CHAPITRE V
DES CAUSES DE LA VALEUR DES MONNAIES
Dans les discussions relatives aux causes de la valeur des monnaies, le terme monnaie et le terme valeur reçoivent des acceptions variées qu'il est nécessaire de définir.
La monnaie, au sens normal du mot^ est un poids de métal. Mais on sait que certaines fonctions monétaires sont remplies par des billets de banque ou d'État, auxquels est souvent conférée la qualité de monnaie légale et que l'on dénomme monnaie fiduciaire par opposition à la métallique.
Fiduciaires ou métalliques, les monnaies se divisent en principales et secondaires.
La monnaie principale est la monnaie à cours légal illimité qui existe en plus grande abondance dans un pays donné à un moment donné. C'est sur elle que se règlent naturellement les prix. Aussi l'appelle-t-on également monnaie-étalon. Chaque pays a ainsi son étalon monétaire propre, qui d'ailleurs peut changer avec le temps : il y a des pays à étalon d'or, des pays à étalon d'argent et, même auiourd'hui, des pays à étalon de cuivre; il y a aussi, pour leur mauvaise fortune^ des pays dans lesquels la fonction d'étalon est usurpée par des billets de banque ou d'État. A côté ou au-dessus des étalons nationaux, on observe des étalons monétaires que l'on peut qualifier internationaux parce qu'ils sont communs à certains groupes de peuples unis par d'étroites relations commerciales. Ainsi l'or est l'étalon de l'ensemble des nations de civilisation occidentale : on verra que c'est/en elFet, sur l'or que se règlent les prix, même dans celles de ces nations qui sont dépourvues de ce métal . I3e même, l'argent est l'étalon général d'une grande partie de l'Asie.
DES CAUSES DE LA VALEUR DES MONNAIES
Les monnaies secondaires concourent avec les principales à assurer le service de la circulation. On comprendra ici sous ce qualificatif toutes les monnaies qui ne tiennent pas le rôle d'étalon. Ce sont : dans les pays à étalon d'or, toutes les pièces d'argent, celles qui n'ont pas cessé d'être admises au cours illiuiité* — pièce de 5 francs, standard dollar des États-Unis — comme celles dont le cours est limité et que Ton appelle monnaies divisionnaires ou subsidiaires; dans les pays à étalon d'argent^ les pièces de ce métal dont le titre est réduit; enfin, que l'étalon soit d'or ou d'argent, les pièces en métal commun, nickel, bronze, cuivre, zinc. Les billets de banque ou d'État n'ayant pas cours forcé doivent aussi être classés parmi les monnaies secondaires.
Voici maintenant les significations diverses du mot valeur appliqué aux monnaies.
Les espèces métalliques possèdent une valeur en tant que monnaie et une valeur en tant que poids de métal. La première peut être appelée monétaire et la seconde métallique.
La valeur monétaire des espèces qui jouent le rôle d'étalon leur appartient en propre. Cette valeur propre, qui s'entend soit du pouvoir d'achat au regard de l'ensemble des marchandises, soit du prix ou change en unite's étrangères, concorde généralement avec la valeur métallique ; elle lui est parfois supérieure.
Les monnaies secondaires empruntent aux principales leur pouvoir général d'achat et leur valeur de change. Elles jouissent ainsi d'une valeur représentative, que Ton appelle nominale ou légale et qui est mesurée par le nombre d'unités ou de fractions de l'unité monétaire nationale pour lequel la loi permet de les imposer en paiement. La valeur nominale des monnaies secondaires excède toujours leur valeur métallique.
Le billet de banque ou d'État possède aussi une valeur propre quand il tient le rôle d'étalon et une valeur nominale quand il demeure au rang de monnaie secondaire. Ces valeurs sontchif- Irées en espèces métalliques, nationales ou étrangères. La comparaison s'établit ici entre le billet et les monnaies métalliques.
1. V. iîifra, IIo partie, chap. ii, §4, cliap v, ^3, chap. vi, § 3.
MONNAIES SECONDAIRES. 453
La valeur du billet peut égaler celle des espèces, lui être inférieure et même la dépasser.
