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CHAPITRE V

Dans quelles uccasioiis et en quel sens il peut dire bon de prendre le blé et le travail pour des mesures de la valeur,

Tenons donc pour écarté le système d’après lequel le blé ou le travail musculaire de l’iiomme fournirait un étalon absolu pour la mesure des valeurs. Ce n'est pas à dire pourtant qu'il soit toujours superflu de prendre la valeur du blé ou celle du travail pour termes de comparaison. Si l’on embrasse des époques séparées par de très-grands espaces de temps, qu’on envisage des peuples qui soient médiocrement dissemblables, qu’on observe les grands marchés largement approvisionnés, et que, afin de faire disparaître les inégalités très-fortes qui se révèlent quelquefois d’une saison à la suivante pour le blé particulièrement, on substitue des moyennes d’un certain nombre d'années aux cotes isolées, ou arrive à croire que le blé et le travail humain, ou certaines espèces de ce travail, ont éprouvé des variations beaucoup moius étendues que les métaux précieux.

(I) Je renvoie sur ce point aux développements curieux qu'a donnés M. Tiickcr, Progrès) of iht United States, chapitre XIII.

Les invasions du genre de celles des barbares qui bouleversèrent le monde et détruisirent les arts de la civilisation, les grands événements politiques et commerciaux, dont la découverte du nouveau continent est le plus frappant exemple, ont imprimé à Por el à l'argent des fluctuations bien plus grandes que celles qu'on peut signaler dans l’histoire des céréales, lorsque, écartant les instants isolés, on prend des intervalles de quinze ou de vingt ans ou plus encore, pour en tirer la moyenne, el que Pou considère les marchés principaux de grands Étals, comme seraient la France et l’Angleterre.

Si l’on se borne à examiner les conditions de la production, on reconnaîtra que, pour le blé, dans la majeure partie de l’Europe, les changements survenus depuis quinze ou vingt siècles sont moindres que pour Por et pour l’argent sur le marché général où l’Europe s'approvisionne.

Dans des contrées, autrefois inconnues, on a découvert des mines plus riches que celles des anciens; ces gisements féconds sont exploités par des méthodes moins imparfaites, et on a retiré les métaux précieux des minerais à l'aide d'une métallurgie plus savante. S'il est vrai que les procédés suivis pour l'exploitation des mines d'argent et pour le traitement des minerais, dans le nouveau monde, méritent d'étre réputés barbares auprès de ce qu'ils pourraient être, eu égard à l'état actuel des arts et des sciences, il ne l'est pas moins qu'ils mettent en œuvre deux énergiques moyens ignorés des anciens : la poudre dans l'intérieur des mines, l'amalgamation à froid dans les ateliers métallurgiques. Au contraire, en Europe, les terres labourées sont à peu près restées les mêmes qu’au temps des anciens; non qu’il ne soit possible d'améliorer le sol par le défonçage, le dessèchement ou l'arrosage, par les engrais et amendements. Mais la superficie que, par quelqu'un de ces moyens, on est parvenu à rendre supérieure aux fonds cultivés autrefois, ne forme encore qu'une petite partie de la surface totale de chaque État (i). Et parmi toutes les branches de l’industrie, l’agriculture qui, la terre une fois donnée, est l'art d'en

(I) Il faudrait cependant excepter ici une bonne partie de PAngleterre.

COURS d'économie politique.

tirer le meilleur parti, peut être signalée comme celle qui, dans rensemblc de l’Europe continentale, a le moins avancé.

La dilTérence des changements qu’ont éprouvés le blé d’un côté, l’or et surtout l’argent de l’autre, dans les conditions de leur production respective, serait encore plus saillante si, aü lieu de prendre pour termes de comparaison l’époque actuelle et celle qui est séparée de nous par un intervalle de quinze ou vingt siècles^ on plaçait en regard le moyen âge et le moment actuel. La similitude devient plus sensible pour le blé, la dissemblance plus évidente pour l’or et pour l’argent.

