CHAPITRE III
Du frai. — A la charge de qui pcul-il être?
La lente déperdition de poids que les pièces de monnaie éprouvent par l’usage est ce qu’on nomme le frai.
Des expériences fort soignées faites en France sous la direction de MM. Dumas et de Colmont sur un très-grand nombre de pièces de 5 francs (400,000 pièces), interprétées ensuite, à l’aide des formules du calcul des probabilités, par M. Libri, ont conduit à cette conclusion que < la loi du frai parait être uni- I forme ou à fort peu de chose près pendant toute la durée de f la circulation des monnaies, et que l’on peut l’évaluer, pour c les pièces de 5 francs, à 4 milligrammes par an et par t pièce (2). I C’est 16 parties sur 100,000 ou 1 sur 6,250. MM. Dumas et de Colmont n’ont pu, malgré leur désir, étendre leurs recherches aux autres pièces d’argentet à la monnaie d’or.
Les expériences anglaises de la fin du dernier siècle feraient
(I) On comptait dans la perte lamoitiv de la tolérance légale; mais peu importe ici.
(i) Rapport filial de décembre 1839, page 34.
cocas D'ÊcoaoMie voiitiodc. 10
C0VR6 D’iécONOinE POLmQDC.
ressortir le frai à peu prés au même chiffre que celles de MM. Dumas et de Golmont, pour les couronnes, dont les dimensions diffèrent peu de celles de nos pièces de S francs, mais à une fraction beaucoup plus forte pour les moindres pièces. Ainsi, pendant un intervalle de onze ans (de 1787 à 1798), les pièces anglaises d’argent de divers calibres, déjà usées au point de ne plus offrir d’empreinte, et par conséquent un pen moins exposées à souffrir du passage de main en main, avaient perdu comme il suit, en moyenne, chaque année (1).
Couronnes 18 parties sur 100,000 ou 1 sur 5643.
Demi-couronnes 173 — ou 1 sur 377.
SchclIinKs 456 — ou I sur 2Ü).
Six-pcnce 286 — ou 1 sur 350 (2).
M. Jacob a tiré des expériences de 1826 la conclusion que la monnaie d’or perd annuellement un huit-centième de son poids, et celle d’argent deux centièmes. Les expériences de 1807, d'après l’interprétation qu’il y donne, accuseraient un frai annuel d’un sur 1,0.^0, pour les pièces d’une guinéc, et d’un sur A60, pour les demi-guinées.
Quant à l’argent, prenant pour base le schelling, qui est la pièce la plus multipliée et la plus courante, il adopte la proportion de 1 sur 200 en nombres ronds.
Quant à l’or, la masse des demi-guinées n’étant que le dixième decclle des guinées, il adopte, pour moyenne générale du frai, 1 sur 950.
La monnaie éprouve d’autres pertes que le frai. Il s’en enfouit une certaine quantité; il s’en égare des pièces qui ne retombent plus entre les mains des hommes; la mer en absorbe, par les naufrages, de petites quantités. M. MacCulloch a émis l’opinion que la quantité de métal précieux, qu’une nation avait sous la forme de monnaie, était réduite d’un centième tous les ans. M. Jacob, dans ses recberches sur les quantités d’or et d’argent
(1) .1 Treatise onllic coins, clc.., page‘201.
(2) La faiblesse du déchet des demi-schellings, coni|iarée à celle des sclielliiigs, est ici une anomalie. Toutes les autres ex]iériencc5 autorisent à |<eoser que plus les pièces sont petites et plus elles perdent.
que chaque siècle avait léguées au suivant, depuis l'empire romain, sous Vespasien, jusqu’aux temps modernes, a admis une déperdition annuelle de 1 sur 560(1). De cette manière, un pays qui n’aurait aucun moyeu de renouveler son approvisionnement de métaux précieux, après un certain laps de temps, de quelques siècles il est vrai, n’en posséderait plus qu’une petite fraction de ce qu’il aurait eu autrefois; c’est un sujet sur lequel nous aurons à revenir.