On voit que les questions à résoudre sont les suivantes. Pour les monnaies principales formées de métal^ quels sont les cas dans lesquels leur valeur propre est simplement égale à la valeur de leur matière, ceux dans lesquels elle lui est supérieure? quelles sont les causes qui maintiennent cette valeur propre au niveau de la métallique et celles qui la portent au-dessus? Pour les monnaies secondaires de métal, quelles sont les circonstances qui les font accepter à leur valeur nominale? Pour les billets, quelles sont les causes qui règlent leurs rapports de valeur avec les monnaies métalliques? Ces questions seront examinées dans l'ordre ci-après, qui nous a paru le plus propre à en simplifier l'exposé : 1° Géiuses de la valeur des monnaies secondaires; 2^ Causes de la valeur des monnaies-étalon, en distinguant : A, les billets de banque ou d'État; B, les monnaies métalliques.
I — Causes de la valeur des monnaies secondaires.
La valeur nominale des monnaies secondaires est une valeur d'emprunt, dérivée du pouvoir d'achat des monnaies-étalon et complètement indépendante de la valeur métallique des pièces. C'est ce que montrera clairement l'exemple ci-après.
La pièce de bronze indocliinoise * de 1 centième de piastre a pesé, jusqu'en 1895, 10 grammes, exactement comme la pièce de 10 centimes française. Sa valeur était néanmoins bien moindre que celle de la pièce métropolitaine. Celle-ci représente le dixième du franc d'or; la pièce indochinoise est le centième de la piastre d'argent; en 1894, le cours le plus haut de la piastre ayant été 2 fr. 87, le centième ne valait pas plus de 0 fr. 0287. En 1895, le poids de la pièce a été réduit à 7 72 grammes; elle n'en continue pas moins de valoir le centième d'une piastre; si le cours delà piastre remontait à 2 fr. 87, son sous-multiple de bronze vaudrait de nouveau 0 fr. 0287, tout comme lorsqu'il
i. V. infra, 11° partie, chai), ^'i^-
DES CAUSES DE LA VALEUR DES MONNAIES
pesait 40 grammes; il vaudrait 0 fr. 03, Ofr. 04, si le change de la piastre se relevait à 3 ou à 4 francs.
On voit que la valeur des monnaies secondaires est purement représentative; elle n'est qu'un reflet de la valeur des monnaies-étalon. Aussi dit-on de celles-ci qu'elles sont le gage de la valeur des monnaies secondaires. Pour prendre encore un exemple, la circulation d'or de la France garantit le pair de ses pièces d'argent. Supposons, hypothèse invraisemblable, car elle impliquerait un renversement complet de notre bilan commercial et financier, que toutes nos réserves de métal jaune se soient écoulées au dehors. Nos écus, n'étant plus soutenus par l'or, perdraient une notable partie de leur pouvoir d'achat.
Recherchons quelle pourrait être l'importance de cette diminution de valeur; nous en ferons apparaître les causes. Deux hypothèses doivent être envisagées. On peut imaginer d'abord que, l'or disparaissant de la circulation, les écus passeraient au rang de monnaie principale. Leur valeur tendrait à descendre, en ce cas, au niveau de celle de leur poids d'argent; il est probable, néanmoins, que le crédit du gouvernement leur assurerait un pouvoir d'achat moins réduit. Dans une seconde hypothèse, les écus resteraient au rang de monnaie secondaire, le rôle de monnaie principale étant pris par les billets de banque. Nos grosses pièces d'argent représenteraient alors la monnaie de papier comme aujourd'hui elles représentent la monnaie d'or ; elles auraient une valeur fiduciaire, soutenue par le crédit de la Banque de France, qui, sans atteindre probablement le pair de l'or, serait supérieure à leur valeur métallique. C'est ce qui est arrivé pour l'ancien florin d'Autriche avant 1891 et pour le rouble avant 1897. Légalement l'unité monétaire de la Russie était le rouble d'argent, celle de l'Autriche-Hongrie le florin d'argent. En fait, la monnaie principale de ces deux pays consistait en billets à cours forcé. La valeur du rouble d'argent et du floi'in d'argent, devenus monnaies secondaires, était purement représentative de celle du rouble-crédit et du florinpapier*. On s'explique de la même manière que la valeur de la peseta espagnole soit supérieure au prix de son poids d'argent.