Si l’on se rendait compte, non plus seulement des circonstances de la production, mais de la valeur attribuée par les hommes, aux métaux précieux d’une part, au blé de l’autre, on retrouverait les mêmes inégalités de variation^ sinon de plus grandes.

Les conditions de la vente du blé sur le marché ont médiocrement changé, si l’on a soin de n’en juger que par des moyennes d’un assez grand nombre d’années, et de ne s’attacher qu’aux marchés principaux, à ceux qui sont approvisionnés par une grande superficie. Depuis un siècle ou deux, le développement de la population urbaine a tendu à déterminer une hausse dans la valeur relative de celte denrée, parce qu’il a nécessité le labourage de terres auparavant délaissées pour leur médiocrité ou pour leur écartement, et que ce sont les frais de production dans ces terres-là qui ont déterminé le cours sur le marché (1). Mais ce mouvement en hausse a dû être balancé au moins en partie, chez nous par exemple, autour des graUds centres de population : l"par l’amélioration qu’a reçue la culture plus pariiculièrcmcnt dans les alentours de ces foyers, à la faveur du capital qui y abonde plus qu’ailleurs; 2° par la plus grande facilité des transports.

Pour les métaux précieux, au contraire, la baisse de la valeur échangeable a été considérable. Il y a quatre ou cinq cents ans, les métaux précieux étaient chèrement produits, parce que les mines étaient pauvres et qu’on avait reculé plus

(1) Voir plus haut section li, chapitre I.

qu'avancé dans l’art de les exploiter et de traiter les minerais ; ils l’étaient, parce que les princes et les seigneurs s’attribuaient une part très-forte du produit du travail des mineurs, ce qui équivalait à un supplément de frais de production. La production étant extrêmement faible alors, les choses se passaient comme dans le cas d’un monopole : l’or et l’argent s’échangeaient pour beaucoup plus que les frais de production. Maintenant, qu'on mesure l’abaissement qu'a dû éprouver la valeur de ces métaux, lorsqu’on a eu des mines incomparablement plus riches, lorsque l’usage de la poudre a eu pénétré dans les mines, et que des découvertes importantes ont eu livré à la métallurgie un formidable arsenal ; lorsque les primes prélevées par les gouvernements sur l’extraction de l'or et de l’argent se sont réduites, et que la concurrence entre les extracteurs a eu ramené la valeur des métaux précieux sur le marché aux frais de production.

Pareillement pour le travail.

S’il est vrai qu’une partie des populations ouvrières de l’Europe, celle qui habite les villes, soit, par sa puissance dans le travail et par la rémunération qu’elle mérite et obtient, fort au-dessus des ouvriers de l’antiquité, il est malheureusement certain que les populations des champs sont restées, en grande partie, presque stationnaires, qu’elles sont à peu près aussi mal nourries, et par conséquent aussi peu vigoureuses au travail que leurs pareilles d’il y a dix-huit siècles. Elles sont souvent aussi mal outillées, car c’est l’araire romain qu’on emploie dans une bonne partie des campagnes françaises. Elles sont même presque aussi ignorantes, car, si dans leurs coeurs le sentiment chrétien a remplacé tant bien que mal le préjugé paleu, leur esprit, à l’éternelle honte des pouvoirs publics, n'a guère reçu plus de culture. La puissance productive de leur travail n’a donc pas beaucoup augmenté, et comme les bras ne manquaient pas, la valeur vénale de ce même travail, estimée de même par la voie des moyennes, n’a pas dû éprouver de variation bien forte.

Voilà comment les écrivains les plus renommés, la plupart des maîtres de la science économique, se sont trouvés conduits

80 coims D’écoNOMie poutique.

