais seulement des valeurs particulières et qu'il n'existe pas d'étalon idéal de la valeur, mais seulement des mesures particulières. La notion d'une valeur en soi, simple et unitaire, échappe à l'entendement et la mesure de la valeur diffère essentiellement de celle de la longueur et du poids : « Le pouvoir de la monnaie n'est qu'un mot, il ne désigne pas une qualité, une valeur intrinsèque, mais un ensemble de rapports qui

' The measurement of gênerai Ecechange- Value, New-York, 1901 (p. 7 à 13, 56, 59, 65, 70, 73, etc.).

LA MON.NAIK ET IJCS l'IUX.

n'ont rien de commun entre eux, n'élant pas des équations entre grandeurs de même rspèce ' ».

.Nous pensons, comme M. Bourguin, (ju'il laut entendre par valeur générale d'échange de la monnaie l'ensemble de ses valeurs déchange j)articulières et qu'il n'existe pas, comme le croit M. Walsh, détalon général ou idéal de la valeur. L'expression « valeur générale d'échange » peut être conservée, si on a soin d'en préciser le sens et de dire qu'on entend par Li non une qualité intrinsèque, une puissance mystérieuse des objets, mais l'ensemble des rapports déchange particuliers d'une marchandise vis-à-Ais des autres marchandises. Nous appellerons donc valeur générale d'échange de la monnaie le rapport entre une certaine quantité de biens et une certaine somme de monnaie. Les moyennes de prix mesurent les variations de celte valeur générale d'échange sans prétendre indiquer les causes qui déterminent ces variations. De ces causes il en est qui viennent des marchandises, les unes particulières à telle marchandise, les antres communes à toutes, et il en est qui viennent de la monnaie. Ce sont celles-ci qui nous intéressent d'abord puisque le problème que nous étudions est celui de l'influence de la monnaie sur Icr^ prix. Parmi les procédés d'iîtablissement des moyennes, il nous faut rechercher et choisir ceux qui répondent plus spécialement à la fin que nous poursuivons. Nous examinerons donc les dilTérentes catégories d'index numbers, avec la préoccupation de discerner les procédés les mieux adaptés à la mesure des variations de la valeur d'échange de la monnaie. A cette fin il conviendra d'écarter tout procédé qui accordera à une ou à certaines marchandises une influence prépondérante dans le calcul de l'index et la formation de la moyenne générale, c'est-à-dire qui permettra aux causes jiarti-

> Bourguin, La mesure de la valeur et la monnaie, Larose, 1896, p. 135 et p. 38, 41. En réalité la différence profonde qui sépare M. Bourguin et M. Walsh n"est pas dans leur conception de la valeur intrinsèque ou extrinsèque, mais toujours relative; elle est dans la conception de la mesure, de l'étalon : tandis que M. "Walfh croit à un étalon général ou idéal, l'étalon ne peut, selon M, Bourguin, être que particulier : «,.. pour chaque marchandise l'étalon monétaire ne permet de mesurer, parmi les innombrables valeurs de celte marchandise relativement à toutes les autres, que sa valeur particulière à l'égard de la monnaie. En ce sens cette mesure n'est et ne peut être qu'une mesure particulière parce qu'il n'y a que des valeurs particulières ».

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culières à certains produits de fausser le résultat en masquant l'action des causes générales. Il conviendra au contraire d'ado[)ter les procédés qui pourront mettre en relief raclioo de ces causes générales de variation, sans se laisser impressionner par ailleurs et en neutralisant en quelque sorte l'action des causes particulières.

Or les différents procédés de moyennes de prix peuvent se classer en deux grandes catégories : les index qui ont pour objet de mesurer les variations du coût de la vie et les index destinés à mesurer les variations de la valeur générale d'échange de la monnaie. Ceux-ci permettent d'étudier les relations d'échange entre les choses, ceux-là permettent d'étudier l'influence que ces relations ont sur la condition des personnes. Les uns, les index « à fin sociale » comme on peut les appeler, répondent à une préoccupation de bonheur humain; les autres, les index « à fin objective.», à une préoccupation d'ordre exclusivement scientifique. Les uns, pourrait-on dire, appartiennent à l'économie sociale, les autres à l'économie politique pure. Selon que l'on désire savoir quelles sont les variations de la valeur d'échange de la monnaie ou quelles sont les conséquences sociales de ces variations, on s'adressera à une catégorie différente : « autre chose est en effet de rechercher quel est le sens du mouvement général des prix sur le marché, autre chose est de rechercher quel est le degré de bien-être dont jouit une population ou une classe de la société* ». Le même procédé ne peut servir à mesurer les variations de la valeur d'échange de la monnaie (point de vue objectif) et à mesurer les variations du coût de la vie (point de vue social). Si l'on se place au point de vue objectif, le niveau général des prix peut avoir baissé, tandis qu'au point de vue social, les mêmes chiffres peuvent amener à conclure que le coût de la vie d'une classe de la société s'est élevé.

La distinction entre les index destinés à mesurer les varialions de la valeur d'échange de la monnaie et ceux destinés à mesurer les variations du coût de la vie nous donne la division toute naturelle de celte première partie en deux chapitres.

» Parelo, Cours d'économie politique, t. I, p. 265. « Les mêmes prix peuvent coexister avec des consommations diverses et des sacrifices inégaux, et ce ne sont ^ue ces consommations et ces sacrifices qui comptent pour le biea-étre ».

Au point de vue social répondent les moyennes l)ud|j^ét;ures et le système des coefficients ou moyennes graduées; au point de vue objectif, les moyennes générales. Dans le système des moyennes ffénérales, toutes les marchandises (;ntrent dans le calcul sur le pied d'égalité : l'index total résulte d'une simple addition de tous les index particuliers à chaque marchandise sans qu'aucun de ces index particuliers soit multiplié par un coefficient. Véritables systèmes de représentation proportionnelle, les autres procédés, moyennes budgétaires et moyennes graduées, attribuent aux différentes marchandises un coefficient correspondant à leur importance dans le budget ou dans la consommation générale : dans le calcul de l'index total, les index particuliers entrentavec un certain coefficient qui accroît ou diminue l'influence de chaque marchandise sur le taux de variation du pourcentage total.

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