‹ La monnaieChapitre 9 sur 81 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment se présente Thisloire de la valeur du blé dans un État qui sc développe. — Exemple de TAugleterre et des États-Unis. — Résultat qui semble opposé, en Prusse.

Cest un fait allesté par riiistoire, que toutes les fois qu’un peuple qui est en croissance a atteint un certain point, la division du travail s’établît dans son sein, à la faveur du capital amassé par l’agriculture. On avait commencé par se vouer exclusivement à travailler le sol, on devient commerçant et manufacturier. Le progrès de la richesse porte au raffinement des mœurs, on a plus de loisir, on s’est cultivé davantage soimême, les relations sociales acquièrent plus de charme; on les recherche d’autant plus, on se réunit dans des villes qui acquièrent peu à peu les proportions de métropoles. Insensiblement la population agricole domine de moins en moins par le nombre. Le perfectionnement de l’agriculture et l’emploi des machines permettent à une moindre quantité de bras de retirer du sol une plus grande quantité de produits ; avec le même nombre de bras, on a, toutes choses égales d’ailleurs, une récolte plus vaste; mais la population étrangère à l’agriculture croît plus vite encore que la puissance productive moyenne des cultivateurs. On s’achemine ainsi, avec plus ou moins de lenteur, vers un balancement des professions qui a de l’analogie avec celui que présente la société anglaise, où les agriculteurs ne forment plus que le quart, pendant qu’en France ils vont actuellement à la moitié, et qu’aux États-Unis, il y a quarante ans, ils faisaient les neuf dixièmes. Le pays faisait des exportations en blé ; il les réduit, puis il les cesse, et à la longue il finit par être forcé d'en importer. Telle est l’histoire de l’Angleterre. II y a un siècle, c’était un des pays du monde d’où le froment s’exportait le plus régulièrement (I); ensuite, de 1770

(1) U faut dire que, dans Tannée qui suivit la révolution de 1688, une prime as.scz forte était venue favoriser Texportation ; e’éluit de 5 schollings par quarUr ou de Ü fr. lÜ e. par lieclolilre.

COURS d’économie politique.

à 1790, elle se suffisait à peu près, balançant les importations (l'une année par les exportations d'une autre; aujourd'hui elle est devenue le principal centre vers lequel de toutes parts ou dirige les excédants qu’on a de celte denrée. L’histoire des États-Unis offre d’un certain point de vue une gradation analogue. Si l’on envisage séparément les anciens États, les treize ci-devant colonies qui proclamèrent et conquirent l’indépendance, on y retrouvera la succession des trois mêmes phases du commerce des grains, l’exportation, l’équilibre, l’importation.

Aux États-Unis, autrefois, chaque État se nourrissait par ses propres ressources en grains, et produisait à peu près son propre froment eu particulier. 11 n’en est plus de même aujourd’hui. Pris en masse, les anciens États qui bordent l'océan Atlantique, depuis la ^iouvclle-Écossc jusqu'à la pointe de la Floride, ont cessé de subvenir à la totalité de leurs besoins alimentaires. Les Étals de la .'Souvellc-Anglcterre, qui sont les plus septentrionaux de cette belle chaîne, se sont couverts de manufactures; le New-York, justement nommé l’Élat-empire, non moins pour l'esprit d’intelligente centralisation qui le distingue que pour la puissance de son commerce et de ses capitaux, a fait de même. La Pensylvanic, profitant des beaux gisements de charbon et de fer et des innombrables chutes (l’eau dont l’a dotée la nature, a ouvert aussi de nombreux ateliers. Le Maryland, son voisin, est pareillement devenu manufacturier. Dans les Étals du sud, ou est resté beaucoup plus agriculteur, mais ou a cessé de l’être aussi exclusivement, ou l’on s’est livré aux cultures qu’on peut appeler commerciales, tandis qu’à l’origine l’ambition de chaque famille, là comme au nord, se bornait à peu près à vivre sur son domaine : l’exploitation du sol a été tournée, autant qu’on l’a pu, vers la production du tabac, et bien plus encore vers celle du colon ou même du sucre (1). Dans toutes les parties de rUiiion, la population urbaine s’est multipliée plus que la population des campagnes. Eu 1790, plusieurs années après l’indépendance, il n’y avait

(I) La culture de la canne est resserrée dans la Luiiisiane et la Floride; si ailleurs on fuit du sucre, c'est avec le suc de l’érable, et on n’en produit ainsi que de petites quantités.