à i-apporter la valeur des métaux précieux k celle du blé on du travail, qu'ils considéraient comme beaucoup plus fixe, à la condition de n’estimer la valeur du blé ou du travail que comme nous venons de le dire, par des moyennes d’une assez grande généralité. Ainsi dans la Richeste des nations, lorsque Adam Smith veut se rendre eompte en détail et pas à pas des variations que l’argent a éprouvées dans sa valeur depuis la découverte de l’Amérique, il compare ce métal au blé. Dans les discussions du parlement britannique, oh l'on a eu à traiter de la valeur des choses et de la mesure de la valeur, en 1811 notamment, les orateurs les plus versés dans la science économique, tels que MM. Huskisson et Horner, citent de préférence le blé. Dans leurs ouvrages fondamentaux, Smith, Malthns, Ricardo et la plupart des autorités de la science indiquent plus expressément encore le travail comme donnant la mesuretype (i) des valeurs.

L’opinion que professe Adam Smith sur ce sujet semble, au premier aspect, tout aussi absolue que celle de H. G. Garnier. Le chapitre V du livre D' de la Richesse des nations est consacré à développer et à motiver celte opinion que j’en extrais textuellement : Le travail est la seule mesure universelle, la seule exacte, le uul étalon par lequel nota puissions comparer les valeur s des différentes marchandises à toutes les époques et dans tous les lieux (2). Adam Smith se fonde sur ce que, lorsque nous achetons quelque chose, non-seulement c’est du travail que nous payons, mais aussi c’est du travail dont nous nous dispensons nousmêmes. L’observation est juste. Admettons que toutes les transactions sans exception aient pour objet des quantités de travail données ou reçues, il s’ensuivra bien que la connaissance de ces quantités de travaii sera extrêmement utile, que ce sera une base d’appréciation très-philosophique et très-positive; mais il n’en résultera aucunement qu’il existe une quantité fixe de travail que les hommes prisent toujours exactement de

(t) L'expression est de Malthiis. Des definiliottt en Économie politique, rliopiire IX, collection Goillaumiii, tome VIII (2< de Multhus, page 50ij.

(!2) Richesse det nations, collection Guillauntin, tome V (I" de Smilli), page iO.

LA MONNAIE, SECTION II, CUAPITHE V. 8i

même, et ainsi la mesure de la valeur qtfon tirerait du travail serait fictive pu fort peu certaine : il resterait à déterminer cet^ quantité de travail qui devra servir d'unité, et à découvrir le moyeu de savoir combien il y aura d'unités de ce genre dans chacun des services que les hommes échangent. Or, c'est ce qui est radicalement impossible. Un esprit de la portée d'Âdam Smith ne pouvait manquer de le reconnaître, et il l'a fait aussitôt.

Aloi*s Âdam Smith se replie sur le blé. « D'un siècle à l'autre, < dit-il , le blé est une meilleure mesure que l'argent , parce « que, d'un siècle à l'autre, des quantités égales de blé seront c bien plus près de commander la même quantité de travail c que ne le seraient des quantités égales d'argent (1). » C'est vrai : malheureusement le blé est soumis, dans sa valeur échangeable, à toutes sortes de fluctuations. 11 ne peut servir de terme de comparaison que par la méthode des moyennes : les inégalités de récoltes sont telles que les moyennes, pour être concluantes, doivent embrasser un bon nombre d'années. Le savant auteur de Vlïistoire des prix incline même à penser que, pour balancer l'influence de la variété des saisons, il conviendrait de prendre des périodes qui ne fussent pas de moins de cent ans (2). Je crois que M.Tooke exagère; mais aussi bien des intervalles de dix à quinze ans, tels qu'on tes a envisagés souvent, seraient un peu courts. Et d'un autre côté, si l'on en prend qui soient beaucoup plus longs, dans certains états de civilisation au moins, on ouvre le champ à d'autres influences qui peuvent faire varier la valeur courante des blés, telles que des modifications dans la culture , ou un changement sensible dans la densité de la population.

