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CHAPITRE IV

Si le travail (leiit fuurnir une mesure invariable de la valeur.

« Le travail humain considéré en lui-méme est invariable, i a dit M. Germain Garnier (1). • Suivant cet auteur, ce que ■ donne l’ouvrier qui travaille, le sacrifice qu’il fait d’une por- < tion de son temps, de ses forces, de sa liberté, est le même f dans toutes les circonstances. C’est là une quantité certaine • et constante, déterminée par des lois naturelles, comme le I cours des astres et la marche des saisons... Dans ce sens, le

mesIrieUe d'Allema|;ne, et qui n été traduit pour le Journal de» Kcouomiilei, de mars, avril et mai 1848, par .41. Itempp.

Ce renseigiienieul sur le prix des grains dans le royaume de Prusse résulte d'un travail de M. Iluriiiatm, chef du bureau de statistique ü Berlin. Voici cummeiit s'y calcule la moyenne : un enregistre chaque mois la cote de grains dans toutes les localités et on en prend la moyenne pour cbai|ue province; de là on tire, à la lin de l'année, une moyenne |iour la monarehie. Pour en «léduire la moyenne de chaque période de quaturxe années, des quatorze chiffres on retranche les deux plus élevés el les deux plus bas, et on prend la moyenne des dix qui restent.

(I) Traduction d'Adam Smith.

70 COURS o’éCOIlOMlE POLITIQUE.

I travail est la mesure de la valeur. Si nous savons quelle « quantité de travail une chose a pu payer ou commander à < une époque donnée et à une autre époque, nous savons f quelle est la valeur relative de cet objet aux deux époques € différentes. >

Respectons le sentiment qui a inspiré celte opinion : elle procède d’une généreuse sympathie pour l'homme qui travaille de ses mains et d'une libérale appréciation de ses droits; mais ce n'est pas un motif pour qu’elle soit fondée. Le travail de l’homme n’est point un fait invariable. Â n’envisager que la force physique, elle varie d’un individu à l’autre, elle change avec les races, avec les nations. L’Européen est plus fort que le sauvage; le charpentier et le forgeron ont une puissance dynamique supérieure à celle du tisserand sédentaire, et comme en général ils se nourrissent passablement, ils sont capables d’un bien plus grand effort, même que le laboureur de certaines- contrées qui vit de châtaignes, de sarrasin et d’un pain noir de seigle ou d’avoine, sans jamais goûter de viande, ni boire de vin. Dans la même localité, dans le même atelier, ou chercherait vainement deux hommes qui soient exactement de la même force, tout comme sur le plus touffu des chênes de Fontainebleau, que dis-je? dans toutes les forêts des quatre parties du monde, on s’appliquerait en vain à découvrir deux feuilles absolument pareilles.

L’adresse, qui est l’art de bien dépenser la force, et qui a une si grande influence sur Futilité du travail, est plus variable encore peut-être. Dans les grandes villes, à Paris et à Londres, on trouve des ouvriers qu’une remarquable dextérité met à même de faire, dans un temps donné, dix fois l’ouvrage de ceux des pays arriérés.

Un degré de plus ou de moins dans la culture de l’esprit change le pouvoir de l’homme qui travaille. Il n’est pas d’opération de l’industrie, si minime qu’elle soit, où il n’y ait lieu d’appliquer avec profit un peu d’intelligence.

La division du travail modifie dans un rapport surprenant la puissance effective des bras de l’homme. Avec la division du travail, un atelier de vingt hommes fera vingt on trente fois plus

d’épingles que s’ils Iravaillaicnt isolément. Dans une industrie extrêmement simple, celle du briquetier, une bonne division du travail permet au Flamand de faire quatre ou cinq fois plus de besogne qu’un autre.