dans toute l’Union que trois villes de plus de 20,000 âmes, et Philadelphie, qui avaitle premier rang, était à 44,000 seulement. On y compte aujourd’hui cinq villes de plus de 400,000 âmes, et New-York, avec les communes attenantes de Brooklyn et de Jersey-City, doit présentement approcher de 500,000. En 1790,1a population totale étant un peu au-dessous de 4 millions, celle des six plus grandes villes du littoral, réunies aux huit principaux centres de l’intérieur, ne montait qu’à 155,000; c'était la proportion du trentième. En 1840, sur un total de 17 millions d’âmes, les mêmes quatorze localitésallaient à 1,050,000; c’est environ le seizième. Si l’on prend l’ensemble des villes, on trouve que, dans la période décennale de 1830 à 1840, la population urbaine a passé de la proportion du quatorzième à celle du huitième. Bans les six Etals de la Nouvelle- Angleterre pris isolément, elle était même parvenue, en 1840, au tiers. Dans les États du littoral compris entre la Nouvelle- Angleterre et le Potomac, c’est-à-dire dans le New-York, le New-Jersey, la Pensylvanic, le âlaryland et le Delaware, elle était montée au cinquième (1). Ce mouvement ne s’est pas ralenti depuis 1840; le prochain recensement le montrera.

Le progrès de la population urbaine et celui de l’industrie manufacturière, qui s’est développée parallèlement dans les États du littoral, ont amené naturellement et sans secousse, dans le sein des États-Unis, le changement contre lequel l’Angleterre se débattait vis-à-vis de l’étranger depuis 1815, et que sir Robert Peel a consacré définitivement en 1846 par l’abolition de la législation restrictive sur les céréales. Les États du littoral américain ont reçu des grains de l'intérieur, non-seulement pour commercer avec l’étranger, mais pour leur propre consommation. La farine qui de New-York est expédiée en barils à Londres et à Liverpool, dans les Antilles, à Kio-Janciro et à Lima, n’est pas la seule qui y ait été envoyée des États de l’ouest ; une partie de la farine même qu’on mange à New- York a désormais cette origine extérieure à l’État. Il en est ainsi, à bien plus forte raison, de celle dont est fait le pain des

(i) Tucker, Progrtt* of ihe United Slalet, page 133.

66 COL'RS d’économie politique.

habitants de Boston. Dès 1840, on calculait que les six États de la Nouvelle-Angleterre absorbaient 2 millions d’hectolitres du froment produit dans les Éiats de l’ouest, contre 72S,000 qu’ils récoltaient eux-mémes (I). Le groupe des États du sud, qui en proportion consomme moins de froment, parce qu’il a une nombreuse population esclave ne mangeant que du maïs, puisait cependant à la même source plus abondamment. Pris en bloc, les cinq États intermédiaires entre la Nouvelle-Angleterre et le Polomac,et avec eux la Virginie, qui, parmi les États situés au midi du l’otomac, se distingue par une plus forte production de froment, avaient cessé d’être en position d’en exporter. Aujourd’hui, année moyenne, ils en tirent de l’ouest pour leur propre consommation.

En 1836, la quantité de blé-froment et de farine que les États de l’ouest amenaient au canal Érié, afin de la jeter sur le marché de New-York, était de 22,894,000 kilogrammes. En 1843, elle était plus que sextuplée, soit de 142,810,000 kilogrammes. C’est quatre fois l’exportation dirigée de New-York vers les pays étrangers et à peu près moitié en sus de l’exportation totale des États-Unis. Donc les trois quarts des blés et des farines que les Étals de l’ouest expédient à New-York servent à sustenter les États du littoral. Une autre portion delà production de l’ouest se dirige sur la Nouvelle-Orléans, qui remplit le même rôle que New-York : elle distribue entre les autres États de la confédération une partie des productions de l’intérieur, et elle envoie le reste à l’étranger.

Comme la culture, dans les régions de l’ouest, empiète sans cesse sur les forêts primitives, la production en froment augmente toujours aux États-Unis. Elle était de 6,200,000 hectolitres en 1790. Dix ans après, elle était passée à 8,000,000. A la fin des périodes décennales suivantes, elle était de 11 millions, de 13, de 18. En 1840, elle s’élevait à 29 ; elle est aujourd’hui d’environ 40 millions. Les excédants exportés ne suivent pas, à beaucoup près, la même marche. C’est à peine s’ils croissent.

(1) J. Maegregor, Commercial Tariffs and Régulations, volume des États- Unis, page 588.

absolument parlant; comparativement à la récolte, ils vont donc en diminuant. Ils en représentaient les 28 centièmes en 1790; à l'expiration de la période décennale suivante, c'est 15 pour 100; dix ans après, on tombe à 12. En 1840, on est remonté à 14, parce que la récolte de 1839 avait été extrêmement abondante; mais ensuite la proportion s'est abaissée à 7 et à 6 pour 100(1), et on vient de voir pourquoi. La sortie du blé desÉtats- Unis a été moyennement, pendant les quatorze années, du 1" janvier 1831 au l"' janvier 1845, de 2,000,000 d'heci. (2); mais, déduction faite des importations, car pendant cette période l'Amérique a été une fois dans la nécessité de puiser au dehors (3), l'inondation de l'univers par les blés d'Amérique, que quelques personnes ont pris la peine de pronostiquer, se réduit à une exportation moyenne de 1,840,000 hectolitres. Le maximum a été de 4,070,606 hectolitres, c'était en 1840. Les quatre premières années de cette période présentent une moyenne de 2,078,000 hectolitres. Les quatre dernières ne vont, moyennement, qu'à 2,539,000. Ce n'est guère qu'un cinquième de plus; ainsi, à en juger par cet intervalle de quatorze ans, la progression est très-lente. Elle le parait bien plus, si l'on compare aux quatorze années que nous venons d'embrasser un égal laps de temps à partir de 1790. On trouverait que les moyennes des deux périodes se ressemblent, à 213,000 hectolitres près (4).