Aussi Adam Smith conclut-il en ces termes, auxquels il fallait en efiet revenir : i D'une année à l'autre, l'argent est une meilc leure mesure que le blé, parce que des quantités égales d'ar- I gent seront bien plus près de commander la même quantité i de travail. i

(1) Richesse des nations, tome I, page 47.

(2) Histoire des prix, tonie 1, page 84, note.

%% COURS D*iCOMOMlE POUTIQUE.

Sous les réserves qui précèdent , il est très-instructif, dans beaucoup de cas^ d'introduire la valeur du blé et la valeur de la main-d'œuvre dans les discussions économiques, même à titre d'éléments fixes.

De même, il faut applaudir à l'essai qu'ont fait quelques personnes, de dresser des tables de ce qu'elles ont appelé les variations du pouvoir de l'argeniy en cherchant à déterminer, à l'aide des monuments de l'histoire, combien il a fallu de métal monnayé, à diverses époques ou en divers lieux, pour acheter une quantité déterminée de blé et d'autres consommations, pour vivre dans tel ou tel style, occuper telle ou telle position sociale. Les évaluations ainsi obtenues, malgré tout ce qu'elles ont d'incorrect, permettent cependant de faire des rapprochements curieux, et d'éclairer d'importants problèmes d'économie publique (1).

Il ne faut pas s'étonner non plus si en quelques occasions on a vu le législateur incliner à adopter le blé ou le travail , de préférence à l'argent, pour la mesure des valeurs. Pendant la révolution française, lors de la dépréciation des assignats, la question de choisir le blé pour le mètre de la valeur fut sérieusement discutée par la Convention. C'était en 1795 : il s'agissait tant de remédier à la dépréciation des assignats que d'établir un étalon auquel on pût rapporter l'assignat lui-méme, ainsi que toutes les valeurs. < On s'opposa, dit M. Thiers (2), à c ce choix (celui de l'argent) pour terme commun de toutes f les valeurs, d'abord par une ancienne haine pour les métaux, f ensuite parce que les Anglais, en ayant beaucoup, pourraient, c disait-'on, le faire varier à leur gré et seraient ainsi maîtres « du cours des assignats. Ces raisons étaient fort misérables | « mais elles décidèrent la Convention à rejeter les métaux € pour mesure des valeurs. Alors Jean-Bon-Saint-André pro* f posa d'adopter le blé, qui était, chez tous les peuples, la i valeur essentielle à laquelle toutes les autres devaient se

(1) Voyez le mémoire de M. Leber sur V Appréciation de la fortune privée au moyen àye.

(2) Histoire de la Révolution françaiaCi lonte Vil, page 19ti.

f rapporter. Ainsi on calculerait la quantité de blé que pouvait ( procurer la somme duc à l’époque où la transaction avait eu « lieu, et on payerait en assignats la valeur suffisante pour c acheter aujourd’hui la même quantité de blé.... i La proposition ne fut pas adoptée ; on prit un biais indiqué par Bourdon (de l’Oise); mais le système de Jeau-Bon-Saint-Ândré avait eu beaucoup de partisans.

La pensée que les métaux précieux sont plus variables dans leur valeur que le blé, lorsqu’on embrasse de longs intervalles de temps, a suggéré, pour la rédaction de quelques contrats, des clauses qu’on aurait pu imiter davantage. Lord Liverpool mentionne une loi du règne d’Élisabetli , qui statuait qu'un tiers des rentes dues aux collèges d’Oxford et de Cambridge serait payé en grain (i). Ce n’était point un hommage rendu, par des législateurs arriérés, au vieux système des redevances en nature; c’était un acte de prévoyance de la part d’hommes éminents, tels que le chancelier Burleigb et le secrétaire d’État Smith, qui, éclairés par l’expérience contemporaine, voyaient que l’or et l’argent ne représentaient pas, à beaucoup près même, une valeur fixe dès qu’il s’agissait d’une longue suite d’années. Dans tout contrat qui devrait durer plusieurs siècles, une clause de ce genre serait fort prudente. Après un délai de cette étendue, ou serait plus assuré de retrouver raédiocrcmeut durèrent de ce qu’il eût été à l’origine, et plus en rapport avec un degré déterminé de bien-être, le revenu stipulé en hectolitres de bon blé, que celui qu’on eût exprimé , comme c’est l’usage aujourd’hui, en pièces de monnaie formant un poids déterminé d’argent ou d’or (i). On pourrait encore, avec avantage eu pareil cas, prendre pour type de la valeur la quantité