Lorsque, par le frai, la monnaie a éprouvé une assez forte détérioration, la valeur réelle n’est plus en rapport avec la valeur nominale. La pièce qualifiée de franc cesse d’étre un franc, car le franc est défini une pièce d'argent au titre de neuf dixièmes de fin, du poids de 5 grammes. Les choses se passent alors comme si les métaux précieux s’étalent dépréciés relativement aux autres marchandises : celles-ci haussent de prix. Comme les pièces n’ont pas été usées d’une égale quantité, les prix des denrées deviennent incertains ; avec le temps l’incertitude va toujours croissant, et le commerce en souffre. Un gouvernement sage doit ne pas attendre que les choses en soient
(I) Sur la monnaie antique d'or, le frai devait être beaucoup plus grand pour une même circuiatiou que sur la uioderne, ù cause de l'élévation du lilrc des espèces d'or des anciens. Les expériences faitc.s à la monnaie de Londres, par deux savants dont l'un cluil le célèbre Cavcinlish, ont prouvé, avons-nous dit (page 98), que la proportion de l'alliage exerçait sur l'usure par frottement une grande influence, et sous ce rapport la monnaie d'or actuelle de lu Grande-Bretagne, au titre de onze douzièmes de lin, serait au nioiiis quatre fois plus résistaulc que la inonnnie des Romains, à peu près dépourvue d'alliage. La plupart des monnaies d'or de l'antiquité étaient d’ailleurs d'un petit échantillon, ce qui augmente le frai. Ainsi un n'exagère rien, suivant M. Jacob, en quadruplant, pour la luoiiuaie d'or des aneicua, le frai observé sur les guiuées anglai.-es et en lu portant ainsi à I sur 337 par an, è circulation égale. Mais, pour tenir compte de la moindre circulation, et pour avoir égard li l'alliage introduit plus lard, M. Jacob n’a calculé, pour le grand espace, de temps qu’il a embrassé, que sur la proportion annuelle et moyenne de 1 sur 60U. A l'égard de l'argent qui, au contraire, était allié au point de moins résister que la monnaie moderne, M. Jacob substitue la proportion de 1 sur 130 3 celle de 1 sur 200. A cause de la surabondance qu'il attiibuc ü la masse de la monnaie d'argent, il est arrivé 3 admettre, pour l'ensemble des monnaies anciennes, un frai annuel de 1 sur 300 \Prtciou» métal», 11, chapitre \X11I).
112 COURS d'économie politique.
venues à l'excès, et procédera la refonte des monnaies à mesure qu'elles s'affaiblissent. Sous Guillaume 111, la détérioi-alion que le frai avait fait subir aux monnaies anglaises gênait tellement les transactions, qu'on ne craignit pas d'entreprendre une opération générale de refonte qui devait coûter à l'État 2,700,000 liv. St. (68 millions de francs), somme énorme en comparaison des recettes publiques du temps (1).
C’est une question de savoir par qui doit être supportée la perte dans ce cas, par l'État on par les particuliers détenteurs des pièces de monnaie. Le second système n'est pas sans inconvénient, mais il en a moins que le premier qui rejette sur l’État une forte dépense devant laquelle les gouvernements, presque toujours obérés qu’ils sont, reculent sans cesse, ce qui perpétue l’abus, au grand dommage du public. Si l’usage se généralisait, la loi aidant, de peser la monnaie dans les payements un peu considérables, la refonte s’opérerait tout naturellement. Âu fur et à mesure de l'affaiblissement des pièces, les particuliers, ne pouvant plus les écouler autrement, les délivreraient à la monnaie. C'était l’esprit de la compensatio ad pentutn qui fut usitée longtemps chez les Ânglo-Saxons (2). Chez nous, lorsque le gouvernement impérial réduisit la valeur des écus de 6 et de 3 livres, ce fut le même résultat qu'il chercha par un autre moyen (3); mais le procédé qu'il employa n’est convenable que pour les petits payements. Au reste, la faculté de recourir au posage est de droit; elle est conforme à l'essence de la monnaie.
La législation anglaise, pour repousser de la circulation les pièces trop faibles, emploie un moyen terme qui s'applique bien aux petites transactions. Elle statue que toute pièce qui pèsera moins de 121 grains ‘/, (7 »“"• 935) ne sera plus monnaie courante. La perte tolérée ici est de 53 milligrammes ou d’un cent cinquantième du souverain. La Banque d'Angleterre, à qui les espèces reviennent sans cesse, lorsqu’il
(i) Loitl Liverpool, A Trealise on lhe coins, etc., page 89.
(3) Madox, Hislory of the Exchequer, chapitre IX, et lord Liverpool, A Trealise on the coins, etc., page 33ti.
(3) Les écus de C livres valaient primitivement, d'après leur poids et leur titre, 6 tr. 1 c. Le décret du 13 septembre 18i0 les mit à 5 fr. 80 c.
lui arrive des pièces au-dessous de ce minimuin, les brise. Elle est assurée de les découvrir aujourd’hui, puisqu’elle pèse une à une toutes les pièces que lui renieilent les parliculiers. Par ce moyen il est certain que la monnaie en circulation aura toujours sa valeur légale, sauf une différence d'un cent-cinquantième qui, pour la livre sterling, ferait 17 de nos centimes (1). La même proportion appliquée à notre pièce de 5 francs ferait 3 ‘ji centimes.