MONNAIE DE COMPTE ET ÉTALON
Empire, dit M. Feer-Herzog^, le capital monétaire de la France était de 2 milliards environ : 1,200 millions en argent et 800 millions en or. » Cette composition de la circulation peut surprendre. Comment des sommes aussi importantes de l'un et l'autre métal se trouvaient-elles simultanément en France, alors que le rapport commercial^ dans cette période comme dans les subséquentes, ne coïncidait pas avec le rapport légal? L'or ou Targent aurait dû, semble-t-il, être chassé presque complètement à l'étranger. Plusieurs circonstances ont pu faire obstacle à cet effet normal du régime bimétallique. L'or et l'argent ont été tour à tour avantagés de 1801 à 1815 par la tarification de l'an XI. Bien que les différences fussent parfois très fortes — au lieu de 15.69, on trouve 16.11 en 1813 et 15.04 l'année suivante — le sens de l'écart se renversait trop fre'quemment et trop vite pour que le drainage du métal qui faisait prime put prendre une grande extension. L'émigration du métal déprécié par la loi française rencontrait d'ailleurs un double obstacle dans le cours forcé qui sévissait alors en Angleterre. Le billet inconvertible était aussi une mauvaise monnaie, une monnaie détestable qui chassait le numéraire. La monnaie métallique surestimée par le rapport légal français était moins mauvaise; l'autre monnaie demeurait en France auprès d'elle. D'autre part^ le cours forcé ayant éloigné d'Angleterre toute monnaie d'or et d'argent, on n'y trouvait pas, pour l'échanger contre le métal exporté, le métal à réimporter en France. Celui-ci ne pouvait être demandé qu'à des pays plus éloignés et l'écart entre le rapport légal et le rapport commercial n'était pas assez grand pour couvrir des frais de transport élevés .
C'est après 1820 que le divorce fut consommé entre Tor et l'argent. La valeur de l'or s'éleva, en partie sous l'influence des demandes faites par l'Angleterre pour la reprise des paiements en espèces. Le rapport commercial descendit, en conséquence, à 15.80 de 1821 à 1830, 15.67 de 1831 à 1840, 15.82 de 1841 à 1850. Les causes qui avaient précédemment arrêté l'émigration de l'or n'existaient plus : loin d'être repoussé d'Angleterre par le papier déprécié, il y était appelé ; il disparut
1. Enquête sur la question monétaire (1869-1870), t. I, p. 340.
LE SYSTÈME MONÉTAIRE DE LA FRANGE
rapidement de la circulation française, ce Les documents sont muets, disait M. Biaise (des Vosges) dans sa déposition devant le Conseil supérieur du commerce en 1870, mais tout le monde admet qu'en 1838, non pas seulement l'encaisse de la Banque (300 millions en tout), mais la totalité de la circulation française ne comprenait pas plus de 200 millions en or, à peine 5 p. ^lo> sur 4 milliards ^ » ce ... L'or, disait-il encore, était une <îuriosité pour beaucoup de gens ; les riches s'en servaient seuls pour leur jeu, leurs voyages et leurs caprices, et la plupart des personnes ici présentes peuvent se rappeler le temps qui n'est pas fort éloigné de nous, où l'or faisait prime, où on Tachetait jusqu'à 2 p. et même 3 p. Voo au-dessus de son cours légal ^. » J.-B. Say, à l'époque dont il est question dans la déposition de M. Biaise, parlait même d'une prime de 5 p. comme d'une chose courante : ce La valeur de la monnaie d'or et de la monnaie d'argent est, en France, au moment où ceci est écrit, aussi rapprochée qu'elle Tait été à aucune époque et, je crois, aussi rapprochée qu'elle peut Têtre ; cependant la monnaie d'or gagne 1/2 p. % sur l'autre ^)>.
L'argent fut alors la monnaie de compte et l'étalon, non parce que la loi de l'an XI lui assignait la qualité de monnaie fondamentale, mais parce qu'il n'y avait pas d'autre monnaie en quantité suffisante pour faire les paiements. C'est l'argent que livraient les débiteurs, c'est en argent que les créanciers s'attendaient à être payés ; c'est par rapport à l'argent que se fixaient les prix.
De 1850 à 1870 le rapport légal (15.59 puis 15.58) fut moins favorable à l'argent que le rapport commercial : celui-ci tomba à 15.41 de 1851 à 1855, à 15.30 de 1856 à 1860 ; il remonta à 15.40 de 1861 à 1865, à 15.49 de 1866 à 1867. L'argent fit prime et fut exporté. L'or le remplaça. Il fut d'abord accueilli avec quelque défiance par une population qui ne le connaissait guère, ce Nous nous rappelons », écrivait en 1865 la Chambre de commerce de Tours'*, ce qu'il y a une quinzaine d'années, la
1. Enquête sur la question monétaii^e (1869-1870), t. I. p. 5G^.