(!) A TreatUe on the eoim, elc , page 127.

(2) Adam Smilh, qui parle (livre I, chapitre V, de la Richesse des nations) de la même mesure que lord Liverpuul et qui la rapporte à la dix-huitième année du règne d’Élisaheth (ce serait 1.’I76) assure, d’après Blackstone, que le tiers des rentes originelles, qui avait été stipulé sous cette forme, rapportait déjà aux collèges le double des deux autres tiers, qui élaient stipulés en argent. I.e prix du blé ayant beaucoup monté en Angleterre depuis Adam Smilh, l’avaulage résultant, pour les collèges, de la loi de lo7U, doit être encore plus graud aujourd’hui.

84 COURS D'écONOMIR POLITIQUE.

d’argent ou d’or qui fcraitle prix moyen d’une journée de manœuvre dans une localité ou une province spécialement désignée.

Lorsqu’on essaye différemment d’attribuer la fixité de valeur au blé ou au travail, on se perd dans la région des chimères. Âu lieu de la plus grande certitude qu’on espérait, on rencontre une incertitude extrême, qui rend les transactions très-chancouses et entraîne des duperies d’un côté ou de l’autre. En voici un exempte : il y a quelques années, une tentative fut faite en Angleterre, sous les auspices d’un philanthrope généreux, le réformateur Owen, pour monnayer le travail. Celle entreprise s’intitulait : VÉchange équitable du travail national. On abolissait le numéraire, et on le remplaçait par des heures de travail, t En € contre-valeur d’une paire de bottes, dit M. Louis Reybaud, 4 on donnait un nombre d'heures de travail de boulanger ou de € tisserand. Un papier-monnaie très-curieux , énonçant celle 4 valeur, fut fabriqué à cette occasion et pour cet usage. On 4 s’explique difficilement comment l’esprit judicieux de M. Owen 4 a pu être entrainé à ce puéril essai, qui n’est guère que le « plagia t d’un avortement dont nous avons été témoins en F rance. 4 Les heures de travail ne se ressemblent pas plus que les « hommes ne se ressemblent... C’était encore là une des con- 4 séquences de ce fâcheux système , qui consiste à vouloir fon- 4 der l’égalité sur des inégalités choquantes (i). »

En France, dans la constitution de 1791, on avait adopté la journée de travail pour base du cens électoral. On n’était membre des assemblées primaires qu’à la condition de payer une contribution directe au moins égale à la valeur de trois journées de travail; pour être électeur, on devait être propriétaire ou usufruitier d’un bien évalué, sur les rôles de contribution, à un revenu égal à la valeur locale de deux cents journées de travail. Â l’égard de l’électeur, cette clause fut maintenue dans la constitution de l’an iii. Comme base d’un système électif, qu’on voulait rendre uniforme pour tout un grand pays et qu’on supposait destiné à durer un grand nombre d’années, la journée de travail était judicieusement choisie.

(t) Réformateurs contemporains, tome I, page 255.

C’est de même justement que la législation française de 1836 sur les chemins vicinaux taxe les contribuables, indépendamment d’une somme d’argent proportionnelle à leur contribution directe, à un nombre fixe de journées de travail, tant pour leur personne que pour le matériel de transport qu’ils possèdent. Le taux auquel se rachètent en argent lesjoumées de travail, quand on ne peut pas ou qu’on ne veut pas les délivrer en nature, varie selon les départements.