(1) Les calculs s'arrêtent ici it 1846. La disette qu'éprouva l’Europe en 1847 y attira une quantité inusitée de blés d'Amérique.

(2) Nous réduisons ici en bcctolitres de grains la farine qui compose la presque totalité de l'exportation. La farine mise en barils qui correspond à 2,000,000 d’Iicctolitres, d'après les usages de la mouture en Amérique, pèse environ 100 millions de kilogrammes.

(3) En 1837, il y eut une importation de 1,434,000 hectolitres contre une exportation de 38.3,301 hectolitres, ce qui ilonne pour l'importation une balance de 868,43‘J hectolitres. En 1838 , l'Amérique du Nord continua d'importer des blés, mais en moindre proportion, et l’exportation dépassa l’importation de beaucoup. L’importation des blés d'Europe en Amérique pendant les années 1833-36-37-38 est montée en tout à 2,140,632 hectolitres.

(4) La moyenne de l’exportation de la période de quatorze ans, du l«r janvier 1790 au 1« janvier 1805, est de 1,627,000 hectolitres. Voir la statistique de Pitkiii, page 96.

68 COURS D’éCONOHIE POLITIOOE.

Mais qu’est devenue la valeur du Lié à New- York, où il est moins cher que sur la plupart des autres points du littoral, puisque c’est de là qu'il se répand dans les autres ports de l'Atlantique ? Les prix courants de New-York accusent une cote constamment supérieure à 1 dollar le boisseau (bu$hel), et moyennement, de 1830 à 18ik, de 1 dollar âo. C'est, par hectolitre, un minimum de 15 francs, etunemoyenue de 18 fr. 75 c., c'est à-dire que le prix moyen de New-Y'ork est monté à peu de chose près au niveau de Paris.

C'est que voici les frais que subit le blé de l'ouest avant d'étre à New-York ; Il faut, de la ferme, le voiturer jusqu'à un canal qui se décharge dans le lac Ërié : ce sera le canal d'Ohio ou le canal de la >Vabash, ou quelque autre. A Clevcland ou à Tolède, où le canal sc termine, on transborde et on traverse le lac en bateau à vapeur; c'est un voyage de 500 kilomètres. A Buffalo, de l'autre côté du lac, nouveau transbordement, afin il’entrer dans le canal Ërié. Ce canal a 586 kilomètres. Il faut le parcourir dans toute son étendue, puis descendre âl9 kilomètres du cours de l'Iludson pour arriver à New- York. Ce sera en tout un voyage de 1,200 kilomètres environ, avec des transbordements et des commissions à payer, avant d'étre au port d'embarquement. On estime que tous ces frais réunis vont à 7 ou 8 francs par hectolitre.

Par contre, le prix du blé a monté dans les Ëtats de l'intérieur de l'Amérique du Nord, où s'approvisionne le littoral : avant l'ouverture des canaux, le boisseau de froment, dans l'Ëlat d'Ohio, variait de 20 à 40 cents (1), soit de 3 à 6 francs l'hectolitre; actuellement il varie de 60 cents à 1 dollar, soit de 9 à 15 francs l'hectolitre; quelquefois même il est plus élevé.

Dans le mémoire de M. de Humboldt sur la Production de l’or et de V argent considérée dans ses fluctuations, je vois que, pendant la période de 1824 à 1838, le blé a été moyennement, en Prusse, de 14 pourcent meilleur marché que dans la période de même longueur de 1816 à 1830 (2). Des abaissements analogues se

(1) J. Maegregor, Stalittique commereiate de t’ Amérique, page 1056.

(2) C’est le mémoire, déjà cité, qui fut publié eu 18^ dans la Revue tri-

sont manifestés sur le seigle, l'orge et l'avoine. L’illustre écrivain dit que celte diinimitiou de prix doit être attribuée, en très-grande partie, à l’accroissement de production et au meilleur emploi du sol, et il la considère comme indépendante de toute variation propre aux métaux précieux. C’est un exemple où le blé éprouve une variation opposée à celle qu’attestent les mercuriales anglaises.

Ce n’est pas que la force dont nous venons de constater l’action en Angleterre et dans les États du littoral atlantique de l’Union américaine, n’agisse pas en Prusse. Mais elle y est surmontée par une autre force dont la tendance est diamétralement inverse.

Page 1