On connaît la fécondité que donne au travail humain l’emploi des machines, elle est prodigieuse (1). Ceux qui ont proposé de prendre le travail pour la mesure de la valeur ont fait abstraction de ces appareils, qui, à la vérité, font toujours intervenir quelque puissance extérieure à l'homme, celle d’une chute d'eau, ou de la vapeur, ou des animaux. Mais, si l’on écarte les machines sous prétexte qu’elles introduisent un élément étranger, il faut du moins accepter les simples outils, car personne apparemment ne veut réduire l'homme à travailler sans autre aide que ses dix doigts, et les outils n’ajoutent aucune force à la nôtre, ils nous aident simplement à la mieux dispenser. S’il est un métier où il semble que tout dépende de la force brute de l'homme, c’est assurément celui du terrassier. Faisons abstraction des grands mouvements de terre auxquels a pu donner lieu récemment l’établissement des chemins de fer, et où l’on a employé avec succès des appareils considérables, des voies de fer, des chars ingénieux, des chevaux pour le roulage, des locomotives même. Restreignons-nous à de modestes terrassements où tous ces engins seraient hors de propos, et où le travailleur est réduit à des outils élémentaires. Le terrassier européen, avec sa brouette, fait beaucoup plus d’ouvrage que celui de l’Amérique espagnole, pour lequel cet outil est encore à inventer et qui transporte les déblais dans un panier sur sa tête (2). Le terrassier belge de même rendra plus que l’espagnol ou que l’italien, ou que le français en général, parce que ces derniers n’ont pas des outils d’une aussi bonne forme, et qu’en outre ils ignorent plusieurs des tours de main du métier. Le terrassier mexicain lui-même, avec sa pelle et son panier, travaille mieux que tel autre plus mal pourvu encore, qui est

(1) Voir à ce sujet, le Cours de 1841-1842, deuxième leçon.

(2) C’est de celte manière que j’ai vu travailler aux réparations de la route de la Vera-Criiz à Mexico.

COURS d’économie politique.

forcé de gratter la terre avec les ongles, comme on Ta vu de nos jours, en Égypte, au creusement du canal Malimoudié.

L’effort soutenu et régulier qu’un homme est en état de faire dans l’atelier est soumis à des causes morales qui varient selon les temps et les lieux, et modifient profondément l’effet utile d’une journée de travail. Le serf de la Russie ou de la Gallicie ne travaille pas autant que l'hahitant libre de la France ou de l’Angleterre; l’esclave de la Virginie rend moins que le citoyen libre du Massachusetts ou de l'Illinois. Chez nous, l’ouvrier qui vivait du temps des corporations, où son avenir était excessivement borné, ne pouvait être un travailleur égal à celui qu’offre l’industrie dégagée de ces entraves. Dans la même ville, dans la même fabrique, l'homme qui travaille à la pièce fait plus de besogne que l’homme à la journée.

Ainsi, d’une part, à ne considérer dans l’homme que la force physique brute, le travail serait déjà en soi chose éminemment variable; d’autre part, l’homme, à quelque rang qu’il soit, n’est pas un moteur du genre d’une roue hydraulique ou d’un moulin à vent. Il faut le prendre pour ce qu’il est réellement, avec les attributs dont l’économie politique, pas plus que la morale et la politique, n’a le droit de le dépouiller; il faut voir en lui un être à part, qui, doué d’intelligence et de sentiment, tend sans cesse à les mettre en jeu ; qui essentiellement perfectible et essentiellement mobile, est par cela même toujours différent de lui-même ou de scs pareils. La création est faite tout entière pour fbomme, et en conséquence il est continuellement en rapport avec tout ce qui l’entoure, recevant de toute part une action physique et morale qui le porte à réagir. Par ce concours d’influences multipliées, le travail, même celui qui semble être le plus exclusivement musculaire, ne peut pas ne pas varier dans sa valeur d’un individu au voisin, d’une localité et d’une nation à d’autres lieux et à d’autres peuples, d’une des époques par lesquelles passe la civilisation à un autre point de son pèlerinage.