Ce n’est pas seulement parce que le blé ou la main-d’œuvre, considérés à des moments fort éloignés dans l’histoire de la civilisation,auraient présenté déjà et pourraient présenter encore de moindres écarts que l’or ou l’argent, qu’il pourrait être avantageux de les prendre quelquefois pour types de la valeur, en les estimant, bien entendu, par la voie des moyennes, et qu’il est utile à la science de les rapprocher, ainsi estimés, de toute autre chose qui s’achète et se vend. Le grand intérêt qu’offrent des rapprochements de ce genre provient de l’imporlance même qui distingue le blé et le travail. Malgré la faveur dont jouissent l’or et l’argent dans l’opinion du vulgaire, le blé et la main-d’œuvre jouent un bien autre rôle dans la société. Parmi les métaux, l’or et l’argent ne sont même pas les plus utiles à l’homme; la civilisation perdrait infiniment plus s’il fallait qu’elle se passât du fer que si elle était dépouillée des deux métaux dits précieux par excellence (1). Base de l’alimentation publique, le blé forme et formera toujours une forte part de la dépense des populations, et le travail est l’unique patrimoine du plus grand nombre des familles. Si j’ai le moyen de comparer, pour des époques diverses ou pour divers pays, la valeur . du blé à celle des autres objets, je pourrai, en envisageant tour ^ à tour les articles de consommation, présumer ceux qui ont été ou sont, selon les temps et les lieux, plus accessibles ou plus inabordables aux populations; a fortiori, la connaissance du rapport entre la valeur du travail manuel et celle des différentes productions usuelles, pendant la suite des siècles, donnerait la

(1) J’ai donné sur ce sujet quelques développements dans mon Court d'économie politique de première leçon.

86 COURS d’écomomik politique.

clef de la condition matérielle des hommes pour tous les âges de la civilisation.

Supposons que le rapprochement entre la valeur du blé et celle des principaux produits montre, par exemple, que chez tel peuple,à telle période de son histoire, la valeur de la viande comparée à celle du blé ait été de I, taudis qu'aujourd'hui elle sera de 3. 4 ou 5. J'en conclurai que si la condition des classes ouvrières a pu, pendant riutervaliu qui sépare la première époque de la nôtre, s'améliorer sur plusieurs points, elle a déchu cependant sous un aspect bien intéressant, car, par l'effet de renchérissement observé, la ration de subsistances animales aura diminué pour le grand nombre des hommes; à moins cependant que le salaire ne se soit tellement élevé qu'il soit plus facile à nu homme d'aujourd'hui de se procurer un kilogramme de viande au prix de 3, de 4 ou de 5, qu'il ne l'était autrefois de l'obtenir en le payant 1 seulement. Ou voit par cet exemple comment il peut être bon de faire intervenir, non plus isolément, mais ensemble, à titre d'étalons, le blé et le travail.

Si, comparativement au seigle, qui est le grain que la population consomme le plus à Saint-Pétersbourg, la viande n'est pas chère dans cette capitale, et qu'à Paris , relativement au froment, qui est d’une consommation générale, la viande soit hors de prix, j'ai lieu de présumer que la population de Saint- Pétersbourg est nourrie d’une manière plus substantielle que celle de Paris; je puis presque en induire avec certitude que celle-ci ne mange que du pain, et que celle-là associe aux céréales la proportion de viande recommandée par l'hygiène et conforme à l’intérêt bien entendu de l'industrie, en vue de laquelle il importe que les ouvriers s’alimentent de façon à avoir beaucoup de force à dépenser. Si je trouve que celte cherté relative de la viande n’est point exclusive à Paris, que c’est un fait général en France, je ne puis m’empêcher d'en être grandement alarmé. Si ensuite je conslalais que cette cherté existe, non-seulement par rapport au blé, mais aussi bien par rapport au salaire, j’éprouverais une véritable consternation, et je m’étonnerais de ce qu’on n’eût pas fait les plus grands efforts pour mettre fin à un état de choses où la race humaine doit inévi*

LA MONMAIK, SECTION II, CHAPrrRE V. 87

tablement dégénérer, et l’ordre social éprouver de violentes secousses.

C’est surtout par rapport au travail que les rapprochements de ce genre sont concluants. Lorsque, en comparaison du taux de la main -d’œuvre, les divers objets de consommation les plus nécessaires à l'homme, les principaux aliments, et les articles ordinaires du vêtement, de l’anicublement, de l’outillage, sont, à des prix modérés, on peut être certain que l’industrie est avancée, l’économie de la société excellente, le bien-être général. Par contre, on ne doit pas hésiter à prononcer que là où l’ensemble de ces divers objets a une valeur élevée, en comparaison de la main-d’œuvre, la nation est peu industrieuse, a mal constitué son économie et vil misérablement. Si c’est la nourriture particulièrement qui est chère, la population sera rachitique; on aura des ouvriers rendant médiocrement de travail, quelque peine qu’ils se donnenl,et des soldats que les fatigues de la guerre décimeront. Si la cherté affecte plutôt les articles de vêtement, la population sera rongée des maladies que la saleté engendre. Si c’est l’ameublement et l’outillage, le commun des hommes sur ce point offrira une ressemblance déplorable avec les fellabs de l’Égypte, dans les misérables cabanes desquels les murailles étalent toute nue la boue dont elles sont faites, au lieu d'être garnies, comme on le voit dans les villages de la Hollande et de l’Angleterre, de commodes ustensiles de ménage pour les usages domestiques, de bons outils pour le travail, de meubles pour l’utilité et l'agrément.

Le rapport entre la valeur des objets de première nécessité et celle de la main-d’œuvre est comme un thermomètre extrêmement sensible qu’il est utile de promener parmi les impôts, parmi toutes les institutions de la société, afin de découvrir jusqu’à quel point leur tendance est de faire monter ou descendre la prospérité publique. Si une taxe a pour effet d’élever, dans une forte proportion, la valeur d’un article alimentaire, qui autrement entreraitavec beaucoup d’avantage dans les habitudes de toutes les classes, la taxe est jugée, et les pouvoirs qui s'obstinent à la maintenir assument une grande responsabilité. Si une institution de monopole enchérit, à un degré marqué,

COURS D’éCOHOHIE POLITIQUE.

le pain, ou la viande, ou le vin ordinaire, ou le combustible, ou, dans un autre ordre de faits, les livres élémentaires destinés à l’instruction de la jeunesse, elle mérite d'étre signalée comme un fléau. Un des plus grands crimes d’un prince dont la morale et la politique ont cent raisons de flétrir la mémoire, le roi Louis XV, fut de participer à une entreprise sur les grains qui tendait à les enchérir.

L’ineptie ou l’indolence du gouvernement espagnol perpétuait, dans ses vastes domaines du nouveau monde, l’absence des voies de communication ; en conséquence, tout objet qui n’était pas retiré du sol au lieu même où on le consommait, montait à un prix excessif, pour peu qu’il fût volumineux ou pesant. Tout ce qu’on faisait venir de l’étranger, le fer, par exemple, qu’on ne s’était pas occupé de produire dans ces immenses régions, y avait une valeur exorbitante en comparaison de la main-d’œuvre. Dans le Choco, province de la Nouvelle- Grenade, où le sol est encore plus abrupt qu’ailleiirs, et où souvent l’on ne peut effectuer les transports qu’à dos d’homme, faute même de sentiers praticables à des bêtes de bât, le fer était tellement cher proportionnellement à la main-d’œuvre, qu’un laboureur, pour se procurer une charrue, eût été forcé de donner vingt fois plus de son temps que le cultivateur anglais (1).