En prenant des moyennes on peut espérer de lever, tant bien que mal, la difficulté, au moins pour certaines circonscriptions et pour certaines professions. C’est ainsi que, dans les traités de

mécanique et les recueils de technologie, on est parvenu à dresser des tableaux qui indiquent provisoirement le travail qu’on doit attendre d'un homme dans chacune des principales industries et d’où semble ressortir une sorte de type ou d'unité abstraite pour la journée de travail.

Admettons pour un moment que le travail de l’homme soit beaucoup plus semblable à lui-même qu’il ne l'est réellement. Accordons même, contre toute raison, qu'il soit invariable. Tout ce qu’on pourra en conclure à bon droit, c’est que le bras de l'homme est un parfait dynamomètre. Pour unité dynamique, au lieu de cet effort de convention parfaitement dcGni que, dans les livres de mécanique, ou nomme la force d’un cheval (t), il sera plus philosophique de prendre la force d’un homme. Mais il ne s’ensuivra point que la valeur du travail fournisse pour la mesure des autres valeurs un étalon absolu, comme le mètre pour les longueurs.

La valeur du travail, en effet, serait variable lors même que la puissance du travail ne le serait pas. La valeur du travail dépend, avant tout, du rapport entre l’offre et la demande. Voici cent ouvriers qui se présentent: ils sont laborieux et intelligents, mais il n’y a de capital que pour en faire travailler cinquante; ils supplient qu’on prenne leur travail au rabais, la valeur du travail baisse; c’est Manchester ou Lyon pendant une crise commerciale. A cent lieues de là, et à la même heure, ce sont encore cent ouvriers qui veulent du travail ; mais la besogne abonde et on en occuperait facilement le double ou le triple : on sc les arrache, la valeur du travail monte; c’est quelque petite ville dont la population est peu industrieuse, mais autour de laquelle tous les bras auront été absorbés par la construction d’un chemin de fer. De ces deux groupes de cent ouvriers chacun, le mieux payé est le moins robuste et le moins habile.

Sans doute, comme on l’a dit dans le passage que nous avons cité au commencement de ce chapitre, l’homme qui travaille, quel qu’il soit, donne une chose qui est la même dans tous les

(!) On est convenu de désigner ainsi rcITort qui est necessaire pour éiever d’une manière réguUèrc et continue un poids de 7a kiiogranitncs à nue lianteur d’un inèlre par seconde.

CODRS d’écosomik roLITlvUi- '

74 COURS D’éCONONIE POUTIQUE.

cas, ou qui peut sembler telle : il sacrifie, peadant le nombre d'heures que l'hygièiie comporte, sa liberté, l’exercice de toute la force que recèlent ses muscles, toute l’attention de soo esprit, ou du moins il est supposé le faire, ce qui n’est pas à dire que ce soit; mais passons sur les inégalités que présentent les hommes à cet égard, et admettons l’égalité de sacrifice. Du point de vue moral, cette soumission de la personnalité humaine sera dès lors constamment semblable à elle-même, pourvu que les lois qui président au travail et qui déterminent les relations entre rhomme qui travaille et celui qui l’emploie soient les mêmes.

Mais ce qui eu résultera c’est que, si le travail a une valeur invariable, c'est tout au plus par rapport à l’ouvrier qui le donne, et non point par rapport à l’entrepreneur d’industrie qui le paye. Or, pour qu’on fût fondé à attribuer à la valeur du travail ce caractère d’invariabilité, il faudrait pourtant qu’elle l’eût par rapport à l’un et à l'autre.

Le moraliste, se plaçant au point de vue de M. Germain Garnier, peut utilement adopter pûur un instant la notion de l’invariabilité du sacrifice que fait le travailleur, afin d’en tirer des conséquences humaines, et toujours opportunes, sur les ménagements que méritent, sans exception, tous les hommes qui travaillent, qu’ils soient habiles ou non.