Un des moyens les plus irrécusables qu’il y aurait de mesurer les sentiments populaires dont les gouvernements sont animés, serait de dresser le compte des elTorts qu’ils font, pour que, relativement à la main-d’œuvre, la valeur de la plupart des denrées alimentaires et des objets les plus usuels tende à descendre plus qu’à monter. C’est le propre des gouvernements civilisateurs de réussir mieux que les autres dans cette œuvre,

(I) Cent kilogi’ammes de fer, qu'on o communément aujourd'hui en Angleterre pour 20 ou 25 francs, se vendaient il y a cinquante ans, dans le Choco, sur le pied de 450 francs. Un baril de farine, coté h New-York 25 francs, valait dans les mêmes localités 350, 400 et 450 francs (Humboldt, Eitai sur la Nouvelle-Espagne, tome III, page 391). Il est juste de dire que, dans d'autres de ses colonies, la cour d'Espagne montrait plus d'intelligence et d’activité; au Mexique, par example.

et des nations vraiment avancées, de seconder et d'exciter les efforts de leurs gouvernements dans ce sens. De ce point de vue, un parallèle entre le régime de la France et celui de l’Angleterre conduit à une conclusion peu prévue : l'Angleterre n'a jamais connu les taxes municipales du genre de nos octrois sur les subsistances; récemment elle a supprimé la plupart des droits de douanes qui grevaient ces articles. Il y a lieu de croire que la Grande-Bretagne est actuellement, de toute l’Europe, de toute la partie au moins où la population a acquis une certaine densité, le pays où, relativement aux salaires, l'ensemble des objets de première nécessité pour l’bomme civilisé est au plus bas prix (1). La logique nous amène donc à penser que, de toutes les contrées européennes, c’est celle où le gouvernement est le mieux entré dans la voie qu'indiquent les sympathies populaires, quelque prétention que d’autres aient pu afficher à cet égard.

Depuis 1846, ce n'est rien moins qu’une politique nouvelle qu'a adoptée le gouvernement anglais. Il a proclamé le principe qu’il fallait faire profiter le public du bon marché des denrées, et des services, de quelque part qu’il vint. En conséquence, on s’est proposé d’abaisser ou même de faire disparaître les barrières qui empêchaient les produits de l’industrie étrangère ou les services rendus par des étrangers, tels que la navigation, de lutter sur le marché anglais avec les produits ou les services similaires d’origine nationale, et cette vaste réforme a été successivement accomplie (2). Eu même temps, autant que les besoins du fisc le permettaient, on a réduit les impêts intérieurs dans le même esprit; on a adopté ou préparé d’autres mesures qui sont de nature à exercer une iuffiience heureuse sur l’élé-

(1) La densité de la population est une cause de cherté pour les principales denrées alimentaires, le blé, et plus encore la viande. On l’a déjù vu pour le blé, et nous y reviendrons plus loin. Il suit de Ut que, pour que l'on puisse avec équité comparer deux Etats, en ce qui concerne le prix des subsistances, une des conditions requises est qu’ils ne soient pas trop dissemblables par la densité de la population.

(2) Au moment où ces lignes s'impriment (juin 1849), la chambre des lords vole définitivement la loi qui institue la liberté de l’industrie de la navigation ; c’est un point de la réforme qui avait été fort contesté.

COURS d'ÉCOROMIE POLITtQUE.

vation des salaires, de vastes plans d’émigration, par exemple. Ainsi, d'une part, les populations seront mieux rétribuées; d’autre part, avec une rétribution égale, elles auront plus de moyens de satisfaire leurs besoins; c’est assurément la manifestation la plus belle de politique populaire qui ait eu lieu depuis longtemps. Les hommes qui en ont pris l’initiative seront classés par l’histoire parmi les hommes d’État les plus habiles, les plus prévoyants, les plus dignes de la reconnaissance du genre humain.

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