Mais l’économio politique, quand elle raisonne sur la valeur échangeable des choses, ne saurait admettre la parité que là où elle existe réellement, et elle est tenue de constater les différences qui sont réelles. A ses yeux donc, la valeur du travail est essentiellement variable.

11 suffit d’ouvrir les yeux pour être saisi de l’énorme diffé” rence qu’il y a entre la valeur qui est propre au travail humain, et qui lui est reconnue, dans certaines contrées ou dans certaines circonstances politiques et sociales, et celle qu’il a dans d’autres régions et sous un autre régime. Qu’est-ce qu’il y a de commun entre la puissance productive et le salaire d’un Indou et d’un Anglo-Américain, du lazzarone napolitain et de l’ouvrier du Lancashire ou du faubourg Saint-Antoine?

On ne serait pas mieux fondé à dire que le même effort mus-

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culairc, le même degré de tension d’esprit chez l’ouvrier, ont la même valeur; je conviens que l’Indou a moins de force à dépenser et une intelligence moins alerte que l’ouvrier qui habite les bords du Connecticut, ou de la Tamise, ou de la Seine. Mais voici un Irlandais qui, dans sa patrie, recevait un salaire de deux schellings à peine. Cet homme passe les mers, et un mois après avoir quitté son île, il est dans l’État de New-York. Là il eu touche quatre; c'est pourtant la même paire de bras, la même intelligence, le même degré d’application.

Le travail du nègre, au moment où l’on vient de l’affranchir précipitammeiit, ne vaut pas plus que la veille quand il était esclave; il vaut probablement moins, parce que le noir émancipé ne veut plus travailler qu’un petit nombre d’heures. Cependant, à la Jamaïque et à la Trinité, et dans les autres colonies anglaises, après l’émancipation des esclaves, les salaires qu’ont obtenus les noirs ont été hors de proportion avec ce qu’ils avaient précédemment.

Les îles comme la Barbade, où le travail du noir affranchi était le meilleur, ont été celles où la rétribution a été la moindre, c’est-à-dire où le travail a le moins valu. C’est que le rapport entre l’offre et la demande a été plus favorable au noir de la Jamaïque et de la Trinité qu’à celui de la Barbade.

Sur ces entrefaites, on fait venir des ouvriers libres de l’Inde ou de la Chine; c'est ce qu’on a fait sur une grande échelle à l’île de France, par exemple. A l’arrivée des Coulis, le noir, jusquelà indiscipliné, se range; il travaille davantage; son travail a-t-il plus de valeur, en d’autres termes est-il plus rétribué? Non, il l’est moins. Le rapport entre l’offre et la demande le sert moins bien, favorise moins ses prétentions, et le force à renoncer à tout ce qu’elles avaient de déréglé.

Une opinion, que l’économie politique autorise et motive, est celle qui représente l’esclavage comme devant disparaître de certaines contrées qu’il afflige, indépendamment même de l’influence libérale qu’exerce la morale chrétienne, par le seul fait du changement qu’éprouvera la valeur du travail libre en proportion de celle du travail esclave, à mesure que la population s’accroîtra. Il y a lieu de croire que, dans l’État de Delà-

COURS d’éconowe politique.

ware et dans celui de Maryland, on trouvera bientôt de l’avan* lage à avoir des cultivateurs libres au lieu d’esclaves. C'est un fait que, lorsque l’esclavage fut aboli dans le New-Jersey, le travail libre y était devenu moins coûteux que le travail esclave, après y avoir été plus cher (1). Ainsi le changement de la valeur du travail est un fait positif, dont on peut exposer d’avance certains effets politiques.

Concluons donc que, pas plus que le blé, le travail ne saurait donner une mesure invariable de la valeur, et que, de toutes les valeurs, les métaux précieux offrent celle qui est la plus propre à mesurer couramment les autres.

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